Pourquoi la voix du peuple camerounais n'a jamais porté à l'ONU ?

Étiquettes

Depuis le dernier discours de Um Nyobe à l’ONU le 17 décembre 1952, le cri du peuple camerounais n’a jamais été entendu en si haut lieu. En fait, l’ONU a toujours comme interlocuteur, après l’indépendance du Cameroun francophone, des personnes officiellement constituées. Pourtant, les voix alternatives, compte tenue de la situation de crise vécue par le Cameroun durant la période d’indépendance, n’étaient pas entendues. Un black-out depuis 1952 et qui vient de voir son dénouement lors du Conseil de Sécurité de l’ONU du 13 décembre 2018.

Que s’est-il passé pour que, en dehors des présidents de la république (Ahidjo et Biya), les voix alternatives soient mises hors-jeu à l’ONU ? Pourquoi l’ONU ouvre-t-elle le dossier du Cameroun en 2018 ? La particularité du Cameroun, compte tenue de son statut, pays sous le double mandat de la France et de l’Angleterre, ne donnait évidemment pas le droit à l’ONU de laisser ces deux puissances coloniales lui damner le pion. S’est-elle réveillée enfin pour reprendre son autorité ? Pour mieux comprendre la rupture et le retour de l’ONU sur la situation du Cameroun, voici une analyse synthétique qui donne, avec détails, les éléments de compréhension de la situation. Le texte est de l’écrivain Camerounais Patrice Naganag (la titraille est de moi).

 

La rupture avec l’ONU

Le Cameroun est donc retourné en décembre 2018, au Conseil de Sécurité de l’ONU. 1959-2018, ça a pris soixante ans. C’est l’évolution d’une situation extraordinaire que les politistes vont analyser à leur manière, mais ils n’auront pas la perspective qui est celle du peuple camerounais, car la voici : le Cameroun a cessé d’être une colonie en 1919, et est passé sous mandat de la SDN, et puis sous tutelle de l’ONU qui l’a confie d’une part à la France, et d’autre part à l’Angleterre.

La partie française, le Cameroun oriental, a été dirigée par la France avec ses autres colonies, et la partie anglaise a été de même dirigée par l’Angleterre avec ses autres colonies, dont le Nigeria. Quant à la partie française, elle est devenue indépendante le 1er janvier 1960 et a pris pour nom la « république du Cameroun ». La partie anglophone cependant, et c’est là où le problème anglophone commence, n’est pas devenue indépendante formellement comme la partie francophone. La différence de traitement est déjà là, et celle-ci s’est empirée quand, n’étant pas devenue indépendante formellement, elle s’est réunifie avec la partie francophone en l’absence totale de l’ONU qui en avait pourtant la tutelle !

La Conférence de Foumban s’est ainsi faite en l’absence de l’ONU, eh oui ! Deux hiatus qui sont essentiels pour comprendre la Deuxième Guerre civile camerounaise (La première guerre civile au Cameroun a eu lieu pendant la guerre de libération menée par les nationalistes, ndlr). Et qui déjà, pour la partie francophone, avaient pour conséquence, le fait que toutes les forces nationales et nationalistes du Cameroun ne soient jamais allées en France porter leurs revendications, ou en Angleterre pour les Anglophones, mais plutôt a New York, a l’ONU : le plus célèbre étant évidemment Ruben Um Nyobe, dont les voyages a l’ONU en 1952, et en 1955, aura été épique.

La manipulation de la France

La politique officielle de la France, pays qui en 1940 avec de Gaulle, avait fait du territoire sous sa tutelle qu’était alors le Cameroun français, une colonie de fait, sa position aura toujours été de rendre le retour du Cameroun a l’ONU impossible. Sinon, de choisir des gens qui parleraient pour elle : ces gens, c’étaient Okala, Daniel Kemajou, Ahidjo, etc. Jusqu’en 1960, il était encore possible d’écouter des voix alternatives, des voix non-officielles, la voix du peuple camerounais donc, à l’ONU. D’où les voyages des émissaires de l’UPC, et donc de Um Nyobe, mais après 1960, la république du Cameroun ayant été indépendante, cela n’était plus possible.

Seul Ahidjo devenait ainsi le représentant du Cameroun, le porte-voix du Cameroun, et cela jusqu’au discours de Biya en 2017 où, a la tribune de l’ONU, il se disait « mendiant de la paix« . De 1960 a 2017 donc, le Cameroun a eu un seul porte-voix a l’ONU – le président de la république du Cameroun, Ahidjo, et puis Paul Biya. La politique d’empêchement des voix alternatives, de la voix du peuple camerounais, instituée par la France jusqu’en 1960, a cependant continué. Et ainsi, le gouvernement camerounais aura toujours tout fait pour rendre une résolution de l’ONU sur le Cameroun, et spécifiquement sur la crise anglophone, impossible.

La dernière tentative aura été une mission expresse du Minrex (Ministère des relations extérieures, ndlr), après la session du Congres américain de 2017, mission dont le but a l’ONU était spécifiquement de rendre une résolution de l’ONU impossible. Politique de lobbying du gouvernement camerounais donc, qui, dans les faits rendait le travail des Anglophones impossible, eux qui se sont joints en 1961 à un Etat francophone – la République du Cameroun – déjà indépendant. Manière de dire que comme peuple ils étaient plutôt piégés dans un Etat constitué !

Le retour grâce à la crise anglophone

Voila les deux données qui ont changé avec l’ouverture au Conseil de Sécurité du dossier du Cameroun (le 13 décembre 2018) – « pays qui produit le plus de réfugies aujourd’hui en Afrique! » y entend-on. Mais l’arrivée du Cameroun au Conseil de Sécurité aura été précédée par l’arrivée de l’ONU au Cameroun, et celle-ci aura été laborieuse, sinon secrète. En juin, je rencontrais encore a New York une dame – je préfère encore taire son nom -, de qui les hasards de mon arrestation m’avait rapprochée, que l’ONU avait taskee sur le Cameroun, avec mandat de deux ans, pour y constituer un dossier conséquent, dossier dont voici sans doute la conséquence.

Elle me disait alors qu’elle ne pouvait pas travailler ouvertement parce que c’est encore au gouvernement camerounais de demander l’intervention de l’ONU, le Cameroun étant indépendant. Et Biya évidemment ne le voulait pas, se plaçant plutôt comme victime d’une agression des populations anglophones – des populations camerounaises donc -, qu’il disait « terroristes ». Ce que le gouvernement camerounais n’avait et n’a cependant pas encore compris est qu’un Etat qui commet des crimes de guerre, qu’un Etat qui commet un génocide, perd automatiquement sa souveraineté, car la protection des peuples est au-dessus de la souveraineté des Etats. Il en est ainsi de tous les pays, et l’ONU a un devoir d’ingérence dans ces cas-la : pour protéger les peuples. C’est pourquoi d’ailleurs elle a été créé en 1949 ! C’est ça son mandat impératif !

Le Conseil de Sécurité en tablant sur le dossier du Cameroun, malgré la double disposition du gouvernement camerounais, politique et de lobbying que j’ai mentionne plus haut, le signifie. Mais ce qu’il reconstitue aussi, c’est le cercle interrompu avec le peuple camerounais, cercle interrompu depuis exactement 1919, avec le départ des Allemands. C’est ici en effet que l’absence de la France lors de la session du Conseil de Sécurité du 13 décembre 2018 devient significative : car c’est elle, la France donc, qui dès 1940 avait mis en oeuvre la politique d’empêchement de la voix du peuple camerounais a l’ONU qui de facto frappait les Anglophones comme peuple depuis 1961. Et c’est elle qui toujours a porté a l’ONU la voix des Etats francophones.

L’Angleterre a pris sa place comme on voit, membre du même Conseil de Sécurité qu’elle est, elle aussi, elle qui d’ailleurs, a libéré la France coloniale de l’Allemagne en 1940. Le cercle se referme.

Une page de l’histoire de notre peuple a été tournée.

Patrice Nganang, écrivain.

Partagez

Auteur

Commentaires