Yves Tchakounte

Un concours de cuisine au goût Maggi

Douala a vibré ce samedi 6 mars 2021 lors d’un concours de cuisine organisé par Nestlé Cameroun sous le label Maggi. La première curiosité pour un tel événement n’est pas seulement le mode de sélection. Elle est surtout celle de savoir comment la sélection de la meilleure recette de cuisine se fait-elle ? Comment fait-on pour connaître le meilleur plat proposé par tous les candidats en matière de goût ? Pour ma première fois, j’ai assisté à un concours de cuisine, moi qui suis un profane du domaine. Ce concours a été une belle expérience. J’ai profité pour avoir enfin les réponses à ces questions.

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Le centre de formation CAFRAD déclaré « Futur chef Maggi Fomaric 2021 »

C’est quoi, le concours de cuisine Maggi ?

Le « Concours culinaire futur chef » est un jeu organisé par Nestlé Cameroun avec sa marque Maggi. Il met en compétition les Lycées, écoles ou centres de formation de jeunes de l’art culinaire. Il s’agit donc de jeunes et non de professionnels, contrairement à ce que je pensais. Ils viennent s’illustrer devant le public et leurs encadreurs pour faire valoir leurs compétences en matière de cuisine. Cependant, plusieurs catégories de concours de cuisine existent : pour les professionnels, les femmes de ménage, etc. Celui-ci concerne les plus jeunes en apprentissage optionnel dans un lycée, ou en formation professionnelle. Les trois (3) premiers sont désignés et récompensés : cadeaux, gadgets et chèque.

Chacune des écoles de formation propose deux (2) cuisiniers qui seront aux fourneaux pour la compétition. Comme critère de menu, les compétiteurs doivent proposer un plat complet pour une personne. Naturellement, le plat complet est toujours composé des trois (3) éléments principaux (glucides, protéines et lipides). Ce plat principal, appelé « résistance », doit être accompagné par deux (2) autres appelés « entrée » et « sortie ». Un plat ainsi composé contient 100% d’énergie. Pour ce qui concerne les menus, le choix est laissé aux candidats. Comment le concours proprement dit se déroule-t-il concrètement ?

Pour cette compétition de 2021, huit (7) équipes ont répondu présentes : KGS Cefoprah, CAFRAD Bonabéri, CEFOR Hôtellerie Deido, Lycée Technique Akwa, Centre de Promotion de la Femme et de la Famille de Douala 5 (CPFF), Lycée Bilingue de Deido (option ESF), l’École Bilingue du Tourisme. Un seul recevra le prix dénommé « Futur chef de Fomaric 2021 ». Fomaric est une « fête annuelle qui est un mélange original de fête foraine, de foire d ’exposition et festival musical » organisé chaque année par Fomaric Foundation.

Le passage aux fourneaux

Le concours comporte cinq (5) étapes : le marché, la cuisson, l’examinassions, la proclamation et le couronnement sur le podium avec le titre de « l’Étoile Maggi ».

Le marché

La compétition se déroulement exactement comme dans une télé réalité. Pour commencer, les deux (2) candidats de chaque équipe doivent aller faire le marché. Pour faciliter la tâche aux candidats, les organisateurs mettent à leur disposition des ingrédients variés. Le marché est une sorte d’étalage créé au milieu de la cour. Selon le menu choisi, les candidats viennent se ravitailler gratuitement en produits alimentaires de leur choix. Je ne peux pas vous garantir que tout y était. Mais, tout ce qu’une personne, surtout un professionnel, a besoin pour un menu complet y était.

La préparation et la cuisson

La deuxième étape est celle de la cuisson. Les « futurs chefs » sont déjà à la préparation. Entre temps, leurs camarades, appelés « fans club » s’exhibent dans l’animation au gré de leur force. Un tour près des fourneaux ? J’en ai eu l’occasion. Comme plat principal, j’ai pu découvrir les légumes présents dans tous les menus, l’une des exigences du jury. Le menu qui a attiré le plus mon attention est celui du CAFRAD Bonabéri. Les candidates ont choisi de faire des légumes pistaches accompagnés du couscous maïs. C’est un plat d’origine Bamoun appelé localement le « Ndjap-cheu ». Chaque équipe a au total une (1) heure pour terminer la préparation et la cuisson.

L’examinassions ou la dégustation

C’est le moment de vérité. Les menus sont présentés aux trois (3) membres du jury dont le nutritionniste Samuel Fotso assure la coordination. C’est justement à ce niveau que ma curiosité devient féroce. En fait, j’avais une certaine appréhension de ces concours de cuisine organisés en télé réalité. Je me posais toujours la question de savoir comment font les membres du jury pour savourer les différents mets proposés par différents candidats afin d’en saisir le meilleur. Comment faire pour distinguer au même moment tous ces plats aux goûts différents ?

Ces trois (3) membres du jury sont donc conviés à cet exercice peu ordinaire, de dégustation. Evidemment, il leur faut une (1) heure de temps pour y arriver. Chaque équipe présente son menu en expliquant le rôle et l’importance de ses éléments nutritifs pour le corps humain. Pour cet exercice, plusieurs critères étaient en jeu : le goût, l’odeur, la couleur, la saveur, la composition alimentaire (plat équilibré), etc. Presque cinq (5) minutes ont suffi aux membres du jury d’apprécier la proposition de chaque équipe.

La dégustation de chaque plat est le moment le plus important. Il faut d’abord tester la flagrance en humectant dans la bouche et avaler. Il suffit d’observer la mine de chaque candidat pour être au courant de la qualité du repas. Pour passer à un autre menu proposé par une autre équipe, un certain est nécessaire. Ce laps de temps permet à la gorge de s’assécher. On oublie ce qu’on vient d’humer, d’humecter et d’avaler. Une nourriture plus épicée ou ayant une odeur plus forte peut influencer la dégustation suivante. Ce temps d’attente est meublé par des causeries avec les candidats avant la dégustation de leur plat. Les questions tournent autour de la manière dont on procède pour réaliser le plat proposé.

La proclamation et le couronnement

Une (1) heure après les différentes dégustations, les membres du jury se retirent pour une longue concertation. A l’issue de celle-ci, Samuel Fotso proclame les résultats qui sont mis à la disposition de l’organisateur. Comme je l’ai dit plus haut, trois écoles sont primées. La troisième position est occupée par le Centre de Promotion de la Femme et de la Famille de Douala 5 (CPFF) qui empoche un cachet de 200.000FCFA. La deuxième, quant à elle, est occupée par le CEFOR Hôtellerie. Un cachet de 300.000FCFA a été offert à l’équipe.

Pour la couronne dénommée « Futur chef de Fomaric 2021 », le CEF CAFRAD de Bonabéri remporte la mise et empoche un chèque de 500.000FCFA. Cette école s’est particulièrement illustrée par la capacité de communication de ses candidates. Eh ! oui. L’un des critères qui pourrait échapper à plusieurs, c’est la capacité des candidats à mieux vendre les qualités de leur menu, de leur plat proposé en terme d’apports et de richesses nutritionnelle des aliments. Rendez-vous est pris pour 2022 !


Africanwits et les femmes à la conquête du numérique

L’avenir du monde est-il dans le numérique ? Cette question renvoie à une autre : celle de savoir si le numérique a un avenir. Andrew Keen, analyste et auteur anglo-américain, mais surtout considéré comme un techno et futurologue, affirme que l’avenir du monde c’est le numérique. Mais il va plus loin et milite pour la thèse de l’avilissement du monde par le numérique. Le numérique est donc un domaine plein d’enjeux, tant sur le plan économique que culturel. C’est la raison pour laquelle tous les acteurs doivent se mobiliser afin de l’approprier et ne pas rater le train de l’histoire. Africanwits l’a bien compris et s’engage depuis plusieurs années à susciter des débats sur les problématiques du genre et du numérique.

Africanwits, qu’est-ce que c’est ?

African Women In Tech StartUp (AfricanWITS) est un Tech Hub né en 2016. Il a pour vocation l’autonomisation de la femme à travers la maîtrise de la technologie numérique. Les femmes doivent saisir l’occasion qu’offre le développement exponentiel du numérique. Pour y parvenir, elles doivent se préparer. Comment l’être, avec cette fracture sociale du genre, où sa représentativité est toujours décriée ? On voit ici le travail qu’il y a à faire dans l’opinion public sur les femmes et leurs capacités. Les technologies de pointe étant un domaine réservé, Africanwits s’est donné pour mission d’aller à la conquête de celles qui peuvent changer l’avenir du monde. Vaste programme !

C’est donc une initiative qui crée des opportunités, en ouvrant la voie vers l’avenir. Elle ne se limite pas seulement à susciter des vocations, mais aussi à empêcher l’avilissement culturel du monde à travers le numérique. Elle reste donc le porte flambeau de la préservation d’une culture authentique. Le numérique ne doit donc pas être le berceau de la déshumanisation. C’est justement ce que Africanwits s’évertue à inculquer comme éducation numérique à travers les activités : les formations, les débats et conférences depuis son existence. Et Africanwits fait déjà parler de lui à travers les prix, notamment celui du Grand Prix CEMAC de l’hackathon Teg Campus 2020. Mais, ce qui est cependant intéressant dans ses multiples activités, c’est son festival dénommé « Festival Femme Numérique (FFNUM) ».

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Festival Femme Numérique (FFNUM) de AfricanWits

Festival Femme Numérique (FFNUM)

Africanwits, pour atteindre son objectif concernant la réduction des fractures numériques entre les hommes et les femmes, doit susciter des conditions d’incitation à l’investissement des femmes dans le domaine. Pour ce faire, il crée des initiatives où les autorités politiques, administratives, des organisations publiques et privées se plient à l’écoute des femmes. C’est justement à ce niveau que le challenge devient galvanisant. C’est la raison d’être du Festival Femme Numérique (FFNUM).

Le FFNUM est un espace de rassemblement des femmes autour des activités diverses comme les débats, les formations, les ateliers, et même les concours avec des récompenses. C’est l’une des activités phares de Africanwits à travers sa quête du leadership au féminin dans les domaines du numérique. Un défi que ce Tech Hub doit relever cette année dans un contexte où la Covid-19 bat son plein. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce Tech Hub oriente son thème : « Numérique et Leadership Féminin : parvenir à un avenir égal dans un monde covid-19 ». Cette troisième édition est organisée sous le haut parrainage du Ministère des Postes et Télécommunications et du Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille au Cameroun.

Au programme

Le contexte actuel dominé par la crise sanitaire de la Covid-19 impose à Africanwits un programme très restreint à la participation en ligne. Ainsi, les femmes concernées par les FFNUM, de tous horizons, seront conviées à suivre les activités en ligne.

Du 4 au 8 mars prochain, une série de webinaires et exposés d’experts aura lieu, autour de la Covid-19 pour la majorité. Ils aborderont les opportunités et les défis sur la finance, le e-Trade, le e-learning, la cybersécurité de fond en comble. Une vingtaine d »experts animeront les webinaires.

Des thèmes articuleront les ateliers, comme Facebook, la cybersécurité, les ChatBots, Orange digital center, le community management, et bien d’autres encore. Ces ateliers sont par contre réservés aux entrepreneures confirmées ou non. Il suffira d’être juste une jeune femme ambitieuse et souhaitant faire carrière dans le numérique.

Ces ateliers seront l’une des activités majeures qui va susciter sûrement des curiosités. Ce sera sur la forme de ce que Africanwits a appelé « la caravane numérique ». Pendant deux jours en présentiel, plus de 1000 jeunes filles auront là une occasion de découvrir sur le tard les opportunités qu’offre les technologies du numérique.

Les caravanes vont s’étendre sur plusieurs villes, notamment Yaoundé, Douala, Buea et Ngaoundéré. Cependant, ce sont les lycées, les grandes écoles et les universités qui seront les lieux de prédilection de ces caravanes.


Christelle Moon : « Je tâte un peu de tout »

Douala a accueille le Festival Afropolitain Nomade à partir 15 janvier 2021. La vocation du festival : parcourir le continent africain à la découverte d’un ou d’une artiste chaque année. Depuis huit ans que ce festival existe, les promoteurs ont décidé de nous faire découvrir dix artistes à travers dix capitales africaines. Pour cette année 2021, et dans le contexte actuel de crise sanitaire, les programmation sont restreintes.

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Christelle Moon en concert à l’Institut Français de Douala le 15 janvier 2021 dans le cadre du Festival Afropolitain Nomade. Crédit photo : Tchakounte Kemayou

Une collaboration, avec Mondoblog RFI, l’Institut Français, l’Organisation Mondiale de la Francophonie et TV5 Monde a concrétisé les programmation de cette année. Au programme de la journée du 15 janvier à Douala, un concert avec comme Guest Star Christelle Moon. Artiste pluridimensionnelle, j’ai eu l’honneur de la rencontrer juste avant de monter en scène, autour de vingt heures. Anxieuse, mais décontractée, elle m’a livré quelques bribes historiques de sa carrière. J’ai découvert une artiste pleine de vie, ambitieuse et joviale.

Bonsoir Christelle Moon, comment allez-vous ?

Je vais très bien avec un peu de trac. Mais, ça va.

Prête pour le spectacle?

Haaaa! Le trac ne va jamais finir, hein… (Rires). Je me sens prête à donner ce que j’ai apporté.

Qu’est-ce qui vous a motivé sur le choix de l’Institut Français pour cette interview?

Déjà, l’Institut Français m’a invité. Cela a coïncidé avec le Festival Afropolitain. Donc, c’est une très belle collaboration qui a dû être signée par deux partenaires l’Institut Français du Cameroun et Afropolitain Human Festival. Du coup, pourquoi pas le faire ici !

Avez-vous déjà entendu parlé du festival?

Bien sûr! C’est moi-même qui me suis rapproché des administrateurs de ce festival, notamment le couple Vibi Afro Soul et Fredy Massamba. Et j’ai eu le plaisir de rencontrer Vibi en 2018, ayant pris connaissance qu’il y avait un festival itinérant, qui allait de pays en pays chaque année. Je trouve ça très intéressant comme idée, et comme projet. J’ai proposé ma participation et ça été effectif quelques années plus tard.

Par rapport à votre premier album, A Mujè, vous êtes une artiste pluridisciplinaire.

Oui, moi je ne sais pas comment dire ça. Je peux dire que j’ai démarré une carrière sur les chapeaux de roue. Et à certains moments donnés de ma vie, c’était un petit peu comme les saisons ou les températures. En fonction de ce que je ressens en moi, je commence tout doucement, timidement, euphoriquement, et puis teigneusement,…. Et puis, je suis un enfant du Mboa (parlant du Cameroun, ndlr). J’ai aussi un tempérament à moi et ce que j’ai appris quand j’étais petite. Et parfois ça ressort.

Quels sont les différents arts que vous maîtrisez?

Il m’est arrivé de faire la caricature. J’ai fais du dessin, de l’accessoirisation, de l’essayisme, de la peinture, du théâtre… Je fais encore du théâtre actuellement. Je l’avais fais un peu. J’ai repris dernièrement. Et je fais de la musique ! (rire) Beaucoup de choses, je tâte un peu de tout. Un peu de sculpture aussi.

Vous avez commencé votre carrière avec André Manga, Rachelle Tshoungui…

Je ne dirai pas avec André Manga. C’est plutôt Rachelle Tshoungui qui m’a soutenu réellement dès les débuts, énormément, et qui est ma marraine artistique. C’est dommage qu’elle ne soit pas là aujourd’hui. Mais bon… Elle aura des rapports et des comptes rendus. Maman Rachelle, Christian Youdon, Didier Nuk…. Et beaucoup d’autres qui m’ont soutenu. Et Monsieur André Manga est venu un peu plus tard, mais a apporté aussi sa part à l’édifice.

Si je comprends bien vous avez démarré votre carrière en solo jusqu’aujourd’hui?

En solo… Non pas vraiment. Je ne peux jamais rien faire seule. Il y a forcément des gens qui m’ont aidé. Mais en solo veut dire que je me suis un peu construit mon petit monde, j’ai forgé, poussé pour arriver à ça, oui. Mais après je me suis fait aidé. Par exemple la première personne que j’ai rencontrée pour me faire aider, c’est Tonny.

Christelle Moon en concert à l'Institut Français de Douala le 15 janvier 2021 dans le cadre du Festival Afropolitain Nomade. Crédit photo : Tchakounte Kemayou
Christelle Moon (en tenue de scène) et moi en selfie à la fin de l’interview. Crédit photo : Tchakounte Kemayou

C’est vrai que c’est moi qui ai financé le premier projet de ma carrière en 2016. J’ai commencé à mettre sur pieds les dispositifs financiers pour pouvoir me positionner. Et en même temps, j’ai bénéficié des conseils et encouragements de certains aînés.

Vous êtes à votre quantième spectacle?

(Hésitante)… Je ne peux pas compter. En tout cas, c’est quelque chose comme une trentaine quand même.

À quand votre prochain album?

Le Covid-19 l’a empêché de naître (rire). Sinon, il est en train d’évoluer. Il progresse petit à petit. Rendez-vous sur les plateformes nationales.

Aucun scoop?

Hmm… Mon manager m’a demandé de ne pas dire ça (rire).

Ca veut dire qu’en 2021 on peut espérer…

De toute façon, en ce moment, j’ai un travail, un projet avec un de mes parrains, Monsieur Ekambi Brillant. Donc, nous sommes en train de peaufiner notre projet. C’est l’un des scoops que je peux quand même présenter.

Je vous remercie Christelle Moon

Merci à toi !


Au CHAN, le masque n’est pas l’affaire de tous

Le Championnat d’Afrique des Nations (CHAN) en cours au Cameroun depuis le 16 janvier se déroule dans un contexte particulier. La crise sanitaire du coronavirus qui sévit encore plombe le climat des compétitions. Le constat amer est malheureusement le contraste dans l’effectivité des mesures barrières préconisées par la Confédération Africaine de Football (CAF).

Dans le cadre de la lutte contre la propagation de la pandémie concernant le coronavirus, l’Union Européenne et l’Unesco ont initié un certains nombre d’activités orientées sur la sensibilisation. La première compétition officielle de la CAF en pleine pandémie du coronavirus suscite beaucoup de curiosité. Pour la CAF comme pour le gouvernement camerounais, ce CHAN 2020 représente un défi en pleine pandémie. Surtout que le monde craint une résurgence depuis l’apparition du nouveau coronavirus (2019 nCoV). Dans cette crainte, le Cameroun n’est pas en reste.

Cette curiosité est due notamment à la manière dont la CAF va s’organiser pour respecter les mesures de protection. Le CHAN est donc une occasion idoine d’observer les comportements des uns et des autres, de tous les acteurs impliqués dans le respect de ces protocoles dans des circonstances pareilles.

En quoi consiste les mesures barrières ?

Le monde entier vit encore les secousses dévastatrices de la crise sanitaire de la covid-19. Les organisations internationales s’y mettent pour venir à bout de cette pandémie. Les lieux de rassemblement, plus particulièrement en Europe et en Amérique, restent encore fermés au grand public. Les restaurants, les salles de spectacles et de cinéma, les stades de sports et les espaces de jeux sont les plus ciblés. Un exemple parlant, ce 18 janvier 2021: la France innove avec des mesures de précaution en instaurant un couvre-feu dès 18h. C’est l’une des nombreuses mesures prises par le gouvernement français depuis le début de cette crise sanitaire.

Cependant, même si l’Afrique reste le continent le moins touché, des mesures de précaution restent toujours officiellement en vigueur. Mais, le gouvernement camerounais et la CAF ont choisi de déroger à la règle qui consiste notamment à éviter toute situation de rassemblement de personnes en un lieu. C’est ainsi que, initialement prévu en mars 2020, le CHAN se joue finalement ce 16 janvier jusqu’au 7 février 2021. Malgré cette décision prise d’organiser le CHAN, « les mesures sanitaires pour la riposte et la lutte contre la pandémie Covid-19 » ont été prises.

Distances et masques obligatoires

A la lecture des deux communiqués rendus public par le Comité d’Organisation de la CAN (Cocan), un constat se dégage. Le gouvernement camerounais a pris des mesures sanitaires de sécurité en respect au protocole covid-19 établi par la FIFA et la CAF. Il faut toutefois préciser que ces mesures sont en vigueur depuis le Cocan se conforme à un protocole mis en place par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Ce protocole est composé des mesures suivantes à respecter scrupuleusement :

  • 25% de taux d’occupation des stades pour tous les matchs de groupes y compris le match d’ouverture, 50% pour les matchs de demi-finales et finales ;
  • marquage des places assises en fonction de la capacité d’occupation autorisée ;
  • rencontres à guichets fermés ;
  • le port obligatoire des masques par tous et distanciation requise.

Il faut également préciser qu’en plus de ces mesures exigées, les tests de covid-19 étaient aussi demandés à toutes les entrées des stade. Y compris aux joueurs et aux encadreurs et officiels de chaque équipe, ainsi qu’aux journalistes, photographes, ramasseurs de balles, etc.

Pour avoir été sur le terrain et pour avoir assisté aux matchs particulièrement dans la ville de Douala et Yaoundé, j’ai pu observer l’application scrupuleuse de ces mesures.

L’avant-match : exigés à l’entrée, les masques sont visibles

Comme le préconise le protocole rendu public le 3 janvier par le Cocan sur les mesures à prendre durant le CHAN, la sécurité commence d’abord à l’extérieur. Il est exigé aux spectateurs, non pas seulement un ticket en cours de validité pour le match programmé, mais surtout un masque. C’est ce qu’on peut observer sur ces images, à l’entrée du stade de la Réunification de Bépanda, à Douala.

À l’observation, ces images montrent bel et bien des spectateurs en rang pour l’accès au stade. Tous les spectateurs ont chacun un masque. On peut le présumer puisqu’il leur sera a priori interdit d’accéder au stade. Malheureusement, quelque uns n’ont pas le masque, ce qui laisse penser que les mesures sécuritaires de protection contre la covid-19 ne sont pas complètement respectées.

La distanciation dans les rangs n’est pas respectée non plus. Ce qui laisse penser, avec forte évidence, qu’il n’existe pas de marquages au sol. La distanciation ne peut être respectée dans les rangs qu’à travers des marques au sol qui vont symboliser l’écart entre une personne et son voisin de devant et de derrière. Ces images sont semblables pour tous les trois autres stades réquisitionnés pour la compétition.

Pendant les matchs : les masques ne sont visibles que dans les tribunes officielles

Les images des tribunes des stades de Nfandena à Yaoundé et de Japoma à Douala sont contrastées. Les tribunes d’honneur et les tribunes grand public ne présentent pas les même configurations, dans le respect des mesures de sécurité sanitaire.

En jetant un coup d’œil sur les tribunes grand public des deux stades, on se rend compte de deux choses. La première est que le port de masque n’est plus d’actualité. Cela ne signifie pas que les spectateurs n’en ont pas, puisqu’il leur est exigé à l’entrée du stade. Le problème peut certainement se trouver au niveau de la commodité de ce masque en pareilles circonstances. Les tribunes ouvertes au grand public communément appelées « tribunes des pauvres » se caractérisent par leurs coûts plus bas. Elles sont donc accessibles à monsieur tout le monde.

La question qu’on pourrait se poser est celle de savoir comment porter un masque dans les situations d’ambiance. Le port d’un masque rendrait certainement complexe la respiration, sans oublier les températures élevées qui règnent au Cameroun en saison sèche, pouvant aller au-delà de 35°C à l’ombre à certains endroits. Curieusement, lors de la cérémonie d’ouverture le 16 janvier dernier, les danseuses et les danseurs avaient leur masque en exécutant leur parade.

Les distances règlementaires difficiles à respecter dans certaines tribunes

La dernière observation à faire concernant le respect des mesures barrières, c’est le marquage des sièges. Il est question, pour le Cocan, de mettre des signes sur des sièges qui ne doivent pas être occupés. Malheureusement, l’occupation des places assises dans les tribunes de grand public n’est toujours pas comprise.

Enfin, on note le respect de ces mesures dans les tribunes officielles appelées communément « tribunes d’honneur ». Ces tribunes ont la particularité d’être plus luxueuses. Elles comportent des places réservées aux délégations officielles des pays participants et aux personnalités du pays et de la ville. Sans toutefois oublier qu’il existe également une tribune présentant les mêmes luxes et réservée aux personnes plus nanties.

Les tribunes d’honneurs sont réputées pour être les plus convoitées et les plus en vue. La moindre dérive pourrait être fatale. Il s’agit d’éviter toute mauvaise interprétation d’un non-respect de l’une des mesures sanitaires de sécurité dans la lutte contre la Covid-19. Par contre, la distanciation (respect de la distance, de l’écart entre deux personne) n’est malheureusement pas observé. La tribune d’honneur est celle où se trouvent les personnalités politiques et officielles camerounaises, de la FIFA, de la CAF et de la Fédération Camerounaise de Football.

Bien que le port de masque soit respecté, la tribune d’honneur fait l’exception dans le non-respect des mesures de distanciation. Cette disposition pour la tribune d’honneur est un choix volontaire du Cocan. Peut-on comprendre les motivation des organisateurs? Si les autres peuvent être considérés comme des indisciplinés, comment peut-on justifier le choix des organisateurs concernant la tribune d’honneur?

Après les matchs : les masques résistent toujours malgré tout

Il y a eu un relâchement de ces mesures après le match d’ouverture du 16 janvier dernier. Comme le montre cette image prise dans les vestiaires, la délégation du ministre du sport et de l’éducation rencontre les joueurs Lions Indomptables. C’est à la suite de leur victoire face au Zimbabwe (1-0). Les membres de la délégation, y compris le ministre lui-même, sont masqués. Evidemment, les joueurs ne le sont pas, puisqu’ils sont en retranchement dans leur intimité.

Le bilan sur le respect des mesures sanitaires de sécurité contre la pandémie Covid-19 est mitigé. Cependant, le relâchement observé depuis la fin du semi-confinement au mois de mai suscite de plus en plus d’interrogations. Le continent africain s’illustre particulièrement par un faible taux de contamination au coronavirus selon les chiffres de l’OMS. Ne faut-il pas comprendre ce relâchement par le fait que l’Afrique résisterait plus à cette Covid-19? Il est également important de noter que certains policiers et gendarmes assurant la sécurité des stades ne sont pas masqués. Curieux quand même, non?


Cameroun : les blogueurs à l’école du fact-checking

Dix blogueurs de l’Association des blogueurs du Cameroun (ABC) viennent d’achever la deuxième phase de formation sur le fact-checking et les discours de haine sur internet. #Defyhatenow, avec le soutien professionnel de DataCameroun, associés à quelques journalistes, nous ont formés sur des techniques de comportement et de responsabilité morale à adopter sur internet en période de crise.

Il s’agit d’une série de formations en trois étapes, dont la deuxième a eu lieu les 18 et 19 décembre à la suite de la première, les 20 et 21 novembre 2020. En attendant la dernière et troisième étape qui aura lieu en janvier 2021, quelles leçons sommes-nous déjà en mesure de tirer à mi-parcours ?

L’expansion des « nouveaux médias »

Les « nouveaux médias » sont en vogue aujourd’hui est en perpétuelles mutations depuis une décennie déjà. Ils sont particulièrement confrontés aux défis qu’entraîne l’utilisation abusive des réseaux sociaux que sont notamment Facebook, Twitter et YouTube. Ces médias, accessibles à tous à l’aide d’un simple clic de clavier, sont essentiellement caractérisés par l’instantané et l’illimité.

Comme médias de masse, l’audimat devient un acteur à travers la diffusion et la vulgarisation des informations. Ils ont donc cette particularité d’être des « médias chauds », contrairement aux autres dits « médias traditionnels » où l’audimat reste passif, sauf dans les cas où il a la parole. Même jusque-là, il est encadré par les limites que lui impose la ligne éditorial du média qu’il sollicite. Avec les réseaux sociaux, c’est tout autre chose.

Cette liberté apportée par internet n’a jamais été la préoccupation des pouvoirs publics, qui n’ont pas encore véritablement légiféré sur son usage. Au Cameroun, les internautes évoluent donc dans un cadre juridique qui n’est heureusement pas vide, mais n’est par contre pas encore véritablement balisé. C’est donc dans un contexte juridique assez fragile que les internautes camerounais se livrent aux échanges et aux débats sur la toile à longueur de journée.

Ajouter à cela, les crises (guerre au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, lutte contre Boko-Haram à l’Extrême-Nord, crise post-électorale, crise sanitaire due à la Covid-19) donnent encore plus d’ampleur aux tonalités des discours. Les Camerounais vivent donc, depuis le déclenchement de la crise anglophone en 2016 et qui s’est finalement transformée en conflit armé depuis 2017, des dérives langagières et comportementales sur la toile. Internet est, depuis lors, devenu un terrain fertile pour la propagation des messages dangereux et hostiles au retour à la paix, dans un contexte de communication de masse instantanée.  

Pour allez plus loin dans la la lecture sur la comparaison entre médias classiques, nouveaux médias et réseaux, je vous recommande cet important article de ma collègue blogueuse Clara Delcroix, en collaboration avec Eva Jauer, intitulé : « Médias traditionnels, nouveaux médias et médias sociaux« . Il est intéressant, en ce sens qu’il montre ce qui fait la particularité des nouveaux médias et les autres. Vous constaterez vous-mêmes avec stupeur que, si les médias traditionnels sont capables d’inciter les gens à la violence, les nouveaux médias, quant à eux, peuvent le faire mille fois plus.

Quelle est l’origine du concept #Defyhatenow ?

Sur son site internet officiel, #Defyhatenow est un projet présenté comme un programme de formation dont l’objectif est de « mobiliser l’action civique contre les discours de haine et l’incitation dirigée des médias sociaux à la violence au Soudan du Sud« . C’est une initiative de r0g_agency for open culture and critical transformation gGmbH (Berlin) financée par le ministère fédéral allemand des Affaires étrangères, via le programme ifa/zivik de 2006 à 2018. Mais, depuis 2014, date de son lancement, le programme ne reçoit pas seulement le financement allemand mais aussi celui de plusieurs bailleurs de fonds. C’est donc la raison pour laquelle, il ne s’est pas limité au Soudan du Sud. D’autres pays, comme le Cameroun, bénéficient également de ce vaste programme destiné particulièrement aux pays dans un contexte de crise.

Le Cameroun étant un terrain fertile à la profusion et au développement des discours de haine et violences langagières depuis pratiquement 2016, il devenait automatiquement éligible. Un article intéressant d’Ariel Herbert Fambeu et Novice Patrick Bakehe nous montre justement comment l’usage d’internet est venu influencer les comportements dans les ménages au Cameroun. Article scientifique recommandé à tous ceux qui souhaitent des analyses encore plus pointilleuses sur la question. #Defyhatenow est donc ce projet de formation destiné aux professionnels de l’information et de la communication qui utilisent le virtuel comme support. Internet étant devenu le canal par excellence de la communication de masse au Cameroun, il devient également le terrain de prédilection de ces types de discours.

Pour cette formation, pourquoi le programme mise-t-il sur le choix des professionnels, alors que les nouveaux médias ont la particularité d’être interactifs et instantanés ? Il est tout à fait vrai que le caractère interactif et instantané des nouveaux médias donne pratiquement le pouvoir, non pas seulement aux professionnels comme les journalistes, les blogueurs et à tous les professionnels de la communication digitale, mais également à tous les utilisateurs d’internet. Les médias classiques ont la particularité d’avoir un pouvoir de régulation à travers les normes de l’éthique journalistique. Ils ont presque perdu ce pouvoir de « contrôle » de l’audience, au bénéfice des réseaux sociaux. A la place de la régulation jouant le rôle de contrôle, les réseaux sociaux proposent des algorithmes. Cependant, cela ne résout pas complètement le problème du contrôle des publications.

Cette masse étant difficilement contrôlable sur internet, en plus des algorithmes et des censeurs, les professionnels sont appelés à la rescousse, à jouer pratiquement le rôle de « régulateur ». D’où la nécessité de s’appuyer sur ces professionnels. Cela me semble particulièrement intéressant comme stratégie. Mais par quels mécanismes peut-on le faire ? C’est à ce niveau que le projet #Defyhatenow suscite un grand intérêt.

Le fact-checking et les discours de haine

Le fact-checking et la lutte contre la propagation des discours de haine sur internet sont les deux modules principaux de formation proposés par le programme allemand. Ces modules sont articulés sur des techniques spécifiques de travail sur internet. Elles concernent la veille sur internet à travers la diffusion non pas des dénonciations, mais des infos exactes qui contredisent les fausses informations. Les infox (fausses infos) constituent une catégorie des discours de haine, car la haine a généralement pour fondement un mensonge, une fausse information sur quelqu’un ou quelque chose.

Un exemple illustratif que vivent les Camerounais au quotidien est la guerre de communication entre le gouvernement camerounais et les hommes armés dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Une guerre menée depuis 2017, donc la revendication des hommes armés est l’indépendance de leur territoire, qu’ils appellent « Ambazonie ». En dehors des batailles de terrains, les deux camps mènent pratiquement une guerre de communication sur internet. Ainsi, à travers la publication de photos, vidéos et autres éléments, les deux acteurs rivalisent entre eux pour conquérir l’opinion.

Affirmer que l’armée camerounaise a commis des exactions dans les régions en guerre, en tuant les femmes et les enfants, constitue une manipulation de l’opinion, dans le cas où cette information s’avérait fausse, vice-versa. Mais celle-ci aura forcément une répercussion sur l’opinion et le regard de quelques Camerounais sur l’armée et le pouvoir politique de Yaoundé. Les deux versants de l’opinion (les pour et les contre) se feront la guerre des tranchées et se voueront aux gémonies. C’est un contexte favorable pour la propagation de la haine, donc de la guerre.

Le fact-checking, en français « vérification des faits », est donc cette technique qui consiste, comme son nom l’indique, à vérifier si l’info publiée est vraie. Il existe même des techniques de vérification des fichiers (photo, vidéo, doc, etc.) pour vérifier s’ils sont bel et bien authentiques à la réalité. Dieu seul sait combien les réseaux sociaux sont envahis d’images d’hécatombes, qu’on pourrait attribuer à l’un des belligérants de la guerre. Ainsi, les outils de vérification des images ont été testés et fonctionnent comme un jeu d’enfants ! C’est extraordinaire comme les blogueurs peuvent découvrir qu’en deux ou trois clics, ils peuvent vérifier l’origine d’une image douteuse sur internet.

Cependant, le plus important dans ces jeux de clics du fact-checking n’est pas de trouver la véritable origine de l’image qui circule et qui fait le buzz, mais de prouver à travers une démonstration que l’info qui circule est fausse. Comment freiner la fausse information qui circule à la vitesse de l’éclair ? Cela reste néanmoins un pari difficile, dans la mesure où la vraie info qui viendra démentir la fausse ne circulera pas avec la même ampleur. C’est donc à ce niveau que réside le challenge.


Les Amazones Bobi Tanap : de quoi s’agit-il ?

Les Femen en Ukraine, les Takumbeng à Bamenda et les Amazones Bobi Tanap de la résistance au Cameroun. Mais qui sont ces dernières ? Il s’agit de femmes hostiles au régime de Yaoundé. Elles constituent un soutien de poids pour le leader de la résistance camerounaise, Maurice Kamto.

Déchu par le Conseil Constitutionnel à la suite de la présidentielle du 7 octobre 2018, le président du Mouvement pour la Renaissance (MRC) Maurice Kamto a entrepris un vaste mouvement de revendications pour sa victoire volée, qu’il a dénommée « Hold-up électoral ». L’un des mouvements de contestations qui mène cette résistance à ses côtés, est celui constitué uniquement de femmes : les Bobi Tanap.

Ce mouvement de résistance est ponctué de séries de manifestations, suivies des arrestations, des kidnappings, des tortures et des emprisonnements tous azimuts des manifestants. On ne pourrait pas seulement considérer ces militants comme membres, sympathisants du MRC. Beaucoup d’entre eux se plaignent d’ailleurs d’avoir été surpris dans les lieux de manifs au hasard de l’histoire. La curiosité ici vient du fait que ces arrestations et tortures sont ciblées au faciès.

Les Bobi Tanap à Genève. Crédit photo : BAS

Les manifestations menées depuis le plan de résistance sont de diverses natures. En dehors de celles initiées expressément par le directoire du parti politique, il y a également celles qui naissent spontanément par des initiatives isolées et individuelles. Mais, celles-ci sont généralement l’œuvre de mouvements de la diaspora, comme la Brigade Anti-Sardinards (BAS), un groupe qui boycotte ceux qui soutiennent le président réélu Paul Biya. C’est dans ce sillage qu’est né un autre mouvement dénommé Bobi Tanap. De quoi s’agit-il ?

Mouvement de résistance : Bobi Tanap

Le vocable « Bobi Tanap » ou « Bobbi Tanap » est d’origine camerounaise et issu de la langue populaire appelé « Pidjin ». Une sorte de « CamFranglais », c’est-à-dire d’un mélange de français et d’anglais. Il est décomposé de la manière suivante : « Bobi » qui signifie « seins » et « Tanap » qui signifie « dehors » ou encore « À découvert ». Ce qui donne « Bobi Tanap » pour « Seins dehors » ou encore « Seins à découvert ». D’autres encore pourraient même dire « Seins tombants » ou « Seins tombés ». Ces derniers exemples illustrent bien cette caractéristique des femmes qui sont en général au-delà de la quarantaine. Elles ne sont pas jeunes et se sentent le devoir de protéger la société.

Pour le moment, il serait difficile de circonscrire la naissance de ce mouvement. Les témoignages sont nombreux pour le situer dans le temps et dans l’espace. Mais ce mouvement a d’abord muri dans l’espace virtuel, à travers les réseaux sociaux. Facebook est, depuis le lancement de la résistance, considéré comme l’espace de communication de masse de toute la communauté des résistants , qui se font appelés « combattants ». La distance entre les Camerounais de la diaspora et ceux du pays positionne désormais internet comme un point de relais entre les combattants.

C’est donc à travers les directs sur Facebook et YouTube que les camerounais du pays sont informés des manifestations des camerounais de la diaspora, à travers la BAS. Cette dernière a connu des remous qui ont bouleversé son fonctionnement. En observateur des manifestations de la diaspora sur Facebook, je pourrais situer la genèse du mouvement Bobi Tanap lors des manifestations de la BAS du 29 juin 2019 à Genève à la suite desquelles « la Suisse a poussé le président Paul Biya vers la sortie ».

Qui a initié le mouvement Bobi Tanap ?

On pourrait plutôt poser la question : « qui a commencé ? » et non « qui a initié ? ». Comme dit plus haut, c’est dans les tractations de coulisses et dans les directs Facebook entre les résistants de la diaspora que le mouvement est d’abord pensé. L’idée n’a pas mordu au premier coup, parce que c’était un pari risqué. Comme il s’agit de mettre la poitrine de la femme à découvert, il était question de trouver des courageuses. En ce sens, il fallait donc qu’une femme le fasse en premier pour inciter les autres à la suivre. Quelques témoignages révèlent d’ailleurs que c’est un homme, au nom de profil Facebook « Max Ivoire », qui a eu cette idée et l’a proposé aux autres femmes. Mais c’est une femme au nom de profil Facebook « Sandy Boston » qui a été la première courageuse.

Une Bobi Tanap complètement nue à Yaoundé. Crédit photo : MRC

L’une des images les plus populaires de cette femme prise par un photographe de l’AFP a d’ailleurs fait le buzz sur la toile et dans les forums Facebook au Cameroun. Sandy Boston est assise à même le sol avec le torse nu, mais avec un soutien-gorge. Elle n’était pas la seule à le faire. D’autres témoignages affirment également que Sandy Boston était dans la même posture qu’une autre qui l’avait précédé. Mais l’image de Sandy Boston est restée comme une légende. C’était justement à la manifestation de Genève.

Curieusement, cette posture a justement fait penser à une autre forme de la résistance : se mettre à nu comme les Femen ukrainiennes ou encore les Takumbeng de Bamenda dans les deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest anglophones au Cameroun. Celles-ci sont d’ailleurs présentées comme une société secrète avec une fonction sociale qui impose le respect.

Les actions du Bobi Tanap

Les manifestations initiées par ce mouvement Bobi Tanap ne sont pas trop nombreuses, mais elles méritent d’être relevées ici. Les femmes de la résistance ont d’ailleurs commencé à se dénuder lors des manifestations de Bruxelles. Celles-ci avaient été initiées par la BAS. A cette époque, le mouvement Bobi Tanap, bien que déjà connu, n’avait pas encore pris corps.

Les « seins nus » ont commencé véritablement à apparaître en public avec la signature des Bobi Tanap à partir de 2020 à l’ambassade du Cameroun à Paris le 17 septembre, puis au domicile de l’ambassade du Cameroun à Bruxelles le 2 novembre. Les Bobi Tanap sont encore en manifestation devant le Conseil Européen le 4 novembre à Bruxelles. Cette liste n’est pas exhaustive. Il faut noter également que certaines initiatives personnelles ont suscité la curiosité sur la toile, comme celle de Carine Richaud Bidiang qui a fait son Bobi Tanap dans un direct sur sa page Facebook dénommée « Les Amazones de la Résistance ».

Il ne faut pas oublier non plus les manifestations Bobi Tanap qui ont eu lieu à Yaoundé. Les militantes et sympathisantes du leader de la résistance, Maurice Kamto, ont manifesté devant la résidence du leader le 21 novembre 2020. C’était trente jours après l’assignation à résidence surveillée imposée par le régime de Yaoundé au leader de la résistance.

Comme initiative individuelle, on peut compter celle d’une militante du MRC qui s’est complètement mise nue le 22 octobre 2020 devant le domicile de son leader pour réclamer la levée de la résidence surveillée. Les sorties de Bobi Tanap n’ont pas encore atteint l’ampleur que les initiateurs attendent d’elles. Mais, elles font déjà parler d’elles sur les réseaux sociaux. La question que l’on pourrait se poser sur l’impact qu’elles peuvent avoir sur le Cameroun ne se pose plus. Le mouvement bénéficie déjà de l’aura qu’il lui faut pour s’imposer. Cependant, cet aura n’est pas de la dimension des Femens ukrainiennes qui font la une des médias internationaux. C’est justement à ce niveau que le bât blesse.

Et la suite ?

Les manifestations ne se déploieront pas uniquement sur les terrains de la contestation physique. Les femmes du mouvement Bobi Tanap ont décidé d’intensifier la contestation en investissant encore plus la toile. Pour ce faire, un appel à contribution a été lancé à toutes les femmes qui désirent crier leur ras-le-bol, et n’ont jusqu’ici pas trouvé un canal pour être entendu. Les femmes qui se revendiquent de la philosophie de Bobi Tanap peuvent faire des prises de vue dans un lieu privé ou public et envoyer ces photos sur un site dédié : bobitanap.org.

Ces photos constitueront un album des amazones Bobi Tanap de la résistance camerounaise et feront l’objet d’une exposition et de lobbying sur internet et dans tous les lieux nécessaires.


Vaccination contre la polio : à la rencontre des personnes en situation de handicap

La campagne de vaccination contre la polio dans laquelle je me suis engagé depuis plus de vingt ans est tout simplement fascinante. J’ai toujours eu l’habitude de choisir pour cible, dans ma sensibilisation, les personnes considérées comme potentielles victimes. L’objectif ici est de leur donner les arguments pour comprendre la dangerosité de leur refus ou de leur scepticisme face la nécessité de vacciner les enfants. Cet acte était déjà devenu une routine. Imaginons un peu une cible comme les personnes vivant en situation de handicap. Pouvez-vous, à priori, prévoir leurs réactions ? Je suis sûr que vous êtes vraiment curieux de savoir un peu plus…

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Lancement de la vaccination locale contre la polio dans la Région du Centre.

Sensibilisation pour la vaccination contre la polio : quelle est la cible ?

Une campagne de sensibilisation pour la vaccination contre la poliomyélite est considérée comme une forme de communication ciblée. D’emblée, la cible ici est généralement les personnes valides. En termes général, on les retrouve dans la catégorie des personnes indécises. Selon les statistiques, 13% seulement de la population sont convaincues et sont d’ailleurs prêtes à convaincre les autres, et de plaider en faveur de la vaccination. En deuxième lieu, 87% par contre sont convaincues des biens-faits de la vaccination.

La nuance qu’il faut apporter à cette deuxième catégorie est qu’elle se trouve surtout dans une situation de contrainte sociale. Autrement dit, elle vaccine leurs enfants parce qu’elles sont obligées. En dernier lieu, 3% de la population sont considérées comme « rebelle ». Pour ces dernières, les vaccins sont des produits dangereux (KAP, 3 pays Cameroun, Mauritanie, Kenya – Source UNICEF).

Comme vous pouvez vous-même le constater, la cible est évidemment les 3%. Il ne faut surtout pas oublier la deuxième catégorie. Ce sont les indécis. Ils sont les plus nombreux. Leur décision peut basculer d’un moment à l’autre selon les circonstances. C’est surtout à elle que s’adresse les campagnes de sensibilisation. Je ne vais pas revenir ici sur les raisons de leur position. Ce qui fait la particularité de l’Afrique, c’est la prépondérance de la position des partisans du panafricanisme qui sont toujours versés dans la victimisation et la théorie du complot.

Les personnes handicapées peuvent-elles être la cible ?   

Dans cette deuxième catégorie, il m’a été donné de constater qu’il y a également des personnes en situation de handicap. Pour être plus précis, j’ai rencontré des handicapés moteurs tant de la deuxième que de la troisième catégorie. C’est assez surprenant, n’est-ce pas ? Toutes personnes handicapées au niveau des membres inférieurs, conséquence d’une poliomyélite, ne sont pas toujours des victimes de cette maladie. La plupart des handicaps sont dues à un accident (surtout de circulation). C’est d’ailleurs une fausse illusion de penser que toute personne handicapée moteur est une victime de la polio. Cette conclusion permet de comprendre la position de ces personnes. En effet, beaucoup parmi eux ne croit plus à la rationalité de leur situation. Il faut donc faire appel à la métaphysique pour comprendre parfaitement le pourquoi et le comment de leur position sur la question de la vaccination contre la polio.

Mais, tenez-vous tranquille, ma rencontre avec une personne handicapée victime d’une polio se passe de tout commentaire. Elle n’est d’ailleurs pas la seule. Je me suis toujours posé la question de savoir comment une personnes handicapée motrice, victime de la polio comme moi peut-elle considérer le vaccin contre la polio comme « dangereux » ? Pour moi, habitué à rencontrer des personnes valides, c’était comme une curiosité et j’ai voulu sérieusement en savoir plus. Parmi plusieurs cas rencontrés, celui de Rebecca m’a paru curieux.

Le cas de Rebecca, handicapée motrice

Rebecca (c’est le nom par lequel je vais l’appeler), une paraplégique, croit sincèrement que son handicap n’est pas dû à la polio. Victime d’un handicap à la suite d’une longue maladie, sa famille, et particulier sa mère, mettait la cause du handicap sur le dos de la métaphysique, d’aucuns diraient « la sorcellerie », « une main tapie dans l’ombre ». Habitant Bépanda Yong-Yong, elle en est convaincue par la mauvaise réputation que porterait ce quartier populeux et populaire de Douala. C’est un environnement qui peut influencer tout le monde qui traverserait ce qu’elle a eu à subir comme déboires au niveau de sa santé. Tous ceux qui ont vécu dans son coin, selon ses révélations, ont traversé la même galère. Les maladies difficiles à guérir ont été, à une certaine époque de sa jeunesse, le lot quotidien de plusieurs familles. Plusieurs voisins victimes, comme elle, ont vaincu la maladie grâce aux biens meilleurs soins des guérisseurs traditionnels. Mais, d’autres, par contre, qui n’ont pas pu résister, sont passé de vie à trépas.

Rebecca n’a pas été guérie, mais n’a eu que son handicap qui, affirme-t-elle, est resté comme une séquelle. Elle a donc eu la vie sauve grâce à un guérisseur traditionnel, me dit-elle. La décision qu’a pris ses parents d’opter pour cette médecine traditionnelle est fondée sur l’incurabilité de sa maladie. Le diagnostic fait par les médecins était formel : « Rebecca est victime de la poliomyélite », disent-ils. Les parents, cherchant une solution, constatent, en vain, que la polio n’a pas de traitement. La conclusion des parents est également sans appel : « c’est une maladie bizarre, un mauvais sort lancé par les sorciers du quartier, jaloux de la belle Rebecca ». Comment les blancs, les « grands scientifiques » de ce monde sont-ils incapables d’avoir un traitement efficace pour la polio ? Ce constat « incompréhensible » semble relever de l’irrationnel, selon la famille de Rebecca. Pour elle, les sorciers ont pour réputation de rendre une maladie incurable.

Dans ces circonstances, il serait difficile d’imaginer une campagne de sensibilisation menée par une personne handicapée qui a vécue pareil épisode de sa vie. Ce qui ne semblait pourtant pas évident au départ.

Pourquoi les personnes handicapées doivent également être la cible ?

Parce qu’ils ne sont pas tous victimes, comme moi, de la polio. Parce que même les victimes de la polio ne croient pas toujours au diagnostique des médecins. Parce qu’ils sont également appelés à servir leurs communautés respectives dans la sensibilisation pour la vaccination contre la polio. Cette position qu’elles occupent leur donne le pouvoir et leur confère cette légitimité que les autres n’ont pas pour pouvoir passer le message très rapidement.

Une personne handicapée qui condamne la vaccination contre la polio peut représenter une réelle menace. Son influence dans le refus de la vaccination possède une grande influence sur le plan psychologique des indécis. Cette personne handicapée peut être prise en exemple pour mener une contre-campagne. Heureusement, à ma connaissance, cela n’a pas encore été le cas. Mais, faudrait-il s’en prévenir.


La polio, le handicap, les enfants et moi

Le handicap est une situation difficile à vivre. Parfois, je pense avoir réussi à me dominer, à surmonter mon complexe, qu’une situation réussie toujours à me rendre malheureux. Je me suis toujours interrogé sur les raisons du manque d’informations sur la situation de handicap. Pourquoi les autres, surtout les enfants et quelques fois les grandes personnes, voient en la personne handicapée un être « bizarre », un être différent ? La perception des autres sur ma situation de handicap a toujours été une préoccupation personnelle. La réponse à cette préoccupation est pourtant toute simple : parce qu’ils ne savent pas, parce qu’ils ont grandi dans l’ignorance. Et, par expérience, j’ai cette impression que les informations sur les risques, comme la polio, y est pour beaucoup, car ce n’est pas encore ancré dans la cervelle cette maxime selon laquelle toute personne est considérée comme un potentiel handicapé.

tchakounte kemayou, polio, handicap et moi
Moi-même, tchakounte kemayou, himself. Crédit photo : Matango

Personne en situation de handicap, j’ai toujours été confronté aux questions du genre : « qu’est-ce qui t’a rendu comme ça ? », « As-tu eu un accident ? », « Étais-tu malade ? ». Mais, ce qui m’étonne justement, c’est que ces questions ne viennent pas des adultes, mais des enfants. Je dis bien des enfants, même pas des adolescents, mais des enfants, des tout-petits, j’insiste. Oui, les enfants sont trop curieux. Il y en qui, pour la première fois qu’ils voient une personne marcher à l’aide d’une canne ou d’une béquille, ils prennent peur et fuient pour se réfugier dans les bras de leurs protégés. Ce sont surtout les enfants de moins de 2 ans. Par contre, il y en a qui me regardent longuement, me fixent sans dire mot au point de perdre le contrôle et ne me quittent pas des yeux. Il y a parmi eux les plus courageux qui s’approchent quand même et me disent sans se soucier de ma réaction : « ça va? », « Tu as mal ? ». Ce sont des enfants de 3 à 5 ans. Ce n’est pas tout. Il y en a encore qui, étant sur ses gardes, se méfient, me regardent, m’approchent avec prudence, me touchent, me tâtent pour se rassurer de je ne sais quoi. J’imagine sûrement qu’ils se posent beaucoup de questions et veulent justement savoir pourquoi je suis si différent des autres. Ici, ce sont des enfants de 6 ou 7 ans, voire 8 ans. Je suis convaincu que tous ces gamins aimeraient savoir une seule chose : « Qui est cette personne devant moi ?« , « Comment et pourquoi est-elle dans une telle situation ?« , « Que lui est-il arrivé ?« .

Rassurez-vous, moi-même, je n’étais pas différent de ces enfants qui ont pleine d’interrogations dans la tête. Pour la petite histoire, je me souviens de ma première conversation avec un médecin, prêtre canadien, au Centre de réhabilitation des personnes handicapées à Etoug-Ebe à Yaoundé. Mes premières questions à ce médecin qui a signé mon premier certificat d’invalidité lorsque j’avais 6 ans était : « Docteur, pourquoi suis-je handicapé ?« , « Pourquoi suis-je différent des autres ?« , « Pourquoi je ne peux pas marcher, courir et jouer comme mes amis au quartier ?« . C’était la première fois que je parlais avec un Blanc. En me fixant d’un regard rassurant, sa réponse laconique était simple et sans équivoque en un seul mot : « Polio« .

J’ai fouillé dans ma tête de gamin pour savoir ce que ce gros mot que j’entendais pour la première fois voulait dire. Comme s’il s’y attendait, il anticipe en disant : « Ne t’en fais pas mon garçon. Tu le sauras quand tu seras grand. Et le jour où tu le sauras n’hésite pas à informer les autres enfants, surtout les parents qui ne le savent pas. L’ignorance est un péché. » Sur ce, je me suis rappelé de cette boutade de ma feu mère lorsque je la harcelait chaque fois avec ces mêmes interrogations : « Tu ne peux pas encore comprendre« .

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Lancement de la vaccination locale contre la polio dans la Région du Centre.

Quel que soit les circonstances, ces paroles restent encore et toujours gravées dans ma mémoire comme si je les avais entendues hier. Tout simplement parce que je me rappelle toujours de cette scène lorsque j’observe les réactions d’un enfant qui me regarde en me fixant longuement. Je peux, en ce moment là, savoir si cet enfant voit une personne handicapée pour la première fois ou non. Il faut néanmoins le préciser, l’enfant qui est habitué à la présence d’une personne handicapée ne craint plus rien, ne la fuit pas. Du coup, je me pose la question de savoir comment peut-on apprendre à un enfant de moins de deux ans qu’il ne faut pas fuir une personne handicapée ? Quelle est la méthode didactique qui sied à un enfant de cet âge ? La seule solution, à mon sens, c’est de les mettre toujours en contact avec une personne handicapée. Mais, là n’est pas mon souci. Ma préoccupation la plus importante est celle de l’ignorance des adultes. Cette situation est plus pathétique parce que c’est elle qui affecte les enfants et commande ces types de réactions que je vois chaque jour et qui me sidèrent. C’est une situation perplexe et difficile à comprendre, mais telle est la réalité. Malheureusement.  

Savoir que tout être humain est un potentiel handicapé n’est pas un signe de fatalité, mais plutôt un instinct de survie qui suscite des attitudes de prévention, est si difficile à comprendre que ça ? Je n’en sais rien, je m’interroge juste. Et qui dit prévention, dit également éducation, information. Combien d’adultes ont ce credo, ce principe comme maxime ? Rare. Malheureusement ! Si un tel constat est alarmant, imaginons un seul instant la calamité, si c’en est une, du nombre d’enfants victimes de l’ignorance de leurs parents à la vue d’une personne handicapée ? Est-ce que c’est de leur faute s’ils fuient ou restent prudents ? Je ne le pense pas non plus. La diffusion de l’information aux adultes, pas seulement aux parents, la sensibilisation sur les risques de devenir un handicapé, reste pour moi comme un sacerdoce.

La polio, en dehors des accidents de tout genre et autres, est donc curieusement ce seul risque que les adultes ignorent. Pour le moment, leur seul argument a toujours été « mes ancêtres, mes grands-parents, mes parents n’ont jamais été vaccinés. Et ils n’ont jamais été malades. Pourquoi je dois vacciner mes enfants ?« . Les plus ingénieux vont même jusqu’à dire « Pourquoi vous venez nous imposer les choses des Blancs ?« . Pire encore : « Pourquoi vous voulez tuer les Africains, les Noires ?« , « Foutez-nous le camp avec vos vaccins des Blancs« .

Ma seule réponse a été des questions qui, jusqu’ici, n’ont toujours pas trouvé de réponses : « Tes ancêtres, tes grands-parents et tes parents ont connu le lait de vache que tu achètes pour nourrir tes enfants ? Tes parents t’ont-ils nourri avec le lait de vache ? N’est-ce pas ce sont les Blancs qui te conseillent tous les jours de nourrir tes enfants avec le lait maternel ? Pourquoi, pour la nutrition de tes enfants, tu choisis volontairement d’aller payer à prix d’or le lait de vache, qui est fabriqué dans les industries par les Blancs que tu accuses, qui peut comporter des risques pour la santé de tes enfants, alors que le lait maternel est gratuit, de bonne qualité, ne comporte aucun risque ? Si les Blancs décident de tuer tes enfants ils peuvent passer par le lait pour bébé qu’ils fabriquent dans leurs industries. Ne le sais-tu pas ? »

Tenez-vous tranquille, ce type de parents ne manquent pas du répondant. La réponse à toutes ces questions a toujours été : « Nous sommes occupés. Est-ce qu’on a alors le choix ?« . La réplique que je leur sers est également toute simple : « N’accuse donc pas le Blanc pour ta paresse au lieu de sauver tes enfants contre les risques qu’ils courent à cause de toi, de ton ignorance, de ton refus volontaire de sauver la vie  »

A défaut de nourrir l’opinion des infos de nature à affecter la santé de la population, il y a surtout la nécessité d’expliquer aux adultes ce que polio veut dire. Cette nécessité d’information, j’allais dire d’éducation, passe obligatoirement par l’importance qu’il y a pour chaque individu d’écouter, non pas le cœur, mais le raisonnement qui doit être fondé sur des bonnes informations. C’est dans cette logique que se base la campagne de vaccination contre la polio à laquelle j’associe mon expertise de blogueur.

Depuis que je suis blogueur, j’ai toujours été sensible aux campagnes de vaccination contre la polio. Toujours. Seul le malade, seule la personne en situation de handicap, seule la victime d’une polio connaît la souffrance qu’il endure au quotidien à cause d’un refus volontaire nourri par l’ignorance. C’est la raison pour laquelle je me joins toujours aux campagnes de vaccination sans hésitation.

La délégation régionale de la santé publique du Centre lance du 18 au 20 septembre et du 9 au 11 octobre 2020, une campagne de vaccination pour les enfants de cette région. Je reviendrais avec un article pour donner les détails de cette maladie qu’est la polio qui a fait de moi une personne handicapée. Sans complexe.

Mon leitmotiv : vacciner toujours vos enfants contre la Polio.


Rencontres avec les leaders ambazoniens : le silence (suspect ?) de Yaoundé

Après des discussions avec les indépendantistes Ambazoniens, pourquoi le gouvernement camerounais ne communique-t-il pas ? Des sources diverses confirment que Sisiku Ayuk Tabe et compagnie ont rencontré un émissaire du gouvernement camerounais le 2 juillet 2020. Ces infos circulaient sur la Toile depuis le 3 juillet, au lendemain de la rencontre, notamment sur les réseaux à la suite d’un tweet de Sisiku Ayuk Tabe lui-même. Curieusement, le peuple camerounais n’a eu droit à aucune communication gouvernementale donnant des précisions sur cette rencontre. Au-delà de l’explication de ce mutisme total, nous essayerons de comprendre ses enjeux politiques ?

Sisiku Ayuk Tabe, le leader autoproclamé de l’Ambazonie, territoire anglophone du Cameroun, fait un tweet le 3 juillet annonçant une discussion qu’il appelle « rencontre » avec le gouvernement de la République du Cameroun. A la suite du même tweet, le leader Ambazonien précise toutefois que cette rencontre est un prélude à une éventuelle discussion. Quelle en était le but ? Et qui en était l’initiateur ? Les réponses à ces deux questions sont visibles à l’œil nu : rencontre à l’initiative du Conseil de sécurité de l’ONU en vue d’une négociation pour un cessez-le-feu entre l’armée de la République du Cameroun et les groupes armées ambazoniens. Cette info a particulièrement fait le tour des médias internationaux à l’instar de Jeune Afrique. Selon ce média panafricain, Sisiku Ayuk Tabe avait été prévenu le 1er juillet par le régisseur de la Prison Centrale de Yaoundé où il est incarcéré avec plusieurs de ses compatriotes.

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Communiqué du vice-président de « The Fédéral Republic of Ambazonia », Dahney Yerima

Plus les heures passent, plus les précisions sur la rencontre deviennent plus claires. Selon un communiqué officiel de l’Ambazonie, signé du vice-président de la Federal Republic of Ambazonia, Dahney Yerima, il n’est plus de doute que, non seulement cette rencontre a eu, mais surtout elle a eu sur la table de discussion, deux parties. La première, c’est celle du leaders Ambazonien Sisiku Ayuk Tabe et son équipe composée de Me. Blaise Shufai, Me. Eyambe, Prof. Awasun, Mancho Bibixy, Conrad Tsi, Terence Penn, Richard Ngome et Bush Hunter. La deuxième, est celle des émissaires du gouvernement de la République du Cameroun composée du Commissaire Léopold Maxime Eko Eko, Directeur des renseignements généraux (DGRE), du Lieutenant-colonel Boudoin Misse Njone et du Colonel Michel Mem.

L’une des curiosités de ce communiqué de Dahney Yerima est qu’il précise qu’il y avait un facilitateur, non moins que Monseigneur Jean Mbarga (Archeveque de Yaounde, Église catholique de Mvolye). C’est une curiosité dans la mesure où cet archevêque métropolitain de Yaoundé ne s’est jamais illustré par un acte quelconque en faveur de la paix dans le NOSO.

Il était une fois l’initiative suisse en juin 2019

Il nous souvient qu’un 28 juin 2019, la Confédération Suisse a rendu public un communiqué dans lequel elle informait l’opinion de ce qu’il y avait eu une rencontre entre les leaders Ambazoniens de la diaspora et quelques émissaires de la République du Cameroun. A la suite de ce communiqué, l’un des leaderships de la délégation ambazonienne, à savoir « Southern Cameroons/Ambazonia », publie également un communiqué pour annoncer à l’opinion l’effectivité de cette rencontre Suisse. C’est ce dernier communiqué qui donne plus de précision sur la rencontre. Mais, Jeune Afrique a été un peu plus claire. Dans un article consacré à la question, j’avais formulé la version du journal panafricain résumée ainsi qu’elle suit :

C’est le journal panafricain Jeune Afrique, version magazine et paru ce mois, qui va plus loin. Le journal précise d’ailleurs que c’était une « discrète réunion préparatoire » tenue à « Saint-Luc, un petit village du canton de Valais ». Le journal donne quelques détails sur les noms des personnes qui représentaient la partie Ambazonienne. Il y avait notamment Ebenezer Akwanga, chef du Socadef, Marc Njoh Chebs, leader du RoAN, Elvis Kometa, leader du SCNC. Par contre, le charismatique Gorji Dinga était représenté par son fils. Jeune Afrique précise également que, bien que ce soient des travaux préparatoires, les discussions se sont achevées généralement très tard dans la nuit. Cerise sur le gâteau : Paul Biya et l’Etat Camerounais désignés par la Republic of Cameroon n’étaient pas représentés à ces discussions. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette partie n’a pas fait de communiqué.

matango.mondoblog.org

Que cache le silence de Yaoundé depuis 2019 ?

En effet, depuis ces rencontres, qu’on pourrait appeler d’informelles, le gouvernement camerounais n’a publié aucune information officielle. On se poserait donc la question de savoir les raisons de ce silence suspect ? Pourquoi les Ambazoniens sont-ils les seuls à communiquer sur ces rencontres quoiqu’officieuses ? La réponse évidente, pour tout observateur de la scène politique camerounaise depuis le déclenchement de cette guerre, est que les autorités camerounaises sont sous la contrainte de négociations. Au-delà de cette contrainte, il y a surtout le souci de ne pas mettre leur faiblesse qu’elles essaient de cacher tant bien que mal. Pour le gouvernement camerounais, communiquer sur la rencontre avec les Ambazoniens consisterait à avouer leur échec dans la guerre contre les Ambazoniens qu’elles ont longtemps considéré comme des « terroristes » et continuent d’ailleurs de les appeler ainsi. C’est donc un problème d’orgueil.

Le 6 juillet 2020, le communiqué du ministre de la communication du Cameroun, René Sadi, par ailleurs porte-parole du gouvernement, ne fait pas office de communication officielle du gouvernement. Elle vient tout simplement mettre un terme à ce qu’elle appelle « une information diffusée dans les réseaux sociaux » qui fait allusion à une négociation qui n’en est pas une, selon elle, entre le gouvernement camerounais et les leaders Ambazoniens. Même si le communiqué de René Sadi avoue qu’il n’y a pas eu « négociation », elle ne nie pas expressément l’effectivité de la rencontre, elle fait par contre croire à l’opinion qu’il n’y a rien eu, pourtant, toutes les sources médiatiques avouent mordicus qu’il y a d’ailleurs eu plusieurs « rencontres » en précisant que ce sont des « rencontres » en vue d’une éventuelle « négociation ».

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Communiqué du ministre de la communication, porte-parole du gouvernement camerounais, René Sadi.

Les parties posent-elles des conditions de négociation ?

Pour l’instant, seule la partie ambazonienne a mis ses conditions d’une éventuelle négociation sur la table, puisqu’elle est pour le moment la seule à communiquer. Le communiqué du vice-président, Dahney Yerima, est allé plus loin en précisant que la délégation ambazonienne a posé quatre conditions. Les voici par ordre de priorité :

  1. L’appel à un cessez-le-feu et la démilitarisation complète du Cameroun anglophone
  2. La libération inconditionnelle de chaque prisonnier arrêté en raison de la guerre d’indépendance ambazonienne (AWI)
  3. L’octroi d’une amnistie générale à tous les Ambazoniens du monde entier à rentrer chez eux sans crainte de harcèlement policier
  4. Négociations inclusives en présence d’un tiers dans un pays neutre.

La question est maintenant de savoir si le gouvernement camerounais est capable de remplir une, deux, ou trois conditions seulement aux négociations cumulativement. Si c’est une, laquelle, sinon, lesquelles des conditions ne peut-il pas remplir, et pourquoi ?

Je pense que vu son arrogance, le point 2 me semblerait la condition difficile à remplir par Paul Biya. Je constate tout de même que le président de la « Federal Republic of Ambazonie » Ayuk Tabe aimerait que Paul Biya utilise la même méthode, le même canal pour le cessez-le-feu comme pour la déclaration de guerre en novembre 2017. Si les Ambazoniens étaient défaits, Sisiku Ayuk Tabe aurait-il eu assez d’audace ? Never ! Ça me fait penser aux négociations entre Laurent Kabila et le Marechal Mobutu.

Réaction d’un internaute, Adrien de Chelsea, sur Facebook

La pression viendrait-elle de la France ?

Cette piste n’est pas à négliger bien que les Nations unies, sous le couvert de la Suisse en 2019 et les Etats-Unis aujourd’hui, soient vus au premier plan. Mais ce qui ne saute pas à l’œil nu, c’est la mains (cachée ?) de la France.

Le 15 avril 2020, l’ambassadeur Français à Yaoundé, Christophe Guilhou, a été reçu en audience au palais de l’Unité par le président Paul Biya. Rencontre devenue désormais traditionnelle entre ces deux personnalités, elle est pourtant vue comme celle qui oriente la politique camerounaise sous les auspices de la France. Ce qui est intéressant ici, c’est surtout le passage de Christophe Guilhou à la télévision nationale camerounaise (Crtv) après cette audience, le 19 avril 2020. Au cours d’une émission à laquelle l’ambassadeur était invité, il déclare notamment que la France reste disposée à reconstruire le NOSO mais à une seule condition : la signature d’un accord de paix entre le gouvernement camerounais et les bandes armés.

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Propos de l’ambassadeur Christophe Guilhou publié par la CRTV après son entretien à l’émission Actualité Hebdo. Crédit photo : Crtv

Même s’il reste prématuré de dire avec certitude que la pression des négociations viendrait de la France, il ne faut également pas oublier que ce pays des Gaulois est pour beaucoup dans la perpétuation de la guerre. Depuis le déclenchement de ce qu’on avait appelé la « crise anglophone », la France, par la voix d’Emmanuel Macron et par la suite de son ministre des affaires étrangère Le Drian, est restée ferme dans l’option de la décentralisation, donc au statu-quo, contrairement aux vœux des Camerounais qui, pour la grande majorité, sont favorables pour le changement. Cette position de la France n’a pas surtout permis à la communauté internationale sous les auspice du Conseil de sécurité d’agir pour stopper le massacre des civils dans les régions en guerre. Ce qui faisait d’ailleurs l’affaire de Paul Biya et de son gouvernement.

Ce changement de cap de la France en faveur des négociations marque sans aucun doute celui du gouvernement camerounais. Mais au vu des événements, Yaoundé, obnubilé par l’orgueil et la honte d’une déculottée militaire, ne semble pas encore avoir compris, du moins, avoir été convaincu par la nécessité de l’option des négociations compte tenu de sa nonchalance dans la communication.

Yaoundé croit toujours, dur comme fer, à la victoire de l’armée camerounais sur les Ambazoniens, mais curieusement avec l’aide de la France qui, visiblement, montre déjà visiblement sa volonté pour un changement de cap. C’est, pour le moment, l’une des explications qu’on peut avoir sur la nonchalance dans la stratégie de communication du gouvernement camerounais.


Les activités commerciales des enfants en période de vacances à Douala

L’année 2020 est particulière. La crise sanitaire avec la Covid-19 a secoué plusieurs domaines et l’éducation en a subi l’un des plus grands coups. Depuis le 17 mars 2020 que le gouvernement camerounais a pris des mesures de restriction, les écoles subissent les frais de la fermeture. Après la reprise des cours le 1er juin pour les classes d’examen, les autres élèves connaissent le bonheur de vacances prématurées. Les vacances de cette année se révèlent être les plus fastes mais ô combien les plus pénibles aussi. La rentrée scolaire étant programmée au 1er octobre 2020, les enfants se retrouvent en train de purger de longues vacances de 7 mois au lieu de 3 comme ils en avaient d’habitude. Que font-ils durant tout ce temps ? Evidemment, ils ne sont pas oisifs. Vous pouvez bien vous en douter, même si les jeux font partie de leur quotidien, il faut aussi compter avec le travail pour meubler leur temps. Ils mènent, comme les adultes, les activités lucratives. Leurs domaines privilégiés, c’est bien le petit commerce de la rue.

Nous sommes allés les rencontrer pour savoir un peu plus d’eux.

Douala 5ème (N’oublions pas que les autres villes du Cameroun vivent les mêmes réalités du commerce de la rue) dans les marchés de Bonamoussadi, YongYong, Logpom, dans les rues, les quartiers populaires de Bépanda et les quartiers résidentiels de Bonamoussadi, Kotto, Maképè, ils sont nombreux à proposer des produits de petites quincailleries, des fruits, friandises et consorts. Ils marchent, crient à tue-tête « Foléré bien glacé« , « Ananas bien sucré« , « Arachides du village » à qui veut les entendre. Oui, vous avez bien lu, leur particularité c’est la marche. Ils sont donc mobiles, vont de quartiers en quartiers, rue après rue, de banlieues en banlieues, à la recherche de la clientèle.

Du retour à la maison, après une journée rude bien remplie, à peine reposés, ces enfants sont prêts pour repartir. Curieusement, les mêmes ou encore quelques-uns, du moins pour ceux qui le peuvent encore, ressortent à la conquête de la clientèle noctambule. Toujours présents, mais surtout prêts à remonter les bretelles aux importunés. Oui, même la nuit, ils savent se défendre. Être en groupe de deux ou trois est leur arme, même si ce n’est pas toujours efficace.

Mais, l’image qu’on retient et qu’on garde de ces enfants est très réductrice. Elle est généralement basée sur préjugées et de fausses illusions sur ce qu’ils sont. Les enfants délinquants, c’est toujours ce qui les colle à la peau. Beaucoup, dans l’opinion, pensent que ces enfants n’ont même pas de parents, pire encore, disent que ces parents sont irresponsables. Cette image s’estompe peu à peu avec le temps. Mais l’opinion la plus partagée reste inflexibles sur l’état de pauvreté de la famille de ces enfants. Ce qui est pourtant le cas pour la majorité des adultes parents. D’ailleurs, beaucoup de littératures scientifiques sur la question confirment l’hypothèse selon laquelle la pauvreté et le travail des enfants sont étroitement liés. D’autres encore parlent même de lien indirect d’autant plus que derrière la pauvreté se cachent des détails importants comme la mauvaise qualité de l’éducation qui ne prend pas en compte les réalités environnementales et contemporaines. Une éducation non adaptée est bien l’une des causes de la déperdition scolaire qui pousse ainsi les enfants dans le monde du travail.

Cette image négative renvoyée aux travail des enfants est répandue par l’Organisation Internationale du Travail (OIT) dans ses discours dans une perspective abolitionniste. C’est un discours calqué sur le modèle de répression où le travail effectué par les enfants est vu comme une activité répréhensible. Pourtant, cette organisation, sans oublier ses partenaires, comme UNESCO ou UNICEF ont bien dans leur escarcelle les Conventions où le droit à la liberté de choix des enfants est déjà considéré comme un acquis. Il ne s’agit pas d’une faveur voire d’un simple droit, mais de l’esprit de la loi calqué sur la réalité socioéconomique de cette activité commerciale où les enfants font déjà preuve d’une certaine maturité.

Précautions méthodologique

Pour le démontrer, nous sommes allé rencontrer 320 enfants dans la rue. Nous les avons posé une série de 10 questions que nous avons synthétisé en quelques graphiques. Elles sont principalement orientées sur ces activités commerciales effectuées par les enfants en ce qui concerne leur mode de fonctionnement. Voici les 10 questions posées à chaque enfants rencontrés :

  1. Quel âge as-tu ? (Le sexe est constaté par l’enquêteur, sinon, il lui demande en cas de doute)
  2. Quelle classe fais-tu ?
  3. Que vends-tu régulièrement ? (Etant entendu que certains enfants peuvent vendre différent produit selon des cas. Par exemple, s’il se rend compte que les arachides ne passent pas bien le marché, il peut décider de changer ou de varier selon le marché)
  4. Qui a initié le projet ?
  5. Qui a financé le projet ?
  6. Qui gère le fonds de commerce ?
  7. Qui est chargé de gérer l’épargne ?
  8. Qui décide du décaissement ?
  9. Quel est ton péché mignon ?
  10. Quel est le projet que tu aimerais réaliser ?

Notre objectif est de montrer leur capacité d’autonomie dans la gestion d’un petit commerce. Comment construisent-ils cette autonomie à travers leurs activités économiques dans un contexte où même les adultes n’arrivent pas à trouver des revenus suffisants pour leur ménage ?

Sur un territoire couvrant Douala 5ème, à travers un échantillon au hasard, les enfants ont été choisis au gré des rencontres. Cela signifie que l’interrogation a été adressée au premier venu à chaque croisement d’enfant dans la rue. L’âge ici n’a pas été considéré selon la loi n°1992-07 du 14 août 1992 portant Code du travail où il est stipulé que l’accès au travail est légal à partir de 14 ans au Cameroun. Ce sont les élèves du primaire et du secondaire qui étaient la cible principale.

Il faut rappeler ici que selon la Convention internationale relative aux droits de l’enfant adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 20 novembre 1989, signée et ratifié le 27 octobre 1990 et le 11 janvier 1993 respectivement par le parlement Camerounais, « un enfant s’entend de tout être humain âgé de moins de dix-huit ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable ». Au total 320 enfants ont été interrogés du 20 au 30 avril 2020 dans la période du confinement des élèves qui ont repris le chemin de l’école le 1er juin pour ceux qui sont en classe d’examen. Le ministère des affaires sociales (MINAS) évalue à 1000 enfants faisant le commerce de la rue. Ici, il ne s’agit pas d’élèves, mais de ceux qui vivent de ce commerce et en ont fait un métier (Cf : MINAS, « Projet de lutte contre le phénomène des enfants de la rue et de la délinquance juvénile au Cameroun », Yaoundé, août 2007, p.83).

Les caractéristiques sociobiologiques des enfants

Les caractéristiques socio-biologiques ou socio-démographiques concernent les éléments de distinction des enfants à partir des données biologiques ou physiologiques comme l’âge, le sexe et le niveau d’étude. Ce sont les trois principales données qui nous intéresse pour la circonstance. L’importance de ces types de caractéristiques n’est plus à démontrer dans une enquête sociologique relative à la connaissance des comportements.

Source : Moi-même

La tendance révèle donc la prédominance des garons sur les filles dans la répartition selon le sexe, et la prédominance des aînés sur les cadets dans la répartition selon l’âge. L’histogramme, comme vous pouvez le voir vous-même, est montante. En conclusion, c’est une progression normale d’autant plus que la règle voudrait que la priorité soit donnée aux enfants plus âgés dans le cadre du travail. Par contre, cette tendance est bien plus particulière dans certaines contrées, comme le Tchad par exemple. La tendance du digramme est croissante pour ce qui concerne . Par contre, en termes d’effectif, les garçons sont plus nombreux que les filles pour la simple raison que le commerce ambulant n’est pas leur spécialité. Quelle est la tendance selon leur niveau d’étude ?

Source : Moi-même

En observant bien l’histogramme, on remarque sans doute qu’il est également montant si l’on part du principe de la croissance en commençant par le « Primaire ». Cette tendance n’est d’ailleurs pas surprenante si l’on se réfère à celle de l’âge du graphique plus haut. On va donc conclure que : les enfants qui font le commerce ambulant sont en majorité les garçons plus âgés et ayant le niveau secondaire. Curieusement, ça va de soi.

Les caractéristiques sociobiologiques des enfants ainsi établies, il ne nous reste qu’à savoir les types de commerce exercé par ces enfants. Il n’y a pas de nomenclatures construites à partir des types d’activités. La répartition est faite selon un ordre aléatoire. Nous avons donc l’histogramme suivant :

Source : Moi-même

La répartition selon les types de commerce montre la prédominance de la vente du pain chargé (œuf, sardine, viande, etc.). Curieusement, c’est une activité dominée par les filles qui surpassent les garçons à presque le double de leur effectif alors que le commerce ambulant est leur spécialité. Pourquoi ce type de commerce est-il dominant ? La vente de l’œuf accompagné du piment est généralement très sollicitée des noctambules et buveurs de bière qui ont toujours besoin d’un aliment bien pimenté. Il semblerait que le piment possède cette vertu de calmer la violence de l’alcool.

Les enfants qui s’adonnent à ce type de commerce ont cette capacité de résister jusqu’aux heures tardives de la nuit. Pourquoi les filles sont-elles les plus nombreuses ici ? Cela signifierait-il qu’elles sont réputées être plus résistantes que les garçons en travaillant en même temps dans la journée et dans la soirée ? Pas nécessairement si l’on tient compte du fait que les filles commencent généralement dans l’après-midi aux alentours de 17h parce qu’elles font le ménage et la cuisine à la maison dans la journée, se reposent avant de prendre le relais dans la soirée, tandis que les garçons achèvent leur journée de travail. Il faut préciser ici que ce n’est pas toujours le cas, mais c’est une tendance générale. La journée de travail dans la soirée s’achève autour de 20h à 21h pour respecter les consignes parentales.

Les enfants ont toujours donné l’impression d’être stigmatisés par leurs familles. Le travail qu’ils exercent est toujours vu comme appartenant aux enfants qui ont échappé au contrôle de leurs parents. Les confusions sont fréquentes sur la distinction entre les enfants dans la rue et les enfants de la rue. Même si la distinction est déjà perceptible chez certains, beaucoup continuent de faire ce mélange de genre par inattention, parfois par paresse intellectuelle. Considéré l’enfant comme une personne qui peut penser par lui-même n’a jamais été aussi simple qu’évident. Même s’ils sont encore limités dans la gestion de leurs activités commerciales, ils ne sont pas loin, pour la plupart d’entre les aînés sociaux, qui pense qu’ils sont capables de tenir la barre haute en résistant ne serait-ce qu’aux marches et au soleil accablant.

Les enfants et leurs capacité d’autonomie

Comme nous l’avons mentionné bien au début de ce billet, les enfants ne sont jamais pris au sérieux même lorsqu’ils exercent une activité qui exige beaucoup de rigueur. Ils sont généralement considérés comme des colis encombrant pendant les vacances et il serait mieux de les occuper faute de leur offrir des vacances douillettes. Au lieu de rester à la maison et passer le temps à jouer inutilement avec ses copains de quartier, il est devenu une habitude de les occuper. Ils se retrouvent dans la rue pour faire le petit commerce. Il s’en donne à cœur joie et ne laisse pas l’impression d’être opprimés même si c’est souvent le cas.

La particularité du petit commerce est qu’il n’est pas trop exigeant : pas d’espace ou de boutique pour la vente, capital réduit à sa portion congrue, absence de paiement au fisc, etc. quoi de mieux que de faire le tour des quartiers de la ville pour écouler sa marchandise en se baladant accompagnés parfois de ses frères, copains, voisins ?

Nous abordons à présent la partie charnière de notre enquête. Il s’agit maintenant de démonter la fausse illusion que l’opinion, et même des institutions publiques se font de l’entrant travailleur. Contrairement à ce qu’on pense, ce sont des individus rationnels (acteurs rationnels). C’est-à-dire qu’ils ne font pas le commerce pour plaire à leurs parents ou tuteurs. Ce sont des acteurs engagés qui sont motivés par l’envie de réussir.  

Source : Moi-même

Il ne faut pas se perdre d’illusion. Les enfants ont toujours tendance à dire qu’ils sont eux-mêmes initiateurs du projet, c’est-à-dire la décision de faire le commerce vient d’eux et non des parents. Les enfants savent que « le travail des enfants » est interdit, ou à tout le moins stigmatisant. A la vue d’un enquêteur, il est facile de fournir une réponse qui n’indexe pas leurs parents pour les « protéger » et en affirmant que c’est eux qui ont décidé de se lancer dans le commerce.

Source : Moi-même

Il suffit d’aller plus dans le questionnement en lui demandant par exemple « comment as-tu fait pour avoir ton capital ? ». Ainsi, sur plus de 67% d’enfant qui ont initié le projet, il ne sont que 29% qui ont financé eux-mêmes leurs activités en puisant dans leurs propres économies. On peut bien comprendre que même si c’est celui qui envoie l’enfant faire le commerce qui doit financer, il n’en demeure pas moins vrai que celui qui finance peut bien être motivé par l’enfant.

Si par contre, c’est l’enfant qui finance, d’où et comment a-t-il eu cet argent ? D’où proviennent ses économies ? Ses économies proviennent soit d’une autre activité antérieure où il était rémunéré par un employeur, soit d’une activité qui n’avait pas besoin de capital, comme le « porteur » au marché Mboppi, le plus célèbre marché de vente en gros au Cameroun. Il ne faut pas cependant perdre de vue que certains enfants sont capables de se constituer une petite épargne grâce à leur argent de poche. Pour un commerce d’arachides bouillies par exemple, un capital de 1000 à 5000FCFA suffit.

Source : Moi-même

La gestion du fonds de commerce, la comptabilité journalière, les ventes, les bénéfices, etc. sont généralement un domaine réservé. L’enfant tient le gouvernail, mais pas de bout en bout. Il se fait aider. Par qui ? Certainement par les aînés sociaux, ses parents ou tuteurs. Evidemment, on peut dire ici que si l’enfant est considéré comme l’actionnaire unique, il est de toute évidence qu’il soit également le seul gestionnaire. Il est seul responsable de ce qui adviendra. A-t-il des comptes à rendre ? Cette question a révélé une toute autre réalité. Même s’il est le principal actionnaire, et le seul gestionnaire, il est limité par un obstacle. Lequel ?

Source : Moi-même

La gestion de l’épargne est ici définie comme le mode de « conservation » des bénéfices du travail de la journée. La gestion financière ici est apparentée à une chaîne qui a, à son bout, un contrôle qui lui échappe. L’enfant qui a investi, et au cours d’une journée de travail, a engrangé des bénéfices, se retrouve finalement en train de solliciter une tierce personne pour l’aider à « stocker » ses bénéfices. La problématique d’accès au marché financier par la population pauvre se pose ici avec acuité. Comment est-il possible aux enfants d’y avoir un accès alors que même les parents en sont exclus ? Si la Mère/Tutrice (70%) rafle la vedette de « contrôleur des bénéfices » de l’enfant, où met-elle cet argent alors qu’elle n’a pas accès aux marchés financiers ? Elle place ces bénéfices dans une tontine.

Source : Moi-même

Un autre détail qui ne manque pas d’intérêt est celui qui prend la décision en premier de « toucher » à l’épargne. Evidemment, cela paraît surprenant que la décision viendrait de l’enfant dans un contexte dominé par des urgences comme la rentrée scolaire, la santé et autres comme les repas quotidiens. Mais, il n’en est rien même si c’est justement et encore la Mère/Tutrice qui est toujours à la manette dans les 52% des cas. Il ne faut cependant pas oublier que l’enfant peut avoir des besoins personnels. Et les parents sont toujours tentés de céder à ces caprices d’enfants. Il s’agit généralement des besoins immédiats. Les réponses ont été aussi sans surprise. Les chiffres nous en disent long.

Source : Moi-même

Le péché pignon de ces enfants, comme on pouvait s’en douter, est évidemment l’achat des vêtements et jouets. Etre à la mode, être bien dans sa peau, se vanter auprès de ses copains et copines, telles sont les fantasmes les plus vifs et les plus marqués. Il ne s’agit pas de vêtements comme éléments de première nécessité qu’on aurait offert à un orphelinat. Il s’agit bien du luxe, vêtements et jouets, de ces plaisirs qu’ils aimeraient s’offrir. Ce sont des plaisirs que les parents ne se donneront jamais la peine de leur offrir.

Il serait injuste de s’arrêter là pour conclure. Les enfants ont bien plus que besoin du luxe pour s’épanouir. Ils ne rêvent pas seulement de beaux vêtements, de jolis baskets et de Playstations. Ils sont aussi habités par des rêves et des projets pour leur avenir.

Source : Moi-même

Il est plus que surprenant de constater que les enfants ont des projets d’avenir à travers leur épargne. Leurs réponses à cette question a semblé un peu intrigante. Oui, ils ont des projets, ils sont ambitieux, ils savent pertinemment qu’ils ont leur avenir devant eux et qu’il faut le sauvegarder. C’est justement la raison pour laquelle ils misent pour une formation professionnelle (62%) à acquérir. Nous disions tantôt plus haut être intrigué. Il s’agit justement de cette réponse qui donne à réfléchir. Ici, la qualité de l’école est questionnée. La non satisfaction des contenus scolaires qu’ils reçoivent est en cause. Ils sont conscients du fait que cette école n’est plus adaptée à leurs besoins de réussir, de conquête du monde, dans cet environnement qu’ils côtoient tous les jours.

Ne peut-on pas initié des programmes politiques et législatifs dans le sens de donner la chance à ces enfants à travers la création des centres spécialisés dans les communes ? C’est une problématique qui constitue un enjeux socio-économique important.