Yves Tchakounte

Le Cameroun redevable au Festival de Cannes

Le cinéma camerounais est mal en point depuis la fermeture des salles de cinéma dans les grandes villes : Yaoundé, Douala et Bafoussam. Depuis plus de deux décennies, les camerounais ne connaissent plus ce qu’on appelle film et ne doivent se contenter que des salles inadaptées, des salles des Instituts Françaises (IF) de Yaoundé et Douala pour regarder un film en diffusion au Cameroun ; ou encore se contenter de visionner les téléfilms diffusés à travers les chaînes câblées grâce aux initiatives privées. Depuis que cette situation de crise du cinéma camerounais perdure, c genre d’initiatives privées se sont multipliés pour faire revivre le cinéma camerounais en perte de vitesse.  C’est dans cette logique que le jeune camerounais vivant en France du nom de Justin Tousside a eu l’idée, en 2011, de vendre l’image du cinéma camerounais aux festivals de Cannes. Selon une information diffusée par l’association RJC (Rassemblement de la Jeunesse Camerounaise) dans son blog, le Cameroun possède une ardoise de 29.475.000FCFA à régler aux festivals de Cannes. Que s’est-il passé ?

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Le cinéma « Le Wouri » à Douala est fermé depuis plus de 10 ans. Crédit photo: Google

Justin Toussido, par cette initiative, voulait parvenir à terme à la création d’un studio de cinéma camerounais. Ce projet avait aussi comme pour ambition d’inciter des promoteurs privés à s’investir pour la réouverture des salles de cinémas ne serait-ce que dans les grandes métropoles. Le jeune Justin Toussido présentera un projet en écrivant au président de la République via le Cabinet Civil de la Présidence. Le ministère mieux placé pour gérer cette affaire est bel et bien le Ministère des Arts et de la Culture. Ama Tutu Muna va s’entourer des cadres de son département ministériel, notamment du Directeur chargé du cinéma, sans oublier le cinéaste Bassek Ba Kobio. Depuis 2011 donc, des fonds sont débloqués par l’Etat camerounais pour tout le festival de Cannes qui réclame une ardoise de presque 29.475.000FCFA de non payé jusqu’à nos jours. Nous sommes donc, jusqu’à nouvel ordre, « persona non grata au Festival de Cannes », selon les mots de Sismondi Barlev Bidjoka, le porte-parole de cette association qui a alerté le public sur cet autre détournement des deniers publics devenu le sport favori des gouvernants au Cameroun.

Dans un contexte de crise du cinéma camerounais où les camerounais qui se débrouillent pour faire exploser leurs talents sont presque à la clochardisation alors que presqu’une trentaine de million vient d’être jetés par la fenêtre. Nous sommes sans ignorer la situation de misère avec laquelle les talentueux professionnels exerçant dans le cinéma et les métiers connexes au Camerounais doivent aller quémander les subventions chez les mécènes qui ne peuvent venir que de l’Occident. Cette situation a alors pour conséquence de mettre les cinéastes camerounais presque la merci des exigences de ces barons de la finance du cinéma. Cette situation laisse interrogateurs certains observateurs et analystes qui s’offusquent en se demandant « Combien de nos cinéastes sont obligés d’adapter leurs scénarios aux goûts des bailleurs de fonds et du publique européen au détriment de l’expression authentique de notre culture et de nos réalités locales ? Combien sont obligés de se prostituer aux fameux centres culturels français, ne serait-ce que pour pouvoir projeter leurs productions contre quelques centaines d’euros ? » (Roufaou Oumarou).

Pour mémoire, Roufaou Oumarou se souvient justement d’un projet du Ministère des Arts et de la Culture dénommé « Shoot Cameroon » qu’on avait vendu aux Occident à Cannes et dont l’objectif était justement de créer l’émulation des talents autour du 7ème art et par ricochet « inciter les producteurs Occidentaux à venir faire un tour au Cameroun découvrir la nature, le paysage, les opportunités qui présenteraient des bonnes prises de vue. Evidemment, le Cameroun aurait profité de cette opportunité pour être le site des tournages de films. Au lieu donc de gaspiller de l’argent pour des consultances, des voyages, des salaires, des hôtels, etc. on aurait pu utiliser cet argent pour relancer au Cameroun, des investissements bien ciblés à travers des aides. Peut-être le cinéma camerounais aurait-il eu la chance, à travers ces aides ciblées vers les acteurs eux-mêmes, de se remettre debout après tant de crise. Et à Roufaou Oumarou de s’offusquer en s’étonnant : « Maintenant l’argent est parti, on est toujours nulle part, et les dettes s’accumulent. Comment un professionnel comme Basseck Ba Kobio peut-il se faire complice de ce genre de forfaitures ? »

Dans L’esprit des Lois, Montesquieu ne disait-il pas que : « Lorsque le trésor public devient le patrimoine des particuliers, la république devient une dépouille et sa force n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous » ? C’est donc pour cette raison qu’avec ce régime de Yaoundé, l’argent du contribuable ne sert pas les intérêts du peuple et celui-ci ne doit son salut que, soit par les initiatives privées, soit par l’étranger.

Tchakounté Kemayou


Monsieur Lebon et Requin, son chat

Monsieur Lebon était un homme bien. Il était même trop bien pour être un être humain. Sa bonté, j’allais dire, son humanisme était abondant et débordant. Il ne fallait pas plus pour l’aimer, pour le prendre en exemple, en modèle. Il n’avait pas que sa bonté et sa charité. Il était aussi bel homme . C’est le style d’homme charmant que beaucoup de femmes aimeraient d’ailleurs avoir dans leur vie. Plein d’amour et de charme à partager. Robuste, colosse et d’une santé de fer. Mais son défaut c’est qu’il n’aimait pas les femmes. Ah ! Oui, les femmes ! Il n’aimait pas les femmes, justement. Cette « chose » (Dixit Paul Biya à Paris) qui fait si peur et si mal dans une société où la meute fait la pluie et le beau temps-là… Cette société-là est tellement controversée qu’il ne serait pas utile de s’exposer pour avoir affaire à la meute. Mais, là n’est pas le problème ici. Le problème c’est justement Requin, son chat…

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C’était un 20 août. Je ne me rappelle plus de l’année. Tellement elle est vielle, cette histoire. Le jour et le mois reste un souvenir parce que j’avais reçu une carte postale de vœux d’anniversaire d’une de mes amies correspondante guadeloupéennes. Le net et le téléphone portable n’étaient pas encore dans nos habitudes à l’époque. Ce jour-là donc, tout le village était au rendez-vous pour assister aux obsèques de Monsieur Lebon, à Bazou, son village. C’était presque mon frère quoi. Il y avait un monde fou. Même le jour du marché n’est pas pareil. Je suis même convaincu que personne n’était resté à la maison et chacun voulait vivre ces dernières minutes pour dire un au-revoir à Monsieur Lebon qui avait subitement quitté le monde des hommes pour celui des cieux, j’allais dire de Dieu. Toute une cérémonie digne pour un homme Bon comme son nom l’indiquait. Oui, Lebon était bon ! C’est tout le village qui était venu témoigner cette bonté infinie. Je n’exagère pas ! Mais, ce qui était intéressant, c’était surtout ce qui se racontait de ce monsieur. Cette histoire a circulé dans tout le village. Même la vitesse d’Internet ne pouvait pas égaler cette prolifération, j’allais dire, la circulation à une vitesse exponentielle de cette histoire qui s’apparente vraisemblablement à une tragédie doublée d’un sens de l’humour dont seuls les villageois avaient le secret.

Monsieur Lebon était un homme solitaire. Sa particularité d’homo au milieu de la meute d’homophobes de villageois le prédisposai à la solitude. Il s’était construit une personnalité très forte de combattant et de bagarreur. Toute sa famille et tous ses amis l’avaient quitté pour ne pas être en disgrâce avec le village. C’est grâce à ses qualités d’homme intègre et loyal si fort et imposant que tout le village se pliait à ses caprices. Sa bonté en valait la peine. Même les enfants et les anciens du village ne se faisaient pas prier pour le respecter. Monsieur Lebon était connu, respecté et craint. Pas pour sa nature, mais pour ses qualités si rares de nos jours. Mais les sorciers, par contre, le respectaient pour sa nature. Ceux-ci croient dur comme fer que les homo sont de vrais démons. Monsieur Lebon était donc l’ami des sorciers du village. Et c’est ce qui surprenait les villageois qui étaient encore plus convaincus que ce type était doté d’une puissance extraordinaire.

Un jour M. Lebon voulut avoir un animal de compagnie. Son choix s’est fixé sur le chat. C’était une vielle dame sorcière qui le lui a offert. Je ne sais pas d’où était venu le nom Requin donné à ce chat. Sûrement, c’était une idée géniale de son nouveau maître. Mais, ce nom lui convenait tout de même. Parce que ce chat était d’une rapidité incroyable quand il se jetait sur une proie. C’était un animal tout blanc et poilu. Au début, Requin était tout petit et tout mignon. Ah ! Oui, ce chat était mignon . Avec le temps Requin avait grandi. Il avait pris de la forme et du poids. Gros et bien dodu,il ne ressemblait même plus à un chat. C’était vraiment un requin, comme son nom l’indique. Monsieur Lebon prenait vraiment soin de lui, il était vraiment devenu son ami, son compagnon. Certains villageois sont même allé jusqu’à déclarer que ce chat était son totem. Monsieur Lebon et Requin mangeaient ensemble, se promenaient ensemble, dormaient ensemble dans le même lit, et que sais-je encore ? Requin ne mangeait pas n’importe quoi. Ses repas provenaient tout droit de la ville. C’était toujours des conserves importées. Requin ne savait même pas attraper les souris. Il s’en moquait éperdument et attendait seulement son repas importé et bien parfumé. Monsieur Lebon et Requin, son chat, étaient amis et avaient une complicité à nulle autre pareille. La nature sexuelle qui prédisposait Monsieur Lebon à la solitude dans une société d’homophobes, trouvait sa quiétude en compagnie d’un animal qui n’avait de souci que pour vivre. Cette amitié entre l’homme et son animal de compagnie était variablement appréciée par les villageois qui trouvaient, pour les uns, que Monsieur Lebon en faisaient trop pour un simple animal au milieu des personnes qui l’entouraient, et pour les autres, que Monsieur Lebon est libre de vivre avec un animal puisque l’environnement ne le permettait pas de vivre, de partager sa vie avec un homme. Les filles n’attendent que ce genre d’homme, gentil, large, charitable, mais ce genre d’homme n’aime que les hommes ?! Quel paradoxe, auraient susurré certains.

Un soir, fatigué et épuisé de son voyage, Monsieur Lebon ne trouvât utile que de se reposer. Requin n’avait pas mangé depuis le matin et trois jours de suite. Son maître avait oublié de lui faire son repas comme d’habitude. Vous savez vous-même comment une femme se comporte à votre arrivée lorsque vous l’avez abandonné pendant plusieurs jours sans nouvelles et sans laisser le moindre sous pour la subsistance. Requin était donc semblable de ce genre de femme en ce moment-là. Nerveux et triste. Coincé dans un coin et tétanisé par une disette de trois jours. La propreté de la maison n’attirait même pas les rats et Requin n’était pas habitué aux promenades à la recherche des repas. Son maître prenait suffisamment soin de lui et il était interdit au chat de foutre son nez dehors. Voilà donc Monsieur Lebon qui entre dans la salle de douche sans même faire attention à son amour de Requin. Que lui était-il arrivé pour oublier Requin à ce point ? Avait-il pris un verre de trop ? Il n’en avait pas l’habitude car il détestait même l’alcool. En tous les cas, c’est le destin, diront certains. A la sortie de sa douche, Monsieur Lebon n’a pas noué sa serviette comme d’habitude. Il sort en balançant son zizi dans tous les sens dans une chambre à demi obscure. Requin ne s’est pas fait prier pour bondir sur les « noyaux » de Monsieur Lebon en pensant que c’était une souri. En une fraction de seconde, les cris de Monsieur Lebon ont réveillé tout le village. Même le Roi Kemayou est sorti ? La police. La gendarmerie. Le préfet et le sous-préfet. Requin ne voulait pas lâcher malgré la force tenace des colosses villageois qui ont défoncé la porte pour sauver Monsieur Lebon déjà agonisé. Le sang jaillissait et avait inondé la chambre. Que s’est-il donc passé ? Personne n’aurait su à l’instant. Immobile et inerte, Monsieur Lebon ne répondait plus aux appels des villageois qui tremblaient. Direction, dispensaire de la place. Le médecin-chef, après avoir vu le corps ensanglanté, convainc les villageois de le mettre à la morgue : « C’est fini pour lui » tranche Dr Aurélien Nyamssi. L’embarra et la stupeur emportent les villageois. C’est l’euphorie totale. Même l’intervention du Roi et du préfet ne convainc pas les villageois à garder leur calme. Seule une méchante pluie était venue disperser la foule qui a finalement résolu se remettre au lit. Erreur. Personne n’a dormi ce jour-là. L’aube est venue trouver un événement tragique et malheureux. Ce climat était resté intact jusqu’au jour des obsèques de Monsieur Lebon.

Les obsèques étaient donc une occasion de tendre l’oreille pour connaître cette histoire qui a fait bouger tout Bazou, petit village situé dans le département du Ndé, à l’Ouest du Cameroun. Mais le hic dans les commentaires des villageois, c’est le ridicule et la risibilité contenue dans les commentaires lugubres de ces villageois. Tantôt, c’est la sanction que Dieu réserve pour les pédés, tantôt c’est un coup monté ou un règlement de compte de la sorcière qui lui a offert le chat, car elle avait peur, dit-on, de la puissance de l’homo si celui-ci venait à entrer dans la confrérie, tantôt ce sont les parents d’enfant qui ont ensorcelé le chat pour tuer Monsieur Lebon, car dit-on toujours, ils avaient peur que Monsieur Lebon pourrisse la vie des enfants qui l’aimaient, etc. Tout a été dit pour justifier cet étrange destin. Que du paranormal dans tout ça ! A part l’explication des enquêteurs qui avaient donné la version selon laquelle le chat était resté affamé pendant longtemps, il n’y a eu aucune autre explication valable. Ni le chat, ni la sorcière ne sont introuvables à ce jour. La sorcière a pris une direction inconnue lorsqu’elle a appris qu’elle devrait être lynchée par la meute d’homophobes. C’est ce qui, pour certains, confirme la thèse de la complicité de la sorcière.

Pauvre Lebon !

Tchakounté Kemayou

A la suite de la session 2014 de la formation des mondoblogueurs à Abidjan, les billets ont été rédigés pour les ateliers. Malgré mon absence pour des raisons que vous connaissez certainement, j’ai tenu à partager mes billets qui ont plu à beaucoup et qui estimaient que je devais, malgré tout, les publier. L’un des billets les plus intéressants et teinté de drôleries et d’humours est celui que je vous propose dans les lignes qui suivent. Je rappelle, à toute fin utile, que c’est une histoire vraie, sauf les noms de personnages sont des noms d’emprunt. Je profite aussi pour vous annoncer la création de deux rubriques dans mes catégories intitulées : « Fiction » et « Portrait ». Comme leur nom l’indique, celle-ci fera le portrait d’un citoyen du monde qui n’est pas nécessairement une célébrité, mais une personne qui se distingue par sa volonté à surmonter un obstacle naturel ou non pour donner un sens à sa vie. Ce sont en quelque sorte des héros silencieux pour qui l’on devrait avoir de l’admiration malgré leur impuissance à dompter ce que le destin leur a réservé. L’autre, par contre, est bien une histoire drôle et délirante venue tout droit de mon imagination plus ou moins fertile à partir d’une histoire vraie que j’assaisonne et je pimente. Une histoire que j’ai vécue ou qui m’a été raconté. Voici donc mon premier billet de ma rubrique « Fiction » : Monsieur Lebon et son chat, Requin.


Paul Biya : « Ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun »

Le président de la République Paul Biya parle enfin ! Depuis les moments tragiques que traverse le Cameroun sous l’effet des sorties mises sur le compte de Boko Haram, le président a parlé pour la 2e fois à l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen après sa triste sortie à l’Elysée où il avait déclaré, à l’occasion d’un sommet convoqué par le président Hollande, la guerre à cette secte nébuleuse. Cette deuxième sortie du président Biya fait donc suite, cette fois-ci, à une invitation du président américain Barack Obama à l’occasion du sommet Etats-Unis-Afrique qui commence aujourd’hui et ce, jusqu’au 6 août prochain. Voilà donc le décor qui est planté : les sorties de Biya sont rythmées par des voyages à l’étranger. Rien à voir avec un discours ou une déclaration de circonstance au peuple camerounais. Sa sortie de l’aéroport de Yaoundé-Nsimalen s’apparente à un cri d’appel au peupleà qui il demande de « faire preuve de courage, de solidarité et de patriotisme ». Avec plus de recul, le comble est de constater que le peuple à qui le président Biya demande le courage, la solidarité et le patriotisme est très loin d’être concerné par cet appel. Pourquoi ?

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L’arrivée du couple présidentiel camerounais à Washington.
Crédit photo: www.prc.cm

Très simple :

Parce que le président Biya n’a pas besoin du courage, de la solidarité et du patriotisme du peuple camerounais pour venir à bout de Boko Haram, car « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya a révélé lui-même, pour ceux qui doutaient encore, que les gouvernants, depuis Amadou Ahidjo avaient et ont pour objectif principal de lutter contre les nationalistes et ceux qui se battent et se sont battus pour leur liberté. Le Cameroun, a donc eu la poigne et la bravoure de mettre hors d’état de nuire les « maquisards » des mouvements d’indépendance, les « apprentis sorciers » des mouvements contre la vie chère de février 2008, les  « opposants irresponsables et sans programme politique », les vendeurs de cartons rouges des « villes mortes » des années 1991-1992. Comme pour dire que tous ces mouvements de révoltes étaient organisés par les ennemis du Cameroun, et par conséquent « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ». Ce n’est donc pas ces « ennemis pervers, sans foi ni loi » qui empêcheront Biya de gouverner.

Parce que le président Biya est allé contre la Tripartite (Concertation entre le parti au pouvoir RDPC, les partis de l’opposition et la société civile) qui a accouché de la Constitution de 1996 en faisant sauter le verrou qui limitait le mandat présidentiel à deux, il est donc allé contre son peuple, ce peuple à qui il demande de « faire preuve de courage, de solidarité et de patriotisme », alors il n’a pas besoin de ce peuple et « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya n’a pas besoin de la voix du peuple (vox populi), mais plutôt de « l’appel du peuple » (du nom des fameux mémorandums rédigé par les élites, au nom du peuple, à travers le territoire national appelant le président Biya à se représenter à la présidentielle de 2011) pour gagner la présidentielle, il n’a donc pas besoin du peuple pour gouverner et « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya réussit à utiliser les populations clochardisées pour en faire le bétail électoral, en organisant des meeting de beuverie à tour de bras, en leur donnant du riz et du poisson lors des élections locales, en leur promettant des billets de banque à la sortie des bureaux de vote, il n’a donc besoin de ce bétail électoral pour gouverner et « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya, par cet acte de hold-up électoral, a réussi à amener le peuple à se désintéresser de la chose politique, à abandonner les élections à ceux qui n’ont justement aucun intérêt pour la chose politique au Cameroun, a réussi à amener le peuple à penser que les élections ne servent plus à rien, à telle enseigne que sur un potentiel de 10 à12 millions de Camerounais en âge de voter, le fichier ne comporte que 4 à5 millions d’inscrits où probablement les « étrangers » y figurent en grand nombre, si le président Biya gagne sans la participation de ce peuple-là, il va sans dire qu’il n’en a pas besoin pour gouverner et « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya, à travers ses pontes, ses partisans et ses « créatures » (dixit Fame Ndongo, ministre de l’Enseignement supérieur), pour gonfler les chiffres d’inscrits dans le fichier électoral, fait venir les « étrangers » (Nigérians, Nigériens, Maliens, Tchadiens, Centrafricains et autres) en leur donnant des cartes nationales d’identité camerounaise. Si le président Biya réussir cet exploit, il n’a donc pas besoin de ce peuple-là et « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya en disant lui-même « aide-toi, le Ciel t’aidera », a trouvé que les Camerounais sont capables de se « débrouiller » seuls, comme on dit chez nous. Supprimer la bourse estudiantine depuis 1993 et laisser les jeunes Camerounais faire  du diplôme une fin en soi, un objectif au lieu d’en faire un moyen, c’est dire aux jeunes Camerounais ceci : « Vous pouvez vivre sans le soutien de l’Etat », et que l’Etat apprenne aussi à vivre sans le soutien des Camerounais et on verra bien si « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya disait lui-même « aide-toi, le Ciel t’aidera », les Camerounais ont donc appris à être désormais stoïques, calmes et courtois. Privés d’électricité à travers la politique de délestage, ils ne disent rien ; ils subissent l’augmentation du tarif du kilowatt de l’électricité, ils sont calmes ; la Société des eaux (CDE) suspend la fourniture d’eau en pleine capitale durant des mois, ils sont de marbre ; ils se réveillent un matin du 1er juillet et constatent subitement que les prix du carburant à la pompe ont augmenté, ils continuent de payer sans se lamenter ; les conséquences de cette augmentation ne les chagrine même plus : les transport en commun surtout ! Comme pour dire que les Camerounais ont appris à supporter la pauvreté, j’allais dire la misère. Oui, ces Camerounais-là qui ont fini par se dire, comme une ritournelle : « On va faire comment ? », ont laissé au président sa « chose » en lui souhaitant une fin paisible par cette sentence : « Qu’il meurt même là-bas ! ». Le président Biya n’a donc pas besoin de ce peuple-là pour gouverner, il n’a pas besoin d’espérer le courage, la solidarité et le patriotisme de ce peuple car celui-ci a appris à se débrouiller seul et Biya doit apprendre à se débrouiller seul car il sait pouvoir se passer de ce peuple et « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya a réussi, à travers ses « créatures », à crisper le corps social : la clochardisation des personnes en situation de handicap, le musellement des mères qui ont vu disparaître leurs enfants, soit dans les maternités, soit dans les centre d’accueil, a réussi à montrer aux jeunes élèves que, même des personnes de moralité douteuses et ayant des démêlés avec la justice peuvent continuer à gérer leur éducation et signer leur parchemin ; Oui, si Biya a réussi à faire accepter cette humiliation au peuple camerounais qui continue de l’accepter, « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

Parce que le président Biya a réussi tout seul à arracher au peuple ce qui lui restait comme orgueil (le football), et a réussi pratiquement à cantonner le peuple dans son mutisme en après la débâcle de l’Afrique du Sud (2010) et du Brésil (2014), le président Biya, n’a pas besoin du courage, de la solidarité et du patriotisme du peuple pour gouverner et « ce n’est pas Boko Haram qui va dépasser le Cameroun ».

De quel peuple s’agit-il donc, in fine ? S’il s’agit de ce peuple que je connais-là, non, il restera de marbre. Ce peuple n’écoute pratiquement rien : ne dit rien après l’augmentation des prix du carburant parce tout le monde a peur de faire la grève qui pourrait avoir pour conséquence le licenciement comme épée de Damoclès, ne riposte pas après la double débâcle des Lions indomptables, ne bronche pas à la suite des coupures de l’électricité et d’eau courante, ne part pas s’inscrire sur les listes électorales encore moins voter, ne pleure pas mais rigole plutôt des gesticulations de leur président qui les appelle à plus de courage, de solidarité et de patriotisme. Que c’est malin ça ! Biya croit prendre son peuple dans son propre piège alors qu’il faut bien s’en méfier. Le président se souvient-il avoir dit lui-même « aide-toi, le Ciel t’aidera » ? Non, il a sûrement la mémoire courte ! Eh ben, qu’il se débrouille seul comme le fait son peuple depuis belle lurette, depuis la date d’indépendance où, dit-il, « on a éradiqué les maquis (des mouvements révolutionnaires) ». Comment résister à cette déclaration alors que, comme le déclare le journaliste Camerounais en service à la Banque mondiale Boh Herbert, « mêmes nos pires ennemis (que sont les Français) ont fini par reconnaitre tout le grave mal que représente le génocide par eux perpétré contre les peuples Bamilekes, Bassas, etc. ». Ainsi donc, le président confond pas Um Nyobe, Ernest Ouandié, Felix Roland Moumie, Abel Kingue, Osende Afana, etc. aux Islamistes de Boko Haram et autres excroissances ! Que ceux qui ont soutenu le président Biya et son gouvernement se ravisent en nous expliquant cette deuxième sortie maladroite et plus grave que la première.  Le président Biya doit tranquillement s’occuper seul de son Boko Haram et laisser en même temps le peuple camerounais se débrouiller seul comme il en a l’habitude.

Ces attaques de Boko Haram alimentent les débats au sein de l’opinion et du coup, les camps se forment soit pour soutenir l’argument selon lequel c’est la France et Communauté internationale qui serait derrière ces attaques et que Boko Haram n’a rien à y voir. Si on compare le mode opératoire de Boko Haram en territoire Nigérian et Camerounais, il va s’en dire que les deux ne se ressemblent aucunement. Certains sont même allés au bout de leur réflexion en stipulant que les armes utilisées par Boko Haram au Cameroun viennent tout droit du Tchad. Compte tenu du contexte, l’argument d’une rébellion soutenue par la France et la Communauté Internationale alimente les chaumières. Pour l’autre camp, il ne s’agit ni plus ni moins que des dignitaires et des élites du Nord qui agiteraient le spectre de la succession du président Biya qui est presque en fin de règne compte tenu de son bilan négatif, de la durée de son règne et de son âge. Déstabiliser le pays par le Nord est une hypothèse de ce camp qui exclut donc toute immixtion de la Communauté Internationale dans ces attaques. Ces hypothèses qui prévalent pour le moment montrent bien que le président Biya semble jouer à l’ignorant en appelant le peuple à lui faire confiance, lui et son gouvernement.

Le peuple camerounais, comme à son habitude, reste stoïque et tarde à dire son dernier mot.

Tchakounté Kemayou 


Les erreurs médicales au Cameroun : Bachir Ndam, l’histoire d’un miraculé

Ce billet fait suite à l’émission « Le Débat Africain » d’Alain Foka diffusé le dimanche 13 juillet 2014 sur Radio France Internationale (RFI) et qui avait comme invités entre autre le Dr Guy Sandjong, Président de l’Ordre national des Médecins du Cameroun (ONMC) et Claire Hédon, présentatrice de l’émission à succès « Priorité Santé », toujours sur RFI. Au cours de cette émission qui m’a parue un peu, pour ne pas dire trop déséquilibrée par le fait que le panel n’était pas composé de victimes des « erreurs médicales », je me suis rendu compte de la nécessité de mettre sur la table le témoignage d’une victime qui, jusqu’ici ne se remet pas de ces séquelles dues à une main mafieuse qui s’est servie de Bachir Ndam, puisqu’il s’agit de lui, pour accomplir ses desseins funestes et égocentriques. Ce billet n’a donc pas pour but de mettre en cause la sincérité des déclarations du Dr Guy Sandjong qui affirme, sans ambages et imbu de sa personne, que tous les médecins reconnus coupables de fautes professionnelles sont systématiquement sanctionnés par l’Ordre, encore moins de mettre en cause la crédibilité de l’organisme dont qu’il assure la présidence. En vérité, Dr Guy Sandjong ne peut pas dire le contraire par politesse. Mais, la réalité est tout autre chose.

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Bachir Ndam, en solitaire en plein boulot.
Crédit photo: Bachir Ndam

Mon objectif ici est de montrer comment fonctionne le domaine médical au Cameroun dans la gestion des erreurs médicales à travers l’expérience d’un cas. Je sais que beaucoup ici vont me rétorquer que l’étude d’un seul cas ne peut pas suffire pour généraliser et en faire école. Soit. Ce qui est différent avec le cas du désormais handicapé moteur Bachir Ndam c’est qu’il a des éléments de preuves irréfutables et utiles pour sa défense. Il a, en sa possession, réuni des preuves (Vidéos et appels téléphoniques) enregistrés au cours de chaque étape de ses confrontations et de ses visites médicales –ce que beaucoup de victimes n’ont pas. Ce qui m’intéresse encore plus, c’est qu’il a décidé de partager son expérience en publiant un ouvrage fort intéressant sur la forme de récit de vie. En publiant son histoire relevant presque de sa sphère privée, Bachir se donne pour mission de servir l’intérêt général. Il l’affirme lui-même en ces termes : « Mon histoire était basée sur la vérité des faits dont je détenais des preuves indiscutables. Elle était aussi d’intérêt public pour contribuer à faire cesser l’irresponsabilité dans ces comportements jugés critiquables, voire même répréhensibles ». C’est donc l’histoire d’une personne en situation de handicap qui vit le martyr et le drame à la fois d’un incompris et d’un frustré qui cherche désespéramment son chemin de salut après s’être rendu malheureusement ou heureusement compte que : « L’homme propose. Dieu dispose ».

Le réseau social facebook fait quand même des merveilles. Je rencontre Bachir par l’entremise d’une amie virtuelle, en 2013. Bachir fait donc partie de mes amis virtuel en situation de handicap. Dans ma liste de plus de 2.800 amis, je n’ai que six qui font partie de cette catégorie de personne. Ils sont vraiment rare sur la toile, ce genre de personnes. Pour quelle raison ? Je n’en sais rien. Et dire que c’est moi qui convaincs trois d’entre eux à avoir un profil dans un réseau social ! Passons. Je rencontre donc Bachir pour la première fois un soir de la fin du jeûne du Ramadan. Tout joyeux de faire ma rencontre. Moi aussi d’ailleurs ! Située non loin de Bonamoussadi, la prestigieuse cité résidentielle dite « cité SIC » de Douala, au lieu-dit « Sable », la vaste villa où habite Bachir est une bâtisse apparemment construite à l’époque où la cité n’était pas encore habitée. A peine arrivé, Bachir m’attendais au portail rouge cloitré sur son fauteuil roulant devenu désormais son compagnon inséparable. Il n’avait pas l’air d’un martyrisé. En embonpoint, il ne semblait pas dessiner en lui un homme qui venait de traverser ou qui traverse encore des moments difficiles. Nous longeons donc la grande cour de la villa à travers les allées du jardin. Bachir occupe, en solitaire, une permanence de trois pièces de cette vaste et somptueuse demeure de presque 1.000 m². Le temps de m’affaler sur son canapé en rotin après avoir parcouru une longue distance du portail au fond du jardin où se trouve la dépendance du désormais handicapé moteur.  Ma toute première question, après les formules d’usage de bienvenu, c’est de savoir les raisons de sa solitude dans une si vaste demeure. Sa réponse fut brève : « un handicapé est d’abord un homme solitaire ». Du coup, j’ai compris que Bachir a une expérience à partager. Il est temps maintenant de découvrir l’homme dans sa totalité qui n’hésite pas à ouvrir son cœur encore plein de souvenirs teintés des moments de gaieté et surtout plein de tristesses. Du coup, Bachir m’avoue qu’il a des douleurs interminables qui proviendraient des nerfs au niveau des deux jambes.

Tout a commencé comme un jeu. Un après-midi de mars 2008, Bachir fait une chute grave dans la cour de cette vaste villa où résidait encore toute la famille au complet, sauf les parents qui avaient décidé de se retirer en retraite douillet en campagne. Retraite bien méritée, donc. L’arbre sur lequel Bachir avait décidé de grimper était son porte malheur. Voilà l’homme courage à la recherche des mangues jusqu’à presque le sommet de l’Himalaya. Un mauvais contrôle, et hop ! La chute a été tellement violente que Bachir a perdu connaissance. Heureusement, Shayma, sa femme était là. Elle a entendu les bruits sourds de sa chute et a accouru pour le secourir. La raideur du corps de son mari l’a fait paniquer. Elle alerte donc toute la maisonnée qui se dépêche de transporter le pauvre Bachir à Ad-Luchem, une polyclinique privée située juste en face de la villa. Après, c’est l’Hôpital Général de Douala (HGD) qui a pris le relais. Sortis de leur retraite, les parents accourent sur Douala avec la forte présomption de la mort certaine de leur fils aîné. Que non ! L’homme courage vit, malgré tout. Evidemment, le papa prend les devants pour toutes les formalités de soins et c’est le Dr Motah, le désormais bourreau, qui sera chargé d’opérer Bachir. Tout se passe comme une éclaire ce jour-là. Avant d’admettre Bachir en réanimation, le diagnostic était nécessaire. Malheureusement, le scanner du HGD est en panne. Bachir sera donc conduit dans un centre d’imagerie médicale au quartier Bonapriso en plein centre administratif de la ville de Douala. Le diagnostic fut brutal : « début d’hémorragie cérébrale » qui devait être traité rapidement. Donc, la chute accidentelle avait causé un « déséquilibre de la colonne vertébrale ». Il faut rappeler, pour la gouverne de tous, que le HGD est un hôpital de référence. Il en existe deux au Cameroun : Yaoundé et Douala.

Il fut alors décidé, par le Dr Mathieu Motah, d’opérer Bachir pour le remettre sur ses deux jambes. C’était l’objectif de l’opération telle que le médecin avait formulé au père du malade qui se trouvait encore dans le coma après deux réveils momentanés. La colonne vertébrale déséquilibrée avait besoin de retrouver son équilibre. Le Dr Motah avait donc un délai de deux à six jours maxi pour opérer Bachir. Mais, comble de bizarreries, l’opération n’a finalement eu lieu qu’au treizième jour. Voilà la première faute professionnelle et médicale dont le Dr Motah porte la responsabilité jusqu’aujourd’hui. La question que l’on pourrait se poser est celle de savoir pourquoi avoir attendu jusqu’au treizième jour ? Eh ! Bien, c’est justement là le véritable problème. C’est le fait du fonctionnement buissonnier, unique en son genre, qu’a adopté cet hôpital de référence. Des faits et des pratiques pour le moins surprenants allant de la sauvagerie à la barbarie étaient, à cette époque comme à l’heure actuelle, des habitudes factices et tacites de marketing, donc non écrites. Ainsi donc, les médecins du HGD étaient primés pour avoir effectué plus d’opérations chirugicales. C’est par là que beaucoup d’entre eux entretenaient des marchandages pour avoir plus de malades au bloc opératoire. Voilà donc cette loi commerciale en vogue au HGD qui fera de Bachir une victime, je dirais même un martyr non seulement de cette loi du HGD mais aussi de cet esprit de mercantilisme et de l’appât effréné du gain rapide du Dr Motah. Le bloc opératoire du HGD étant occupé et surchargé par les malades qui se faisaient opérer, les autres seront priés d’attendre leur tour. D’autres sources affirment même que tous les blocs opératoires étaient en panne en ce moment-là. D’autres encore affirment que le HGD manquait le matériel adéquat pour ce genre d’opération. Tout compte fait, le HGD ne pouvait pas opérer Bachir. Ainsi, le malade et courageux Bachir sera abandonné entre quatre murs. A la merci des douleurs atroces qui ont envahi tout le corps qui, devenu pâle, ne supportait plus le moindre touché. La différence avec Bachir et les autres malades c’était que son cas s’avérait d’extrême urgence. Le médecin traitant ne s’est donc pas soucié de ce cas particulier qui pourrait coûter la vie à son patient. Son objectif était déjà fixé dans sa cervelle : opérer plus de malades que tous ses collègues quel que soit l’issu de l’opération afin de bénéficier des primes. Il m’a semblé, d’après une analyse personnelle, que cette loi non écrite avait pour objectif de booster le personnel au travail compte tenu du fait que beaucoup de malades étaient négligés par laxisme. C’est ce qui se passe généralement dans les hôpitaux publics où les médecins sont plus préoccupés par les malades qui se rendent dans leur cabinet privés, généralement à leur domicile. Cette loi qui avait l’air d’être salutaire s’est révélée assassine à la fin. Les médecins véreux, comme le Dr Motah, bondissent, comme un chien affamé, sur des occasions en or comme celle-ci pour se faire des sous au détriment de la santé, du serment d’Hippocrate, donc ! Voilà le pauvre et courageux, l’homme fort de Koupa Matapit (village d’origine) dans de sale draps du HGD et du Dr Motah. Imaginez un peu les supplices infligé à Bachir par cette loi barbare qui le contraint aux douleurs les plus atroces de sa colonne vertébrale dans l’attente d’une opération chirurgicales. Treize jours au lieu de six jours maxi ! Comment pourrait-on appeler ça si ce n’est un meurtre, un assassinat volontaire. Cherchez-vous-même le terme juridique qui sied à cette situation.

L’honnêteté aurait été de dire simplement au parent du malade que le HGD n’a pas de place au bloc opératoire qui est très sollicité par ces temps de « pointage » des médecins et qu’il est nécessaire de solliciter l’intervention d’une clinique pour opérer rapidement Bachir. Que nenni. Les médecins du HGD sont à la chasse de la prime et donc, Bachir va seulement attendre que le bloc opératoire soit prêt. D’ailleurs, il n’est pas le seul malade, son cas n’est pas si grave que ça. Est-ce que c’est la fin du monde ? Sûrement, il y a beaucoup de malades qui ont payé de leur vie cette loi bizarre et ça a dit quoi à qui ? Malgré tout, Bachir connaîtra des suites de calvaires inexplicables.

Après donc l’opération qui a eu lieu le treizième jour, Bachir fait presque un mois au HGD. Le Dr Motah prescrit une rééducation motrice et fonctionnelle au Centre National de Rééducation des Handicapées d’Etoug-Ebe de Yaoundé (CNRH). C’est donc le Dr Maben qui, le premier et après avoir vu les cliches de radio, découvre un vice de forme dans le rapport du Dr Motah comme le dit lui-même Bachir dans son ouvrage : « Immédiatement, [Le Dr Maben, ndlr] avait décelé un vice de forme à la lecture du rapport médical de l’hôpital général de Douala. Les radiographies qui l’accompagnaient lui démontraient déjà qu’il y avait eu une grosse bêtise de la part du médecin Mathieu ». Cela va constituer la deuxième faute professionnelle et médicale du Dr Motah : la fixation des os de la colonne vertébrale a été faite au mauvais endroit. Les recommandations du Dr Maben étaient donc claires et formelles comme le dit Bachir : « reprise de l’intervention chirurgicale […]. Au plan technique, cela avait l’avantage de permettre efficacement la position verticale pendant mes exercices ré-éducationnels », comme pour dire que le Dr Motah avait raté son opération. Malheureusement, celui-ci n’en démord pas et insiste pour que le CNRH commence la rééducation le plus vite possible. La troisième faute professionnelle consistera ce qu’on appelle la suffisance. Tous les médecins rencontrés à Douala, à Yaoundé et à Johannesburg où Bachir a été évacué médicalement, ont fait curieusement le même constat en relevant ces trois fautes professionnelles du Dr Motah du HGD. Même la contre-expertise demandée par le HGD au Dr Ngah Eloundou de l’Hôpital Central de Yaoundé a révélé ces fautes graves du Dr Motah. Il est vrai que les opérations chirurgicales de ce type aboutissent difficilement à une reprise de la motricité des membres du malade. D’ailleurs, l’assurance de la guérison ne pourrait qu’être certaine étant donné que le traitement a lieu dans un hôpital de référence. En plus les promesses du Dr Motah  ne pouvaient que rassurer la famille et le malade lui-même. Mon ami avait fermement et naïvement cru à sa guérison. A vrai dire, même s’il ne pouvait plus retrouver la motricité de ses jambes inférieures, l’opération maladroite du Dr Motah a eu comme conséquence d’infliger des douleurs insupportables provenant des nerfs. D’où les nombreuses visites chez les neurologues. Et dire que ces douleurs ne finiront jamais, comme le stipulent les médecins qui ont eu à examiner le cas de Bachir. Bachir subira donc à vie des douleurs des nerfs qui, de temps en temps, lui font faire des crises qui peuvent tourner au vinaigre. Voilà donc un médecin, à défaut de réparer le mal vous inflige un autre supplice. Le médecin de Johannesburg a d’ailleurs repris l’opération avec pour objectif de réparer ces fautes qui pourrait alléger les douleurs du malade. Véritable scandale, non ?

« J’étais même obligé de réfréner cette euphorie qui m’envahissait de poursuivre mon combat jusqu’au bout ». C’est sur cette position que Bachir se fonde pour poursuivre son combat comme il le dit lui-même. Face à cette attitude de suffisance du médecin Motah et de la mauvaise foi du Directeur Général du HGD qui a refusé de régler les factures de la contre-expertise qu’il a pourtant réclamé et promis, le recours à la force de la loi était donc la seule issue qui restait au malade et qui, entre-temps, avait perdu son papa, paix à son âme et qui a aussi vu sa belle Shayma, l’amour de son cœur partir pour d’autres aventures certainement meilleures que celles de Bachir désormais cloué sur son fauteuil roulant. Pour Shayma, son bonheur n’est certainement pas chez une personne en situation de handicap. Bachir a commencé par saisir l’Ordre National des Médecins du Cameroun (ONMC) par courrier en octobre 2010. Le dossier est entre les mains du représentant de l’OMNC pour le Littoral, le Dr Fonkoua Rodolphe. Un arrangement à l’amiable a été proposé au Dr Motah par l’ONMC pour la région du Littoral, lieu de résidence de Bachir, pour réparer sa faute. Rien. Le Dr Motah reste imperturbable et confiant. Comme pour dire qu’il est intouchable. Le Dr Fonkoua, dépassé par les événements, a donc laissé Bachir continuer en saisissant le tribunal. L’affaire reste donc pendante en attendant une caution de 18 millions de FCFA réclamés à Bachir pour que le parquet ouvre une enquête qui a pour but de dédommager le malade.

Bref, le récit de vie de Bachir est riche en rebondissements et suspenses. Son récit est teinté à la fois des moments de joie, de bonheurs et de malheurs. Son ouvrage : « Survivre pour vivre » édité par Edilivre en 2013. La lecture de cet ouvrage vous fera certainement du bien dans la compréhension de ce que c’est qu’être une personne en situation de handicap. Il n’est pas du tout facile de s’imaginer à la place d’une personne dans cette situation, car on aurait tôt fait de penser que celui-ci est définitivement prisonnier, enchaîné à vie. Surtout pour une personne à la fleur de l’âge et qui, hier, marchait sur ses deux jambes. Trois leçons à retenir à la suite de la lecture de cet ouvrage de presque 300 pages : 1-En situation de handicap, forcer l’estime de l’autre, « plaire à l’autre » est un exercice impossible ; 2-Se taire, « entretenir le silence », « refuser de dénoncer » « toutes les pratiques qui portent atteinte aux facteurs existentiels » des personnes en situation de handicap est un acte injuste et condamnable ; 3-Contrairement à ce qu’on peut penser, le handicap a pour avantage de booster la personne afin de lui donner l’énergie suffisante pour surmonter toutes crises morales, physiques, et relationnelles.

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Crédit photo: Bachir Ndam

« Vivre seul, tout seul dans ma solitude la plupart du temps ces dernières années, a été très dur avec une infirmité apparente. Mon désir d’écrire de nouveau, mon envie de me faire relire comme avant, et mes attentes de me faire critiquer, même sans arguments réalistes, m’a permis de me rendre à l’évidence que je n’ai jamais été infirme ». C’est donc ça, la réalité d’une personne handicapée. Le quotidien de Bachir, coloré en solitude, est plus réservé à l’écriture. Bachir est donc déjà à plus de dix publications donc deux romans que je vous conseille personnellement : « Dans les entrailles de ma chambre silencieuse » (publié en 2014) et « Il pleut dans mon cœur » (à paraître).

Tchakounté Kemayou

Liste des ouvrages publiés et à paraître :

1-LE NOUS D’AUJOURD’HUI ET DE DEMAIN, entre tradition et modernité, la rencontre d’un autre destin. (Douala, avril 2005) ; 2-LE ROYAUME BAMOUN, De l’élite et du Politique, une voie, un avenir. (Douala, Juin 2007) ; 3-CAMEROUN : LE POINT D’ACHEVEMENT DE L’INITIATIVE PPTE, ET APRES ? (Douala, Juin 2007) ; 4-L’INSTITUTION DU MARIAGE ET LA POLYGAMIE : Coutumes-Traditions et modernisme (Douala, Juin 2007) ; 5-SOUFFRIR POUR COMPRENDRE (Douala, Décembre 2008) ; 6-LE CHOIX DE LA RUPTURE : Elites politiques, de l’essentiel ou de l’accessoire (Douala, Décembre 2008) ; 7-DE NJOYA IBRAHIM A MBOMBO NJOYA IBRAHIM : Histoire et incompréhension d’une dynastie qui survit (Douala, 2014) ; 8-DANS LES ENTRAILLES DE MA CHAMBRE SILENCIEUSE (Douala, 2014) ; 9-REVENONS VERS L’AVENIR, Des différences à l’intolérance (à paraître) ; 10-ET SI LE PEUPLE BERBERE VENAIT DE NULLE PART ? (à paraître) ; 11-LE CAMEROUN : Ces hommes de pouvoir (à paraître) ; 12-IL PLEUT DANS MON CŒUR, (à paraître)


Les Accords de Partenariat Economique (APE) : mes 10 craintes

Les 09 et 10 juillet 2014, respectivement l’Assemblée Nationale et le Sénat Camerounais, avec une majorité absolue du parti au pouvoir dans les deux chambres, ont donné leur feu vert au Président de la République Paul Biya qui a définitivement signé les Accords de Partenariats Economiques (APE) ce lundi 21 juillet 2014. La signature de ces Accords, par le Président de la République, qui, en principe, doivent entrer en vigueur à partir du 1er octobre prochain marque un tournant décisif dans le climat des affaires au Cameroun. Pour rappel, Paul Biya avait signé les Accords d’étape depuis le 15 janvier 2009 et cette signature a été appelée « Accords intérimaires » en attendant le feu vert de l’Assemblée nationale et du Sénat. Ainsi donc, Paul Biya avait décidé de cavalier seul en lieu et place de la CEMAC habilitée à négocier les accords APE entre UE et ACP pour le compte de l’Afrique Centrale. La Côte d’Ivoire et le Ghana avaient devancés le Cameroun en signant des Accords intérimaires. A la date d’aujourd’hui, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui a signé le 10 juillet à Accra et récemment la Communauté de Développement d’Afrique Australe (SADC) qui a signé le 15 juillet au Cap attendent la ratification de leur Assemblée Nationale avant la signature des chefs d’Etat. Manque encore à l’appel les pays de l’Afrique de l’Est, les pays de l’Afrique Centrale (CEMAC), les pays du Caraïbe et du Pacifique. A ce rythme, il est évident que les six groupes régionaux des pays ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) signeront ces Accords de Partenariat Economiques (APE) d’ici le mois d’octobre prochain. Il m’est donc particulièrement utile de profiter de cette occasion pour exposer ici les préoccupations qui sont les miennes depuis 2000 qui a vu naître les Accords de Cotonou considérés comme la base juridique des APE. Depuis que les économistes font des analyses pour expliquer les avantages et les inconvénients de ces Accords, beaucoup, comme moi, restent encore sceptiques quant à la volonté manifeste, soit du côté des chefs d’Etats Africains que du côté des européens, de sortir l’Afrique de la pauvreté qui est l’objectif principal des relations économique UE-ACP.

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Crédit photo: republicoftogo.com

1. La raison d’être des APE

A peine accédés à l’indépendance, les pays ACP sont soumis aux Conventions qui connaitront plusieurs processus (de Yaoundé 1 et 2 à Lomé 1, 2, 3, 4 et 4 bis) et qui auront pour but de permettre aux pays ACP de bénéficier des avantages de non taxation des produits exportés vers l’UE. C’est ce que les économistes ont appelés « traitements préférentiels ». Leur but était, comme l’affirme l’économiste camerounais Thierry Amougou, dans un document publié par le Cercle de Réflexions Economiques Sociales et Politiques (CRESPOL), de « donner un coup de pouce aux économies des pays ACP n’ayant pas encore les capacités institutionnelles de se battre à armes égales au sein du marché mondial ». Le début des accords de Cotonou le 23 juin 2000 consacre donc la fin des traitements préférentiels. Comme pour dire que les économies des pays ACP ont déjà acquis « les capacités institutionnelles de se battre à armes égales au sein du marché international » ! Plus loin, l’économiste affirme que : « Les Accords de Lomé ont évolué vers les Accords de Cotonou pour prendre en compte la crise de la dette internationale, la faillite des Etats ACP dans les années 1980, l’ajustement structurel, la fin de l’Uruguay round ». Il faut donc comprendre par-là que les Conventions de Yaoundé et de Lomé ont été un échec ! A cette allure, qu’est-ce qui peut donc garantir le succès des APE ? Que vont donc devenir les ACP habitués à la « protection » des Conventions UE-ACP ? Pour mémoire, les pays asiatiques et de l’Amérique du Sud, sans protections et sans aides, comme le Brésil, l’Inde, la Chine, le Singapour et Hong-Kong sont plus avancés que les pays ACP. Il ne fait donc l’ombre d’aucun doute que les APE restent sceptiques. D’ailleurs, en 2008, Christophe De Vroey, conseiller en commerce, secteur privée et pèche de la délégation de la Commission Européenne a Dakar, confirme lui-même, sans coup férir, l’échec des Conventions UE-ACP et que ceux-ci ont rendu un mauvais service aux pays ACP en ces termes : « Il y’a 20 ans, certaine pays comme la Corée du Sud se trouvait dans la même situation que certaines pays africains, mais elle a ouvert son marché, attiré l’investissement étranger et est maintenant l’un des dragons de l’Asie ».

2. A propos de la différence entre les Conventions de Yaoundé et Lomé d’une part et les Accords de Cotonou, introduisant l’APE, d’autre part

Les APE sont essentiellement fondés sur une notion précise : Le « contrat ». C’est-à-dire que les parties en présence doivent d’une part, consentir des avantages et d’autre part se plier aux obligations sous peine d’être disqualifié. En d’autres termes, pour avoir les avantages concédés par l’autre partie il faut soi-même concéder des avantages nécessaire à vis-à-vis. C’est ce qu’on appelle « contrat négocié ». En ce sens donc, les APE sont différents des Conventions de Yaoundé et de Lomé. Ces Conventions sont des instruments de coopérations commerciales entre l’UE et les pays ACP. C’est-à-dire qu’une seule partie se charge de concéder les avantages à une autre partie qui en a grand besoin. Les textes régissant les APE étant des « contrats », les parties signataires deviennent donc des « partenaires ». En claire, les APE sont des accords commerciaux qui sont compatibles avec les règles de l’OMC et c’est ainsi que les pays ACP et l’Union Européenne ont accepté de supprimer progressivement les entraves aux échanges entre eux en renforçant leur coopération. Les APE étant fondé sur le principe des Accords de Libre-Echange (ALE), comment comprendre le concept de partenariat entre l’UE et les pays ACP avec les échanges réciproques asymétrique ? Parce que les Etats ACP sont tenus pour la première fois de « négocier » leurs relations commerciales avec l’Europe, il va s’en dire que dans un contexte d’échange asymétrique, l’UE s’en tirera inévitablement à bon compte. Qu’est-ce j’appelle « réciprocité des échanges » ?

3. A propos de la réciprocité des échanges entre l’UE et les pays ACP

Les APE sont des Accords de Libre-Echange (ALE), en français facile cela signifie clairement que : Premièrement, selon les termes de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), la signature des accords bilatéraux doivent accorder une place primordiale à la libéralisation de « l’essentiel » des échanges (article XXIV du GATT). Deuxièmement, les produits européens accéderont librement aux marchés ACP et vice versa d’une part et d’autre part les produits ACP circuleront librement dans les zones ACP ; Troisièmement, les échanges doivent représenter 90% du commerce total. Ce taux estimé est la moyenne de la part du commerce libéralisé pour chacun des partenaires. Les 10% restant représentent les produits d’origine qui ne subiront aucune concurrence dans le marché intérieur des pays ACP ; Quatrièmement, la part de commerce libéralisé par l’UE peut être supérieure à celle des pays ACP : voilà pourquoi ont dit que les échanges libéralisés des APE sont asymétriques. En résumé, les APE sont des Accords de Libre Echange (ALE) réciproques asymétriques entre l’UE et chacun des six régions. D’où la question de l’inégalité ou de la disproportionalité des échanges au profit de l’UE grâce à la modernisation et à l’évolution technologique de son tissu industriel. D’ailleurs, cette superpuissance de l’industrie européenne est aussi due à sa possibilité et sa capacité à mobiliser tous les moyens pour contrôler tous les marchés, y compris ceux des pays ACP.

4. A propos du contrôle des marchés ACP

Les produits de rente issus des pays ACP sont exportés vers l’UE et les prix sont fixés par celui-ci (l’UE=l’acheteur) ; et l’UE, grâce à leurs industries, exporte les produits finis issus de ces matières premières vers les pays ACP et les prix sont fixé par celui-là (l’UE=le producteur et le commerçant). Donc, dans ces deux schéma, l’UE fixe les prix des matières premières qu’il importe et fixe aussi et encore les prix des produits finis qu’il exporte vers les pays ACP. On peut donc dire que l’UE détient en même temps à la fois les marchés de l’UE et les marchés des pays ACP. D’où la question : Si les APE consistent au libre-échange, pourquoi refuser aux pays ACP de fixer eux-mêmes les prix de leurs productions en fonction du coût de production ? Cette escroquerie dure depuis les fameuses Conventions de Yaoundé et de Lomé où l’UE disait aider les pays ACP, pourtant il se servait de la plus grande part du gâteau ! Si les pays ACP ne détiennent pas le contrôle des marchés de leurs matières premières utiles aux industries européennes, qu’est-ce qui leur restera comme rapport de force pour peser dans la négociation entre eux et l’UE ? Il ne leur restera qu’à demeurer, à n’en plus douter, que des « réservoirs de matières premières et déversoir des produits manufacturés ». Pour reprendre mon compatriote Bonaventure Tchucham, juriste et chercheur, « Quels produits et services ont à offrir les ACP par rapport à L’UE qui de toute façon « possède » les marchés des ACP ? ». Et il renchérit, à propos des droits de douane en s’interrogeant avec amertume : « Que tirent les pays exportateurs de matières premières et importateurs des produits finis élaborés à partir de ces dernières lorsque l’on sait que toute la chaîne de création de plus-value réelle est déplacée vers l’UE au détriment des ACP ? À quoi servent de simples taxes à l’importation au regard de cette véritable « perte sèche » ».

5. A propos de l’ouverture des échanges entre l’UE et les pays ACP

Les APE consacrent la levée des « barrières tarifaires » entre les pays ACP et l’UE. L’économiste Thierry Amougou explique que l’objectif de la suppression de ces barrières c’est l’ouverture des marchés en ces termes : « Les marchés de l’UE sont ouverts sans restrictions aux produits et services ACP et les marchés ACP sont ouverts sans restrictions aux produits et services ACP ». Mais il existe aussi ce qu’on appelle les « barrières non tarifaires ». Il s’agit ici principalement du respect des normes internationales (hygiène, sécurité, calibrage) que doivent avoir les produits des pays ACP exportés vers les marchés européens. Les entreprises industrielles des pays ACP étant peu strictes en matière de respect des normes internationales pour des raisons diverses, il est à craindre des conséquences néfastes sur leur avenir et cela peut aller jusqu’à la mort de certaines PME face à une concurrence rude. Ainsi, il est donc dommageable de constater que malgré les discours d’ouverture des marchés, les pays ACP seront pénalisés par leur incapacité à s’arrimer à ces normes internationales comptes tenu de la fragilité et de la non modernisation de leur économie. Il faut donc, par-là, craindre l’augmentation de « la vulnérabilité de l’économie Africaine » qui s’avère alors fondée et évidente ! Peut-on, par ailleurs, considéré que des programmes de mises à niveau, dans les pays ACP, qui viendront en appuie aux entreprises et aux politiques publiques, viseront à accompagner efficacement les politiques publiques en faveur des secteurs productifs qui seront exposés à la concurrence des entreprises étrangères ? Depuis 2009 que le président Paul Biya a signé les Accords intérimaires, il serait difficile d’affirmer ici avec certitude que l’Etat a préparé les PME, comme le stipule les accords avec les aides accordées par l’UE, à affronter cette concurrence. Maintenant, les PME camerounaises et même Africaines sont dos au mur !

6. A propos de la signature des Accords régionaux

Selon l’article 35.2 de l’Accord de Cotonou, « La coopération économique et commerciale se fonde sur les initiatives d’intégration régionales des Etats ACP considérant que l’intégration régionale est un instrument clé de leur intégration économique ». Cet article fort intéressant et d’actualité au Cameroun, stipule, en français facile, que les APE ne doivent être négocié que dans un cadre régional : C’est ce qu’on appelle « Accords régionaux ». C’est après la signature de ces Accords que les textes devraient être soumis à chaque Assemblée Nationale pour leur feu vert avant la ratification définitive. Il est donc tenu que c’est à chacune des six régions que revient le droit de négocier les Accords avec l’UE. Malheureusement, avant la signature de ces Accords régionaux, la Côte-d’Ivoire, le Ghana et le Cameroun avaient déjà signé individuellement et au mépris du reste des autres pays, les Accords. On a vite fait de justifier que c’était des « Accords d’étapes » ou des « Accords intérimaires ». Question : A quoi doivent servir ces « Accords d’étapes » s’il faille encore requérir la signature, à la suite des négociations, au niveau régional ? Cette stratégie solitaire et égocentrique n’est ni moins ni plus que de la traîtrise. Louis Michel, le commissaire européen au développement s’en défend en affirmant que les Accords intérimaires ne concernent que les pays qui détiennent des intérêts spécifiques d’accès aux marchés européens et il ajoute que : « sans APE la Cote d’Ivoire pourrait perdre un milliard d’euros par an ». Question : Avant les APE, la Côte-d’Ivoire ne perdait-elle pas d’argent ? En somme, les accords d’étapes conclus par la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Cameroun constituent, d’abord, une menace sérieuse pour l’intégration en Afrique, ensuite, laisse un traumatisme au processus d’intégration régionale et enfin, accentue d’une part la fracture UEMOA/CEDEAO/CEMAC et d’autre part érode considérablement le climat de confiance mutuelle et de solidarité indispensable à la construction de l’intégration. En conclusion donc, conformément aux principes contenus dans l’accord de Cotonou, l’UE envisageait des négociations avec les principaux groupements régionaux des pays ACP. Cette stratégie de négociation a été présentée dans un document appelé « Livre Vert » et publié en 1996. Ce document introduit la notion d’APER (Accord de Partenariat Economique Régionale). Pourquoi, comme le suggérait Me Wade, l’Union Africaine (UA) ne négocierait pas pour tous ses membres en Afrique comme l’UE négocie pour tous ses membres en Europe ?

7. A propos de l’aide au développement des pays ACP

Je ne cesserai jamais de le rappeler, les APE placeront les pays signataires dans une situation de contraintes économiques, sociales et environnementales telles que, les pays ACP, avec leur tissus économique fragile, auront des difficultés pour faire face aux défis de la norme internationale. C’est ainsi qu’avant le début de la mise en œuvre des APE, afin de répondre aux objectifs de respect de la norme internationale dans les marchés de l’UE, les pays ACP vont bénéficier, dans plusieurs domaines, des aides en vue du développement des capacités des systèmes administratives et institutionnelles. L’acquisition de ces capacités  a pour objectif d’intégrer ces nouveaux programmes dans les stratégies de développement des pays ACP. L’UE encourage et envisagera donc, par-là, l’octroi des aides au développement. Il faut signaler que les aides visant à l’acquisition des capacités font partie des politiques complémentaires aux APE. Elles ne peuvent être effectives que par le biais de l’aide au développement comme le prévoit si bien l’accord de Cotonou. Contrairement donc à ce qu’on pourrait penser, l’accord de Cotonou fixe un cadre global pour la « coopération » et le « soutien » aux pays ACP. Pour aller plus loin, cette coopération au développement, est un point récemment reconnu par la communauté internationale à l’issue du sommet du G8 à Monterrey (Canada) et qui devient alors un élément important de l’accord de Cotonou. Comment expliquer la persistance des aides au développement dans un contrat de partenariat même si c’est pour la bonne cause ? J’avais pensé naïvement que l’avènement des APE sonnera le glas de l’assistanat pour laisser la place à la compétition, à la compétence. Si l’on considère que les pays ACP ne sont pas prêts pour la concurrence et la compétition, pourquoi « imposer » alors les APE ?

8. A propos des stratégies et les processus de négociation pour chacune des parties

Les 25 et 26 septembre 2002, une session extraordinaire du conseil des ministres de l’UE et des pays ACP s’est tenue à Bruxelles. Il avait été donc convenu que les négociations avec l’UE vont se dérouler à trois (03) niveaux : Ministres, Ambassadeur et techniciens. Le processus de traitement des dossiers de négociation devant se dérouler, pour les pays ACP, sous la supervision de trois (03) pays au niveau des ministres et ambassadeurs. Mais, au niveau de la préparation technique des dossiers, le secrétariat des ACP se charge de mener les études sous la supervision des ambassadeurs. Par contre, l’UE simplifiera le processus en confiant tout le dossier à la Commission Européenne qui est le principal acteur. Le Commissaire Pascal Lamy était donc chargé d’étudier les dossiers tant au niveau des ministres, des ambassadeurs qu’au niveau technique. Les résultats des études du dossier des APE sont donc soumis aux pays membres de l’UE dans le cadre d’un comité de groupe de travail qui émettent leurs avis à la Commission. Celle-ci rend également compte au conseil des affaires générales et relations extérieures de l’UE sur l’état d’avancement des négociations au sein des différents groupes de travail. J’expose ce processus de la prise de décision amorcé par les deux grands groupes (UE et ACP) pour montrer comment il est intéressant de remarquer la différence dans le processus d’étude des dossiers. A l’UE, une seule personne pilote tout : c’est le commissaire Pascal Lamy, alors que chez les pays ACP, le secrétaire n’est chargé que pour l’étude purement technique. La question qu’on pourrait se poser est donc celle de savoir pourquoi les politiques sont-ils, en Afrique, des domaines purement réservés, des dossiers relevant du mythe ?

9. A propos de la subvention des agriculteurs de l’UE

L’ouverture des marchés des pays ACP aux importations européennes deviendra une opportunité pour les agriculteurs de mieux écouler leurs productions sur le marché des pays ACP. Dans un mémoire de Maîtrise en Droit des Affaires de l’Université Cheikh Anta Diop en 2008 intitulé « Les Accords de Partenariat Economique (APE) », Elhadji Modou Gueye fait remarquer avec amertume que « L’afflux massif de produits européens, pour la plupart subventionnés sur les marchés africains pourrait causer d’importants chocs dans les secteurs agricoles et industriels en Afrique ». Cette conclusion est le constat selon lequel dans le secteur industriel, les produits européens sont dotés d’une technologie de haute qualité et de dernier cri alors que dans les pays ACP, les industries sont naissantes et restent encore embryonnaires malgré le dynamisme des hommes d’affaires Africains. L’autre crainte, souligne encore Elhadji Modou Gueye, et c’est malheureusement la plus dangereuse, c’est le fait que les produits agricoles européens bénéficieront des subventions des Etats des pays de l’UE. Les Etats des pays ACP quant à eux ont du mal à subventionner l’agriculture. Elhadji Modou Gueye cite alors ces produits qui seront les plus visés à savoir « entre autres les céréales, la viande de bovin et les viandes volailles et de porc, les produits laitiers, les concentrés de tomates, pomme de terre, oignon etc. » en s’interrogeant sur leur avenir. Que deviendront alors le secteur agricole des pays ACP face à cette concurrence inégale ? Lors de la conférence ministérielle de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), il a été convenu d’une solution définitive à cette préoccupation à travers la déclaration de Doha. Celle-ci interdit donc les Etats des pays de l’UE de subventionner des produits agricoles. Cela a aussi été catégoriquement réaffirmé dans la déclaration ministérielle de Hong-Kong du 18 Décembre 2005. Si cette décision est sincère, ce que je doute fort, le problème qui reste cependant est celui du comportement des produits agricoles des pays ACP dans ce nouveau contexte car « les marchés des Etas des pays ACP risquent d’être perturbés non seulement par la concurrence des exportations mais surtout par la nécessité d’une réorientation de leur priorité économique ». Le contexte de concurrence augure donc des moments de grands changements au niveau des stratégies d’adaptation avec les normes internationales. C’est la raison pour laquelle la mise en place de nouvelles politiques agricoles d’une part et d’autre part de la spécialisation de l’agriculture des pays ACP seront désormais à l’ordre du jour. On craindrait donc que ces nouvelles politiques accordent une priorité aux cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières. Quand on sait l’importance de celles-ci dans la satisfaction des besoins élémentaires des populations, il y a à fort à craindre d’un éventuel dérapage pour ne pas dire crise.

10. A propos du Franc CFA

Pour revenir au document de l’économiste Thierry Amougou cité plus haut, la question du Franc CFA a été malicieusement élucidée par les APE. Si « Les APE épousent le raisonnement de l’OMC suivant lequel c’est en se confrontant au marché avec tous les autres pays du monde que les économies africaines vont s’aguerrir », en d’autres termes si les pays ACP acceptent de se livrer aux Accords de Libre-Echange (ALE), il n’est donc pas normal que la gestion de la monnaie échappe à cette logique. L’UE, à travers la France, ne peut pas parler de « Libre-échange » en contrôlant à la fois sa propre monnaie (€) et la monnaie (FCFA) de plus de 14 pays ACP. Ce fonctionnement est contraire aux logiques de l’OMC qui avance l’idée selon laquelle « les traitements préférentiels doivent être abandonnés car ils n’ont pas entraîné le développement des pays ACP depuis 1958 qu’ils sont en vigueur ». Ces accords préférentiels monétaires qui existent depuis 1948 entre la France et les pays africains de la zone franc consacrent confortent jusqu’ici les limites des « mouvements de libération des systèmes financiers en monétaires » des pays ACP par rapport aux pays de l’UE. L’évitement de cette question de la monnaie trouverait leur origine, selon beaucoup d’observateurs, dans la problématique de la « souveraineté » des peuples Africains.

Pour ne pas conclure

Mes inquiétudes soulevées plus haut peuvent se résumer en un seul mot : « Souveraineté ». Cette posture dans l’analyse est chère aux compatriotes Guy Simon Ngakam et Bonaventure Tchucham pour qui la souveraineté des peuples africains serait non négociable. Cela veut tout simplement dire que les chefs d’Etat Africains signataires des APE pour le compte de leur pays, quoique légaux, ne sont pas légitimes. D’où viendrait donc posture qui semblerait surprenant et hors de propos pour beaucoup ? Historiquement, les Conventions UE-ACP mises en œuvre depuis 1958 avaient pour but de donner un coup de pouce aux dirigeants Africains triés sur le volet pour gérer les jeunes Etats bientôt nouvellement indépendants qui avaient besoin d’un soutien pour se bâtir et se construire. Ce qui est curieux, c’est que ces dirigeants placés à la tête de ces Etas Africains étaient tous contre les indépendances en Afrique parce que, disaient-ils, les Africains n’étaient pas encore prêts à se prendre en charge eux-mêmes. Par contre, les leaders Africains qui soutenaient le contraire étaient considérés comme des « subversifs », des « rebelles », des « maquisards ». Au juriste Bonaventure Tchucham de s’interroger en se demandant comment ces « subversifs » pouvaient-ils oser demander une liberté s’ils étaient incapables de la gérer. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ces « subversifs » ont été empêchés d’accéder au pouvoir. A leur place, les « collabos » ont pris le pouvoir par un hold-up avec la bénédiction des anciennes colonies. Le soutien de celles-ci à l’économie des pays ACP était donc évident. Et c’est Guy Simon Ngakam de conclure, à juste titre, que « Les APE seraient profitables si les ACP avaient la capacité de bien négocier », comme pour dire que la « capacité de bien négocier » passe par la légitimité des chefs d’Etat Africains à travers la souveraineté des peuples, c’est-à-dire libres de choisir en toute transparence et équité, leurs gouvernants : « La souveraineté, c’est ce qu’il nous faut. Elle nous dictera quoi produire: ce dont nous aurons besoin, et ce sera financé par notre monnaie. En cas d’agression, notre armée nous protègera ». C’est ce principe qui doit être posé sur la table avant toute « négociation ».

Il faut tout de même dire que cette position radicale de mes deux compatriotes ne peut être considérée que comme les seules solutions possibles pour sortir l’Afrique de sa pauvreté. Il reste cependant très vrai que cette position relèverait d’une révolution des systèmes politiques en Afrique. Même si la question de la souveraineté reste à l’ordre du jour, peut-on tourner le dos aux négociations ? Et c’est au journaliste Jean-Baptiste Sipa de donner son avis en ces termes : « Très modestement, je suis d’accord avec le principe qui veut que le compromis soit le meilleur gage de l’intérêt des parties. […]. Mais tout compromis se négocie, et la négociation qui exige comme préalable un respect mutuel des positions, ne peut, ni prospérer sur une base asymétrique des moyens, ni s’opérer entre un original et sa photocopie ».

Tchakounté Kemayou 


Brésil 2014 – Jusqu’à la lie…

L’orgueil est le chef tyrannique des principaux vices, c’est-à-dire de ces vices d’où en découlent une multitude d’autres. Chez les Brésiliens, l’orgueil est prépondérant. Ils ont obéi à l’orgueil hâtif et se heurtent donc à laVox Populi, qui chez eux aussi pays très superstitieux dit souvent et volontiers « jamais 2 sans 3 ». Ils sont donc avertis et leur premier adversaire est décidément eux-mêmes. Pourtant, les Brésiliens qui dans la version du portugais qu’ils parlent ont maintenu la construction des expressions savantes, fidèle au latin devraient savoir communier avec des sages tel que Jean de La Bruyère pour qui « Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de l’hypocrisie cache la malignité ». Ils ont laissé libre cours à l’instinct de gourer leur propre public deux fois en peu de jours avec un paravent. Le Brésil a fini par montrer sa médiocrité.

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Mougoué Mathias Lionking, en pleine action.
Crédit photo: M.M.Lionking

Point de surprise de voir donc les Pays-Bas magistralement conduits par « Beep Beep Robben » le 12 juillet 2014 finir 3e du Mondial devant le Brésil (3-0). Les Auriverde ne se sont pas du tout remis de la gifle reçue contre l’Allemagne. Ils pensaient plus à comment se situer pour le match contre l’Argentine aux côtés des Allemands. Curieux acteurs qui s’auto-éduquent comme fans de leurs bourreaux, mais c’est aussi ça le Mondial quand toutes les cartes sur la table n’ont pas été conjuguées au tracé de la carte du terrain.

Match de classement du Mondial Brésil-Pays-Bas : 0-3. Buts : Van Persie (3e minute), Blind (16e minute), Janmaat (90e minute). Je vois Zidane sourire en 1998 et quelqu’un se souvenir qu’en match officiel le Brésil n’a jamais battu la France de son histoire par exemple.

Les Hollandais jouent un match assez timide, mais ne renoncent pas à bastonner un enfant déjà à moitié déculotté à sa deuxième bêtise en 5 jours. Le Brésil a rendu son honneur en voyant « sa » Coupe du monde commencer à prendre le chemin de l’Europe quand le sélectionneur Scolari, critiqué à raison pour ses choix tactiques tout au long du tournoi, décidait de sortir quelques éléments jugés parasites de son onze de départ. Exit les Fred, Hulk, ou encore Marcelo qui avait été si friable sur son côté gauche en demi-finale. Le retour de Thiago Silva dans la défense, aux trois-quarts parisienne avec la présence de Maxwell et David Luiz, ne suffit pas à stabiliser l’arrière-garde brésilienne.

Après seulement deux minutes de jeu, David Luiz est battu dans un duel aérien par Van Persie qui lance Robben dans la profondeur. En retard et mis dans la position du Coyote derrière l’autruche, le charismatique capitaine Thiago Silva se rend coupable d’une faute en tant que dernier défenseur. L’arbitre, l’excellent algérien, M. Haimoudi, n’avertit le défenseur parisien que d’un carton jaune quand le rouge semblait de mise. Il est bon psychologue et justement, avec beaucoup de personnalité, il désigne le point de penalty, pour une faute  juste à l’entrée de la surface donne faculté de choisir comment la punir. Van Persie s’en charge et convertit la sentence d’une frappe sèche croisée,  à la bonne hauteur (0-1, 3e minute). C’est sa façon de montrer qu’il existe toujours, vu que même son brassard ne lui a pas garanti de finir tous les matchs, son rendement s’étant limité à quelques buts spectaculaires. Les Pays-Bas sont lancés et les souvenirs du cauchemar vécu face à l’Allemagne commencent déjà à ressurgir côté brésilien.

Les joueurs de Van Gaal, privés de leur meneur de jeu Wesley Sneijder stoïque au point de se donner à fond dans l’échauffement, mais qui a ressenti une pointe à la cuisse avant le match, déroulent leur jeu sans le moindre mal. Son remplaçant, Jonathan de Guzman, se dit qu’il faut bien qu’on sache qu’il a du talent à la 15e minute. Légèrement hors-jeu, il a l’instinct astucieux d’un bon centre depuis l’aile droite que David Luiz dégage en plein axe, confus et c’est le châtiment qu’il voit venir qui se matérialise. Daley Blind, le fils du légendaire Dany Blinbd capitaine de l’Ajax de Louis Van Gaal qui domina la seconde moitié des années 90 en Europe assis sur le banc comme collaborateur technique remercie et enfonce le clou. (0-2, 16e).

La scène apocalyptique se vit d’abord comme un stress psychique tactique et technique pour l’équipe de Felipão Scolari, citoyen italien depuis 2002, puisque sa famille a ses origines sous la coupole de Rome. Le manque criant d’une alternative à Neymar dans le schéma offensif des hommes en jaune est édifiant. Pourtant, j’insiste, lui déjà n’est pas Pelé et l’alibi de l’absence de Thiago Silva en demi-finale ne tient pas. Il est bien là ce soir. Assis sur le banc de touche, Neymar le milieu offensif du Barça observe ses coéquipiers en se disant que rester dans sa chambre d’hôpital sans jouer les héros sympathiques aurait été bien mieux. Oscar tente de secouer souvent les siens, mais ça manque de mordant à l’avant, où Jô est porté disparu. Les Pays-Bas retournent au vestiaire avec deux buts d’avance.

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Belle illustration prise dans un forum Facebook

En seconde période, le Brésil se meut davantage avec l’insertion de Fernandinho puis du « prophète » Herna ès dans l’entrejeu. C’est pourtant Robben qui d’une frappe croisée à la cinquantième donne l’idée de ce que doit faire un joueur pour marquer la compétition. À la 68e minute, Oscar peut obtenir un penalty, mais est finalement averti pour simulation. C’est l’arbitre qui use bien de son sens salomonien. Rien ne sourit aux joueurs de Scolari. Il faut dire qu’ils n’y mettent pas de brio non plus dans la surface adverse. L’entrée de Hulk ne change rien au destin du Brésil dans cette compétition. Le contraire aurait bien étonné. Sa place c’est dans les magazines pour femmes fans de physiques d’haltérophiles. C’est même Robben qui s’échappe à deux reprises et manque d’obtenir un penalty à la 83e minute. Il aurait été judicieux, mais l’arbitre africain maîtrise son sujet comme son sifflet.

Dans le temps additionnel, l’immense ailier du Bayern prouve que c’est justement le coup de sifflet final qui sanctionne la fin d’un match même si comme le Brésil on a hâte de filer sous la douche se laver des houements de son public. Il décale pour Janmaat qui sert un centre chirurgical au capitaine du PSV Eindhoven, Wijnaldum entré plus tôt. Le verre est bu jusqu’à la lie et l’humiliation est complète pour le Brésil qui reste dans son pays, mais quitte la compétition la queue entre les jambes, bien loin des rêves de gloire qui avaient bercé tout un peuple depuis quelques mois. Pourtant, comme les Camerounais, tous savaient ! Étant donné que la troisième place rapportait 180 millions d’euros… Que ceux qui pensent que les « tulipes » auraient dû laisser le Brésil, aillent eux-mêmes trouver cet ARGENT à dépenser dans un acte de générosité aux Brésiliens… Personne ne s’est autant apitoyé sur le sort de l’Afrique du Sud il y a 4 ans pourtant si on enlève aux Brésiliens les coups de pouce des arbitres au premier tour, on découvre que le niveau de leur équipe est à peu près celui des Sud-Africains qui en passant avaient aussi un entraîneur brésilien… Je vais personnellement à la Coupe du monde depuis 16 ans et je n’ai pas encore vu le niveau d’organisation et d’implication populaire qu’il y avait en Afrique du Sud…

Ce n’est pas ce qui empêchera le Brésil plus amoureux du foot que fair-play, moqueur, mais pas forcément auto-ironique de se ranger du côté de ceux qui leur avaient imparti une leçon à sept étoiles pour clôturer la fête du football à leur manière, en affrontant des gradins et devant le téléviseur l’Argentine. Comme dit Alphonse Esquiros dans « Les vierges sages » (chose rare au Brésil de notre âge). La modestie est le voile naturel de la beauté. L’Allemagne est arrivée ambitieuse sans être ni prétentieuse ou présomptueuse. Elle s’en retrouve somptueuse en s’encastrant à la perfection dans le pronostic du coach Lippi, qui conduit l’Italie au sacre de 2006 en Allemagne justement avant de prendre la raclée qui punit son arrogance en Afrique du Sud en 2006. Il s’y connaît très bien donc et avait à sa façon mis en garde les Brésiliens. Ceux-ci n’ont même pas besoin d’attendre que l’Allemagne se rende sympathique outre mesure en arborant le même maillot avec lequel ils ont imposé au Brésil sa déconfiture. C’est à peu près le maillot du flamenco dont on joue dans l’arène et les fans brésiliens donnent un coup de main à l’Allemagne en se chargeant tous seuls de le porter.

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Belle illustration sur Photoshop

Finale de la Coupe du monde 2014, Allemagne-Argentine : 1-0. But : Gotze (113e). Face à une Argentine pas trop belle, mais tenace, l’Allemagne a dû attendre les prolongations pour faire la différence. Les matchs de finale sont parfois l’antithèse de la beauté et du dynamisme dans un scénario où chacun est prudent et obéit à la peur du « quitte ou double ». Le remplaçant de luxe Mario Götze propulsait les siens au firmament à la 113e minute. Au bout du suspense, l’Allemagne a décroché une quatrième Coupe du monde après prolongations sur une action velouté de Mario Götze, gladiateur fier, pas à son premier coup d’essai dans cette compétition.

Les Argentins sont en supériorité numérique autour de la pelouse avec un Maracaña bourré de supporters de l’Albiceleste. En plus de 30 000 déjà présents, j’ai eu vent de 100 000 fraichement arrivés pour ne pas regretter de n’avoir pas vécu l’événement dans le voisinage. 50 000 de ceux-ci regarderont la finale dans les places de Rio, sur écran géant, pas trop mal non plus. L’ambiance Des Coupes du monde est magique même hors des stades et parfois même mieux. La Mannschaft a peut-être souffert de l’absence de Sami Khedira, blessé à l’échauffement et remplacé par Christoph Kramer. Pas de pot, le joueur du Borussia Monchengladbach se heurte au terrible coup d’épaule de Garay au quart d’heure de jeu, alors que son équipe s’empare de l’administration de la partie. Les plus grosses occasions sont sans surprises allemandes et six minutes plus tard, une mauvaise remise en retrait de Toni Kroos permet à Higuain de se présenter seul face à Manuel Neuer. Seuls les entreprenants finissent par travailler pour les attentistes. Frappe instantanée du joueur de Naples à qui malheureusement les Shamans qui concoctent le Yerba Màté qu’aucun Argentin ne rate de boire le matin n’aveint promis qu’un but. Petite mesure avec laquelle l’Argentine a souvent avancé dans ce Mondial plus conduite par Di Maria que guidée par le sauveur proclamé par anticipation d’onction Messi.

Le tir qui ne trouve même pas le cadre. Le ballon avait été promis à une aficionada dans les tribunes. Chacun a son Mondial. Premier raté (si on veut) d’une longue série donc. Lionel Messi, dont on attend le grand Réveil qui le portera au niveau de Diego Maradona, se montre par intermittence. Sa voiture n’avance qu’avec les clignotants, jamais les pleins phares dans une nuit où on a avancé le match par rapport à la veille pour qu’il bénéficie de plus de temps de lumière naturelle et d’énergie solaire on espérait, pour justifier le gros cadeau que le marketing avait déjà programmé pour lui. Son décalage pour Lavezzi à la demi-heure de jeu permet à l’entreprenant ailier du PSG de placer un retrait pour Higuain, tout seul dans la surface. Sa reprise croisée est parfaite et trompe Neuer, mais le natif de Brest, parti célébrer son but, ne voit pas l’arbitre-assistant signaler sa position de hors-jeu. Il est abonné depuis les demi-finales aux célébrations d’illusion de buts qu’il se procure plus que de finalisations vraies. Après une réaction allemande par Schürrle, Messi cherche dans ses godasses les clés de l’ouverture du score. Mais la porte obéit seulement aux cartes magnétiques personnalisées sur le toucher tactile de Neuer. La percée côté droit manque de prendre Neuer à revers, ce qui n’empêche pas la cuirassée Werhrmacht de conserver sa concentration, malgré ces fulgurances. Les teutons restent réguliers dans le jeu. Ils manquent d’ouvrir le score en toute fin de première période, d’abord par Kroos à la 43e puis surtout par Howedes dont la tête heurte le poteau fait de la même matière que son crâne je crois une minute plus tard.

Le rideau se lève sur le second acte en naturellement plus enlevé. Ce sont les 45 minutes du va-tout ! Lavezzi contrairement aux parties précédentes est curieusement remplacé dès la pause par Sergio Aguero, pourtant diminué et qui n’aura pas eu l’impact souhaité sur la partie. Peut-être les efforts aux quarts et demi-finales ont été trop dispendieux pour le Parisien Pocho de la Pampa. Messi à la 48e se distingue encore mais n’est pas aidé par la maladresse de ses coéquipiers. Le pauvre… Quand il peut, personne ne se meut. C’est donc pour ça qu’il gagne un titre seul. Le sort du match est suspendu, les Argentins ayant bien compris la manière de verrouiller derrière. Mais ce n’est pas là qu’on gagne. Si jamais on retarde le moment de perdre. Comme ils l’ont démontré devant la Suisse avant de trembler contre la Belgique qui pense tout le contraire. Tout peut pourtant changer à l’heure de jeu lorsque Neuer vrai libéro de la Mannschaft percute maladroitement Higuain tout en boxant le ballon de la main, à la limite de la surface. Cela aurait pu être un penalty, ou un carton rouge. M. Rizzoli assez complice des Argentins aux quarts devant la Belgique. Ici il ne dit mot. Le tempo manque d’électricité, mais les occasions sont toujours plus nettes. Müller à la 71e puis Howedes à la 80e minute peuvent enfin débloquer le compteur, mais le score a choisi de rester muet.

Les Argentins jouent leur deuxième prolongation consécutive, après celle face aux Hollandais en demi-finale. L’histoire de cette Coupe du monde a montré que c’est comme ça qu’elle décide l’équipe qui perdra la partie en cours. Deux matchs prolongés de suite, tu sors à la seconde. Demandez au Costa Rica et à la Hollande. Le nouvel entrant Rodrigo Palacio rate l’avantage, faisant montre de ses habituels contrôles orientés et approximatif du championnat italien. Justement les Italiens avec moi en profitent pour maudire le coach de n’avoir pas convoqué Tevez. 70 % des Argentins ont du sang italien parmi leur ascendance. Messi, Lavezzi ou Di Maria ne diraient pas le contraire. Carlos Tevez se retourne dans sa tombe dont on ne sait si elle est au Brésil, à Buenos Aires ou Turin. Les deux équipes souffrent, mais personne ne veut abandonner. Schweinsteiger est victime de nombreuses fautes, mais retourne à chaque fois au charbon. On sait que son nom fait allusion au cochon, viande star de son pays, mais il a 7 vies de chat. Alors, à la 113e minute vient la délivrance.

Les chrétiens comprennent que pour avoir un pape la loi prévoit que l’ancien meure… Non. Le pape argentin ne croit que maintenant que le pape allemand lui a donné un jouet mais pas le pouvoir comme cadeau. C’est sa prière que Dieu entend puisqu’il n’est pas mort. Avec une action menée par deux joueurs entrés en cours de match. André Schürrle, entré à la place de Kramer au quart d’heure de jeu, déborde et centre pour Mario Götze, qui a pris la place de Klose, rassasié à 36 ans d’une compétition dont il est le meilleur buteur de l’Histoire. Nous jouons la fin du temps réglementaire. Le contrôle de la poitrine enchaîné d’une reprise du pied gauche de Götze est superbe et envoie l’Allemagne au paradis. Ils ont eu le courage avant tout de bien déclarer qu’ils avaient prévu une fête en donnant la date au Brandenburger Tor. Pour eux, être l’équipe la plus constante de l’histoire de la Coupe du monde était déjà une victoire. Pas moins de 14 demi-finales sur 18 et 4 trophées. Si les Argentins n’ont pas démérité, les individualités auraient eu tort de dicter raison devant l’équipe, le groupe, chose que le rusé Löw sait bien gérer et avec stratégie. Le pauvre Di Maria, cantonné au banc des remplaçants pour blessure, est le plus déçu de tous. C’était lui le fuel des albiceleste dont le sacre était attendu des abords de la Patagonie aux extrémités de la Terre de Feu… Au bout des prolongations, le rêve d’un peuple s’envole, celui d’un autre s’embrase dans le temple du football…

La chance n’aide que les audacieux dit-on et l’Allemagne au fil des matchs a légitimé ce qu’aujourd’hui la critique ne peut lui arracher… En plus elle jouait contre l’Argentine et les plus contents ici au Brésil sont les locaux! La liesse est des Brésiliens qui pourront toujours se payer la tête des Argentins au son de « Pelé est plus grand que Maradona ». Ils n’auraient pas toléré que le temple de leur football soit profané par les voisins rivaux et permettent ainsi que l’Allemagne enfreigne un tabou : celui de la première sélection européenne à gagner un Mondial en Amérique latine ou d’ordinaire ce ne sont que le Sud-Américains qui gagnent et cela n’a pas suffi comme alibi aux Brésiliens pour se ranger du côté des Argentins et préserver l’exclusivité de l’Amérique latine.

Robben a sûrement lu « Observations Morales » d’Adrien Destailleur pour savoir que , « La modestie ne consiste pas précisément à ignorer son mérite, mais à ne pas s’en glorifier » d’autant qu’il ajoute, « La modestie est au mérite ce que la pudeur est à la beauté ». S’il ne l’a pas fait, son attitude l’a réécrit, balle au pied. Robben pendant le match fait même dire à son collaborateur : « Quel joueur, quelle énergie, quelle volonté… Quelle technique et quelle course à son âge » avant de s’étonner quand je lui dis que Robben, la star des « Oranges » n’a que 30 ans. Sacré joueur quand même ! Il est clair que pour que Messi gagne le trophée de meilleur joueur il faut qu’on décide que Robben est un nain de jardin qui es resté en Hollande jouer dans l’arrière-cour de sa grand-mère pendant que les autres jouaient le Mondial au Brésil.

Ceux qui ne sont jamais arrivés au Brésil ce sont les ex-Lions indomptables. Autrement ils auraient trouvé le Lion King et appris qu’il faut toujours oser…

Mougoué Mathias Lionking


La montée du jihad en Afrique dans un contexte de pluralisme religieux

« Un islamiste est certainement un musulman, mais un musulman n’est pas forcément un islamiste ». C’est par cette petite boutade que j’aimerais attirer l’attention de beaucoup de lecteurs qui pensent malheureusement que la pensée islamiste peut et doit être confondue à la religion musulmane. Certains pensent aussi que la différence entre les deux peut résider dans la pratique de la religion musulmane, en ce sens que les islamistes sont plus pratiquants et plus respectueux des lois coraniques et que les musulmans le sont moins. C’est donc tout simplement des balivernes. Ces préjugés sur la religion font des musulmans des victimes à la fois des terroristes supposés ou non islamistes et des non-musulmans. Mais, à la base se trouve la question de la civilisation. Après avoir lu quelques écrits, embryonnaires soient-ils, expliquant la pensée islamiste, je me rends compte à l’évidence que le combat des islamistes aujourd’hui est presque ou même très semblable à celui que les peuples ont connu lors de la pénétration occidentale en Afrique et ailleurs. La résistance des peuples contre l’occupation extérieure, à cette époque, était toute légitime compte tenu du fait que, moralement, aucun autre peuple n’avait le droit de venir s’approprier des territoires qui ne lui appartiennent pas. Par la suite, ce droit est devenu caduc par le droit à la civilisation des peuples à qui les Occidentaux ont tôt fait d’apporter plus principalement les langues (français, anglais, etc.) et les religions (plus principalement la religion chrétienne et la religion musulmane) d’origine non africaine sous le simple prétexte que les Africains étaient des barbares et ne connaissent pas Dieu. La question qu’on pourrait se poser est celle de savoir comment les islamistes en Afrique disent défendre l’intérêt du peuple africain en luttant contre la civilisation occidentale et en imposant une autre qui n’est pas elle aussi d’origine africaine ? En d’autres termes, le jihad a-t-il sa place en Afrique ?

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« Religions chrétienne, musulmane et traditionnelle cohabitent en Afrique. Cette mixité a eu des effets de cohésion sociale dans certains pays, tandis que dans d’autres cela a contribué à la fracturation de la société » (https://www.ledevoir.com/)
Crédit photo: Agence France-Presse (photo) Sia Kambou

Qu’est-ce que le jihad ?

J’aimerais d’abord dire ici que l’on ne peut pas parler du jihad sans faire allusion aux termes de fondamentalisme, d’intégrisme, de salafisme et d’islamisme. En fait ces concepts, dans leurs différentes assertions, renvoient à un retour et au respect de la tradition religieuse, un retour aux sources et aux origines. Le jihad est donc cette forme de pression, de répression, de violence exercée sur celui qui refuse et empêche le peuple dans le respect des pratiques religieuses comme le Coran le souligne. Une sorte de légitime défense, donc. Le jihad tel qu’il est pratiqué aujourd’hui reste quand même interrogateur pour deux raisons : cette façon d’exercer la violence sur autrui au nom des principes divins et la violence faite sur des civils, donc des innocents sont-elles légitimes ? Faisons un tour dans un article intitulé “Recollecting the Spirit of Jihad,” dans Islam, Fundamentalism and the Betrayal of Tradition, Edition Joseph Lumbard (Bloomington, IN: World Wisdom, 2004) pour avoir le cœur net. Selon le Dr Reza Shah-Kazemi, auteur de l’article et chercheur associé à l’Institut des études islamiques de Londres, tous les combats doivent être guidés en soi par les principes divins : « Si le combat de chacun est réellement pour Dieu, il doit être mené en Dieu, les moyens comme la fin doivent être définis par des principes divins, donc inclus dans la présence divine et inspirés par elle ». En d’autres termes, même si le mot arabe jihad signifie guerre sainte il est clair que les combats menés au nom des principes islamiques qui sont dirigés contre les innocents ne sont pas inspirés du Coran. Moralement, on pourrait concéder le jihad, selon la définition de Reza Shah-Kazemi, à toutes les religions dans la mesure où chaque religion, et pour aller plus loin, chaque civilisation doit lutter, doit se battre contre ses ennemis, contre ceux qui œuvrent pour sa destruction. Nous voyons donc qu’il ne s’agit pas seulement d’un principe religieux, mais d’un principe moral et éthique universellement acceptable pour la lutte contre la destruction de la nature humaine. Car personne ne peut accepter sa propre destruction. Reste maintenant la préoccupation qui est celle de savoir pourquoi ceux qui se revendiquent du jihad ont-ils tendance à imposer le fondamentalisme religieux par la force, comme pour dire que « l’enfer c’est les autres » ?

La problématique de la tolérance religieuse

D’une manière générale et cela doit être tenu pour vrai, à travers l’histoire des religions, une persécution active et systématique des juifs et des chrétiens sous autorité islamique est quasiment inconnue. Bien entendu, les attentats à la bombe et les enlèvements sur des civils sont le fait des personnes qui n’ont pour seul objectif que de semer la terreur pour des buts non orthodoxes au nom de l’islam. Il n’existe donc pas une hostilité au judaïsme inhérente à l’islam. Dans un contexte comme celui-ci, où une sorte de résurgence atavique de haine de l’Occident est en train de naître à travers l’opinion africaine, il est de bon ton de relever ce détail peu évident. A l’origine se trouve être l’opposition entre les musulmans et les juifs. L’antisémitisme, donc.  D’ailleurs, comme le note Bernard Lewis dans son ouvrage Juifs de l’Islam, un critique acerbe de l’islam, le phénomène de l’antisémitisme n’a absolument rien à voir avec l’islam. L’intolérance religieuse viendrait probablement d’une certaine vénération qui n’a rien à voir avec la croyance religieuse et donc les intérêts sont ailleurs. Même si au-delà de la religion les intérêts sociaux économiques sont en jeux, on ne saurait encourager le jihad sous cette forme. Car il faut le dire, la religion en soi ne pourrait se comprendre sans ramification avec le social, le politique, et l’économique. Il advient que les pratiques et les lois religieuses ont des incidences sur les différents pans de la société. Dans cette approche, la difficulté est de penser une société où une loi religieuse issue de l’islam implique toute la société entière et s’impose à tous. Comment concevoir donc une société dite « République » sans toutefois tenter de violer une loi religieuse islamique ? Où s’arrête et où commence la tolérance religieuse dans une communauté où différentes croyances religieuses s’entremêlent ? A mon avis, je pense que c’est à ce niveau que se pose le problème du jihad. Car, il se trouve que, l’avènement de la modernité et l’hégémonie occidentale, ou si l’on veut, de la mondialisation, a fait naître et mis en exergue les exacerbations des minorités, généralement celle religieuse. Si l’on prend pour principe que chaque peuple a sa civilisation et qu’un peuple a toujours un rattachement territorial, il ne fait donc l’ombre d’aucun doute que chaque religion a sa sphère géographique. Selon ce principe, même les migrations et des échanges commerciaux internationaux ne sauraient mettre en doute le fondement selon lequel à chaque peuple doit correspondre à la fois sa civilisation et son territoire géographique. La colonisation à travers la religion et la mondialisation à travers le système économique par les multinationales, en sapant ce principe, sont venues réveiller cet esprit de haine contre ce que je pourrais appeler « l’occidentalisation de la société ». Du coup, à côté de ce jihad se sont formées des sortes de militantisme contre l’oppression, contre les pays colonisateurs à qui les Africains reprochent de ne pas vouloir quitter définitivement les pays du continent africain malgré les indépendances de ceux-ci. Les plus sceptiques sur la sincérité et la réalité de ces indépendances affirment que celles-ci ont été fabriquées de toute pièce. Conséquence, les Etats et les régimes politiques africains n’ont été que des sous-fifres des anciennes colonies qui continuent, malheureusement, à régner sur le continent. Cet esprit revanchard persiste jusqu’aujourd’hui à telle enseigne que ceux qui s’en revendiquent se font appeler les « panafricanistes » pour qui la religion doit être considérée comme l’un des pans sur lequel les Africains doivent s’affranchir car la religion est l’une des superstructures qui les lient aux ex-colonies. Chez les panafricanistes, il y a des minorités religieuses que je pourrais appeler traditionalistes (les adeptes des religions coutumières, religions des terroirs, aux cultes ancestraux et aux cultes de possession  qui revendiquent une fidélité à la Tradition) qui estiment pourtant que l’Afrique doit se battre pour reconquérir et renouer avec sa racine. Une sorte de fondamentalisme religieux, de jihad à la mode africaine. Ainsi, la confrontation des valeurs traditionnelles avec l’universalité des valeurs modernes et occidentales ont généré des nouveaux types de mouvements sociaux, politiques et culturels au sein de l’opinion africaine. Ce n’est qu’à partir de ce moment que l’esprit de militantisme et mouvements religieux prend son essor que ce soit chez les islamistes que chez les traditionalistes.

Le militantisme et les mouvements de la pensée religieuse

Pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants du militantisme et du mouvement de la pensée religieuse ici je m’évertuerai à montrer les enjeux des manifestations qui existent entre le militantisme religieux dans la pensée islamiste et les mouvements religieux dans la pensée traditionaliste africaine. Les querelles actuelles qui existent et qui opposent ces deux courants et les tenants de la pensée occidentale sont le fait que les sociétés et les communautés africaines acceptent la technologie occidentale et refusent en même temps d’intégrer les valeurs et l’éthique occidentale au nom des valeurs dites africaines. Le conflit entre ces deux courants de la pensée (africaine et ocidentale) et la difficulté de trouver un conciliabule entraînera l’exacerbation et la canalisation des discours rebelle et révolutionnaire anti-occidental, un discours idéologique combattant plus présent chez les islamistes. Le discours traditionnaliste va même jusqu’à « réveiller » la conscience des Africains pour leur « révéler » que l’Afrique étant le berceau de l’Humanité ne pourrait être que le parent géniteur de la technologie moderne. Et par conséquent, les valeurs de la société moderne n’ont pas de place en Afrique. Autrement dit, l’Afrique a ses propres valeurs à promouvoir et elles sont non négociables. Je n’aimerais pas revenir ici sur le débat philosophique concernant l’universalité des valeurs défendues par les spécialistes de l’éthique. Le militantisme religieux ici consiste donc, aux différents courants de la pensée religieuse exerçant en Afrique, à exercer la pression et la répression afin de faire prévaloir leurs idéologies. A l’heure actuelle, je distingue deux mouvements religieux qui ne se ressemblent pas, ont des idéologies différentes et divergentes, je dirais même antagonistes, mais ont un même objectif à travers le continent : la pensée islamique (l’islamisme) et la pensée traditionnelle africaine (le khémitisme) que je compare ici, à tort ou à raison, à l’égyptologie.

L’expansion de la civilisation occidentale va jalonner toute l’histoire des civilisations en Afrique, de telle sorte que les conflits d’intérêts vont surgir pour remettre à l’ordre du jour et remettre en cause cette tendance hégémonique occidentale voulant établir une idéologie universelle appelée « Pensée unique ». C’est dans cette posture que les deux pensées religieuses placent leur objectif de combat : mettre en déroute l’expansion de la civilisation occidentale. Pour y arriver, les méthodes ne sont pas les mêmes puisqu’elles se différencient par leurs idéologies. Ces mouvements militants vont donc se manifester de différentes manières. Selon Terje Ostebo, professeur adjoint au Centre d’études africaines et au Département des religions, à l’université de Floride, dans un article intitulé « Le militantisme islamique en Afrique », fait la distinction entre « Le militantisme islamique » et « les mouvements islamiques ». Le militantisme islamique utilisera le jihad comme mode d’expression pour faire passer son message tandis que « Les mouvements islamiques veulent induire un changement politique par des moyens pacifiques ou promouvoir des réformes de nature religieuse par l’intermédiaire de l’éducation et de la da’wa (prosélytisme), par exemple. Il faut également remarquer que le militantisme islamique est le reflet d’un point de vue minoritaire au sein des diverses idéologies islamiques ». Des groupes et mouvements musulmans que je vous ai présentés au précédent billet illustrent bien cette définition et cette différence du point de vue pratique en ce sens qu’ils se définissent par la violence en se fondant sur les préférences religieuses pour faire appliquer les normes religieuses, sociales et politiques. Le pire est-il déjà arrivé ou à craindre en Afrique ? Selon William Assanvo dans un article intitulé « Etat de la menace terroriste en Afrique de l’Ouest » publié en 2012, au regard de l’actualité que nous vivons actuellement, « L’Afrique est l’une des régions du monde qui connaît une évolution constante de la menace terroriste ». Ce constat est fortement illustré par les rapports annuels du Département d’Etat américain sur le terrorisme dans le monde. Selon les statistiques du « Country Reports on terrorism  2013 », le rapport affirme qu’il y a eu, en 2012 pas moins de  6.771 attaques terroristes, avec plus de 11.000 morts et plus de 21.600 blessés et en 2013, c’est 9.707 attaques terroristes dans le monde, culminant en la mort de plus de 17.800 personnes et plus de 32.500 blessés. Ainsi les pays les plus touchés en Afrique sont la Somalie, le Kenya, le Mali et le Nigeria. A côté de la théorie de la violence prônée par l’islamisme, nous avons de l’autre côté la pensée khémite qui s’exerce par les moyens pacifiques.

Tout comme la Grèce Antique pour l’Europe, l’Égypte Antique est la base de toutes les traditions africaines actuelles. Conséquences, les religions africaines modernes découleraient automatiquement de la religion africaine antique, dont le vaudou, le bwiti, etc. Voilà la logique épistémologique et heuristique que les tenants de la pensée religieuse traditionnelle africaine utilisent pour faire adhérer les Africains à leur cause. Pour eux, le jihad (La guerre sainte) doit se faire par la conscientisation, l’éducation des masses. Sans entrer dans les détails de leurs stratégies et techniques de combat contre ce que j’ai appelé ici « l’occidentalisation de la société africaine », il faut distinguer deux courants du khémitisme qui existent actuellement et font parler d’eux. Il s’agit du mouvement néo-paganiste, et du mouvement panafricain. Le khémitisme panafricain trouve sa source à la fois dans la tradition des peuples Africains et dans les travaux de l’historiens et anthropologue Cheikh Anta Diop. Cette tendance se caractérise par des revendications politiques et compte y parvenir à travers des campagnes de sensibilisations. Par exemple, au Cameroun, le Professeur Grégoire Biyogo, chaire de philosophie à l’Université de Paris-Sorbonne, a fait des cours magistraux, des séminaires doctoraux dans les universités de Yaoundé et de Douala où l’occasion lui a été donné de monter justement aux jeunes chercheurs qu’il est temps de présenter l’Afrique comme référence dans leurs travaux scientifiques. Pour ce courant, il y a un lien entre la culture africaine et la culture égyptienne et les revendications politiques et spirituelles sont indissociables. Puisque les lois religieuses ont des influences automatiques sur l’ensemble de la société. C’est la raison pour laquelle le mouvement panafricain organise leur argumentaire autour du système politique et du régime gouvernant défaillant pour légitimer sa théorie en espérant canaliser les esprits et les consciences sur la nécessité de changer de paradigme dans la vision du monde. Le mouvement néo-paganiste, par contre, se contente de mettre l’accent sur la spiritualité tout-court. Au vue donc de tout ce qui précède en matière de militantisme et de mouvements religieux en Afrique, nous sommes en droit de nous poser véritablement la question sur les raisons de cette résurgence, pour le moins brutal, de cette volonté à couper le pont, pour le dire ainsi, avec les puissances occidentales.

Facteurs propices au développement du militantisme et des mouvements religieux

Logiquement ici, il serait très maladroit de penser que le politique n’a rien à voir avec la crise religieuse, si je peux l’appeler ainsi, qui sévit en Afrique. A l’origine de la crise se trouve être l’opposition non seulement de l’universalisation de la modernité, mais aussi de la légitimité voire la légalité du pouvoir politique en place dans chacun des pays Africains où le régime politique est contesté. Cette opposition existe depuis 1970 au Etats-Unis, année où le khémitisme fut créé et depuis les années 1980 qui a vu la création d’Al-Ittihad Al-Islami (Union islamique), qui a étendu ses opérations militaires au début des années 1990 et qui a disparu en 1996 et a donné naissance à Al Shabaab (Shebab). Voilà sur le plan historique comment on peut situer le militantisme et les mouvements religieux. Schématiquement, ces courants de la pensée religieuse naissent après les indépendances des pays africains qui ont connus la colonisation. Je ne reviendrais pas ici non plus sur les conditions dans lesquelles ces pays ont connu leur indépendance. Ce qu’il faut juste savoir, pour bien comprendre mon propos ici, c’est que les Etats Africains n’ont pas été créé dans les conditions qui ne souffrent d’aucune légitimité. Ce qui est paradoxal par contre, c’est que les Etats ainsi créés se voient dirigés par les personnes qui étaient pourtant contre cette indépendance et qui estimaient que les Africains n’étaient pas prêts pour gérer un Etat. C’est avec raison que certains analystes ont pensé que ces chefs d’Etats n’étaient pas là pour l’intérêt des Africains. Ainsi, ayant donc pris le pouvoir dans ces conditions, ils avaient en face des oppositions dites nationalistes considérées comme « des subversives » et plus tard « des rebelles » et qui ne leur faisaient pas de cadeaux. Ils devaient logiquement combattre ces nationalistes pour espérer gouverner dans la quiétude. C’est l’avènement de la dictature et du totalitarisme. Cette dictature qui persiste jusqu’à nos jours fait monter la colère des africains face aux conséquences des défaillances étatiques ou de l’absence d’Etat qui ont très souvent été aggravées par des déficits de la gouvernance politique, économique et sécuritaire. Sous le plan politique, cette faillite de l’Etat, peut vraisemblablement se manifester par des systèmes politiques faillibles parce que faibles, ne reposant pas sur la base d’un consensus. Les principes et les valeurs de respect des principes démocratiques, de bonne gouvernance et de l’état de droit, ou encore se caractérisant par une démocratie de façade n’ont et ne sont jamais une préoccupation de ces nouveaux dirigeants plus prompts à se battre pour la conservation de leur pouvoir. Les pays sont noyés une corruption généralisée et criarde. Du coup, un grand nombre de secteur de ces Etats sont affectés et sinistrés. Malheureusement pour les populations, ce sont les secteurs les plus sensibles qui sont particulièrement touchés à savoir : le système de défense et de sécurité. Conséquences, ces Etas sont incapables de remplir de manière effective et efficace leurs missions fondamentales et vitales. Autres conséquences, les systèmes éducatifs, sanitaires, socioéconomiques sans oublier le chômage, tous considérés comme les besoins de base des populations n’ont jamais été penser. Cet état des lieux a généré des situations se traduisant par un sentiment de négligence et d’abandon. Ce sentiment a à son tour généré des minorités diverses et désespérées. Outre le recours aux organisations humanitaires (au gré des crises alimentaires ou sanitaires), le développement de dispositifs de solidarités religieuses ou claniques est devenu le lot quotidien des populations qui ne jure que par des dons. Cet état de pauvreté et de clochardisation a fait de cette population un bétail électoral qui n’est important que pour servir d’appât. Dans certains cas, et c’est le plus grave dans tout ça, cet état de dénuement a aussi amené les populations à accepter même ce qui est dangereux pour sa survie, comme celui d’être à la merci des forces criminelles ou islamistes. Ces organisation criminelles sont généralement bien inspirées et profitent pour gagner à leur cause les plus démunies et désœuvrés afin de bénéficier de soutiens locaux au sein des communautés.

Tchakounté Kemayou 


La montée du jihad en Afrique : le top 10 des groupes islamistes

Le continent Africain est, depuis plus de deux décennies, confronté aux jouxtes  des mouvements islamiques dits révolutionnaires. Les pays comme la Somalie, le Mali, le Kenya, l’Algérie, le Nigéria et le Cameroun, pour ne citer que ceux-là, continuent de subir les frasques de la sauvagerie des groupuscules de gens, surtout de jeunes adolescents, qui se revendiquent d’une nouvelle vision du monde par le respect de la Charia. Puissamment armés ces groupes ont généralement pour cible le gouvernement, l’équipe dirigeante. La bataille entre les deux camps (groupes d’insurgés d’une part et l’autorité gouvernementale de chaque pays d’autre part) se manifeste par des attentats terroristes suicides à la bombe, des sites historiques sacrés détruits et des centaines de milliers de civils déplacés et enlevés. Au fur et à mesure que le temps passe, la capacité de ces groupes islamiques à diviser les pays pour finalement s’emparer de vastes territoires a fini par céder la place à une instabilité politique à telle enseigne que la perspective de l’émergence d’un militantisme islamique et d’une exacerbation des tensions dans le reste du continent est devenue très préoccupante. Le sommet de l’Union Africaine (UA) tenue à la fin de la semaine dernière à Malabo en est une illustration palpable. La question sur l’objectif de ces groupes islamiques ne se pose plus puisque l’application de la Charia est leur leitmotiv. Reste alors la question de savoir, qui a intérêt à ce que la Charia s’applique ? Pour aller plus loin, la religion peut-elle être une raison suffisante pour mobiliser autant d’énergie en vue d’imposer au monde leur volonté par la force ? D’où alors la question : Qui se cacherait derrière ces groupes terroristes ? Pour mieux saisir cette problématique trop complexe dont ce cadre n’est pas approprié, je me propose de mettre en exergue ici la question du militantisme islamique en Afrique. J’entends par militantisme ici une nouvelle forme ou une résurgence d’une vision du monde face à l’incapacité des idéologies dominantes à gérer les questions fondamentales de la justice sociale. Avant d’y répondre dans le deuxième billet, je vous propose de revisiter un panorama de 10 groupes islamiques non exhaustifs et très importants pour comprendre la suite.

Des combattants shebab au sud de Mogadiscio, le 5 septembre 2010. (Photo Feisal Omar. Reuters)
Des combattants shebab au sud de Mogadiscio, le 5 septembre 2010. (Photo Feisal Omar. Reuters)

1. Boko Haram (Nigéria)

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Crédit Photo: www.solarnews.ph

Né en 2002 au Nigéria, pays de plus de 160 millions d’habitants, ce groupe terroriste, basé principalement au Nord-Est, est alors composé de simples étudiants dont l’idéologie principale était tout naturellement : le rejet « d’un enseignement perverti par l’Occidentalisation ». Ainsi, Boko Haram se définit comme d’un Peuple engagé dans la propagation de l’enseignement du Prophète et du jihad. Le leader spirituel, Mohammed Yusuf, est l’incarnation même de cette pensée idéologique et Abubakar Shekau qui est le commandant de bord et qui font de ce groupe l’un des plus dangereux en Afrique par les Etats-Unis. Mohammed Yusuf c’était le gourou et le chouchou qui, en 2009, a été tué par la police nigériane. Après cette mort, c’est désormais le seul gourou Abubakar Shekau qui a durci le ton et qui dirige les opérations. Ce n’est qu’en ce moment-là que Boko Haram a changé son discours et son mode opératoire s’est transformé en attentats et en enlèvements sans oublier que son objectif est d’imposer la charia dans les 36 Etats du Nigéria où 12 Etats suivent déjà le pas.

2. Ansaru (Nigéria)

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Crédit photo: t0.gstatic.com

L’apparition officielle du groupe Ansaru remonte en juillet 2012. Le véritable nom du groupe est : « Jama’atu Ansarul Muslimina Fi Biladi Sudan » qui signifit : « L’avant-garde pour la protection des musulmans en Afrique noire ». Jeune groupe dirigé des mains de maître par le gourou et personnage encore méconnu du nom d’Abu Ussamata Al Ansari. Ansaru est un groupe dissident de Boko Haram. Comme un communiqué d’Ansaru l’indique lui-même, les deux groupes se battent pour un même objectif : « L’instauration d’un État islamique dans le nord du Nigeria et même dans l’ensemble des 36 Etats ». Si les objectifs sont les même, pourquoi alors cette scission avec le groupe-mère Boko Haram ? C’est encore ce même communiqué qui précise en ces termes : « Nous sommes engagés dans la même bataille, mais avec différents leaders ». Il faut quand même le préciser, les deux sont aussi différents de par leur idéologie car Ansaru est plus tolérant et moins radical que Boko Haram sur certains aspects de la spiritualité et de par leur idéologie jihadiste.

3. AQMI (Algérie)

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Crédit photo: mali-web.org

AQMI signifie : « Al-Qaida au Maghreb islamique ». Né en 2007 suite à l’intégration du Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) au sein d’Al-Qaida d’Oussama Ben Laden. GSPC est donc GSPC un vieux groupe qui existe depuis 1998. Et depuis 2004, AQMI est dirigé par Abdelmalek Droukdal, alias Abou Moussab Abdelwadoud. L’objectif principal de ce groupe avait pour champ d’action le Vieux Continent (Europe). Incapable de conquérir un terrain inconnu, Abou Moussab Abdelwadoud s’est vu réservé l’ensemble du Sahel, de la Mauritanie, du Tchad, du Mali, du Niger et du Nigeria, en bref de tout le Sahel et le Sahara. C’est donc un groupe qui peut agir partout puisqu’il est maintenant considéré comme la branche d’Al-Qaida pour l’Afrique maghrébine et de l’Ouest. Organisé autour de deux Katibas (Unités administratives et dirigeantes d’AQMI) qui sont dirigés par l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, alias Khaled Abou El Abbas, est également surnommé « Mister Marlboro » du fait de son implication dans la contrebande de cigarettes (La katiba de l’Ouest) et par Abid Hammadou, alias Abdel Hamid Abou Zeïd (La katiba de l’Est). La chute du régime de Mouammar Kadhafi est pour beaucoup dans l’implantation et la progression d’AQMI fin 2011. Bien structuré à partir de ce territoire, AQMI représente un danger et une menace pour l’ensemble de la région sahélienne, de la Mauritanie au Tchad en passant par l’Algérie et le Niger.

4. MUJAO (Mali)

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Crédit photo: idata.over-blog.com

Le Mouvement pour l’Unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (Jamat Tawhid Wal Jihad Fi Garbi Afriqqiya) est né en 2011 d’une scission d’avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et est dirigé par le Touareg Ahmed Ould Amer. La dissidence a donc lieu pour deux raisons au moins : le désaccord sur le partage de butins des rançons des prises d’otages au sein de la branche saharienne d’AQMI d’une part, et d’autre part la concentration du leadership sur le seule territoire Algérien fait naître la volonté de créer un autre mouvement concentré sur l’Afrique de l’Ouest. Ce qui fait dire à certains analystes que le MUJAO est un sous-traitant d’AQMI créé pour opérer en Afrique de l’Ouest. En janvier 2012, un leader du groupe connu comme porte-parole, le nommé Hamma Ould Mohamed Kheyrou, alias Abou Qumqum, annonce les couleurs dans un enregistrement vidéo posté sur Internet, en dévoilant les objectifs de cette nouvelle entité à savoir : « Imposer la charia dans toute l’Afrique de l’ouest » et déclare, en passant, la guerre à la France et déclarant que l’un des objectifs est de «frapper le cœur de la France ».

5. Al Mouakaoun Be Dam (Algérie)

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www.45enord.ca

La Katiba de l’Ouest, unité administrative d’AQMI qui est dirigé par Mokhtar Belmokhtar a créé, en 2012, un groupe dissident d’AQMI appelé Al Mouakaoun be dam et qui signifie : « Les signataires par le sang ». Certains analystes estiment même que c’est un simple changement de nom puisqu’il conserve sa propre structure : katiba (unité combattante) appelé les « Moulathamounes ». Le gourou leader de ce groupe a le mérite de donner à son mouvement une réputation personnelle et qui fait de lui un personnage mythique. Mokhtar Belmokhtar (MBM) – alias Khaled Abou El Abbas, « Le borgne » (il a perdu un œil en Afghanistan en 1991/Belaouer) ou Mister Marlboro – est né en 1972. Nanti d’une lourde expérience en Afghanistan, il rentre en Algérie en 1993 et rejoint les Groupes islamiques armés (GIA) afin de poursuivre le jihad contre les autorités algériennes et il lui est alors confié la responsabilité de la zone saharienne. Cette mythique personne ne laisse personne indifférent, même chez ses paires. MBM développe de nombreuses activités criminelles et fait passer le business (trafics, kidnappings, tueries, etc.) avant ses convictions politico-religieuses, ce que lui reproche régulièrement  la direction du GSPC, puis d’AQMI.

6. Ansar Eddine ou Ansar Dine (Mali)

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Crédit photo: www.lefigaro.fr

Né en 2012 vers le Nord du Mali, le groupe Ansar Eddine (défenseurs de l’Islam) est plus berbère qu’arabe, donc, les Touaregs islamiques. le noyau dur est constitué par la famille de la tribu des Ifoghas . Son dirigeant, Iyad Ag Ghaly, est considéré comme l’incarnation de l’aile le plus radical. Son objectif principal, c’est l’autonomie de l’Azawad (région du Nord-Mali) et son principal fiel est Kidal. C’est donc un groupe sécessionniste. Considéré comme le mouvement clé de la guerre du désert, Ansar Eddine est réputée pour sa stratégie du silence. Le gourou Iyad Ag Ghaly a plusieurs faits d’arme à savoir : a participé à la guerre au Liban contre Israël, aux opérations commandos contre l’armée tchadienne, a survécu à un bombardement de F-16, a échappé cent fois à la mort, etc. Iyad Ag Ghali est le fils d’un homme très pieux et maître de Kidal. Ce chef touareg a côtoyé les hommes de la Dawa au Niger, des piétistes pakistanais, des missionnaires du retour aux sources de l’islam. Comme tous les chefs conservateurs des tribus, il se désole de voir les jeunes Touaregs se livrer à la débauche, d’abandonner la morale traditionnelle, de s’abandonner à la déliquescence des mœurs et par ricochet perdre leur identité. Du coup, la formule magique pour le nouveau dévot est de croire que seule la charia peut lutter contre ces maux tels que : l’insécurité, le désordre et la corruption.

7. MNLA (Mali)

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Crédit photo: www.algerie1.com

Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) est créé en 2011 suite à l’intégration des Touaregs au Mouvement national de l’Azawad. Il serait quand même difficile de parler de MNLA sans faire allusion au colonel Mouammar Kadhafi. De son vivant, le colonel avait de très fortes ambitions dans les années 1970 : devenir le « Guide », non seulement de la « Grande Jamahiriya (République) arabe libyenne populaire et socialiste », mais aussi de toute l’Afrique entière. Ambitions justifiées quand même compte tenu du très flatteur potentiel pétrolier de la Lybie. Le colonel ne pouvait pas y parvenir sans une armée composée d’hommes solides et robustes. Il a donc ciblé les Touaregs qui sont un peuple réputé pour leur tradition de guerriers, qui sont minoritaires, qui ont été marginalisés par les pouvoirs centraux de leurs pays respectifs et pour toutes ces raisons, ont été pour la plupart intégrés l’armée libyenne. Le mariage de raison avec le colonel Kadhafi et les Touaregs va chavirer malheureusement au cours de 2011 lorsque le colonel sera combattu et tué par la France à travers la communauté internationale dans une guerre démarrées à Benghazi. Après la chute du colonel, ces soldats Touaregs prennent la fuite vers le Mali où ils trouvent sur place le Mouvement national de l’Azawad et décident de l’intégrer en changeant le nom. La particularité du MNLA est qu’il est un groupe qui a des positions idéologiques très ambigües.  Le fait qu’il soit laïc et à la fois proche d’Al-Qaïda est tout de même surprenant puisque ses hommes lutteront aux côtés d’Ansar Eddine et d’AQMI en janvier et en mars 2012 pour revendiquer l’indépendance du Nord du Mali et où les villes Maliennes comme Ménaka, Aguelhok, Tessalit, Kidal et Gao seront prises et aux côtés des troupes françaises et d’un contingent ouest-africain sous mandat onusien en janvier 2013.

8. Shebab (Somalie)

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Crédit photo: static9.nguyentandung.org

Officiellement formé en 2006 et dirigé par Ahmed Abdi Godan alias Mukhtar Abu Zubair, le Shebab qui signifie « jeunes » en arabe (al-Shabaab, en référence à leur recrutement auprès de la jeunesse), est issu d’une insurrection contre les troupes éthiopiennes au secours de l’armée Somalienne pour renverser l’Union des Tribunaux Islamiques qui contrôlaient la capitale Mogadiscio. Cet échec contre les Shebab, ne démobilisera pas l’armée Somalienne qui, en plus de l’armée éthiopienne, recevra le soutien de la Force de l’Union africaine (Amisom) épaulée par les États-Unis en 2011. D’ailleurs, tous les pays qui ont participé à cette attaque de l’Amisom sont aujourd’hui menacés d’attentats et d’enlèvements par les Shebab, à l’exemple du Kenya, de l’Ouganda et de l’Ethiopie. Tandis qu’AQMI est la branche d’Al-Qaïda pour l’Afrique maghrébine et le MUJAO pour l’Afrique de l’Ouest, Le Shebab l’est pour l’Afrique de l’Est et il a été rallié à Al-Qaïda en février 2012. C’est leur capacité de nuire à grande échelle qui leur valut ce statut malgré leur repli en zone rurale après avoir été chassé de Mogadiscio par Amisom.

9. Katibat Ansar Al-Charia (Tunisie)

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Crédit photo: www.webdo.tn

Selon le site tunisie-secret.com, le chef d’Ennahda, Rached Ghannouchi est le vrai fondateur de cette organisation terroriste. Seifallah Ben Hassine, alias Abou Iyadh en devient le chef en mars 2011 après la révolution du Jasmin. Cette organisation a probablement été créée en janvier 2011 à Londres, officiellement après le retour de son fondateur en Tunisie. A la suite de la chute du colonel Mouammar Kadhafi en Libye, les enquêtes ne permettent pas d’identifier les auteurs des attaques du consulat américain de Benghazi que Ansar Al-Charia nie. Leur objectif : d’abord, instaurer un Etat islamique en Libye ; ensuite, imposer la charia comme seule et unique source de législation en Libye et enfin, que la justice applique la charia immédiatement. Pour y parvenir, Ansar Al-Charia adopte les mêmes stratégies que celles utilisées en Tunisie à savoir : la provocation, le spectaculaire et la médiatisation. La particularité du groupe Ansar Al-Charia est qu’il est composé de quelques centaines d’hommes seulement : de 200 à 300 personnes. Curieusement, ce groupe est tellement imposant que la stabilité et la paix en Libye ne pourraient se faire sans lui.

10. Al Mourabitoune ou Groupe des Mourabitounes de l’Azawad-GMA (Mali)

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Crédit photo: graphics8.nytimes.com

En août 2013, deux groupes terroristes ont annoncés à l’Agence Mauritanienne de l’Information (AMI) leur fusion. Il s’agit du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (Mujao) dirigé par le Touareg Ahmed Ould Amer, et le mouvement dirigé par l’Algérien Mokhtar Belmokhtar, les « Moulathamounes ». Dans ce communiqué de fusion, on peut y lire : « Le ‘’Mujao‘’ (de Ahmed Ould Amer) et les ‘’Moulethemoune » (de Mokhtar Belmokhtar) annoncent leur rassemblement et leur fusion en un seul mouvement qu’ils appellent les  ‘’ mourabitoune » pour unifier les rangs des musulmans autour d’un même projet, du Nil à l’Atlantique ». L’objectif est donc clairement mentionné. Selon le site djazairess.com, en plus de leur lien avec Al-Qaïda, « Tous font partie des groupes armés islamistes qui ont occupé le nord du Mali pendant plusieurs mois en 2012, avant d’en être chassés à la suite d’une intervention internationale dirigée par la France à partir de janvier 2013 ».

En conclusions à cette brève historique non moins exhaustive des groupes terroristes opérant en Afrique, la question qui effleure l’esprit de moult observateurs est celle de savoir quel est le lien exacte entre ces différents groupes ? Je serai tenté de dire, sans risque de me tromper, que tous ont un lien avec le puissant et l’indétrônable Al-Qaïda de Ben Laden. Pour nous convaincre, empruntons ici les propos de Marc-Antoine Pérouse De Montclos, chercheur à l’Institut de Recherche pour le développement (IRD) qui affirme, dans un article de Clara Beaudoux, qu’« il n’y a pas de lien opérationnel, mais en revanche il y a des convergences, un peu de circulation des hommes » généralement dans l’entraide et la formation. Pour mieux étayer son propos, il va plus et explique en ajoutant : « Il faut distinguer ce qui relève de convergences tactiques : le fait que cela coûte moins cher d’acheter à plusieurs des armes, et d’autre part une coordination stratégique qui ferait qu’il y aurait une sorte de commando central au Nord-Mali, où on aurait appuyé sur un bouton pour demander à Boko Haram d’aller enlever des Français : ça non ». Cette problématique ne manque pas d’intérêt dans la mesure où un probable regroupement entre ces associations, comme viennent de le faire le MUJAO et les Moulathamounes, serait très « inquiétant » selon les termes du général Carter Ham, le commandant de la mission Africa Command des Etats-Unis (Africom) à la BBC. Cela confirme encore plus la montée visiblement effrayante des groupes islamiques en Afrique et même dans le monde. Les questions sur les raisons et la progression et le militantisme islamique au sein des populations africaines feront donc l’objet d’un autre billet.

Inch’Allah !

Tchakounté kemayou 


La presse écrite camerounaise : Le débat sur le droit d’auteur (suite et fin)

La série de billets sur la situation de la presse écrite camerounaise s’achève à présent et l’occasion est arrivée d’aborder un sujet très important qui concerne la survie même de cette presse agonisante. Comme je l’avais dit tantôt la presse camerounaise a commencé sa décadence à travers des années de braise (1990-1992) et après l’arrivée et la vulgarisation de l’outil internet (Généralement après les années 2000). Ce n’est que dans ce contexte-là qu’on pourrait analyser sérieusement la situation de la presse écrite camerounaise. Compte tenu de la modicité de leurs moyens financiers, les organes de presse éditeurs de journaux écrits ont du mal à s’engager dans le développement de leur média. L’avènement d’internet les a coincé dans une sorte de crise financière les empêchant d’amorcer cette étape importante en matière d’innovation technologique. Cette lacune managériale a provoqué la création, par des particulier et surtout par les camerounais de la diaspora, des sites web qui reprennent des articles de la presse écrite. La problématique majeure ici est donc celle de savoir si ces organes de presse sont aujourd’hui financièrement menacés du fait de la reprise par quelques gestionnaires ou administrateurs des sites de relai et partage d’infos qui reproduisent leurs articles sans autorisation explicite ? Le débat est ouvert.

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Crédit photo: fr.starafrica.com

Que dit la loi camerounaise concernant la reproduction des œuvres ?

Pour ce qui concerne la reproduction des œuvres artistiques, des œuvres de l’esprit, catégorie sur lequel sont classés les articles de presse écrite, les billets de blog, le décret N° 2001/956/PM du 1er Novembre 2001 fixant les modalités d’application de la loi n° 2001/11 du 19 décembre 2000 relative au droit d’auteur et aux droits voisins en son article 17 et alinéa (1) stipule ainsi qu’il suit : « Par ‘’reproduction’’ il faut entendre la fixation matérielle de tout ou partie d’une œuvre littéraire ou artistique par tous moyens qui permettent de la communiquer au public d’une manière indirecte, y compris par stockage permanent ou temporaire sous forme électronique. Elle s’effectue notamment par photographie, imprimerie, dessin, gravure, moulage, enregistrement audiovisuel, magnétique ou mécanique ».

Ce débat sur la reproduction des articles de presse par les éditeurs de sites internet privés de partage et de relai d’infos a donc mis en face des contradicteurs sur les droits d’auteur qui divisent les propriétaires des sites de reproduction d’une part et d’autre part les journalistes et quelques analystes. Au départ, les discussions qui tournaient autour de la problématique des droits d’auteur se transformeront petit à petit sur la sempiternelle question de la santé financière des organes de presse camerounais. Et du coup, le camerounais Théophile Tatsitsa conclue que « La distribution des articles en ligne participait bien, quelque part à ‘‘tuer’’ les maisons d’éditions » au Cameroun.  Les propriétaires des sites de partage se sentant donc interpellé, s’invitent à la discussion pour interpeller les patrons de presse à poser les vrais problèmes relatifs à leur manquement en matière d’innovations technologiques.

La question du « piratage » des articles et de billets par les sites de partage

Un certain nombre de journalistes s’insurgent sur cette propension qu’ont certains compatriotes propriétaires d’édition de site de reproduction à copier sans l’autorisation des auteurs les articles et de billets de journalistes et de blogueurs pour alimenter leur sites de partage. Et Théophile Tatsitsa de s’insurger en criant « Alt à la piraterie des sites de colportage ! ». Des questions tout de même sensées et osées sont alors posées pour ouvrir le débat sur le phénomène : « Qu’est-ce qui pousse les animateurs des sites internet à reprendre sans autorisation les articles de presse ? Qu’est-ce qui autorisent les sites de colportage à relayer les articles de presse au même moment ou parfois avant même l’arrivée de la presse dans les kiosques ? ». Ainsi, pour Théophile Tatsitsa et les autres, les propriétaires de ces sites web de reproduction qui font ce « colportage » doivent être considérés comme des « voleurs d’articles » à partir du moment où ils font ce qui est interdit par la loi, à savoir que la « reproduction » d’une « œuvre littéraire ou artistique » sous toute forme que ce soit, est strictement interdite. S’il faut s’arrêter à cette loi, il est tout à fait aisé, pour Théophile Tatsitsa, de condamner cet état de fait qui serait la cause de la plombée des organes de presse camerounaise dans une déprime financière inacceptable depuis plus de deux décennies. Pour lui, les propriétaires « voleurs » au-delà de servir l’intérêt public, doivent avoir d’autres motivations qui ne sont pas connues par le commun des mortels. Les organes de presse qui ont essayé d’avoir un site web ont fait faillite parce qu’ils étaient soumis à une concurrence déloyale des sites web de reproduction. Car, en plus des charges de fonctionnement, les patrons avaient à leur charge le personnel qui devrait assurer la gestion du site web. Comme le dit Théophile Tatsitsa lui-même, comment comprendre que «Tous les organes qui ont essayé de développer leur propre site web pour proposer une offre alternative aux lecteurs hors de porter du papier ont succombé à la concurrence des sites de reprise ». A la suite de cette sentence, la seule solution qu’il préconise lui-même est de demander aux propriétaires ces sites de reproduction de stopper purement et simplement la mascarade pour permettre à la presse camerounaise de reprendre son souffle d’antan. Mais, cette solution est-elle vraiment réaliste compte tenu du retard technologique de cette presse qui tarde à répondre à la demande ? Faut-il le souligner encore ici, comme dans mes précédents billets de cette série, les exigences de la demande en matière de rapidité, de qualité et d’actualisation des informations en un seul clic doivent être des priorités car les lecteurs internautes sont devenus trop capricieux et trop exigeants. Pour ce faire, la presse camerounaise manque justement les moyens de répondre à ces attentes. Pour quelle raison ?

Les propriétaires ou gestionnaire des sites de reproduction s’en défendent

L’un des administrateurs du site de reproduction www.aeud.fr, Ngassa H. Lewe, monte sur le créneau pour donner justement de la voix au débat qui envenimait déjà l’opinion. pour cet ingénieur informaticien, amoureux de la diffusion et des médias, avoue que le problème est mal posé dans la mesure où c’est la santé financière ou encore le manque à gagner des organes de presse camerounaise qui est la source des invectives. Pour lui, les affirmations selon lesquelles les sites web de reproduction sont venus concurrencer et même mettre à mal les sites web des organes de presse camerounais sont dénuées de tout fondement pour deux raisons simples : Primo, la presse écrite camerounaise soufrent depuis bien longtemps de ce mauvais état financier, avant même l’apparition de ces sites de reproduction et secundo le déficit des ventes de journaux peut être, en partie, dû à l’avènement de l’internet au Cameroun  mais surtout à la lenteur de ces organes de presse à s’arrimer à la donne technologique actuelle. Les sites web de reproduction sont venus combler le vide laissé par la presse écrite face à une demande mondiale de plus en plus nombreuse et exigeante. Evidemment, pour établir la relation entre l’apparition des sites web de reproduction et la chute des ventes des journaux papiers, les chiffres statistiques seraient d’une importance capitale. En possession de ces chiffres, il serait donc possible de faire une analyse des liaisons entre les variables sur les causes de la crise financière de la presse camerounaise : l’arrivée d’internet ? L’apparition des sites web de partages ? La qualité des articles ? Le prix des journaux ? La mauvaise distribution ? Le « trop plein » ou la multitude des titres ? Le manque de cadrage sous le plan idéologique de la presse écrite camerounaise ? Etc. Il serait donc abusif et péremptoire d’affirmer avec conviction que ces sites web de reproduction sont la cause de cette décadence. Evidemment, l’internet étant considéré comme une innovation, comment prétendre que son apparition serait considérée comme une cause de la décadence ? Les organes de presse camerounaise sont-ils en manque de professionnalisme dans la mesure où, comme l’affirme si bien Théophile Tatsitsa lui-même, qu’« Avec le manque de considération professionnelle qui fait naître les organes de presse comme les partis politiques aux nombres d’ethnies et de villages, il reste la voie du magazine numérique pour assurer la démarcation entre le professionnel et le tout-venant » ?.

Eh bien, personne de s’oppose, il faut le dire, sur le fait que les droits d’auteurs doivent être protégés comme la loi camerounaise l’exige. Tout le monde s’accorde sur la nécessité de ne pas jouir des fruits du travail d’un journaliste ou d’un blogueur. A ce sujet, même la loi est claire. Mais, le problème de fond est posé par l’article 19 de la loi citée plus haut qui définit ce que signifie la « distribution » en ces termes : « La distribution est l’offre de vente, de location. La vente, la location ou tout autre acte de mise en circulation à titre onéreux de l’original ou des exemplaires d’une œuvre littéraire ou artistique ». Il s’avère donc qu’à la suite de la lecture de cet article, les produits incriminés ici ne doivent pas être destinés à la vente sous quelque prétexte que ce soit. Après vérification, non seulement aucun site web de reproduction camerounais ne vend ses contenus, mais chaque article est signé du nom de l’auteur et de l’organe de presse éditrice avec, généralement, un lien URL qui conduit à sa source.

Une autre question fondamentale reste tout de même à éclaircir : à savoir comment vivent les promoteurs et les administrateurs de ces sites web de reproduction si les articles « colportés » ne sont pas commercialisés ? La réponse donnée par l’informaticien est aussi toute simple : les promoteurs et les administrateurs des sites web de reproduction font du bénévolat. Le monde des médias pour eux, est leur passion, leur passe-temps favori, car chacun d’eux a un métier et c’est de ça qu’ils vivent. Ils se donnent à cœur joie en temps, en énergie, en argent pour faire vivre leur site. L’entretien des sites web de partage vient de leur propre économie pour ceux qui n’ont pas la chance d’avoir les annonceurs dont les revenus sont de loin capables de prendre en charges les personnes travaillant pour ces sites. Que peuvent d’ailleurs représenter les pubs Google ? L’ingénieur Ngassa H. Lewe de répondre : « Un site web peut coûter environ 120€ le mois pour l’hébergement. En un an, le total nous donne 1400€. Combien de sites camerounais peuvent dégager cet argent avec les pubs Google? Il y a les frais d’hébergement et l’administration du site qu’il faut payer et aussi les attaques du web qu’il faut assumer. Je vous épargne le temps à consentir pour alimenter le site. Google paie par coups de 1000, 1 centime. C’est-à-dire qu’il faut non seulement ouvrir une page, mais aussi cliquer sur la pub qui est sur la page. Naturellement, si vous seul cliquez 1000 fois sur la pub ce ne sera pas comptabilisé. Il faut donc que 1000 personnes sur des ordinateurs distincts cliquent 1 fois sur une pub de l’article pour que le site gagne 1 centime… ».

Au-delà de la reproduction des articles et les billets, certains sites web de reproduction vont même jusqu’à créer des liens qui permettent aux internautes du monde entier d’écouter les radios et de regarder les télés locales camerounaises en live ou en différé. Une belle manière de permettre aux camerounais vivants loin du pays de ne pas être coupé de l’actualité du terroir. Il est à noter que même à ce niveau, les patrons des médias camerounais confondus n’ont pas encore compris que l’innovation dans le monde d’internet est une exigence primordiale pour une visibilité internationale. Par conséquent, l’accès au satellite (Déjà effective pour la plupart des chaînes de télés locales) doit obligatoirement s’accompagner du développement des options offertes par la technologie de la toile. D’ailleurs, Canal 2 International, chaîne de télévision émettant de Douala, vient de le comprendre en diffusant en direct par internet ses émissions télévisées. Les annonceurs ne viendront que si le média possède les possibilités d’atteindre toutes les cibles de l’audimat. Le problème posé ici par Théophile Tatsitsa est donc loin d’être celui du droit d’auteur proprement dit. Mais, c’est la « distribution » ou encore des fruits, les gains de ces droits d’auteurs, comme le stipule l’article 19 du décret de 2001, qui sont en cause. Comme pour dire que si le partage générait des bénéfices, le débat aurait alors un sens. Cependant, peut-on considérer que, même sans générer de gains, les sites web de reproduction et de relai-infos n’ont pas le droit de « colporter » les articles de presse et les billets de blog sans autorisation des auteurs ? « Non », répond sans hésiter l’ingénieur informaticien, car « Il y a des médias qui ont des articles libres de toute reprise. C’est donc au média de dire clairement ‘’ne touchez pas’’ et on ne touchera pas. Rien n’empêche à un média de refuser le partage libre de ses  productions… Allez sur « Mediapart », il y a des articles qui sont payants ». Cette sentence de l’ingénieur Ngassa H. Lewe est donc claire et sans équivoque : les sites web de partage et de relai-infos continueront d’exister n’en déplaise aux médias camerounais qui ne font que traîner le pas en matière d’innovations techniques et technologiques. Reste donc à trouver des stratégies qui permettront de redonner à cette camerounaise la visibilité qu’elle recherche tant. Place aux solutions de sortir de crise, si je peux l’appeler ainsi.

Les organes de presse doivent s’associer : « Teamarbeit »

Une camerounaise de la diaspora, ingénieure informaticienne, elle aussi, Lydie Seuleu, s’invite dans le débat et propose une solution pour sortir de débat interminable. Pour elle, la nécessité de se regrouper pour faire un bloc serait une solution salutaire. Elle s’inspire de la stratégie qu’elle a appelée en allemand « Teamarbeit » et qui signifie : « Travail en équipe ». Cette stratégie se résume en cinq étapes à savoir : 1 : Quelques médias de la presse écrite, par exemples Mutations, Kalara, Le Jour, La Nouvelle Expression, Le Message, Ouest-Littoral, L’Actu, etc…), s’entendent et se mettent ensemble ; 2 : Ils créent un banner avec des expressions telle que : « La culture », « La politique », « L’économie » et qui conduisent au liens de ce type : https://spenden.wikimedia.de/spenden/ ; 3 : Ils contactent quelques sites web de reproduction, de partage et relai-infos en lignes tels que : www.aeud.fr, www.cmaroon-info.net, www.camer.be, etc… ; 4 : Pendant 6 à 12 mois (périodes et fréquences à choisir en interne entre les promoteurs), les médias presse écrite qui se sont mis ensemble envoient à ces sites web de partage et de relai-infos quelques extraits d’articles à publier ; 5 : Chaque extrait d’article apparaît donc dans des sites web de reproduction et de partage avec, à sa suite, le banner au début et à la fin de l’extrait de l’article. Evidemment, le lien du banner qui conduit au site de l’organe de presse peut être payant ou pas. Dans le cas où c’est payant, avant de créer le banner, les promoteurs d’organes de presse et de site web de reproduction et de partage contactent une banque camerounaise pour avoir un IBAN ou Swift. C’est donc à la suite de cette période de 6 mois que ces promoteurs pourront s’entendre sur les modalités du partage des bénéfices ou gains récoltés.

Et que dire alors des organes de presse qui n’ont pas du tout de site web et donc les articles sont reproduits ?  Un économiste camerounais résident au Etats-Unis, Elysée Yonta, propose une solution uniquement payante : un mail-liste est créé et regroupe tous les abonnés qui bénéficieront des envois de téléchargements d’une série de 10 à 20 titres de journaux camerounais sous le format PDF. Ainsi, un abonnement annuel à un coût très concurrentiel pour les quotidiens, un pour les hebdomadaires et un autre pour les mensuels ou les magazines seront soumis à un payement d’un montant bien précis. Chaque abonné recevra donc les éditions complètes sous le format PDF.

En tous les cas, le débat reste ouvert.

Tchakounte Kemayou 


La situation des enfants dans le monde : Le cas du Cameroun

Le 16 juin de chaque année est célébrée comme d’habitude la journée internationale des droits des enfants. A cette occasion, le Cameroun, à travers l’ouverture de la 2ème session ordinaire de l’année 2014, les députés de l’Assemblée Nationale (AN) ont cédé leur siège durant toute cette journée aux enfants camerounais. Cette 16ème session de l’Assemblée Nationale junior a été marquée par une pléthore de revendications au respect des droits des enfants camerounais notamment : le droit à la vie, à l’éducation, à la santé, etc. dans le présent billet, j’ai profité de cette occasion pour revoir les conclusions de mon mémoire de Master de 2010 où je posais justement cette problématique des droits des enfants en prenant l’exemple du droit au travail des enfants qui reste jusqu’ici une question où beaucoup de sociologues, de philosophes et de juristes et mêmes des politiques ne semblent pas s’accorder. Après avoir actualisé mes données, j’y reviens ici en posant encore le problème des droits des enfants dans sa globalité et les statistiques les plus récentes (« La situation des enfants dans le monde 2014 » publiée par l’Unicef) seront ma base d’analyse. Les organisations internationales et plus particulièrement l’Unicef accorde une place importante à la publication des chiffres, des tableaux statistiques nationales et mondiales normalisés visant à fournir une image détaillée de la situation des enfants. Les 2,2 milliards d’enfants de la planète vivent dans des conditions socio-économiques très diverses et disparates. La stratégie de l’Unicef vise à faire connaître non seulement l’existence de ces disparités mais à y accorder plus d’attention particulière, car l’enfant est le présent et le futur de l’humanité.

UNICEF
Crédit photo: Unicef

Le fait de compter les enfants les rend visibles

Les disparités assez criardes entre les enfants s’observent à travers les catégories urbain/rural ; riche/pauvre ; garçon/fille ; école primaire/école secondaire ; etc. Ce sont des disparités révélatrices de la situation très désastreuses des enfants tant sur le plan de la santé que de l’éducation. L’objectif de l’Unicef à travers ces publications des tableaux statistiques rendus publics depuis janvier 2014 est triple :

1 : « mettre à la disposition des gouvernants des informations concrètes, des données chiffrées » ; 2 : « identifier les besoins en appuyant les activités de plaidoyer et en mesurant les progrès »; 3 : « apporter un changement positif ».

La protection des enfants doit nécessairement commencer par son enregistrement dès la naissance. Plus de 50% d’enfants en Afrique subsaharienne n’ont pas de documents officiels. Les enfants non enregistrés sont considérés comme des êtres qui n’existent pas et par conséquent ne sont pas pris en compte dans les politiques de développement et d’aménagement territorial en vue d’améliorer les conditions de vie des populations pauvres et vulnérables. Evidemment, ces tableaux statistiques ne sont pas que destinés aux gouvernements des pays concernés. Les citoyens du mondes que nous sommes et des communautés doivent s’en imprégner dans le but de demander des comptes aux responsables chargés de l’amélioration des conditions de vie des enfants qu’ils sont censés protéger.

La situation des enfants au Cameroun est très mitigée. Un bref aperçu des tableaux statistiques nous montre comment, même dans la mentalité des aînés sociaux, la perception de l’enfant reste limitée aux considérations traditionalistes qui veut que l’enfant soit une « propriété » et non comme acteur, encore moins un sujet. Beaucoup oublie qu’« En instaurant la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE), la communauté internationale a reconnu que les enfants sont des personnes qui ont des droits qui doivent être respectés au même titre que ceux des adultes ». Les enfants sont des êtres, des personnes qui ont des droits multiples : le droit à la santé, à l’éducation, à la nutrition, à la protection et au progrès. Mon analyse se limitera sur la description sociologique que je fais de la situation des enfants au Cameroun.

La malnutrition au menu du jour

L’alimentation des enfants est l’un des aspects par lequel le droit à la vie se manifeste le plus souvent. Les statistiques insistent sur le fait qu’allaiter son bébé de moins d’un an est un signe de bonne santé pour l’enfant. Ainsi, même cette variable est aussi prise en compte dans l’espérance de vie des enfants. Autrement, un enfant qui n’a pas droit au sein maternel est un être humain en danger et susceptible de mourir par manque de nutriments adaptés pour sa croissance dont l’allaitement au lait maternel est la seule source. Au Cameroun, 20% d’enfants seulement se nourrissent exclusivement au lait maternel durant ses 6 à 8 premiers mois. Ce chiffre est effroyable et indicateur des dangers que peuvent subir les enfants avant l’âge de 1 an. Les analyses sociologiques nous donnent de plus amples explications sur ce faible taux d’allaitement exclusivement au sein.

Initiation

précoce de

l’allaitement

(%)

Allaitement

Exclusivement

 au sein

<6 mois (%)

Introduction

d’aliments

solides,

semi-solides

ou mous

6−8 mois (%)

Nourris au sein à

l’âge de 2 ans

 (%)

20

20

63

24

Sources : Unicef (2014)

 

Insuffisance

pondérale (%)

modérée et

grave

croissance (%)

modérée et

grave

Émaciation (%)

modérée et

grave

Surpoids (%)

modérée et

grave

15

33

6

7

Sources : Unicef

La première explication viendrait du fait que les femmes sont de plus en plus appelées à participer à la survie du ménage. Elles exercent de plus en plus une activité économique de subsistance : le commerce, les champs, les services. Les femmes qui sont surtout des agents, des cadres dans des entreprises nationales ou multinationales ne bénéficient que de 3 mois (dont 2 mois après la naissance de l’enfant) de vacances de maternité. La nounou ou un membre de la famille qui est chargé de la garde de l’enfant passe une très grande partie du temps avec le bébé. Si la maman rentre le soir, l’enfant n’aura droit qu’à son lait acheté sur le marché qui n’est malheureusement pas conseillé avant 6 mois. L’enfant est donc sevré, de temps en temps, des éléments nécessaires à sa bonne croissance : le lait maternel. Malgré les campagnes pour alerter les femmes sur le bien-fondé du lait maternel, celles-ci ne semblent pas comprendre qu’elles mettent les enfants en danger en nourrissant le bébé au lait artificiel. Les statistiques indiquent néanmoins que 24% d’enfants continuent à prendre le lait maternel jusqu’à l’âge de 2 ans. Ces chiffres n’indiquent malheureusement pas si ce sont les enfants nourris exclusivement au lait maternel qui, après 6 mois, sont nourris aussi d’aliments solides, semi-solides ou mous. En tous les cas, force est de constater que la mauvaise alimentation entraîne les anomalies telles que : l’insuffisance pondérale grave[1] (5%), le retard de croissance[2] (33%), l’émaciation[3] (6%) et le surpoids[4] (7%). S’il n’y a donc rien à dire pour les uns, l’inquiétude plane surtout sur le retard de la croissance des enfants camerounais.

« S’il vous plaît docteur, mon enfant chauffe »

Ces mots de détresse sont généralement entendus par les médecins, les infirmiers et les aides-soignants qui reçoivent les enfants à la phase terminale de leur maladie. Les parents ont donc cette habitude d’attendre que la maladie soit bien grave avant de songer qu’il faut aller dans un centre de santé. Pourtant, les mesures simples de préventions et de soins sont mises à la disposition des parents pour éviter d’en arriver là ! Les campagnes de distribution de moustiquaires imprégnées d’insecticides n’ont permis qu’à 36% de familles d’en obtenir. Chaque fois qu’une campagne est lancée au Cameroun, toute une corruption est organisée autour de cette distribution. Certaines familles avouent avoir  acheté elles-mêmes leurs moustiquaires qui étaient pourtant gratuites. Même lorsque c’est payant, les prix ne sont pas à la portée des familles les plus démunies. Conclusion, plus de 64% de familles ont des enfants qui dorment sans moustiquaires.

Couverture vaccinale (%)

BCG

DTC1ß

DTC3ß

Polio3

Rougeole

HepB3

Hib3

Nouveau-nés protégés

contre le tétanos

81

94

85

85

82

85

85

85

Sources : Unicef (2014)

Pour ce qui concerne les campagnes de vaccination, le Cameroun souffre plutôt de stéréotypes divers à travers la perception que les parents, les familles et certaines communautés religieuses et traditionnelles ont de la vaccination. Pour ne pas aller dans les profondeurs de l’analyse qui me semble trop complexe pour être exposé dans ce cadre, il faut dire simplement que l’appartenance aux religions réveillées qui estiment que seul Dieu est le protecteur de tous les êtres vivants, est l’une des entraves à l’accès des enfants aux campagnes de vaccination. Des rixes sont souvent observées entre les équipes de vaccination et des parents dans les zones rurales. D’ailleurs, une campagne bat son plein en ce moment au Cameroun où le Ministère de la santé publique (MINSANTE), l’OMS et la société de téléphonie Orange se sont associés pour lancer un appel à tous les parents à venir vacciner et revacciner les enfants gratuitement : « La poliomyélite est encore là. Protégeons nos enfants ! Revaccinons-les à chaque occasion. C’est gratuit ! ». Le résultat semble satisfaisant puisque 85% d’enfants, selon l’OMS ont été vaccinés contre la polio. C’est de même pour les vaccins exigés par l’OMS pour tous les enfants tels que : BCG[5] (81%), DTC1[6] (94%), DTC3[7] (85%), Rougeole[8] (82%), HepB3[9] (85%), Hib3[10] (85%), Tétanos[11] (85%).

Pneumonie

Diarrhée

Consultations pour

enfants avec

symptômes de pneumonie

(%)

Traitement par antibiotiques

pour enfants avec

symptômes de pneumonie

(%)

Traitement par sels

de réhydratation

orale (SRO)

(%)

30

45

17

Sources : Unicef (2014)

 

Paludisme

Traitement antipaludique

chez les enfants fiévreux

(%)

Enfants dormant

sous une moustiquaire

imprégnée d’insecticide

(%)

Ménages possédant

au moins une moustiquaire

imprégnée d’insecticide

(%)

23

21

36

Sources : Unicef (2014)

Pour ce qui concerne l’accès à l’eau potable, il faut dire qu’il existe une disparité entre les zones urbaines et rurales. Ainsi, les enfants des zones rurales sont les plus exposés aux maladies dues au manque d’eau ou à sa mauvaise qualité. Les campagnes d’adduction d’eau de forage et de source n’ont pas encore connu un succès qu’il faille dire ici que les paysans ont aujourd’hui la possibilité de s’alimenter convenablement en eau potable. Dans les zones urbaines où la Camerounaise Des Eaux (CDE) est censée couvrir les villes et plus principalement Yaoundé et Douala, l’eau est la denrée la plus rare. Certains habitants de quartiers périphériques et même des grands centres urbains font des jours et des mois entiers sans que le robinet ne coule. Le risque de recourir aux moyens rudimentaires d’approvisionnement reste donc grand. Ces chiffres de 74% du taux d’accès à l’eau potable améliorée au Cameroun révèlent, malgré la satisfecit, les difficultés que la majorité des habitants ont à avoir l’eau. Evidemment, si 26% n’ont pas accès à l’eau, cela signifie que la couche la plus fragile qu’est l’enfant est plus exposée.

Utilisation de sources d’eau

potable améliorées (%) 2011

Utilisation d’installations

Sanitaires améliorées (%) 2011

total

urbain

rural

total

urbain

rural

74

95

52

48

58

36

Sources : Unicef (2014)

Le taux d’infection au VIH-SIDA est assez révélateur du niveau de prévalence des adultes ici au Cameroun. Si 59.000 enfants vivent avec le VIH-SIDA, et que 310.000 femmes en sont aussi porteuses, il est à craindre que ce chiffre ne soit alarmant dans les prochaines années compte tenu du taux de prévalence qui est de 4,5%. Pour une estimation de 660.000 personnes vivant avec le VIH-SIDA, il est évident que la maladie devient de plus en plus fréquente. Chez les jeunes enfants ayant une activité sexuelle avec des partenaires multiples, l’utilisation des préservatifs n’est pas encore totalement dans les mœurs : 67% d’hommes et 47% de femmes utilisent les préservatifs. C’est évident, dans ces conditions, que les maladies sexuellement transmissibles soient toujours présentes lorsqu’une partie encore de la population jeunes pensent, pour diverses raisons, que le contact « indirect » n’assure pas le plaisir total souhaité. Malheureusement, ici aussi règnent des stéréotypes sur cette utilisation du préservatif qui a des conséquences néfastes à long terme. L’une d’elle est, bien sûr, la mort des parent et par ricochet l’accroissement du nombre exponentiel d’enfants orphelins : 1.300.000 enfants sont orphelins donc 94.000 le sont suite à la mort des parents due à l’infection au VIH-SIDA.

L’éducation au cœur du développement

Dans l’Article 28 de la Convention relative aux droits de l’enfant, les États parties reconnaissent le droit des enfants à l’éducation et s’engagent à « assurer l’exercice de ce droit progressivement et sur la base de l’égalité des chances ». L’une des priorités des gouvernements des pays en développement a toujours été l’éducation. Ce secteur est le plus consommateur du budget annuel de l’Etat camerounais. La politique de l’éducation au Cameroun comprenant les deux sous-systèmes, francophones et anglophones, est plus critiquée à l’heure actuelle pour des raisons historiques et fonctionnelle. Ces sous-systèmes sont d’abord hérités de la colonisation, ensuite son mode de fonctionnement reste inadapté au contexte de modernisation conforme aux canons des normes universellement acceptables. Là aussi, toute une littérature sociologique existe sur les dysfonctionnements du système qui n’ont pour conséquence que de former des citoyen en déphase avec son environnement. D’où l’éternelle problématique de l’adéquation formation-emploi. Malgré tout, le Cameroun a réussi le challenge de l’accès des enfants à l’instruction. Son taux d’alphabétisation des jeunes de 15 à 24 ans le confirme bien : 85% d’hommes et 76% de femmes. Le problème ici réside sur la disparité entre les deux sexes. Cette disparité sera observée tout autour des tableaux statistiques sur les taux bruts et les taux net de scolarisation.

Participation à l’école pré-primaire

Taux brut de scolarisation (%)

2008–2012*

garçons

filles

30

30

Sources : Unicef

 

Participation à l’école primaire

Taux brut de

scolarisation (%)

Taux net de

scolarisation (%)

Taux net de

fréquentation (%)

Taux de survie en

dernière année

d’école primaire (%)

2008–2012*

2008–2011*

2008–2012*

2008–2011*

2008–2012*

garçons

filles

garçons

filles

garçons

filles

données

admin

données de

l’enquête

128

111

100

87

87

82

57

87

Source : Unicef (2014)

L’accès à l’école primaire et au collège ou lycée est plus finement perceptible dans les faits que dans les chiffres issus des tableaux statistiques de l’Unicef. Ainsi, sur 21.700.000 habitants, les jeunes de moins de 18 ans se chiffrent à 10.808.000 personnes. Donc, presque la moitié de la population (49,80%) est âgée de moins de 18 ans ! Et 3.572.000 sont âgées de moins de 5 ans ! Donc, 16,46%. Le taux brut de scolarisation à l’école pré-primaire est de 30% pour les filles comme pour les garçons. Plusieurs enfants en âge d’aller à la maternelle sont encore à la maison. Les raisons sont multiples et celle qui domine le plus c’est que les parent considèrent l’école maternelle comme une perte de temps pour les enfants et par ricochet un gaspillage inutile compte tenu de sa cherté et la précarité du ménage. L’école primaire présente les plus forts taux qui sont quasiment supérieurs aux attentes. C’est donc l’un des meilleurs en Afrique et dans le monde : taux brut de scolarisation[12] 128% chez les garçons et 111% chez les filles ; le taux net de scolarisation[13] 100% chez les garçons et 87% chez les filles. Ces résultats plus que positifs peuvent s’expliquer par l’accès gratuit à l’école d’une part, et d’autre part, par une nécessité qu’ont les parents que les enfants aient un niveau d’instruction acceptable en sachant ne serait-ce que lire, écrire et compter.

Participation à l’école secondaire

Taux net de scolarisation (%)

Taux net de scolarisation (%)

2008–2011*

2008–2012*

garçons

filles

garçons

filles

44

39

53

49

Sources : Unicef (2014)

Le secondaire présente les résultats très mitigés : taux net de scolarisation (2011) 44% chez les garçons et 39% chez les filles ; taux net de scolarisation (2012) 53% chez les garçons et 49% chez les filles. Il y a donc un progrès de l’ordre de 9 à 10% entre 2011 et 2012. Comme pour dire qu’il y a des améliorations au fur et à mesure. La qualité approximative du système éducatif camerounais m’amène à penser que les enfants, malgré le taux brut satisfaisant de scolarisation à l’école primaire, n’ont malheureusement pas le niveau qu’il faut. Il s’avère donc que la qualité de l’enseignement reste problématique au Cameroun. Plus grave, en zone rurale, beaucoup d’école et collège manquent d’enseignants et de personnels d’encadrement qui préfèrent s’installer en ville et en général dans les grandes que sont Douala et Yaoundé. Aucune stratégie gouvernementale pour inciter les enseignants à opter pour les écoles de campagne. C’est la raison pour laquelle les régions septentrionales, par le manque de viabilisation et son enclavement, sont réputées très hostiles aux enseignants ambitieux. Chez les fonctionnaires généralement, les affectations pour ces régions sont jusqu’à présent considérées comme une sanction administrative. En plus des inégalités entre les zones rurales et urbaines, il faut aussi préciser qu’il existe des inégalités entre les régions du nord (plus peuplées et plus pauvres) et celles du sud du Cameroun.

Le travail des enfants : un débat sans fin

Environ 2,5 millions de personnes se trouvent aujourd’hui en train de subir des affres des dures conditions dues au travail forcé. Et 22 à 50% d’entre elles sont des enfants. Même lorsqu’ils ne sont contraints au travail forcé, plusieurs enfants sont néanmoins contraints par la précarité de la vie. Les disparités que nous avons relevées plus haut sont révélatrices des situations très désastreuses des enfants. Les études qui ciblent les enfants des zones urbaines sont de plus en plus porteuses d’espoir dans la mesure où les zones urbaines regorgeront, avec le temps, plus d’enfants que les zones rurales. Les statistiques comparatives nous présentent une progression sensible de la population mondiale d’enfants en zone urbaine.

 

1955

1965

1975

1985

1995

2005

Zones urbaines

(%)

27

30

33

36

40

43

Zones rurales

(%)

73

70

67

64

60

57

Total

(%)

100

100

100

100

100

100

Source : Unicef (2014)

La prise en compte de l’urbain est donc fondamental dans les analyses sociologiques du travail pour observer et résorber les problèmes en termes de perspective. La ville a des réalités affreuses de la vie qui obligent les familles pauvres à mettre les enfants, même les moins de 5 ans, dans la rue à la recherche de la subsistance. « Des dizaines de millions d’enfants vivent ou travaillent dans les rues des différentes villes du monde, un chiffre en augmentation du fait de la croissance démographique mondiale, des migrations et de l’urbanisation croissante »[14]. Les enfants travailleurs vivant en zone urbaine sont généralement ceux qui affrontent la précarité. Au Cameroun, cette précarité est plus visible dans la rue où les enfants s’activent aux petits commerces : vente d’arachides, d’œufs cuits, de beignets, de cigarettes, de maïs, de fruits (Avocats, bananes, papayes, ananas, pastèques, oranges, etc.), et ils s’exercent aussi dans les petits métiers comme la maçonnerie, la menuiserie en bois, la menuiserie métallique, la plomberie, la mécanique, la coiffure, la couture et bien d’autres encore. La rue est donc le lieu privilégié et par excellence pour mieux apprécier ce niveau de précarité des enfants en situation de travail.

En les approchant pour mieux savoir comment ils gèrent leurs activités au quotidien, les résultats de l’enquête sont pour le moins surprenants. Les enfants travailleurs supportent aussi, comme les parents, les charges du ménage. Il est souvent incongru d’entendre certaines critiques enlever cette qualité d’acteurs socio-économiques aux enfants qui jouent pourtant ce rôle. La question qui divise les observateurs est donc celle de savoir : doit-on, sous le prétexte de leur fragilité, interdire le travail aux enfants dont le fruit soutient les ménages ? Il faut dire que ce phénomène ne saurait être éradiqué dans sa totalité dans la mesure où ce travail, loin d’être un fardeau, participe en tant que tel au développement intellectuel et psychologique des enfants. Le débat reste essentiellement sur les aspects néfastes de l’exploitation du  travail et les discours qui tournent autour de ce phénomène en général. C’est cet aspect du phénomène qui fera l’objet de ma thèse que j’achèverai probablement dans un an et demi, inch ’allah !

Tchakounté Kemayou



[1] Pourcentage d’enfants âgés de 0 à 59 mois dont le poids est inférieur de trois écarts types au poids médian pour leur âge tel qu’il est défini dans les Normes OMS de croissance de l’enfant

[2] Pourcentage d’enfants âgés de 0 à 59 mois dont la taille pour l’âge est inférieur de deux écarts types à la taille pour l’âge médiane telle qu’elle est définie dans les Normes OMS de croissance de l’enfant.

[3] Pourcentage d’enfants âgés de 0 à 59 mois dont le poids pour la taille est inférieur de deux écarts types au poids pour la taille médian tel qu’il est défini dans les Normes OMS de croissance de l’enfant.

[4] Pourcentage d’enfants âgés de 0 à 59 mois dont le poids pour la taille est supérieur de deux écarts types au poids pour la taille médian tel qu’il est défini dans les Normes OMS de croissance de l’enfant.

[5] Pourcentage de nourrissons nés vivants à qui on a administré le bacille de Calmette et Guérin (vaccin contre la tuberculose).

[6] Pourcentage de nourrissons survivants à qui on a administré leur première dose de vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche.

[7] Pourcentage de nourrissons survivants à qui on a administré trois doses de vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche.

[8] Pourcentage de nourrissons survivants à qui on a administré leur première dose de vaccin contre la rougeole.

[9] Pourcentage de nourrissons survivants à qui on a administré trois doses de vaccin contre l’hépatite B.

[10] Pourcentage de nourrissons survivants à qui on a administré trois doses de vaccin contre l’Haemophilus influenzae type b.

[11] Pourcentage de nouveau-nés protégés à la naissance contre le tétanos.

[12] Nombre d’enfants inscrits à l’école primaire, indépendamment de leur âge, exprimé en pourcentage du nombre total d’enfants ayant l’âge officiel d’aller à l’école.

[13] Nombre d’enfants inscrits à l’école primaire ou secondaire ayant l’âge officiel de fréquenter l’école primaire, en pourcentage du nombre total d’enfants ayant l’âge officiel d’aller à l’école primaire. En raison de l’inclusion des enfants en âge de fréquenter l’école primaire inscrits à l’école secondaire, cet indicateur est parfois désigné comme étant le taux net ajusté de scolarisation dans l’enseignement primaire.

[14] Unicef (2012), « Les enfants dans un monde urbain »