Yves Tchakounte

Le 8 mars et les enjeux de la problématique de l’égalité

Le 8 mars au Cameroun a toujours été des journées mémorables. Mémorables en ce sens que les femmes, puisqu’il s’agit d’elles, occupent l’espace public tant physique qu’intellectuel pour plaider leur cause devenue une ritournelle et un leitmotiv : égalité des genres. A la suite d’une remarquable chronique intitulée « L’émancipation des femmes passe par l’éducation des hommes » où l’égalité semble être le nœud gordien de la relation homme/femme, je me sens ici dans l’obligation, non en tant que homme mais en tant qu’être humaine, de dénouer l’écheveau.

Au fait, de quoi s’agit-il ? Que nous renvoie ce concept d’égalité si cher et si médiatisé en plein 21ème siècle de cette journée internationale de la femme que le monde entier s’apprête à célébrer comme d’habitude ? Autrement dit, comment peut-on prôner l’égalité de deux éléments dont la perception de la différence reste criarde ?

29229-logojourdelafemme2014-400x400Mathématiquement, lorsqu’on veut mettre la problématique d’égalité des éléments d’un ensemble sur la table, on suppose deux principes : 1-tous les éléments sont intrinsèquement et/ou morphologiquement (fond et forme) identiques ; 2-chaque élément a la possibilité et la capacité, sans entrave, de faire valoir leurs forces et leur puissance. Ainsi présentée, cette problématique d’égalité se pose avec plus d’acuité dans les organisations humaines où le souci d’accumulation a toujours été une quête permanente. Les êtres humains, étant par excellence en relation et en interrelation les uns des autres, rencontreront des situations heureuses ou malheureuses de conflits et de guerre perpétuelle d’accaparement des ressources : c’est l’état de nature. L’une des forces de la philosophie avec entre autres Montesquieu (L’esprit des lois), Locke (Traité du gouvernement civil), Rousseau (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Du contrat social) et autres, est de mettre en évidence cet état de nature afin de donner à la société des éléments de transformation vers l’état de société.

Bien que les problématiques du genre tel que l’ont posé les défenseurs des droits de l’Homme et les féministes ne reposent pas sur le même principe, elles ont ici le privilège d’être questionnées à juste titre. Si John Locke fonde son principe de l’égalité sur le libéralisme entendu comme le fait de conquérir des espaces de liberté en s’affranchissant des affres de son environnement, il n’en demeure pas moins vrai que les éléments qui fondent des relations entre les deux genres sont basés sur les rapports de force. Pas plus. Autrement dit, les gens doivent se battre égal à égal, comme ça se dit et les positions sociales acquises témoigneront à elles seules les compétences de tout un chacun dans sa quête du bien-être.

Le monde tel que défini par ces penseurs est perçu comme une société d’égalité en ce sens que le sexe ou le genre ici n’a pas de signification intrinsèque. L’être humain étant considéré comme un esprit pensant, il serait absolument injustifié et injustifiable de faire une différence entre les deux sexes (le masculin et le féminin) ou entre les deux genres (l’homme et la femme). Un être pensant est un être pensant. Point final. L’organe sexuel n’est considéré ici que comme un revêtement. Avec une définition du monde ainsi exposé, il y a de fortes chances de voir en la journée internationale de la femme un leurre. Évidemment, l’avènement d’une société telle que le définit les puristes du libéralisme est loin d’être une sinécure. La distinction des genres ou des sexes ne rend pas service à l’avènement d’une égalité si chère aux femmes émancipées, surtout les Africaines. Pourquoi ?

En Afrique et au Cameroun en particulier, plusieurs situations de vie en société, en famille, en entreprise, dans les domaines du politique comme de l’économie montrent à suffire que l’égalité tant prônée par les uns et les autres n’est qu’un vain mot. La première preuve la plus patente vient du fait que, dans la conscience collective, il existe une différence de fait entre les deux genres. Cette différence viendrait par la distinction morphologique de l’une et de l’autre. Les gens vont même jusqu’à conférer à chaque organe sexuel un caractère de personnalité qui lui serait propre et innée. Alors qu’il suffit de changer de sexe pour rester tel quel. Que ne voit-on pas avec le phénomène des transsexuels ? Dans plusieurs milieux camerounais, surtout traditionnel, les femmes restent encore marginalisées dans leur droit d’héritage par le simple fait de son sexe. C’est une tradition léguée par les anciens pour qui la famille est et reste l’œuvre de l’homme considéré comme le fondateur d’une famille, d’une lignée, d’un clan. D’où son nom que porte fièrement la progéniture issue de ses germes. Or, une société égalitaire supposerait que tous les enfants du géniteur soient des ayants droit à part entière. Comme les sociétés sont fondées sur la paternité, la femme est appelée à aller rejoindre son conjoint dans la lignée crée par celui-ci. Elle quitte donc la lignée de son géniteur pour aller rejoindre celle de son mari. Pour casser le lien d’avec son ancienne lignée, son futur mari doit s’acquitter d’un droit de jouissance appelé dot. C’est la raison qui justifierait, probablement, la déchéance de leur droit d’héritière pour permettre aux enfants de sexe masculin, restés dans la lignée, de jouir les biens laissés par leur feu père afin de bâtir eux aussi leur propre lignée en perpétuant la génération du géniteur.

Mais, revenons un peu plus avant pour montrer comment se construisent les situations de domination à partir d’une relation homme/femme. Les relations de flânerie et de copinage que peuvent entretenir un garçon et une fille commenceraient toujours par les avances du garçon galant. Il ne viendrait jamais à l’esprit, peut-être rarement, à la fille Africaine de s’aventurer vers un jeune homme pour le courtiser ouvertement. Cette étape est la chasse gardée de l’autre considéré comme celui par qui tout doit commencer. C’est cela l’esprit d’une relation basée sur une certaine « domination » qui ne dit pas son nom. Et ça ne dérange personne parce que c’est comme ça que la société est et a été durant des siècles. Nous l’avons trouvé et nous devons faire avec, diront certains pour s’en consoler. Et c’est ainsi que durant cette relation, les deux tourtereaux croient fermement que c’est le destin de l’homme : celui de prendre des initiatives, de considérer la femme comme sa charge, sa propriété, pour ainsi dire. Les filles ont même fière allure de se considérer comme un être appartenant à un autre au point de le revendiquer. Un être qui ne doit son existence qu’à un autre homme qui l’a sorti de la misère de chez ses parents, qui lui a donné du gîte et du pain. Il serait même inutile de faire allusion sur celles qui, avec le temps et le modernisme, se sont émancipées. Ici encore, le comble est qu’elles ne se limiteraient pas à se contenter de ses revenus. L’argent de son homme c’est pour le couple puisqu’il est le chef, diront-elles. La conception qu’elles ont de la relation y est pour beaucoup, car la perception de l’homme comme chef de famille est ancrée dans leur esprit et font d’elles moins des acteurs que de sujets.

Nous évoluons dans un monde où il est établi que chacun doit avoir sa place à priori en fonction de son sexe. Un monde où, justement, la place de la femme est confinée aux tâches ménagères, à l’éducation et au soin des enfants, à la préparation quotidienne du déjeuner et du diner familial. Celle de l’homme serait de sortir, d’aller chercher les sous pour la prise en charge de sa lignée en vue de régler les factures de l’eau, d’électricité, du loyer, des courses et de la santé de la maisonnée. Même si cette hiérarchisation ou cette répartition sexuée des tâches sociales a disparu dans certains pays ou certaines régions, il reste quand même vrai que la distinction entre les sexes demeure encore un ancrage théorétique dans les habitus et la conception des lois. La preuve, dans les entreprises elles sont de plus en plus astreintes au travail de nuit pour des raisons évidentes de préjugés sociaux. Plus en amont, au recrutement certaines sélections se font encore en fonction des sexes. Cet embrouillamini dans la répartition du rôle social a perduré à tel point qu’on en est arrivé à penser que la femme peut être considérée, selon une opinion collective, comme un « sexe faible » parce qu’elle est toujours confinée, que ce soit en famille ou en entreprise, à tout ce qui est jugé secondaire.

Cette situation a tellement marginalisé les femmes au point où les politiques prennent leur sort à bras le corps. C’est ainsi que l’idéologie socialiste, dans sa recherche de justice sociale, est arrivée à reléguer la gente féminine à la couche dite des « cas sociaux » comme on le fait pour les personnes à mobilité réduite (les handicapés), les enfants et les orphelins, les personnes abandonnées ou celles atteintes de maladies incurables ou difficiles (le cancer, le Sida), les personnes du troisième âge, etc. C’est la raison pour laquelle dans la plupart des pays africains, les ministères qui s’occupent des affaires sociales, de la solidarité nationale et de la santé publique incluent dans leur cahier de charge cette couche de la population considérée comme l’une des plus prioritaires : la femme. Le simple fait de confiner une catégorie sociale comme une couche marginalisée alors que démographiquement au Cameroun et dans la plupart des pays elle représente quand même plus de 51 % de la population totale est aberrante. De quel droit doit-elle prévaloir et revendiquer en tant qu’être humain à part entière ? Une puissance, une force qui s’ignore, qui n’a pas conscience de sa valeur intrinsèque peut-elle être considérée comme couche sociale à protéger ? Peut-être le problème viendrait-il de la marginalisation sociale. Soit. Mais, il ne faut surtout pas penser que le simple fait de s’affranchir de cette marginalisation serait une panacée si cette question de la distinction sexuelle demeure. La distinction est une construction entretenue depuis belle lurette et prônée non seulement par la tradition africaine, mais surtout par la tradition judéo-chrétienne, juive et musulmane.

On ne peut pas, d’un côté, croire en ces pratiques, et de l’autre, se donner en spectacle dans le champ de la politique où on va même plus loin en encourageant des lois sur l’égalité dans la répartition des postes gouvernementaux, des sièges à l’assemblée nationale et même dans les conseils municipaux. Tant bien que mal, certains pays réussissent à s’y arrimer. Voilà où se limite le combat des féministes, à mon sens. Mais, à vrai dire, le problème ne se trouve-t-il pas ailleurs ?

La société elle-même tend à aller vers l’abolition pure et simple de ce qui gênerait un genre à jouir d’un privilège jusque-là conféré par la nature à l’autre genre. Le phénomène de la transsexualité montre à suffisance que les capacités ou les compétences dans une tâche n’ont pas de sexe. Comment les homosexuels et les lesbiennes qui vivent maritalement font-ils pour se répartir des tâches du ménage ? Est-ce en fonction du sexe ? Que non ! On peut même prolonger l’analyse en allant au-delà et faire intervenir la biologie. La conception va finir par ne plus être l’apanage du genre féminin. Autrement dit, il n’est plus nécessaire de nos jours d’avoir un accouplement entre un homme et une femme pour être parent. Il suffit qu’une personne fasse la demande, il deviendra le parent d’un enfant adopté, d’un bébé né d’une mère porteuse, d’un bébé né d’une insémination provenant d’un donneur incognito. S’il n’est pas interdit aux personnes incapables de procréer pour des raisons de santé et autres, d’avoir des enfants, pourquoi empêcherait-on alors aux homosexuels d’avoir les leurs ? Vous me direz certainement que les deux cas sont différents par le fait que les homos ne sont pas considérés par l’OMS comme des malades, je vous réponds tout de suite que si la nature les empêche d’être parents la science le leur permette. D’où l’argument selon lequel les homosexuels manqueront des enfants deviendra, avec le temps, caduc.

Le bannissement des  sexes, condition sine qua non de l’avènement d’une société égalitaire, n’est-il pas craint pour les conséquences qu’il pourrait engendrer ou alors c’est l’ignorance qui hante la société sur la véritable conception de l’égalité selon Locke ? À l’observation donc, ce philosophe anglais définit l’égalité comme un état de nature. Il ne faut pas considérer un état de nature comme une absence de la loi, mais comme une société dont la seule loi est régie par la raison et la liberté c’est-à-dire le bon sens.

Tchakounté Kemayou


Présidentielle 2018 au Cameroun : les subversifs sortent du bois

Des campagnes et des contre-campagnes à la candidature du président Paul Biya pour l’élection présidentielle de 2018 continuent de faire les choux gras de la presse, d’occuper l’espace digital des réseaux sociaux et de polluer toutes les chaumières de la République. Depuis le début de l’année, et un peu plus tôt avant, les militants du RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais) ont sonné l’alerte avec des motions de soutien à leur président national à travers des meetings sur toute l’étendue du territoire.

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Des appels de plus en plus pressants et stressants de ces militants pour exhorter leur champion à rempiler pour un énième mandat, infestent l’air. Un mandat qui, avec ses 85 ans en 2018, permettra à Paul Biya de demeurer encore au pouvoir pour 7 ans. Pour celui qui a déjà fait toute sa carrière politique comme ministre, premier ministre et président de la République en 50 ans, cela ressemble fort opportunément, ni plus ni moins, à une confiscation du pouvoir politique au détriment des générations futures.

Cette actualité des motions de soutien à la candidature de Paul Biya avait déjà fait l’objet d’un développement, dans une de mes chroniques le mois dernier (il y a quelques jours). L’intérêt que suscite le déroulement de cette actualité ces derniers temps, ce sont des voix dissonantes d’origines diverses. Des dissonances porteuses d’enjeux pour la simple raison qu’elles ont été portées par des voix non moins célèbres parmi les plus écoutées. La presse relève depuis un certain temps les contre-appels venant de ceux qu’elle attendait le moins d’autant plus que les partis politiques de l’opposition sont restés divisés, lents, voire muets, à la réaction des élites zélées du RDPC. Certains leaders des partis politiques tels que le MRC et le Manidem, à travers leurs équipes dirigeantes, se mobilisent et continuent de mobiliser l’opinion sur la dangerosité d’une telle candidature caractéristique d’une forfaiture. Ce week-end, pas plus tard que ce samedi, le Sdf, considéré comme la tête de file de l’opposition, s’est juste indigné dans un communiqué de son Comité Exécutif.

Depuis ce début février, période réservée à la jeunesse au Cameroun, on a vu et entendu des sons de cloches divergentes dont la source n’a laissé personne indifférent. Les jeunes, justement, ont saisi cette opportunité de la célébration de la fête nationale de la jeunesse le 11 février de chaque année pour donner un autre son de cloche à ces appels à la candidature de Biya.

Les jeunes de la Lékié tancent vertement les vieux « retraités »

C’est donc autour du 8 février que Denis Émilien Atangana, porte-parole des jeunes du département de la Lékié, zone réputée pour être le fief du parti au pouvoir, a choisi de lancer sa contre-campagne.  Pour rappel, les élites de ce département ont été l’un des premiers à signer des motions de soutien à une candidature du président Biya. Il n’a pas fallu plus que ça pour que la presse s’intéresse à ce contre-appel presque inattendu. Dans une correspondante fumante, Denis Émilien Atangana, fils originaire du département, est donc monté sur les créneaux pour dénoncer ce qu’il appelle lui-même un « macabre plus proche de l’imposture politique ». En effet, ce jeune fait savoir aux élites de son département qu’elles n’ont aucune légitimité de parler au nom de la jeunesse de la Lékié qui est plongée depuis belle lurette aux affres du chômage. Ces élites, dit-il, ne sont que ces « … quelques personnes, qui bénéficient des largesses du régime, soucieuses de préserver leurs intérêts ».

Un peu plus tard, le 11 février 2016, le jour J donc de cette célébration de la fête de la jeunesse, les jeunes du Sdf sont sortis de leur silence pour donner de la voix dissonante à ces appels. En effet, dans un élan de cœur, ils, « la jeunesse de Yaoundé 4 », ont dit « non à une nouvelle candidature de Paul Biya en 2018 ou avant ». C’est ce qu’on peut lire sur la banderole qu’ils avaient affiché superbement au-dessus d’eux et visible au premier coup d’œil. Il s’agissait donc des jeunes de l’arrondissement de Yaoundé 4ème, capitale du pays et presque considérée comme le fief du parti au pouvoir.

L’âge avancé de Paul Biya pris comme contre-argument

Ne quittons pas les jeunes et rendons-nous immédiatement au siège d’un jeune parti politique qui a fait parler de lui durant tout ce week-end. Pour sa première sortie statutaire, le parti Univers dont le président est un professeur de droit privé,  Prosper Nkou Mvondo, Maître de conférences à l’Université de Ngaoundéré, a lancé aussi un contre-appel à la candidature à travers une lettre au président de la République, le 20 février également. L’attention de la presse pour cette actualité demeure le statut de l’homme présenté comme président du parti qui exige le départ à la retraite de Paul Biya. Généralement, les appels à la candidature dans les milieux universitaires ne sont ponctués que par des motions de soutien où chaque universitaire est appelé à signer, à visage découvert, le maintien du RDPC au pouvoir. Les voix dissonantes n’ont pas toujours été les bienvenues dans ce milieu où elles étaient toujours obligées à rester discrètes. Même s’il ne s’agit pas ici d’un appel issu du milieu universitaire, il n’en demeure pas moins vrai que le Pr Nkou Mvondo, enseignant, est l’un des rares universitaires à se mettre dans une telle posture de subversif dans un milieu totalement monopolisé.

Son contre-appel, lu et publié par plusieurs journaux locaux, fait l’objet de commentaires les plus fous dans l’opinion. Prenons ici deux extraits qui ont attiré l’attention de beaucoup plus de la curiosité à la camerounaise.

La particularité du discours est sa propension à faire appel à des situations, des anecdotes et des exemples de récit de vie pour placer chacun devant ses responsabilités au cas où il s’avérerait que des Camerounais, qu’importe le nombre, s’entêtaient à faire le choix de Paul Biya. C’est d’ailleurs à cet enseignant qu’on doit désormais le slogan « 2018 : tout sauf Paul Biya » contenu dans sa lettre datée du samedi 20 février 2016. Ces deux extraits ci-dessous mettent en exergue l’âge très avancé qui, à lui seul, ne milite pas en faveur du probable candidat du RDPC :

1er extrait : « Si vous entrez dans une voiture pour vous laisser conduire par un homme de 83 ans, c’est que vous êtes suicidaire ; de même, si vous allez dans un hôpital et vous vous laissez opérer par un homme de 83 ans, c’est que vous avez décidé de mourir ». Il s’agit ici de montrer à l’opinion qu’un homme de cet âge, loin de mépriser son intelligence, ne pourra pas tenir ses engagements face aux défis que lui confèreraient ses charges républicaines. Pour cet universitaire, il est pratiquement irresponsable que des personnes dites sensées se laissent conduire, guider, piloter par un octogénaire qui n’a plus toutes ses facultés intellectuelles pour mener le peuple à bon port. Loin pour lui d’affirmer que les vieillards n’ont plus de place dans la société. Il n’est d’ailleurs pas allé chercher très loin que dans la tradition africaine pour démontrer la place que chaque personne du troisième âge devrait avoir en Afrique.

2nd extrait : « Dans les traditions africaines, un homme de 83 ans ne va ni au champ, ni à la chasse, ni à la pêche ; il dort, il mange, il raconte de belles histoires à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants. Il ne travaille plus pour les autres; les autres travaillent pour lui. Ceux qui font des appels pour que le président Paul Biya se représente ont visiblement perdu la raison ». On voit ici toute la quintessence qu’occupe la sagesse d’un vieux dans des sociétés africaines. D’où l’affirmation d’Amadou Hampâté Bâ selon laquelle « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » porte tout son sens : il doit raconter des contes à ses petits-enfants et ses arrières petits-enfants. Pour ceux qui manquaient donc d’argument pour incriminer l’âge avancé, une réponse a été donnée par le Pr Nkou Mvondo qui ne fait pas de différence entre un vieillard et un bébé qui ne peut qu’attendre d’être chouchouté.

L’Ouest se démarque, subjugue les attentes et suscite le débat statutaire

Les appels à la candidature de Paul Biya avaient déjà assez pris une tournure à telle enseigne que les élites de chaque région et chaque département du pays ne voulaient pas être à la traîne. Du Nord au Sud, de l’Est au Littoral, toutes les élites s’étaient déjà fait remarquer par leur zèle d’arrogance et de fanfaronnade, fût-il, imperturbable. Seule la région de l’Ouest restait la plus attendue par la presse qui commençait déjà à se demander où étaient passées ces élites Bamiléké, l’un des piliers du régime. La région attendue a donc fait son entrée dans la vague des motions de soutien ce samedi 20 février 2016. Évidemment, contrairement à ce que beaucoup attendaient, la dissonance du son de cloche a raisonné de la bouche du Sultan Mbobo Njoya, roi de Foumban et membre influent du parti au pouvoir. Le discours de ce sénateur a défrayé la chronique par le fait qu’il était moins laudateur, moins empreint d’enthousiasme comme l’étaient pour tous les autres avant lui. Ce qu’il faut retenir dans son discours, c’est le fait d’avoir exigé, comme il le disait en s’adressant aux militants présents à ce meeting, « la tenue de notre Congrès ordinaire, prévu statutairement cette année, afin de permettre à notre grand parti, non seulement de faire son toilettage de jouvence que nous appelons de tous nos vœux, mais aussi de s’arrimer aux nouvelles résolutions issues de notre Congrès extraordinaire, et éventuellement, de certaines dispositions législatives que les deux chambres pourraient être amenées à prendre, dans le sens où cette situation qui préoccupe tant tout un chacun. Nous sommes convaincus Monsieur le Président National, que votre réponse à cet appel, viendra combler ce vœu ardent des militants de la région de l’Ouest et d’ailleurs. Nous vous y encourageons et vous pouvez compter sur notre indéfectible soutien ».

Loin d’être considéré de subversif, le ton du discours appelle tout simplement à la mise en place des cadres statutaires du parti nécessaire à une candidature de Paul Biya. En effet, la convocation d’un congrès ordinaire qui donnera les pleins droits au président national d’avoir la légitimité de postuler à cette candidature à travers une onction des congressistes. À bien lire entre les lignes, ce congrès du RDPC mettra en jeu le poste du président du parti dont le mandat de 5 ans tirera à sa fin cette année. Le président du parti étant statutairement le candidat à toute élection présidentielle, Paul Biya risquera tomber dans l’illégalité si l’élection a lieu sans avoir tenu un congrès du parti au pouvoir. En clair, la région de l’Ouest exige donc un congrès avant toute élection présidentielle et non une élection anticipée comme l’ont exigé les autres élites. Le voile a donc été levé sur cette frénésie et cette effervescence effrénée des appels, des motions de soutien à la candidature du président Paul Biya. Seule une élection présidentielle anticipée peut sortir le RDPC dans la gabegie politico-juridique dont il allait faire preuve. La peur dans le ventre de voir un concurrent hante les ténors et vénérés du régime de se voir évincer leur champion à travers un congrès. Stratégiquement, une élection anticipée permettra à Paul Biya, président du RDPC de postuler à la candidature avant d’organiser le congrès qui pourrait même avoir lieu un peu plus tard selon son bon vouloir.

Assister-t-on désormais à une bataille rangée entre deux camps du RDPC ? Seul Paul Biya a la réponse.

Tchakounté Kémayou


Cameroun : autopsie d’une jeunesse à vau-l’eau

La plus grande tragédie de notre époque, je crois, c’est que nous avons manqué à la tradition combattante. Nous avons rompu la chaîne de combat. Les oppresseurs des générations précédentes ont eu nos Peuples sur leur dos et ont dû succomber à leur résistance. La jeunesse à l’époque des Um, Moumié, Ouandié, Ossende, était hautement politisée.

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Notre époque se caractérise par la dépolitisation de la jeunesse, son désengagement sur le terrain éminemment politique. La plus belle manifestation d’une jeunesse politisée s’est vue dans les années de braise n 1990. En février 2008, on a assisté à une effervescence sporadique vite étouffée. Or, non seulement la Jeunesse des années 90 n’a pas consolidé son engagement en une force politique puissante, la jeunesse actuelle a réalisé l’exploit de gérer l’horreur de la condition nationale par l’ironie, la fatalité et la débauche.

Les étudiants PARLEMENTAIRES* des années 90 et tous les Camerounais de la diaspora, quant à eux, ayant fui en Oxydent (pardon Occident) pour la plupart, ont succombé au poison du consumérisme, se sont embourgeoisés, se sont installés sur la natte des autres plus confortablement que ces autres eux-mêmes, beaucoup trop confortablement… Du coup, le pays est perçu de manière distante, détachée, on en parle souvent comme de l’affaire du voisin, on attend des autres la solution comme si d’autres étaient plus concernés que soit…

Tous les mouvements qui se sont constitués en Diaspora pour résoudre l’équation politique du Cameroun n’ont pas résolu l’énigme de la quadrature du cercle qui enserre nos destinés. Aussi désunis que les États africains face aux grands blocs et autres multinationales qui foncent tête baissée sur le continent, aussi divisés que les partis politiques qui se font phagocyter par le bras joyeusement corrupteur de Biya, les diasporiques traînent une habitude, j’allais dire une malédiction bien africaine, et restent tout aussi impuissants que leur continent, et tout aussi inefficaces que les potentats qu’ils combattent… Quelle organisation, quelle machine de lutte avons-nous créée? Faisons-nous le 1/1000e du travail que les upécistes ont fait à l’étranger, après le démantèlement de ce Parti Historique? C’est là une bonne question pour notre méditation!

Faites un tour au Cameroun, vous marcherez comme un somnambule dans les rues… Halluciné, vous ne comprendrez pas comment la marmite Cameroun peut tant bouillir sans jamais déborder, sans pulvériser le lourd couvercle qui comprime sa pression intérieure… Et de grâce, n’allez pas dans les administrations publiques, car il vous prendra l’envie, à presque tous les coups, d’étrangler un fonctionnaire de vos mains, sur le champ… Le « superbe mépris » (selon le beau mot du journaliste Jean Baptiste Sipa) avec lequel on traite le Camerounais dans son propre pays est corrosif pour les nerfs. Malheur à vous si vous devez dédouaner votre voiture… Pour ne pas vous donner un infarctus, je passe… Tant de scènes de la vie quotidienne, à chaque coin de rue, sont si choquantes, que faute de mieux, en désespoir de cause, vous finissez par admirer ce Peuple qui peut accepter une situation aussi infamante, tolérer cette plus intolérable condition que lui infligent des criminels gestionnaires de la fortune publique, avec autant de calme…

Voulez-vous voir la foule de Césaire, vous n’aurez pas meilleur terrain d’observation. Cela me rappelle « Perpétue ou l’habitude du malheur », de nul autre que Mongo Béti.

Le taux de mécontentement et d’angoisse exponentiel finit désespérément par le non moins désespérant et révoltant « ON VA FAIRE COMMENT?! ». Les gens vivent aux portes de l’enfer avec pour leur propre sort une indifférence apparente dont on comprend le ressort profond lorsqu’on les engage dans une discussion politique décisive : ils sont terrorisés de payer le prix qu’exige la liberté, car ce prix, ils le connaissent… Qui connaît en effet ce prix mieux que les enfants du Pays du Char des Dieux? Or ils ne sont plus prêts à payer ce prix juste pour qu’un homme sans scrupules se serve d’eux pour accéder à la mangeoire!

En effet, la trahison récurrente des marchands politiques sans étoffe qu’on avait un instant pris pour des opposants a fait réaliser aux populations la vanité de tout engagement politique, car au bout du compte, quand vous n’êtes pas mangés par le pouvoir dictatorial, vous êtes vendus par des minables qui utilisent vos aspirations simplement comme un ascenseur social, et que vous les retrouvez un matin bombardés ministres ou DG de Biya, ou largués députés dans son applaudimètre qui tient lieu de Parlement du Peuple… l’Assemblée Nationale qu’elle s’appelle…

Quand on  dit donc que la Jeunesse ne fait aucune confiance à Biya, il faut savoir que la pléthore de politic(h)iens qui encombrent le paysage au pays ne sont pas mieux lotis en cette matière. Car ils ont établi une tradition de la trahison des aspirations populaires qui constitue pour le Peuple une grande leçon pédagogique, car ces hommes de très basse moralité ont démontré que leur but ne fut JAMAIS de faire pièce au système qui opprime le Peuple de ce pays. Cette pédagogie intériorisée profondément par les populations explique pourquoi toute tentative d’engager une discussion politique sérieuse se termine par des esquives multiformes.

Aussi, lorsque vous insistez on vous tourne en dérision, ou on essaie de vous faire croire que vous avez un problème, ou que vous voyez « avec les yeux de là-bas », de l’Oxydent s’entend… Au final, on vous menace même, et on vous impose le silence. Vous comprenez alors que les premiers contre qui il faut se battre au Cameroun ce sont les populations elles-mêmes, qui ont acquis l’habitude du malheur et ne semblent vouloir rien entendre d’autre… C’est que votre discours est un miroir impitoyable renvoyant une image trop douloureuse…

C’est là le plus grand mal que « l’opposition » politique a faite au Cameroun, car elle a rendu infiniment plus difficile la lutte de libération : en effet, tout se passe comme s’il fallait d’abord persuader aux gens qu’ils portent des chaînes, avant de les convaincre de se battre pour s’en libérer.

J’ai dit plus haut que les gens vivaient aux portes de l’enfer. Cela paraît-il exagéré?

Au Pays du Char des Dieux, rien n’est plus rebutant que ce contraste des plus saisissants entre l’horreur de l’environnement et la joie de vivre des gens. Le bon goût des femmes, si élégantes et si belles, à qui le soleil donne à la peau cette belle teinte de miel, mais qui se meuvent dans un environnement pourri où tout blesse la vue, heurte le bon goût, révulse les sens, invite à vomir…

Où que vous jetiez vos regards, vous accueillent la putréfaction, la pestilence, une ambiance de cimetière à ciel ouvert qu’agrémente le raffut diabolique des benskineurs* déboulant à force de vrombissement sur le macadam crevassé qui tient lieu de route, dans un désordre et une confusion délirants, comme d’énormes détritus hurlants, à la dérive, entraînés par un torrent en furie…

Ô APOCALYPSE, DIT MOI TON NOM!

Mais entendez-vous ces fils du diable emboucher les trompettes de l’Émergence en 2035? Non qu’une émergence à cette date ne soit possible, mais encore faut-il, en tant que gouvernement, être travailleur, consciencieux, patriote, nationaliste, non corrompu, avoir à coeur le bien-être de son Peuple, vénérer l’intérêt général et faire des deniers et biens publics le lieu d’une religion sacrée!

Ce ne sont pas des slogans, aussi tonitruants soient-ils, qui nous y amèneront.

Voilà qui est hautement instructif pour notre génération sur ses responsabilités. Et ces responsabilités sont nôtres avant tout!

Aucune Communauté Internationale, encore moins AUCUN chef d’État américain ou français, ne saurait nous aider, si ce n’est nous même.

Taâ meudah,

Bonaventure Tchucham

*Parlementaires : c’est le nom donné aux étudiants, combattants de liberté, des années 1990 et qui appartenaient à une association nommé LE PARLEMENT.

*Benskineurs : conducteurs de moto-taxi


Boko Haram fait une victime : hommage au capitaine Yari Emmanuel, mort pour la patrie

C’est depuis ce matin (11 février 2016, ndlr) que je retiens mes larmes et mon souffle pour m’imposer le sang froid et ne pas bousculer la pudeur de réagir parce que je suis concerné…

Tu reconnais cette cour où la progéniture de notre chien avait un nouvel ami à t’offrir à chaque fratrie pour que tu en fasses un ami loyal, un chien de garde, un soldat…

Celui qui en était le maître des lieux était aussi un père pour toi…

J’ai le sentiment que tu l’as rejoint hier dans la dimension de nos Ancêtres quand pour ton pays tu donnais ta vie le jour de ta fête, fête de cette jeunesse qui se mire en toi et se demande pourquoi…

Je lis tout le bien qu’on pense de toi et je me tais…

Devant la dévastation de mes cadets, tes amis de tous les jours, j’ai craqué et ma journée s’est arrêtée là…

La Fête de la Jeunesse a fait place à détresse qui stresse plus que vieillesse ne presse vers le tombeau…

Destin des plus beaux qui précipite la fin des plus forts et les transforme en Héros…

C’est à tous mes cadets, tous tes amis que j’emprunte les mots qui de toi disent ceci :

« Cette fois-ci le Boko Haram a frappé fort car jusqu’ici toutes ses victimes m’étaient inconnues. Je viens d’apprendre le décès d’un ami d’enfance et camarade de classe mort sur le champs de bataille avant hier. Une balle dans la poitrine. Le quartier Baladji et la famille le connaissent bien car il venait souvent à la maison Ngaoundéré ».

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YARI Emmanuel …

Emma comme mon cadet…

L’autre courageux…

« Yari… Vraiment un homme…

Depuis l’enfance c’était un Lion…

Il était vaillant, fort, courageux etc… Plus que son âge…

La dernière fois que je le vois c’était à Buea avant son concours pour L’EMIA…

Camarade de classe…

Homme d’orchestre musical au collège…

Très aimable, amusant, gentil, etc…

Les gens de notre promotion sont dévastés…

Je dois m’arrêter pour réaliser que ce combat est si nôtre…

Voilà un coup de poignard dans le cœur d’une jeunesse.

Son rêve était de faire l’armée depuis l’enfance…

Francophone, Anglophone…

Admirablement multilingue…

Il avait tu le nom de de son Père juste pour réussir de ses propres moyens son concours et sa formation à L’EMIA… »

Je n’ai rien…
RIEN ajouté à leurs mots…

Papa le colonel a bien formé son soldat…

De la bonne graine…

Il faut bien qu’elle tombe, meure, qu’on l’enterre et qu’elle germe…

Nous ferons des émules et de nouveaux Yari Emma!

JE SUIS YARI!

Tout le monde parle de la mort de Yari, un homme exemplaire…

Même Roger Milla l’officier de réserve le pleure…

Mort au nom de MON PAYS…

Mais il a donné sa vie pour une victoire….

On a arraché une base de boko haram pendant qu’il tombait sous le Drapeau…

On a perdu un homme comme ça…

Et savoir qu’il était si proche me fait mal…

Même celui qui ne l’a pas vu nous lit et pleure depuis ce matin…

Mort le jour de la Fête des Jeunes comme lui pour son pays…

Dernier témoignage :

« Un soldat a dit qu’il ne va jamais oublier le jour où le Capitain Yari a donné tout son salaire aux Soldats qui étaient en besoin. C’était du jamais vu!!!! »

Voilà l’Homme…

Noble dans l’âme…

Immolé…

Crucifié…

Mort pour eux!

Qu’il confie notre peine aux Ancêtres et obtienne en retour la stratégie pour nous mener à la victoire définitive!

Nos Ancêtres bénissent son arrivée parmi eux!

Les mêmes Ancêtres sauront nous aider à accepter que son passage dans l’autre dimension n’a pas été vain…

Nous ne publierons pas la photo de ton corps sans vie….

Elle appartient à l’intimité de la famille…

Nous partageons celle de l’élégance de ton existence…

REST IN PERFECT PEACE PERFECT SOLDIER…

You will forever be missed!

LONG LIVE YARI…

Flotte haut DRAPEAU…

Vive le Cameroun!

Mougoué Mathias Lionking


Adresse à la jeunesse camerounaise : le discours de Biya est-il encore crédible ?

La « génération androïd », nouvelle trouvaille du président Biya pour désigner les jeunes, est désormais appelée à prendre les houes et les machettes. C’est l’un des conseils prodigués par l’octogénaire pour résoudre leur problème de l’emploi qui est, depuis plusieurs décennies, la préoccupation majeure de toute la nation. Las de trouver une solution définitive à ce problème d’insertion socioprofessionnelle, le président octogénaire androïde se fend en donneur de leçon en demandant aux jeunes de se prendre eux-mêmes en charge désormais, car, selon lui, il n’y a plus la place pour tout le monde au soleil.

Un discours adressé à la jeunesse camerounaise a suffi, pour nombreux observateurs, d’avoir une idée ferme et intransigeante de l’incapacité du vieillard à résoudre les problèmes de ses jeunes compatriotes. Situons d’abord le contexte du discours.

Tracteur abandonnés dans une broussaille à Ngalan vers Ebolowa
Tracteur abandonnés dans une broussaille à Ngalan vers Ebolowa

Qu’est-ce que la « fête nationale de la jeunesse » ?

Le 11 février 2016, comme chaque année depuis 1982, le président de la République Paul Biya fait une annonce à la nation camerounaise. Cette date, déclarée fériée chômée sur toute l’étendue du territoire nationale, est réservée à la jeunesse depuis 1966. J’ouvre ici une parenthèse pour signaler que pour ce qui concerne l’origine véritable de cette fête, il faut tout simplement remonter dans l’histoire de la tutelle octroyée par l’ONU au Cameroun francophone et au Cameroun anglophone. Cette décision qui fait du pays une tutelle est contestée par plusieurs Camerounais et oblige l’ex-feu président Ahidjo à porter l’affaire à La Haye qui se prononce incompétent le 11 février 1963. C’est donc à partir de 1964 que le 11 février sera considéré comme un deuil national. Fermons la parenthèse.

C’est donc par décision unilatérale d’Ahidjo que le Cameroun consacre donc une journée pour célébrer sa jeunesse dès 1966 : c’est la « fête nationale de la jeunesse ». Le Cameroun, étant un jeune État en pleine construction, était à la recherche des compétences nationales dans tous les domaines. L’occasion est donc donnée, à toute cette couche sociale, de démontrer, avec ferveur, ses potentialités, ses prouesses, ses savoirs faires, bref, de montrer aux yeux du monde ce qu’elle sait faire de mieux, ce qu’elle est capable de faire et qui reste méconnu jusqu’ici. C’est ainsi que toutes les institutions de formations, d’encadrement et de suivi des jeunes, c’est-à-dire les écoles, les universités, les associations, etc. seront mobilisées pour la circonstance. Dans chacune de ces institutions, une semaine appelée « semaine de la jeunesse » sera donc consacrée aux activités de démonstrations des savoirs faire dans les domaines culturels, artistiques, scientifiques, techniques et littéraires.

Les moments forts du 11 février : le discours du président et le défilé

Pour l’apothéose, chaque institution de jeunesse est invitée à une parade publique nommée « Défilé du 11 février ». Les jeunes sont appelés à entonner des chants patriotiques, à s’exhiber à travers des démonstrations spectaculaires semblables aux carnavals. Les couleurs, les chants, les danses, les acrobaties, les fanfares, les tenues multiformes sont au rendez-vous. Tout un arsenal est mobilisé pour une démonstration haut de gamme devant une autorité administrative de la place : gouverneur, préfet ou sous-préfet et maire. On voit même le public se mobiliser pour y assister. Cette parade a donc lieu le 11 février dans chaque arrondissement du pays.

Mais, à la veille, le président de la République doit s’adresser à ses jeunes compatriotes dans un discours à la nation à 20 h précise. Ce qui est pourtant curieux cette année, c’est le contexte dans lequel ce discours est prononcé. Dans un élan d’euphorie, les pontes de l’UNC au RDPC qui tiennent l’arène du pouvoir depuis l’indépendance, s’exhibent en public pour demander au président Biya, non seulement d’être candidat à la prochaine élection présidentielle, mais de l’anticiper en l’organisant en 2016 pour les uns et en 2017 pour les autres au lieu de 2018. Des rumeurs plus ou moins fondées certifient que cette anticipation passera sûrement par une révision constitutionnelle qui, non seulement modifiera la durée du mandat à 5 ans au lieu de 7 ans, mais lèvera le verrou de la limitation du mandat présidentiel et créera un poste de vice-président de la République.

Ajoutées à ce contexte, la situation de misère ambiante et les conditions de vie de la jeunesse en termes d’éducation, d’emploi, de santé et de logement, sont moins reluisantes. Cette combinaison de contexte devrait plutôt appeler à une certaine posture sur le plan de l’assurance à travers une sorte de bilan pour montrer les évolutions de la politique dans la prise en charge des préoccupations des jeunes. Une sorte de rétrospective était donc nécessaire pour faire une catharsis permettant dans une transition entre les appels à sa candidature et sa candidature proprement dite sans en faire allusion si pour lui le moment n’était pas encore arrivé.

Comme à son habitude, l’octogénaire est donc resté silencieux face à cette jeunesse dont le résumé de la vie au Cameroun n’est limité qu’à un seul mot : débrouillardise. Une jeunesse dont l’avenir ne repose plus sur sa terre natale, dont le rêve de partir est toujours pressant malgré les mauvaises nouvelles qui proviennent de l’hexagone et qui étaient susceptibles de freiner leurs ardeurs. Une jeunesse qui vieillit et ne grandit pas se morfond et se meurt dans les oubliettes sous le prétexte que la situation économique du Cameroun est difficile. Comme il le dit d’ailleurs lui-même, « Des facteurs exogènes, liés à l’environnement économique global, combinés à certaines pesanteurs internes, limitent notre capacité à créer des emplois décents ». Comme le Cameroun est en crise depuis plusieurs années, c’est à cette jeunesse-là que le président trouve le réconfort en lui demandant de se consacrer aux métiers de l’agriculture et de l’informatique en ces termes : « Je viens de vous indiquer tout le bien que vous pouvez tirer du travail de la terre, de notre nouvelle industrialisation, et aussi de l’économie numérique ». En observateur averti, je me souviens que ce même président a eu un projet agricole très ambitieux. Ce projet était alors susceptible de faire passer le Cameroun, sans exagération de ma part, vers une révolution agricole. De quoi s’agit-il et que s’est-il donc passé ?

Le scandale politique des tracteurs distribués

En avril 2006, il a fallu deux années de négociations entre le ministre camerounais des affaires étrangères et le gouvernement indien. Cette négociation a abouti à un don de 60 tracteurs de la marque Solanika destinés à un test. Si ce test était positif et répondait aux « conditions agroécologiques du Cameroun », alors, le pays devrait s’engager pour un accord dans les années à venir et qui consisterait à installer une usine de montage de tracteurs.

Après l’octroi de ce don, il appartenait alors au ministère de l’Agriculture et du Développement (Minader) de prendre en charge les frais de transport (de l’Inde vers le Cameroun) et de formalités liées au dédouanement de ces engins. C’est dans cette optique que le Minader décida d’exiger aux bénéficiaires une somme de 2.5 millions de FCFA pour l’acquisition d’un tracteur.

En 2008, l’Association Citoyenne de Défense d’Intérêt Collectif (Acdic) publie un rapport dans lequel il avoue avoir trouvé ces tracteurs dans les domiciles de ministres et pontes du régime. Ainsi, l’enquête a révélé que 53 % de tracteurs leur ont été alloués alors que 60 % d’entre eux ne possèdent pas de champs. Conséquences, ces tracteurs, presque 87 %, sont garés dans leur parking depuis 2006. Par le refus de l’Acdic de publier cette fameuse liste des personnalités impliquées dans le bradage des biens publics, le quotidien Le Jour, dans son édition N° O338 du mercredi 17 décembre 2008, a eu le courage de rendre public cette liste de bénéficiaires des tracteurs indiens où l’on retrouve « des ministres en fonction, démis ou embastillés, des directeurs généraux, des magistrats, des hauts gradés de l’armée, des députés et plusieurs personnalités qui ne sont pas inconnus du paysage socio politique camerounaise ».

Les tracteurs refont surface : une promesse présidentielle non tenue

Le 14 avril 2009, le président Biya avait signé à New Delhi un accord de prêt de presque 18 825 milliards de FCFA avec l’Inde grâce à Export-Import Bank of India. Cet accord stipulait que le gouvernement camerounais devrait construire un complexe industriel de 10 000 ha de culture mécanisée, plus précisément de riz (5 000 ha) et de maïs (5 000 ha). La durée de ce projet était estimée à 20 ans avec 5 ans de grâce. Évidemment, réaliser une culture de cette taille ne pouvait pas se faire avec les houes et les machettes comme le font les parents actuellement. L’apport de l’Inde dans ce projet était de mettre à la disposition du Cameroun une usine de chaîne d’assemblage et de montage de tracteurs. La signature de cet accord témoigne à suffire que le gouvernement camerounais marque son accord pour la réussite du test des 60 tracteurs, malgré le scandale qui s’en est suivi.

Depuis 2011, un ramdam de tintamarre a fait dire à beaucoup que l’agriculture camerounaise va connaitre enfin un réveil lors du « Comice agropastoral » tenu à Ebolowa du 17 au 22 janvier 2011. Le président de la République, dans son discours d’ouverture le 17 janvier, annonce la création d’une usine bâtie sur 10 ha. Elle sera uniquement mise à contribution dans le montage et l’assemblage des engins agricoles comme « des tracteurs, des moissonneuses, des batteuses, des égraineuses et des motos-pompes ». On devait enfin vivre une mécanisation de l’agriculture à haute échelle. Au moment de son discours, il existait déjà presque « 800 tracteurs et près de 4 500 équipements agricoles divers déjà montés ». Le seul hic, c’est l’espace nécessaire pour stocker tout cet arsenal d’engins lourds. Il fallait donc faire vite, car l’urgence était effective.

C’est les 21 novembre 2013 et 23 septembre 2014, donc 2 et 3 ans après la fin du comice, que le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Emmanuel Nganou Djournessi, s’est rendu compte que les tracteurs sont encore stockés dans la broussaille faute de hangar approprié. Paul Bernard Soppo Moukouri, ci-devant directeur général de l’entreprise d’Immobiliare M&M,  chargée, de la construction de l’usine se plaignait, de « nombreux goulots d’étranglement » qui empêchaient le déroulement normal des travaux non achevés. Ces goulots d’étranglement viennent principalement des difficultés financières, avoue-t-il.

Paul Biya ment et il mentira toujours

Les discours tintés de promesses fallacieuses, de chiffres faramineux pour mystifier les progrès que lui seul voit, n’illusionnent plus les jeunes camerounais. Comme d’habitude, des promesses n’ont pas manqué le 10 février 2016 : « Dans cette optique, je viens de prescrire le lancement d’un plan triennal « Spécial Jeunes », doté d’une enveloppe globale de 102 milliards de francs CFA. Ce plan devra faciliter et accélérer l’insertion économique de notre jeunesse. Nous devons tous y tenir particulièrement. Vous aurez là, je crois, l’occasion de faire la preuve de votre « patriotisme économique ». Qu’il me soit permis ici de remettre au goût du jour cette promesse faite par le président « androïde » pour motiver la jeunesse à se consacrer au football : «J’envisage de mettre à l’étude la création d’une École supérieure de formation au football qui, en liaison avec le ministère des Sports et de l’Éducation physique et le ministère de la Jeunesse ainsi qu’avec la Fédération et les académies existantes, aura pour mission d’encadrer et de perfectionner les jeunes qui manifesteront des dispositions exceptionnelles pour notre “sport-roi”». C’était le 10 février 2010 et jusqu’aujourd’hui, cette école supérieure tarde encore à voir le jour.

Quel désastre !


Les humoristes prennent le pouvoir en Afrique dans « Le parlement du rire »

Il est presque 7 h ou 8 h, je ne sais plus trop, d’un jeudi 28 janvier 2016 à ma montre. Il y a un soleil d’aplomb dehors qui n’a pas réussi à anéantir l’ardeur des habitants aussi endurants que jamais. Comme d’habitude, la consultation de l’agenda de la journée révèle une journée pleinement encombrée par les devoirs qui m’appellent. Ouf ! Une conférence de presse tenue par Canal+ pour le lancement de son émission intitulée « Le Parlement du Rire » (LPR). De quoi s’agit-il, au fait ? Nul doute qu’il provoquera le rire et à gorge déployée. Le rire à gogo, quoi. Allez, un collaborateur sur les lieux et tout est joué.

08Canal+ vers l’Afrique

Créé en 1984, Canal+ (groupe Vivendi), « éditeur et opérateur de télévision payante par satellite en Afrique », a connu une expansion au point de devenir populaire quoi qu’élitiste. Canal+ est plus connu, chez la plupart des familles ici au Cameroun, comme la chaîne spécialisée dans la diffusion cinématographique et des évènements sportifs. Le divertissement 24h/24 fait donc partie intégrante de ses diffusions dans plus de 20 pays africains essentiellement francophones. Les origines du capital de la chaîne confirment bien le choix de celle-ci pour cette zone géographique. Comme chaque année, les nouveautés dans la grille des programmes ont toujours suscité des curiosités de la part des téléspectateurs. Pour 2016, le groupe a choisi de mettre l’accent sur l’humour avec un concept fort interrogateur : « Le Parlement du Rire ».

Les innovations en 2016

Ceux qui ont connu la troupe du Jamel Comedy Club et qui la réclamaient à cor et à cri sont finalement servis avec une émission 100 % comédie africaine : « Le Parlement du Rire ». Il ne fallait pas plus qu’une conférence de presse pour édifier le public sur sa quintessence. C’est ainsi que cette journée du 28 janvier 2016 devenait cruciale. Au restaurant Lounge & Garden sis rue marché des fleurs à Bonapriso, la presse était, tant bien que mal, au rendez-vous, malgré la morosité, devant un parterre de panel singleton modeste en la personne de Mireille Kabamba, ci-devant DG de Canal+ Cameroun. Comme innovations pour l’entrée en matière, elle a l’honneur d’annoncer ce qui fera la une de Canal+ pour le compte de l’année 2016. Entre autres divertissements, les Jeux olympiques d’été 2016 de Rio du 5 au 21 août prochain, l’émission « Afrique Investigation » et bien entendu la nouvelle venue dans la grille de programme « Le Parlement du Rire ».

De quoi s’agit-il ?

« Le Parlement du Rire » est une émission conçue par le Nigérien Mamane. Pour ceux qui ne le savent pas, Mamane est un chroniqueur de la radio mondiale RFI que les fidèles auditeurs connaissent sur la rubrique « La chronique de Mamane ». Le chroniqueur se fait appeler, dans sa chronique, le président de « la République très très démocratique du Gondwana ». Le Gondwana est donc ce pays imaginaire dont il est le président autoproclamé démocratique élu à vie. C’est une image représentative de ces pays africains dont les présidents ont la réputation d’être des éternels élus du peuple. Cet humoriste dont le talent n’est plus à démontrer, en collaboration avec Canal + Afrique, Gondwana City et De Père en Fils (Lagardère Studios), crée ce concept qu’il définit lui-même en ces termes, dans la vidéo de lancement diffusée en long et en large : « Le Parlement du Rire est le seul parlement au monde où on parle et on ment » et un autre humoriste, le Camerounais Edoudoua Non Glacé, d’ajouter « C’est pour faire rire. Rien que pour rire ». Mamane a alors estimé qu’il lui fallait un parlement à Canal+ après avoir réussi à faire l’unanimité au palais présidentiel à RFI.

Un « parlement où on parle »

Évidemment, l’assertion du concept ne doit pas être prise au premier degré. Si l’on considère le parlement comme une tribune de rassemblement des représentants du peuple, il convient alors de préciser ici que ce parlement n’en est pas un. Le parlement ici est constitué des fins limiers de l’humour africains. C’est un ensemble d’humoristes trié sur le volet et constitué, pour la plupart, de la cime de l’humour francophone africain. Comme on peut donc le constater, il n’y a pas eu élection, il y a tout simplement eu auto-proclamation du président du parlement en la personne de l’irréductible Mamane. C’est un parlement constitué non pas de députés, mais de parlementaires. Attention à ne pas les confondre avec un parlement classique. L’objectif premier ici, c’est de parler. Juste de parler. Parler pour dire « ce qu’on m’a envoyé dire » comme le fait si bien Digbeu Cravate.

Un « parlement où on ment »

S’il s’agit ici d’écouter ce que les humoristes parlementaires disent iI est bien évident que ce ne soit pas toujours des paroles de vérité. Remarquez donc que les terminologies utilisées ici sont bien conçues pour transformer la diversion en rire bien croustillant. C’est donc un parlement et non une assemblée nationale. Un parlement pour parler, dira-t-on. Drôle de sémantique. Parler pour dire quoi ? Eh ben, « parler pour rire », « parler pour se divertir », « parler pour s’amuser », bref, « parler pour mentir ». Voilà ! Le mot est lâché : mentir. En Afrique, la politique est communément considérée comme un mensonge où les praticiens viennent faire des promesses fallacieuses pour obtenir les voix de son peuple. Dans la République du Gondwana on ment comme on respire. Et ceux qui écoutent adorent aussi tendre les oreilles à ceux qui viennent les distraire. Mais, attention tout de même, il serait donc malicieux ici de considérer les humoristes comme des politiciens qui viennent mentir à ceux qui les écoutent. L’humoriste étant un éveilleur de conscience, le président Mamane et ses parlementaires viendront présenter aux téléspectateurs les vérités sur les mensonges que le peuple aime écouter.

Un parlement « rien que pour rire »

Susciter le rire, et rien que le rire est donc la mission première du « Le parlement du Rire ». Ici, les téléspectateurs vont se délecter du rire à gogo. Le rire pour oublier les soucis, les dures réalités de la vie, se détendre, se marrer, se défouler et que sais-je encore ? Et ce matin du 28 janvier, Mireille Kabamba a été formelle sur le fond et la forme de cette émission. Il faut « choquer » pour une prise de conscience et non pour susciter la haine. Car l’humour a ses limites que personne ne risque de contrôler. C’était le seul point d’ombre de cet échange qui a, au passage approuvé l’approbation de l’assistance.

Une composition cosmopolite

Comment ne pas parler de l’humour en Afrique de l’Ouest et du Centre sans citer les ténors ? Commençons par présenter les membres du bureau du parlement que sont : les Ivoiriens Michel Gohou et Digbeu Cravate qu’on ne présente plus, sans oublier la talentueuse Camerounaise Charlotte Ntamack. Ce sont les trois membres du bureau et ils occupent, chacun, le poste de vice-président du parlement avec comme président Mamane. Ils sont entourés par leurs collègues parlementaires africains qui sont aussi futés que jamais : les Ivoiriens Adama Daïco, Agalawal, Boubakary, Enk2k, Oualas, Chuken Pat, les Burkinabés Gombo.com, Philomaine Nanema, Gérard Ouédraogo, Moussa Petit Sergent, les Congolais (RDC) Roch Bodo, Benjamin Kahitare et Tumaho, le Gabonais Oumar Defunzu, les Rwandais Hervé Kimenyi et Michael Sengazi, les Camerounais Narcisse Kouokam et Edoudoua Non Glacé et enfin le Guinéen (Conakry) Oumar Manet.

Des rendez-vous à ne pas manquer

Évidemment, bien qu’étant un parlement, il y aura des sessions parlementaires. Pour commencer l’année 2016, « Le Parlement du Rire » a débuté samedi 30 janvier dernier avec sa session extraordinaire consacrée essentiellement au lancement considéré comme la cérémonie d’installation des parlementaires. Pas besoin d’avoir des attributs de la République comme dans le parlement classique. Il s’agissait d’une prise de fonction effective au cours de laquelle le président Mamane a donné les points de l’émission.

Les sessions ordinaires de ce parlement auront donc lieu tous les dimanches à partir de 19h30. Pour ce qui concerne les sessions du mois de février en cours, notez dans vos agendas les dates des 7, 14 et 21 février 2016. Il ne vous reste plus qu’à vous installer sur vos sièges, dans votre salle de séjour en famille ou avec des amis en dégustant une Castel Beer avec modération devant le petit écran câblé Canal+ Afrique. Et tout est donc parti pour le rire, et rien que du rire.

Haro sur le divertissement

Comme je vous le disais plus haut, la politique de Canal+ est, depuis plus de 30 ans, axée sur le divertissement. Cette orientation de sa ligne éditoriale a commencé, depuis la prolifération, dans l’opinion, des idées anti-françaises, à susciter beaucoup d’interrogations. En effet, la vague de critiques sur les méthodes de la politique française menée en Afrique, laisse stupéfaite l’opinion collective. Les origines du capital de l’entreprise, détenu par Vivendi dont le Français Bolloré est propriétaire, font de Canal+ la chaîne qui a pour rôle de détourner les Africains. Cet objectif n’est donc pas un fait de hasard. C’est un projet à long terme conçu par celui donc l’expansion économique en Afrique francophone n’est pas du goût des critiques de la francophonie. Bolloré étant, plus ou moins, mêlé à des coups bas politico-administratifs, à l’image d’Areva au Niger, d’Elf ou de Total, prendra sûrement des égratignures au fil du temps. Sait-on jamais !

Le rire prend le pouvoir à la télé.

Tchakounté Kémayou


Paul Biya : l’incarnation du statuquo politique

De la rotation au sommet du pouvoir à la candidature unique de l’opposition, tout y passe pour une proposition d’un système de transition dit en douceur. À l’heure actuelle, c’est le climat d’incertitude sur les intentions réelles du président à se représenter et sur la réaction de la population face à cette longévité du pouvoir RDPC et une énième candidature de Paul Biya. Sa réélection serait synonyme à l’inertie décriée par tous les analystes. Sa réélection signifiera le non-renouvellement de la classe politique vieille de plus de 60 ans. Sa réélection traduira un maintien de l’inertie, traduction d’une lourdeur administrative, au détriment de cette jeunesse assoiffée de dynamisme. D’où l’appel urgent à une alternance politique. Mais, comment se fera donc cette alternance dans les conditions actuelles où le parti au pouvoir s’arc-boute et n’entend rien céder ?

Solution 1 : rotation du pouvoir par région

Beaucoup de Camerounais, des intellectuels notamment, convaincus qu’une candidature du président Biya sera une candidature de trop, s’échinent à trouver des portes de sorties honorables afin d’éviter le pire. Pour eux, une alternance au pouvoir serait la solution idoine pour ne pas susciter une colère issue des frustrations légitimes des Camerounais qui se sentent marginalisés. L’une des solutions d’alternance proposée qui fait déjà la une des journaux et se discute sur toutes les lèvres dans les débats reste la rotation. De quoi s’agit-il ?

C’est le Pr Joseph Owona, d’ailleurs membre du parti au pouvoir, qui prend les devants de la scène pour prôner l’alternance par la rotation qui, pour lui, semble être la solution idoine pour un changement en douceur. Il la présente comme « (…) Une des solutions d’avenir de nos institutions ». Cette alternance politique proposée par un des barons du régime conservateur ne manque pas de susciter des remous sous cape. Joseph Owona, professeur de droit constitutionnel à l’Université de Yaoundé 2, affirme, comme s’il venait de le découvrir, que la véritable vocation d’une institution évoluant dans un contexte camerounais est « d’inventer l’alternativité équitable dans le Cameroun réputé comme étant une Afrique en miniature ». C’est la véritable solution pour éviter un éventuel chaos. Pour cet enseignant dont les sorties publiques ne manquent pas de stimuler les débats, cette « alternativité régionale s’avèrerait peut-être la plus souhaitable, consistant en une rotation du pouvoir suprême entre toutes les régions du pays ; Nord, Sud, Extrême-Nord, Ouest et Est, rompant avec le fameux ping-pong Nord-Sud ». Le mot est donc lâché ! L’alternativité régionale vient donc relancer les débats sur la tribalisation, cette fois-ci, sous le prisme de l’alternance. Après avoir proposé, du temps où il était aux affaires, le système d’équilibre régional qui a fait couler beaucoup d’encre et de salives (Vidéos/Débats, partie 1 & partie 2), il revient donc en force avec l’alternativité régionale.

En résumé, la rotation est donc cette forme de dévolution du pouvoir qu’on accorderait à un candidat originaire d’une région du Cameroun pour un certain nombre de mandats. Le prochain mandat sera alors accordé à une autre région et ainsi de suite. C’est la seule condition, disent les tenants de cette thèse, pour chacune des régions du pays ne s’estiment pas léser. En effet, la rationalité de cette thèse de « l’alternativité régionale » vient du fait que la longévité du pouvoir de Biya originaire de la région du Sud, a fait dire à certains qu’une autre candidature de celui-ci mettra encore hors-jeu d’autres régions et frustrera encore plus les originaires. Car une prochaine candidature de Paul Biya équivaut à la confiscation du pouvoir politique par une seule et même région depuis 1982. Pour rappel, l’ex-président Ahmadou Ahidjo originaire de la région du Nord, en laissant le pouvoir à Paul Biya en 1982, y était depuis mai 1960 comme premier président de la République. Par ailleurs, Ahmadou Ahidjo est entré en politique en 1947 comme délégué élu de la Bénoué à l’Assemblée territoriale et vice premier ministre en 1957. Depuis 1960, le Cameroun, en tant qu’État, n’a connu que deux présidents. Donc, seules deux régions sont déjà passées à la tête de la magistrature suprême. Pour le Pr Joseph Owona, 2 régions sur 10 et 2 ethnies sur presque 230 ont occupé les devants de la scène politique pendant 55 ans. Les frustrations des autres camerounais originaires des huit autres régions sont suffisamment perceptibles et il serait dangereux de nier ce fait tangible. Il le dit d’ailleurs en ces termes : « Quand vous avez un pays où il y a 230 langues, si vous voulez diriger le pays, il faut savoir comment l’unifier. Il faut trouver un moyen ».

Cette thèse de la rotation, quoique rationnelle, ne fait pourtant pas l’unanimité dans l’opinion. Beaucoup estiment que cette façon de fonctionner, qui frise le bricolage, montrerait à l’évidence que le peuple camerounais ne saurait être capable de maturité politique pour savoir et comprendre ce qu’il y a de bien pour lui. Les arguments avancés pour mettre en touche cette thèse seraient que la longévité des deux présidents n’est pas le fruit du choix du peuple camerounais compte tenu des irrégularités et des contestations enregistrées avant, pendant et après chaque scrutin. Autrement dit, la meilleure solution serait d’organiser les élections libres, justes et transparentes. Quelle que soit l’origine régionale du président, sa victoire à l’élection ne doit pas seulement souffrir d’aucune illégalité, mais il doit être légitimement acquis. Ainsi, la question d’alternance ne se poserait pas.

Solution 2 : une candidature unique de l’opposition

Les tenants de la thèse d’une candidature unique des leaders de l’opposition proposent cette solution qui pourrait avoir un impact sur les résultats de l’élection présidentielle. Au Cameroun, la constitution ne prévoit pas, depuis l’avènement de la démocratie en 1992, une élection à deux tours. Une élection à un tour n’est pas du tout adaptée à une éventualité d’un regroupement naturel des leaders de l’opposition pour renverser la vapeur au second tour. Dans l’impossibilité d’un regroupement des leaders au second tour qui n’existe pas, il est tout à fait nécessaire de penser à un regroupement dès maintenant.

Seulement, voilà, cette solution ne serait pas à sa première ébauche et son premier essai. Les leaders des partis politiques de l’opposition l’avaient déjà opté sans succès lors de l’élection présidentielle de 2004. Ce projet, ayant connu un succès avait été sabordé par une démission que certains ont considéré comme une trahison de l’actuel ministre de la communication, Issa Tchiroma Bakari, leader du FSNC (Front pour le salut national du Cameroun), disent les uns, et par la sortie prématurée du groupe du leader du SDF Ni John Fru Ndi, disent d’autres. Aujourd’hui, la crédibilité de ces deux leaders et bien d’autres serait entamée aux yeux de l’opinion camerounaise pour des raisons plus ou moins fondées. L’hypocrisie et la double face attribuées à beaucoup d’entre eux donnent à penser aux détracteurs de cette thèse que la solution miracle ne viendra pas d’une candidature unique. Peut-être faudrait-il parler de « candidature consensuelle » comme le stipule Mme Alice Sadio, leader de l’AFP (Alliance des Forces Progressistes). Alice Sadio insiste pour mettre l’accent sur des regroupements des partis politiques en fonction de leur rapprochement idéologique. Cette méthode éviterait, à coup sûr, des démissions des suites des malentendus.

La question de la révision du code électoral revient donc au bout des lèvres et renforce la nécessité selon laquelle les Camerounais doivent apprendre à être eux-mêmes maîtres de leur destin. Des solutions considérées comme des rafistolages ont toujours été malmenés par les arguments de maturité politique du peuple camerounais à être maître de son destin. En effet, la thèse sur la révision constitutionnelle, en y apportant les éléments clés comme les élections à deux tours, est celle qui bat en brèche toutes les thèses et fait l’unanimité dans l’opinion. Cependant, le seul hic reste la fermeté du régime qui n’entend pas céder sur cet élément vital qui pourrait le coûter trop cher.

Solution 3 : la nécessité de la construction d’un rapport de force

À vue d’œil, on aurait dû penser à un blocage définitif à ce niveau des solutions déjà proposées jusqu’ici. Mais, il existe néanmoins ce qui ferait changer la donne : la liste électorale. Une observation très minutieuse de la liste électorale dite biométrique fait remarquer que sur un potentiel de 10 à 13 millions d’électeurs, seuls 6 millions de Camerounais se sont effectivement inscrits. D’où la question fondamentale : pourquoi les Camerounais ne s’inscrivent-ils pas sur la liste électorale ? Ou mieux, à quoi est dû ce désintérêt pour la politique ? A priori, la réponse évidente serait : les Camerounais sont déçus par le parti au pouvoir et des leaders de l’opposition. Ils sont déçus par cet interminable mandat qui ne finit pas. Ils sont fatigués d’aller voter et de ne pas voir le changement arriver pourtant promis par l’opposition.

Les fins analystes considèrent cette attitude comme un boycotte de la chose politique, une sorte de frustration et de désespérance. Si les frustrés sont des opposants au régime régnant, il est fort probable que ce sont des voix acquises à la cause de l’opposition. Mathématiquement, c’est l’opposition qui perd des voix par cette abstention, cette apathie, cet attentisme des Camerounais. Théoriquement, une inscription massive dans la liste électorale garantirait une victoire certaine de l’opposition avec un code électoral d’un tour.

Il s’avère donc qu’après avoir fait le tour des solutions d’alternance si chère à beaucoup, il ne reste plus qu’à dire aux leaders des partis de l’opposition de trouver la motivation qui déclenchera l’intérêt du peuple. Comment donc y parvenir avec cette classe politique vieillissante, du parti au pouvoir comme de l’opposition ? Comment y parvenir avec des leaders qui manquent de charisme et de poigne ? Comment y parvenir avec cette corruption des consciences et des mœurs ancrées dans nos chaires ?

Un leader charismatique est, me semble-t-il, la solution la plus idoine et possible, quoiqu’idéaliste. Ce leader jouera le rôle d’un véritable psychanalyste capable de porter l’espoir tant perdu et sans lequel le président Biya, malheureusement, rempilera encore en 2018 ou même dans une élection anticipée de 2017.

Tchakounte Kemayou


Paul Biya : une candidature de trop pour 2018 (?)

Pourquoi, depuis un certain temps, et notamment depuis la semaine dernière, des agitations autour de la candidature du président Biya pour la présidentielle de 2018 refont-elles surface ? Pourquoi maintenant plutôt qu’en 2017 ? Pourquoi l’appeler à postuler alors que les textes du parti stipulent qu’il est, en tant que président du parti, désigné a priori comme candidat ? Comme il est de coutume dans les Républiques africaines, la fin d’un mandat présidentiel a toujours été une période (trop) turbulente et tumultueuse, politiquement parlant.

Des appels à la candidature de Paul Biya

Officiellement, on dénombre de nombreuses motions de soutien venant de certains cadres du parti au pouvoir en direction de Paul Biya, l’exhortant à se représenter pour une énième fois à la présidentielle de 2018. Tout a commencé le 6 novembre 2015, quand le président de l’Assemblée Nationale, Cavayé Yéguié Djibril, appelait déjà le président de la République à briguer un autre septennat présidentiel en 2018, dans une motion de soutien au nom des « forces vives, élites intérieures et extérieures, militants et militantes du RDPC notamment les notabilités traditionnelles et religieuses du département du Mayo-Sava Sud ». À ce moment-là, personne, ni la presse ni les réseaux sociaux, n’avait fait attention à ce soutien un brin ubuesque. Pas plus tard que vendredi 29 janvier 2016, Cavayé Yéguié Djibril revient en force avec la signature, par un certaine élite, d’une motion de soutien et de déférence adressée à Paul Biya et lue au journal parlé de 20h à la CRTV. Cette fois-ci, au nom de toutes les trois régions du septentrion : Adamaoua, Nord et Extrême-Nord. Cette motion de soutien est motivée par « ses efforts constants déployés depuis son accession à la magistrature suprême, pour promouvoir la paix, la démocratie et la justice sociale au Cameroun, et singulièrement pour sa sollicitude et la haute confiance qu’il a toujours témoigné aux fils et filles du septentrion ».

C’est le 8 janvier 2016 que Martin Belinga Eboutou, directeur du cabinet civil de la présidence, a fait monter la vague de soutiens et, par la même, mis en branle une déferlante de critiques de la part des détracteurs du régime. Cette personnalité dite « forces vives » de la région du Sud a imploré, avec ses pairs du gouvernement originaire de la région du Sud, le président Biya d’accepter leur doléance. Dans un élan de campagne qui ne dit pas son nom, ces élites réaffirment leur « soutien granitique, total et exhaustif au chef de l’État pour les futures échéances électorales en même temps qu’elle supplie Dieu Tout Puissant de continuer de le combler de ses grâces en vue de la conduite toujours plus efficace des très hautes charges que le peuple camerounais lui a démocratiquement confiées ».

Le 20 janvier 2016, c’est au tour des sénateurs originaires de la région du Centre d’appeler une candidature de Paul Biya. C’est au cours de la cérémonie de présentation des vœux du Nouvel An au Président du Sénat, Marcel Niat Njifenji, que le sénateur Luc René Bell s’est fendu d’une motion de soutien en ces termes : « Nous, les sénateurs du Centre, nous pensons qu’il est très important de faire savoir au peuple les réalisations du Président Paul Biya. Il est en train de réaliser plusieurs projets dans notre pays. C’est pour cette raison que nous pensons qu’il doit continuer dans ce même sens pour atteindre son projet de l’émergence ».

Le quatrième appel vient de 36 administrateurs civils. Il s’agit des fonctionnaires issus de la prestigieuse École Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM) de la promotion 1997-1999. Ces fonctionnaires, dont Dieudonné Samba (nommé le 2 octobre 2015 « Conseiller spécial du Président de la République ») fait partie, ont pondu un communiqué dans le quotidien gouvernemental invitant Paul Biya « à ne pas hésiter un seul instant à répondre à l’appel grandissant du peuple camerounais auquel ils s’associent avec ferveur, de briguer un nouveau mandat présidentiel ».

La ville de Douala n’est pas en reste. Les élites RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais), parti au pouvoir de la région du Littoral, se sont jointes au mouvement. Le mardi 26 janvier, lors des présentations des vœux au siège de la région, celles-ci ont remis au gouverneur, Ivaha Diboua, une motion de soutien destinée au président de la République. Le gouverneur d’une région, censée être politiquement neutre, se retrouve donc impliqué dans une affaire de soutien d’un leader de parti politique. Agit-il en tant qu’administrateur de la région ou à titre personnel ? Sera-t-il disposé à recevoir aussi les militants d’un parti de l’opposition qui souhaiteraient également le solliciter pour la candidature de leur leader ? D’ailleurs, en guise de réaction musclée, les partisans d’une retraite politique bien méritée du président Biya s’organisent déjà pour la rédaction d’une motion de « non-soutien » pour faire valoir ses droits à la retraite. Car, pensent-ils, la tension qui pollue déjà le climat politique est une belle occasion d’éviter de quitter les affaires par la petite porte.

Réactions : des appels à une alternance présidentielle

Les voix s’élèvent, comme d’habitude, pour décrier ce qu’on pourrait appeler une mascarade des militants et élites du parti au pouvoir. Ceux-ci ne cessent de multiplier des appels et des motions de soutien de la candidature de leur champion. Ces agitations, qui ont défrayé la chronique dans les médias, ont commencé à prendre de l’ampleur sur les réseaux sociaux. Les internautes s’y sont mis et ont pris le relais, non pour appeler à une nouvelle candidature, mais pour justifier la nécessité d’accorder un repos mérité pour celui qui a servi l’État pendant 50 ans déjà. En effet, Paul Biya aura 85 ans en 2018. Ayant déjà occupé trois postes phares depuis sa carrière politique (ministre, Premier ministre et président de la République), certains pensent qu’après tant d’années de hautes fonctions, c’est le moment pour lui de permettre aux autres générations de gouverner.

À la suite des médias, les réseaux sociaux sont inondés de messages de colère pour s’indigner de la gourmandise des septuagénaires et « grabataires » qui « gravitent » autour du président de la République. Les internautes concluent, après avoir suivi l’actualité ponctuée par des motions de soutien, que faire valoir ses droits à la retraite n’a plus de sens et que le départ de Paul Biya du pouvoir sera considéré comme la mort politique de ses partisans. Ceux-ci veulent à tout prix, « forcer » Biya à entendre un autre « Appel du peuple », mais aussi préparer l’opinion publique à accepter une éventuelle candidature d’un homme que beaucoup croyaient en fin de carrière politique.

Ces appels et soutiens amplifient, depuis un certain temps, une tension et un climat politique déjà délétère, attribuable à une longévité qui frustre, poussant à bout ceux qui ont hâte de voir un autre visage. Une longévité qui fatigue et dont le renouvellement fera sûrement plus de déçus que d’heureux. Au pouvoir depuis 1982, presque quatre générations de Camerounais rêvent aussi d’avoir leur mot à dire. Cette frustration a déjà fait long feu et risque de devenir ingérable si l’on n’y prend garde. L’insécurité, avec les attentats suicides attribués à Boko Haram qui règne dans la région de l’Extrême-Nord depuis 2013-2014, ne serait-elle pas un signe avant-coureur ? L’occasion n’est-elle pas venue de s’inquiéter d’un éventuel embrasement en cas de statu quo politique ? Quelques intellectuels ont d’ailleurs proposé des solutions pour éviter un désordre de plus en plus certain.

Lire la suite : Paul Biya : l’incarnation du statuquo politique


Les leurres du lucre et du luxe de la brocante

Un petit tour dans les rues de Douala ne tromperait pas : la brocante rafle peut-être la vedette parmi les types de commerce qui marche le mieux. Il y a longtemps que cette activité n’était même pas connue dans nos rues. Il a suffi d’une petite évolution de la demande sur le marché pour qu’elle se développe.

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Le Cameroun connait, depuis les années 2000, un regain du commerce des biens et articles usés. En effet, la brocante est cette activité commerciale qui consiste à la vente d’objets usagers ou encore non utilisés et qui présentent déjà des défauts de non-respect des normes internationalement connues. Les articles qu’on rencontre dans le marché de la brocante sont aussi divers que variés. Tout est disponible : de l’habillement à la décoration d’intérieur, des meubles des salles de séjour aux ustensiles de cuisine. Les domaines comme l’informatique, l’électronique et l’électroménager font la pluie et le beau temps. Les articles et les appareils de sport, des jouets, des outils de métiers divers.

La brocante est une activité qui a fait son apparition au Cameroun à travers l’importation des véhicules européens et américains. Douala, étant la seule ville portuaire, en attendant l’ouverture du port de Kribi, a longtemps été considérée comme la porte d’entrée des véhicules importés d’occasion. La principale demande venait essentiellement des Camerounais eux-mêmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un véhicule neuf. Évidemment, c’est comme ça qu’à la longue, les véhicules d’occasion deviendront pour les pauvres.

Le moyen le plus sûr d’avoir une voiture d’occasion était de débarquer avec une belle 4X4 à l’issu d’un voyage professionnel ou d’affaires. D’autres sollicitaient un ami ou une connaissance installée en Europe. Avec le temps, les importateurs prennent l’habitude de bourrer le véhicule d’objets précieux. Mis en cause, la limitation des bagages par vol sans oublier le coût excessivement élevé des excédents. Désormais, les voyageurs n’avaient plus le choix que de mettre les bagages dans les voitures.

Ces voyageurs revenaient au Cameroun faire de belles affaires avec les articles importés. Ces articles avaient la particularité de présenter des caractéristiques de qualité très appréciables par la clientèle. Au fait, l’insatisfaction et le regret que les Camerounais ont après l’utilisation des produits locaux les ont poussés à aller voir ailleurs. Plus encore, le phénomène de migration ou l’exil des jeunes vers les pays européens et américains n’est pas venu faciliter les choses. Face au chômage ambiant, une certaine conscience collective a le sentiment (naïf ?) que la meilleure façon d’échapper à la pauvreté c’est d’envoyer les jeunes à l’extérieur se battre. Du coup, aller chez les Blancs est devenu le rêve des jeunes qui veulent réussir.

L’opulence, l’ostentatoire et l’extravagance sont exhibées au pays par ceux qui y sont allés. L’appât du lucre a donc pris de l’ampleur et tout le monde veut vivre le luxe de l’Occident même sans avoir eu la chance et l’occasion d’y aller. Seulement, pour bénéficier de ce luxe, il faut se rendre dans les magasins et supermarchés des grandes villes comme Douala et Yaoundé. Ces commerces n’étant pas accessibles à tout le monde à cause des prix exorbitants ne seront visités que par la bureaucratie bourgeoise. Impossible donc de s’offrir un luxe à ces prix. Le recours aux voyageurs devient important. Du coup, la commercialisation des articles importés devient un business florissant à nul autre pareil. Les magasins de brocante naissent tous d’un bout à chaque coin de la rue. Un peu comme les bars.

Ce qui est cependant ennuyeux dans ce genre d’activité commerciale, c’est son côté informel. Elle reste une activité qui est encore exercée comme une débrouillardise.

En fait, la défaillance du système économique à absorber une main d’œuvre en chômage a favorisé le laxisme du corps de ce métier. Cette analyse peut aussi être valable pour les métiers issus de ce système : Ben-Skin, Call-Box, etc. Ce sont des métiers qui ne sont pas trop exigeants quant à la maîtrise d’un certain nombre de technicités particulière. Les jeunes, sous le coup de l’exode rural, arrivent en ville en masse et se surprennent en train de conduire une moto avec une journée au plus d’apprentissages sommaires de manipulation du frein et de l’accélérateur.

L’observation des activités du commerce de la brocante m’a donc conduit la dangerosité de la commercialisation d’un article particulièrement nuisible et responsable, en grande partie, des accidents répétés sur nos axes routiers quoique défectueux : les pneus d’occasion.

Le caoutchouc six ans après n’est plus de qualité

En général, les pneus ont une durée de vie maximale de 6 ans. Ça veut dire, en d’autres termes, qu’un pneu neuf de 6 ans est hors d’usage. Depuis des lustres donc, les autorités camerounaises, si promptes à interdire les meetings de partis politiques ne daignent interdire la commercialisation de ces pneus d’occasion responsables des hécatombes sur nos routes.

Voici quelques caractéristiques suffisantes et pouvant permettre à chacun de faire une opération de contrôle ou de vérification :

Sur tous les pneus du monde, il y a la taille, le nom du fabricant et d’autres détails. Mais il y a également et surtout cette référence :
<< 237 >> qui signifie que le pneu a été fabriqué à la 23ème semaine de l’an 1997
<< 463 >> qui signifie que le pneu a été fabriqué à la 46ème semaine de l’an 1993
<< 1402 >> qui signifie que le pneu a été fabriqué à la 14ème semaine de l’an 2002

Ces références permettent de savoir quand a été fabriqué un pneu. Il est scandaleux de constater qu’il y en a en Occident qui utilisent un pneu jusqu’à l’usure, c’est-à-dire 6 ans. Et patatras, ces pneus sont donc importés au Cameroun. Imaginez-vous dans une bagnole avec ce genre de pneus ?

Comment réguler cette activité de vente de pneus d’occasion

Ainsi, des voitures transportant des vies humaines, des camions, transportant des produits de nos productions agricoles ou industrielles, roulent avec des pneus usagés et hors d’usage. L’importation des pneus d’occasion devrait être purement et simplement réduite à sa plus simple expression.

Pour la mise en place d’un secteur sain de commercialisation de pneus, il faut absolument interdire l’importation de ces pneus et convertir les opérateurs du secteur à choisir désormais les pneus neufs. Vous me direz certainement que je suis trop excessif et que la solution sera inopérante à cause de la corruption. Voici comment le ministre de transport pourrait procéder si jamais il optait pour l’interdiction :

— Inutile de prendre des arrêtés d’interdiction. Un projet de loi au parlement ayant pour objectif de mettre les taxes à l’importation des pneus neufs et pneus d’occasion à un tarif identique.

— Il ne faudra pas la sorcellerie pour le contrôle. Les importateurs de pneus d’occasion seront soumis à un contrôle SGS sur la date de fabrication des pneus à l’arrivée au port autonome de Douala

Ce mécanisme fiscal va simplement rendre l’importation de pneus d’occasion inopérante. Plus encore, le mécanisme de l’offre et de la demande rendra moins cher les pneus neufs. Et, de toutes les façons, la clientèle, je veux dire le citoyen, sera finalement le principal gagnant. Il aura ainsi un pneu pour au moins 5 années au lieu d’en acheter plusieurs par an. Avec cela, on ne va pas, par extraordinaire, supprimer les accidents sur nos routes. Mais si, on ferme les trous, on refait les traits et panneaux de signalisation et que tous les pneus sont de qualité il y aura à coup sûr une incidence sur le pourcentage des accidents sur nos routes. Ce sera aller dans le bon sens… vers les autres actions à mener.

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Haro à la mort de la brocante !

Dans la même lancée, pourquoi nous habillons-nous avec des habits usés alors qu’il est possible de ressusciter ces tailleurs chez qui papa nous traînait pour prendre les mesures et qui nous produisaient des culottes et des chemises de qualité ? Regardons avec quel doigté des chemises pagnes sont produites. Cela veut simplement dire qu’en prenant des mesures d’accompagnement on pourrait créer des emplois, des entreprises de prêts-à-porter. Et par de là booster les métiers connexes.

Il n’y a aucune fierté à se coucher sur des draps usagés. Il n’y a aucune dignité à porter un caleçon déjà porté. Tout cela pour une question de pouvoir d’achat. Si nous étions gouvernés, les mécanismes existants seraient simplement utilisés pour que l’industrie textile se lève, se révèle et devient aussi exportatrice et, pourquoi pas, expansionniste. On trouve dans plusieurs capitales du monde des habits faits à base des matières locales à des prix abordables. Pourquoi chez nous les produits locaux sont-ils un luxe alors qu’ils appartenaient aux pauvres auparavant ? Que faisons-nous donc avec le coton que nous produisons ?

Même les autorités s’y mettent ! 

Le luxe de la brocante n’est pas seulement une affaire de petit peuple. Même les autorités qui ont l’habitude recevoir des dons sont inondés par des objets de seconde main. Le ministre délégué chargé de la défense, Beti Assomo, a réceptionné ce jeudi 21 janvier dernier un don composé de « 11 véhicules tactiques P4, de leurs armes collectives et de leurs postes de transmissions, de 40 gilets pare-balles et d’autant de casques » des mains de Christine Robichon dans le cadre de leur mission de défense nationale.

Beaucoup d’opinion jugeait ces types d’appareil de seconde main, donc désuets. Du coup, il se dégage comme une sorte de ras-le-bol des aides reçues par les pays dits pauvres en provenance de l’Europe. Cette tendance à la consommation des objets usagers a laissé justement penser aux autorités des pays comme la France que tout ce doit être destiné à la poubelle peut être renvoyé en Afrique et au Cameroun. Les Camerounais creusent eux-mêmes leur propre tombe en considérant la brocante comme des objet de luxe et les moins chers. Le résultat peut donc être tout simplement catastrophique comme je l’ai expliqué plus haut en prenant l’exemple sur les pneus.

Comment peut-on concevoir la dignité d’un peuple quand celui-ci utilise des petites cuillères que d’autres ont jetées ? Comment pourrais-je offrir une peluche atteinte de calvitie à mon fils ? Et comment donc utiliser des verres, des tirs bouchons jetés sous d’autres cieux ? Bref, comment dans un pays producteur de bois en vient-on à consommer du bois, des meubles d’occasion ?

Bon week-end !


« Bienvenue Maman Christine »

La dame forte du Fonds Monétaire International (FMI), Christine Lagarde, était en visite au Cameroun, du 7 au 9 janvier 2016, invitée par Paul Biya. Pour l’histoire, il y a plus de 20 ans déjà que le Cameroun n’avait plus reçu un(e) DG du FMI. Jusqu’ici, le Cameroun était habitué aux visites qui riment avec les gros et vieux concepts : les plans d’austérité et d’ajustement structurel, les plans de gestion du budget et de dévaluation de la monnaie, sans oublier les bêtes noires, comme les coupes de salaire et autres restrictions budgétaires.

christine_lagarde_orphelinat_670Christine Lagarde n’avait pas, dans sa valise, ce qui fait souvent peur aux gouvernants. Je me rappelle que c’est sous l’impulsion, voire la pression, du FMI que Paul Biya a été obligé de procéder deux fois à la coupe de salaires des fonctionnaires, en 1993, juste après la dévaluation de notre pauvre FCFA. Cette mesure avait été prise pour mettre fin à cet État-providence qui donnait à manger à tout le monde. Un État distributeur de richesses, quoi. L’État camerounais était alors détenteur de la plupart des entreprises qui constituaient un portefeuille puissant, permettant non seulement de garantir les maigres emplois, mais aussi de maintenir un tissu économique (quoique précaire). Parmi tant d’autres, il y a les exemples de la Sonel, devenue Eneo, de la Snec devenue La CDE, et de la Regifercam devenue Camrail. Ces entreprises sont entre les mains de propriétaires privés, sous la pression du FMI. C’est le FMI qui a dit aux gouvernants camerounais, « votre gestion est calamiteuse, donnez ces entreprises au privé pour booster votre économie ». Le même FMI a demandé à ces mêmes gouvernants de diminuer les charges salariales mensuelles, afin de réaliser des économies et booster ainsi les projets d’infrastructures. Paul Biya a plutôt trouvé une astuce qui, heureusement ou malheureusement, diminue de plus 70 % le salaire des hauts fonctionnaires camerounais et des élites fortunées. D’aucuns ont cru entrevoir un tsunami dans les jours à venir. Que Nenni. Il fallait être naïf pour ne pas comprendre que les Camerounais sont plus astucieux que leur président. La corruption a pris de l’ampleur à telle enseigne que même Paul Biya est lui-même dépassé par les événements.

Cette histoire rocambolesque de détournement de deniers publics, liés à l’achat de l’aéronef présidentiel, n’a pas fini de passionner les débats. Les mesures de restrictions du FMI dans les dépenses de l’État ont amené Paul Biya lui-même à solliciter le Directeur Général de la compagnie aérienne, ex-Camair (Cameroon Airlines), pour l’achat d’un avion. Ainsi, les fonctionnaires du FMI n’allaient pas vite imaginer la roublardise de Paul Biya, qui voulait leur faire croire que c’était la Camair, et non l’État, qui allait acquérir un nouvel aéronef à but commercial. Ce qui est pourtant marrant, c’est que les hauts fonctionnaires, ayant compris la manœuvre de leur chef, ont mis le pot aux roses en organisant un gigantesque détournement de fonds qui a conduit le DG de la Camair, le Secrétaire Général de la Présidence de la République, le ministre de l’Administration Territoriale, et bien d’autres encore en prison. Si cette opération avait réussi, personne n’aurait compris comment, avec une restriction budgétaire, le président de la République pouvait avoir le toupet de s’offrir un avion dans un contexte de pauvreté.

En tout cas, depuis que le Cameroun, sous l’impulsion de Paul Biya lui-même, a sollicité à faire partie des membres du FMI, les rapports restent plus ou moins tendus. Une visite de Lagarde a même fait dire à beaucoup de gens qu’elle venait faire le bilan des privatisations et des dégâts des mesures imposées par cette institution financière internationale. Non, Maman Christine sait très bien que ces mesures du FMI ont accouché d’une souris. Les entreprises de gestion de l’électricité, de l’eau et du transport ferroviaire ont été privatisées et laissées entre les mains des privés. Elle sait aussi qu’il existe une tension dans l’opinion, qui ne comprend pas qu’un autre pays, la France ou les Etats-Unis par exemple, puisse contrôler une monnaie qui n’est pas la sienne. Elle n’ignore pas que les Camerounais ont marre de se sentir sous la botte d’un pays étranger, fût-il puissant. Elle ne peut pas ne pas savoir qu’un vent teinté de panafricanisme hostile à une quelconque autorité tutélaire est en vogue au Cameroun.

Quand la patronne du FMI est au parfum de ce climat, sachez qu’elle va toujours se méfier de toutes les déclarations qui frisent l’indécence. À la question des journalistes, qui veulent savoir si elle est venue au Cameroun pour tirer les oreilles de Paul Biya (pour n’avoir pas respecté les consignes des fonctionnaires du FMI), elle s’est toujours fendue en courtoisie et crié à tue-tête qu’elle vient pour une « assistance technique ». Une assistance qui a eu les effets pervers que l’on sait, mais qui n’a pas évité de faire dire à la chère visiteuse des orphelins que le climat des affaires est morose au Cameroun.

Maman Christine a, comme il n’est pas de coutume, visité Douala, la capitale économique. Pour info, des visites de ce genre se limitent généralement à Yaoundé, capitale politique. Elle est venue à Douala rencontrer les opérateurs économiques de tout bord : une quinzaine de femmes leaders, à l’Hôtel Pullman, les représentants du secteur privé et des organisations de la Société civile, à la Direction régionale de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC).

J’ai entendu des enfants orphelins crier en cœur : « Bienvenue Maman Christine ! ». Voilà qui en dit long sur les relents d’apaisement pour une visite qui avait au départ, pour certains d’entre nous, des relents de tensions. Pour embellir sa visite, elle n’est pas venue les mains vides. Un pactole de 7 500 dollars a été offert à cet orphelinat, vieux de 25 ans, qui n’attendait que des occasions pareilles de dons pour vivre et survivre. Nous devons vivre la main dans la main, nous entraider en solidaire. Pouvait-on imaginer dans la mine qu’affichait la fondatrice de l’orphelinat « Main dans la main », Mme Marie Siste Nomo Messina, qui s’est vue obligée de mettre les petits plats dans les grands. Les chants, les pièces d’humour et les one-man-show, les poèmes et surtout les danses à n’en plus finir.

Oui, maman Christine a aussi dansé. Des pas de danse aux rythmes de chez nous. Imaginez un peu une blanche en train d’esquisser des pas de danse qu’elle n’aurait jamais imaginé exécuter. Il fallait être là pour voir. Nonchalante dans ses pas, mais magnifique tout de même. Cette curiosité pour une visite d’affaires, une visite professionnelle et purement « technique », a été une grande première. Beaucoup de questions ont donc été posées sur cette étape de sa visite : la fondatrice de l’orphelinat en avait-elle fait la demande ? Si oui, le FMI, où la tendance est plutôt capitaliste que philanthropique, en acceptant cette demande, voulait-il marquer les esprits ? Voulait-il faire dire aux Camerounais que le FMI a aussi un cœur ? Si non, quelle était le critère du choix de l’orphelinat qui, par rapport aux autres, qui manquent de dortoirs, n’est pas si mal loti que ça. Loin de moi l’intention de dire que « Main dans la main » n’a pas droit à une aide. Il est juste question ici de m’interroger sur ce choix qui, pour quelqu’un comme moi, qui côtoie les orphelinats souvent, est quand même problématique.

Maman Christine n’est donc pas venue, comme on avait coutume de le voir chez les patrons des institutions financières internationales, faire des injonctions, donner des ordres. Elle est venue pour conseiller, dit-elle, mais aussi danser avec les orphelins en leur donnant leur sourire aux dollars. Malgré tout, les Camerounais ont toujours la gorge nouée, quand ils se rappellent encore des désastres causés par ces mesures draconiennes qui frisent le Rubicon. Sa visite a-t-elle mis de l’eau dans le vin ? Je peux en douter.