« Tchakou, tu gagnes quoi à être un subversif ? »

Je suis chaque jour confronté à cette interrogation des amis et personnes qui me connaissent : pourquoi es-tu contre le régime de Yaoundé ? Pourquoi aimes-tu t’exposer ? Ce ne sont pas des questions naïves. L’intention n’est pas qu’ils n’aiment pas ce que j’écris ou ce que je fais. Au contraire. Ceux qui me posent pareilles questions savent pertinemment que le Cameroun est un pays à risques pour des personnes qui s’expriment librement.

Il ne s’agit pas simplement de ceux qui donnent leur opinion sur l’actualité, mais surtout de ceux qui expriment leurs courroux contre le régime de Yaoundé. Les journalistes et les professionnels de la communication, par exemple, sont les premiers concernés. Le Cameroun est d’ailleurs le pays où les journalistes, selon RSF, sont le plus en danger. Les dernières actualités nous font part de ce que subit un web influenceur, Paul Chouta actuellement en prison et d’une journaliste, Mimi Mefo, en exil. Mes sorties virulentes sur Facebook et mon blog amènent chaque fois mes amis et mes lecteurs à voir en moi une personne bavarde qui risque sa vie « pour rien », car disent-ils « tu risques ta vie pour si peu ». Pourquoi dois-je « risquer ma vie pour si peu » au lieu de faire comme les autres en se taisant ? Pour bien comprendre ma posture, il devient important pour moi de décrire en quelques, en un long récit, ce qui a construit ma personnalité, mon identité depuis ma naissance jusqu’à ce jour.

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Tchakounte Kemayou à Bali, Douala. Crédit photo : Tchakounte Kemayou

Surpasser mon handicap

Je suis un enfant de New-Bell, quartier populaire et populeux de Douala, pour ne pas dire quartier chaud. Trois ans après ma naissance à l’Hôpital de District de Deido, situé dans un autre quartier plus proche, j’ai été victime d’une polio qui m’a rendu paraplégique. Je suis encore handicapé aujourd’hui Nous sommes en 1979. Le premier challenge de ma vie commence : surpasser mon handicap. En 1980, je suis interné au Centre National de Réhabilitation des personnes handicapées d’Etoug Ebe à Yaoundé où je fais 5 ans, élevé par les sœurs Canadiennes qui gèrent le Centre. J’ai vu passer Germaine Ahidjo et la feue Jeanne Irène Biya chaque décembre pour recevoir les cadeaux de Noël.

J’ai donc vécu le coup d’État d’avril 1984 à Yaoundé. Pour la première fois, j’entendais les coups de feu à l’extérieur du centre. Il me souvient encore que certains compatriotes handicapés originaires des régions septentrionales pleuraient leurs parents perdus. Pourquoi avaient-ils été tué ? Originaires de la même région que l’ex-chef d’Etat Amadou Ahidjo, ils étaient soupçonnés d’être impliqués dans le coup d’État manqué. J’avais à peine 8 ans, ces images des pleurs à n’en plus finir m’avaient bouleversé et continuent d’ailleurs de me hanter aujourd’hui. Ces compatriotes ont quitté le centre quelques jours après sans crier gare. Pourquoi ? Pour quelle destination ? Difficile de le savoir.

Ayant déjà appris à être autonome, c’est-à-dire à marcher tout seul avec mes béquilles, je quitte le Centre en 1985 en laissant beaucoup d’autres compatriotes que je ne reverrai plus jamais. Je ne me souviens même plus de leurs noms. Quelle tristesse !

Oui, vous avez bien lu, je suis un gros gaillard de 10 ans qui ne sais pas encore tenir un stylo à bille.

De retour à New-Bell, je passe un an à la maison. Ma famille réfléchit encore pour trouver une solution adéquate pour ce « colis encombrant » que j’étais. C’est comme ça que les personnes possédant un handicap sont considérées parce que les familles ne savaient pas quoi en faire. Je pense d’ailleurs que cette situation existe encore dans certaines familles même si elle a un peu changé. C’est finalement en 1986 que la décision est prise de m’inscrire dans une école catholique pas loin de la maison. J’ai alors 10 ans.

Je ne sais ni lire ni écrire. Oui, vous avez bien lu, je suis un gros gaillard de 10 ans qui ne sais pas encore tenir un stylo à bille. Mais je parle couramment et correctement français. Je suis inscrit, non pas en maternelle, mais en CE1, une classe tenue par ma première Maîtresse Brigitte Yvanna Ngomos qui m’a retrouvée sur facebook. Je n’étais pas seulement le seul vieillard de la classe, mais j’étais surtout le plus idiot. Pour tenir, je devais tout faire pour rattraper le temps perdu et être au même niveau que mes camarades qui ont commencé l’école à la maternelle. Ce challenge était important à surmonter pour prouver à ma famille que je n’étais pas un « colis encombrant ». Ici commence mon deuxième challenge : ne pas me laisser abattre et rattraper mon retard en un laps de temps. Il a fallu que je fasse tout mon possible pour respecter un des conseils de feue ma mère : « tu sais, Taba Nkui ? Utilise ton cerveau pour remplacer tes pieds qui ne te servent plus ».

J’ai fait le CM1 en début d’année scolaire 1987-1988 et j’ai achevé l’année au CM2 ans plus tard, en 1988, je fais un concours d’entrée en 6ème au Lycée de New-Bell où je réussi avec mention et bénéficie d’une bourse d’à peu près 26.000 Fcfa (je ne me rappelle plus du montant exact).

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Tchakounte Kemayou à Dakar, Sénégal. Crédit photo : Mondoblog

Mon divorce avec la Cameroon Radio-Television (CRTV)

En classe de 5ème, en mai 1990, j’ai également vécu dans la presse la naissance du Front Social-Démocrate (SDF) à Bamenda avec à la clé 6 manifestants tués par balles. Curieusement, c’est par la voix de Zachari Ngniman, au journal de 20h30 à la CRTV que les Camerounais apprennent que les 6 manifestants avaient été piétinés par la foule. Mon désamour avec la CRTV commence ce jour-là.

J’étais déjà un subversif avec le désir d’en découdre avec Florent Eli Etoga et Gervais Mendo Ze, les ex directeurs Généraux de la CRTV que j’ai connus. Du coup, mes émissions phares, Minutes By Minutes (animée par Joe Ndifor), Actualité Hebdo (animée par Didier Oti), Regard sur le Monde (animée par Dieudonné Tine Piguy), Tam-Tam Week-end (animée par Claire Ndingué et Remy Minko), Sport Parade (animée par Jean Lambert Nang), même si je regardais de temps en temps, ne m’enchantaient plus. Je mettais seulement la télé pour voir les téléfilms ou feuilletons camerounais célèbres de l’époque : « Le Retraité » et « L’Orphelin » et quelques feuilletons étrangers comme « Dallas », « Dynastie », « Catherine », « Racine ».

Ma passion pour la lecture, l’écriture et la politique

Déçu par la CRTV, mon amour pour la presse écrite naît. Et j’ai donc commencé à acheter les journaux privés (Le Messager, La Nouvelle Expression, Le Quotidien, Jeune Afrique Economie, Jeune Afrique Magazine, etc.) avec mon argent de poche. Oui, vous avez bien lu, c’est à partir de la classe de 5ème que j’ai commencé à acheter les journaux avec mon argent de poche. C’est donc à partir de là qu’est né ma passion pour l’écriture, car je lisais beaucoup. C’était comme une obsession. On dirait que j’avais soif de quelque chose.

En dehors des jouets de Germaine et de feue Jeanne Irène, je n’ai jamais connu d’autres distractions depuis 1985. A New-Bell, mes jouets étaient des journaux malgré les pianos que papa achetait. D’où mon petit nom d’enfance : « Capo ». Si vous venez dans mon quartier ou en famille, c’est comme ça que tout le monde m’appelle. J’étais un ado qui lisait les journaux, qui parlait de la politique, des choses des grands, des choses dont tout le monde avait peur de parler, mêmes les adultes. C’était donc là mon troisième challenge : parler des sujets qui font trembler, qui font fuir tout le monde, des sujets qui embêtent, quoi !

En 1991, je suis en classe de 4ème, et commence une crise sociopolitique dans le pays. C’est la période surnommée « période des années de braise ». En avril 1991, j’ai vécu les « villes mortes » en plein cœur de New-Bell, le centre névralgique de la crise. Je me rappelle un de ces jours mouvementés à la sortie des classes à avoir échappé à une balle perdue. A l’aide de mon tricycle, en fuyant, j’avais croisé un monsieur sur mon chemin qui fuyait aussi. C’est quelques années plus tard, en discutant avec Me Momo Jean de Dieu, aujourd’hui ministre délégué, qu’il m’a révélé que c’était lui et qu’il me reconnaissait. Pour désamorcer la crise, un dialogue fût convoqué par Paul Biya en octobre-novembre 1991 appelé « Tripartite ».

Mon engagement en politique commence véritablement à cette période avec ma passion des lectures des chroniques et reportages de l’actualité politique de mes journalistes préférés.

En 1992, le Cameroun traverse une période électorale intense (Présidentielle, Législatives et Municipales). En mars, les résultats des Législatives donnent 88 sièges sur 180 pour le parti au pouvoir, le RDPC. L’opposition a donc la majorité et une lueur d’espoir se dessine pour mener la vie difficile au RDPC à l’Assemblée nationale. Curieusement, un parti politique de l’opposition, le MRD de Dakolé Daïssala, réussit l’exploit machiavélique de s’associer au RDPC pour lui donner la majorité avec ses six députés. La Présidentielle d’octobre est assez douloureuse. Les 36% obtenus par le leader charismatique de l’opposition John Fru Ndi sont considérés comme les résultats de la fraude. La contestation des résultats a valu au leader d’être immobilisé en résidence surveillée pendant plusieurs jours.

C’était une période tumultueuse qui m’a presque rendu accro des journaux écrits que je ne quittais pas, même pour un instant. À 16 ans, j’apprenais à lire et à comprendre l’actualité politique même si je n’avais pas encore le droit de vote. Mon engagement en politique commence véritablement à cette période avec ma passion des lectures des chroniques et reportages de l’actualité politique de mes journalistes préférés Pius N. Njawé, Thomas Eyoum à Ntoh, Henriette Ekwé, Séverin Tchounkeu, Benjamin Zebaze, j’en oublie beaucoup. Ils m’ont formé dans l’écriture de la contestation, de l’anticonformisme, de la subversion. Curieusement, le métier de journalisme ne m’avait jamais fasciné.

Après avoir eu mon BEPC en juin 1992, j’interromps ma scolarité pour un problème de santé au niveau de ma colonne vertébrale. Je reste pendant un an à la maison parce qu’il m’était impossible de rester droit assis pendant longtemps. Voilà pourquoi j’ai un dos arrondi sur le côté droit. Ce mal n’est pas encore complètement fini. Cette pause sabbatique a donc renforcé mes lectures pendant la période électorale pour la présidentielle. En reprenant le chemin de l’école, je fais un an en 2nde, deux ans en Première et deux ans en Terminale et je décroche mon Bac après 13 ans, la durée d’études pour un élève qui a fait normalement les cycles primaire et secondaire. Mon deuxième challenge a donc réussi. Mes deux matières de prédilection au lycée c’était la philo et l’histoire. C’est elles qui me guideront dans mon choix pour une filière en fac.

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Tchakounte Kemayou à Kribi, Cameroun. Crédit photo : Tchakounte Kemayou

De la lecture assidue à l’action citoyenne  

J’entre donc à l’Université de Douala en 1998 avec cette rage de faire de la politique mon cheval de bataille. Curieusement, je n’ai pas choisi la science politique, ni la science juridique qui me fascinaient pourtant. J’ai plutôt opté pour la sociologie qui répondait bien à mes convictions : chercher à comprendre pourquoi les gens se comportent comme ceci plutôt que comme cela. C’est la condition sine qua none pour les aider à changer et créer une société plus juste et plus humaine.

Ici, je n’étais plus un lecteur assidu des journaux, j’étais devenu un acteur de la contestation.

Dès ma première année, je suis approché par Innocent Sielahe, l’un de mes paires dans le leadership des personnes en situation de handicap. C’est grâce à lui que je fais la connaissance des autres étudiants en situation de handicap comme lui et inscrits à l’Université de Douala. Pendant tout mon cycle primaire et secondaire, je n’avais rencontré que deux ou trois, mais à l’université, nous étions une centaine. C’est donc ici que je me frotte à la revendication citoyenne : l’amélioration des condition d’étude des étudiants vivant avec un handicap dans les campus au Cameroun. Ici, je n’étais plus un lecteur assidu des journaux, j’étais devenu un acteur de la contestation. L’une des revendications les plus importantes chez tous les étudiants handicapés en particulier, c’était la suppression des frais de 50.000Fcfa imposés à chaque étudiant des universités d’Etat au Cameroun. La surdité des autorités universitaires face à cette revendication a abouti à une grève des étudiants en 2005.

Après l’obtention de ma Maîtrise en 2002, mon parcours ne sera plus rectiligne. J’ai dû arrêter pour des raisons de financement de mes études. Malgré tout, après trois ans de villégiature au quartier, je reviens et je m’inscris en DEA en 2005, l’année de la grève. C’est en 2009, lors d’un discours à la nation que Paul Biya institue une « prime à l’excellence » de 50.000Fcfa pour les meilleurs étudiants et les personnes handicapées. Elle a pris effet à partir de 2010. En plus des entorses contenues dans cette mesure, il faut préciser que cette prime n’est pas systématique et que chaque année elle doit toujours faire l’objet des revendications bruyantes des étudiants.

Ma passion pour le blog

Les années 2000 marque l’avènement d’internet au Cameroun. Mais le coût exorbitant ne fait pas de lui un outil de communication de masse. Mais c’est à partir de 2005 que je m’y familiarise. Je commence à prendre mes habitudes dans un cybercafé où, je me rappelle bien, la connexion à l’heure me coûtait environ 2000Fcfa. Pour avoir accès à internet à moindre coût il fallait venir au cybercafé entre minuit et 5h. Je découvre à cette occasion, en ligne, une agence de communication qui recherche des rédacteurs web pour des articles destinés aux magasines de ventes sur internet. Ces revenus m’ont permis de financer mon DEA et de soutenir en 2011. La soutenance fut programmée un lundi 5 septembre après l’inhumation de ma feue mère le samedi 3 septembre.

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Tchakounte Kemayou à Kribi, Cameroun. Crédit photo : Tchakounte Kemayou

Mon contrat avec l’agence de communication se poursuit et me motive à continuer mes études. En 2012-2013, je m’inscris en Doctorat PhD de l’Université de Douala avec comme directrice de thèse la Professeure Margareth Savage Njikam.  

Il ne faut pas oublier que mes passions de la lecture de l’actualité politique demeurent. Mais, ce qui me manque cependant, c’est une tribune pour m’exprimer, moi aussi. Je dois me trouver un canal et une niche pour faire passer mes idées et mes combats. Je décide ainsi de me consacrer aux minorités (physiques, sexuelles, linguistiques, raciales, ethniques, etc.). Je choisis de m’engager dans les actions associatives des droits de l’Homme pour la défense des intérêts des minorités quelles qu’elles soient. Ici, mon premier challenge est donc réussi. Pour défendre les droits de la communauté à laquelle on appartient, il faut réussir à prendre conscience soi-même de la force et des capacités qu’on a.

Dans un pays où la tyrannie sévit depuis 60 ans, un pays qui a connu les guerres civiles, les Camerounais ne peuvent être habités que par la peur.

En lecteur assidu de RFI, je découvre, dans la newsletter, un projet éditorial qui parle d’une communauté de blogueurs francophones. Ça parait plus intéressant. Dur la plateforme, je découvre des billets de styles bizarres qui racontent des histoires d’amour, la beauté des pays, des paysages, etc. Je découvre des blogueurs qui me content comment la vie est sucrée et patati et patata… Je ne suis pas un fan des textes lyriques et poétiques sans ancrage sociopolitique, c’est-à-dire une sorte de l’art pour l’art à la manière de Birago Diop ou de Sedar Senghor. Je n’ai pas de temps à perdre pour des envolées littéraires et des belles lettres. J’ai choisi d’écrire au service d’une cause. Et mes modèles d’écriture, en dehors des journalistes politiques que j’ai connus, sont Mongo Beti et Wole Soyinka. Et mon livre de chevet, celui qui me sert de posture théorique, c’est The Origins of Totalitarianism de Hannah Arendt. Parmi toute la communauté Mondoblog, heureusement, un seul blogueur attire mon attention : David Kpelly. C’est comme ça que j’intègre la communauté en 2013 à travers un concours. Mon aventure avec l’écriture commence donc véritablement avec mon blog.

Le respect de la minorité est mon seul crédo. À Mondoblog, je suis inscris dans ce registre parce que j’en ai fait ma priorité. Mes activités professionnelles (en dehors de la rédaction web que je fais pour des sites de commerce en ligne) sont essentiellement orientées dans l’action associative en faveur des droits de l’homme. Comme à Mondoblog, je balance également mes coups de gueule, mes diatribes anticonformistes sur les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, notamment. C’est d’ailleurs de là que les avertissements me sont transmis pour me rappeler à l’ordre. Dans un pays où la tyrannie sévit depuis 60 ans, un pays qui a connu la guerre civile entre 1948-1960 sur le territoire Bassa, et entre 1960-1970 sur le territoire Bamiléké, les Camerounais ne peuvent être habités que par la peur. Heureusement que les Anglophones, 25% de la population du Cameroun, à travers les Ambazoniens, ont vaincu cette peur. En prenant les armes contre l’ordre établi, ils ont réussi à déconstruire le mythe selon lequel seul l’État a le monopole de la violence légitime. En oubliant que l’autodéfense est aussi un droit.

Je ne désespère pas pour autant pour ce peuple camerounais. Je préfère croire au député anglophone Joseph Wirba en exil après ce discours à l’Assemblée Nationale en 2016 qu’il adressait au régime de Yaoundé, à Paul Biya soutenu par France : « Quand le peuple va se lever, même si vous avez pris l’ensemble de l’armée française et que vous l’avez ajoutée à vous-même, vous ne pourrez pas les abattre ».

Si après ce long récit de mon parcours, vous n’avez toujours pas compris pourquoi mon destin se trouve dans ce pourquoi je me bats, je ne peux plus rien pour vous.

Merci de m’avoir lu !

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