Vaccination contre la polio : à la rencontre des personnes en situation de handicap

La campagne de vaccination contre la polio dans laquelle je me suis engagé depuis plus de vingt ans est tout simplement fascinante. J’ai toujours eu l’habitude de choisir pour cible, dans ma sensibilisation, les personnes considérées comme potentielles victimes. L’objectif ici est de leur donner les arguments pour comprendre la dangerosité de leur refus ou de leur scepticisme face la nécessité de vacciner les enfants. Cet acte était déjà devenu une routine. Imaginons un peu une cible comme les personnes vivant en situation de handicap. Pouvez-vous, à priori, prévoir leurs réactions ? Je suis sûr que vous êtes vraiment curieux de savoir un peu plus…

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Lancement de la vaccination locale contre la polio dans la Région du Centre.

Sensibilisation pour la vaccination contre la polio : quelle est la cible ?

Une campagne de sensibilisation pour la vaccination contre la poliomyélite est considérée comme une forme de communication ciblée. D’emblée, la cible ici est généralement les personnes valides. En termes général, on les retrouve dans la catégorie des personnes indécises. Selon les statistiques, 13% seulement de la population sont convaincues et sont d’ailleurs prêtes à convaincre les autres, et de plaider en faveur de la vaccination. En deuxième lieu, 87% par contre sont convaincues des biens-faits de la vaccination.

La nuance qu’il faut apporter à cette deuxième catégorie est qu’elle se trouve surtout dans une situation de contrainte sociale. Autrement dit, elle vaccine leurs enfants parce qu’elles sont obligées. En dernier lieu, 3% de la population sont considérées comme « rebelle ». Pour ces dernières, les vaccins sont des produits dangereux (KAP, 3 pays Cameroun, Mauritanie, Kenya – Source UNICEF).

Comme vous pouvez vous-même le constater, la cible est évidemment les 3%. Il ne faut surtout pas oublier la deuxième catégorie. Ce sont les indécis. Ils sont les plus nombreux. Leur décision peut basculer d’un moment à l’autre selon les circonstances. C’est surtout à elle que s’adresse les campagnes de sensibilisation. Je ne vais pas revenir ici sur les raisons de leur position. Ce qui fait la particularité de l’Afrique, c’est la prépondérance de la position des partisans du panafricanisme qui sont toujours versés dans la victimisation et la théorie du complot.

Les personnes handicapées peuvent-elles être la cible ?   

Dans cette deuxième catégorie, il m’a été donné de constater qu’il y a également des personnes en situation de handicap. Pour être plus précis, j’ai rencontré des handicapés moteurs tant de la deuxième que de la troisième catégorie. C’est assez surprenant, n’est-ce pas ? Toutes personnes handicapées au niveau des membres inférieurs, conséquence d’une poliomyélite, ne sont pas toujours des victimes de cette maladie. La plupart des handicaps sont dues à un accident (surtout de circulation). C’est d’ailleurs une fausse illusion de penser que toute personne handicapée moteur est une victime de la polio. Cette conclusion permet de comprendre la position de ces personnes. En effet, beaucoup parmi eux ne croit plus à la rationalité de leur situation. Il faut donc faire appel à la métaphysique pour comprendre parfaitement le pourquoi et le comment de leur position sur la question de la vaccination contre la polio.

Mais, tenez-vous tranquille, ma rencontre avec une personne handicapée victime d’une polio se passe de tout commentaire. Elle n’est d’ailleurs pas la seule. Je me suis toujours posé la question de savoir comment une personnes handicapée motrice, victime de la polio comme moi peut-elle considérer le vaccin contre la polio comme « dangereux » ? Pour moi, habitué à rencontrer des personnes valides, c’était comme une curiosité et j’ai voulu sérieusement en savoir plus. Parmi plusieurs cas rencontrés, celui de Rebecca m’a paru curieux.

Le cas de Rebecca, handicapée motrice

Rebecca (c’est le nom par lequel je vais l’appeler), une paraplégique, croit sincèrement que son handicap n’est pas dû à la polio. Victime d’un handicap à la suite d’une longue maladie, sa famille, et particulier sa mère, mettait la cause du handicap sur le dos de la métaphysique, d’aucuns diraient « la sorcellerie », « une main tapie dans l’ombre ». Habitant Bépanda Yong-Yong, elle en est convaincue par la mauvaise réputation que porterait ce quartier populeux et populaire de Douala. C’est un environnement qui peut influencer tout le monde qui traverserait ce qu’elle a eu à subir comme déboires au niveau de sa santé. Tous ceux qui ont vécu dans son coin, selon ses révélations, ont traversé la même galère. Les maladies difficiles à guérir ont été, à une certaine époque de sa jeunesse, le lot quotidien de plusieurs familles. Plusieurs voisins victimes, comme elle, ont vaincu la maladie grâce aux biens meilleurs soins des guérisseurs traditionnels. Mais, d’autres, par contre, qui n’ont pas pu résister, sont passé de vie à trépas.

Rebecca n’a pas été guérie, mais n’a eu que son handicap qui, affirme-t-elle, est resté comme une séquelle. Elle a donc eu la vie sauve grâce à un guérisseur traditionnel, me dit-elle. La décision qu’a pris ses parents d’opter pour cette médecine traditionnelle est fondée sur l’incurabilité de sa maladie. Le diagnostic fait par les médecins était formel : « Rebecca est victime de la poliomyélite », disent-ils. Les parents, cherchant une solution, constatent, en vain, que la polio n’a pas de traitement. La conclusion des parents est également sans appel : « c’est une maladie bizarre, un mauvais sort lancé par les sorciers du quartier, jaloux de la belle Rebecca ». Comment les blancs, les « grands scientifiques » de ce monde sont-ils incapables d’avoir un traitement efficace pour la polio ? Ce constat « incompréhensible » semble relever de l’irrationnel, selon la famille de Rebecca. Pour elle, les sorciers ont pour réputation de rendre une maladie incurable.

Dans ces circonstances, il serait difficile d’imaginer une campagne de sensibilisation menée par une personne handicapée qui a vécue pareil épisode de sa vie. Ce qui ne semblait pourtant pas évident au départ.

Pourquoi les personnes handicapées doivent également être la cible ?

Parce qu’ils ne sont pas tous victimes, comme moi, de la polio. Parce que même les victimes de la polio ne croient pas toujours au diagnostique des médecins. Parce qu’ils sont également appelés à servir leurs communautés respectives dans la sensibilisation pour la vaccination contre la polio. Cette position qu’elles occupent leur donne le pouvoir et leur confère cette légitimité que les autres n’ont pas pour pouvoir passer le message très rapidement.

Une personne handicapée qui condamne la vaccination contre la polio peut représenter une réelle menace. Son influence dans le refus de la vaccination possède une grande influence sur le plan psychologique des indécis. Cette personne handicapée peut être prise en exemple pour mener une contre-campagne. Heureusement, à ma connaissance, cela n’a pas encore été le cas. Mais, faudrait-il s’en prévenir.

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Auteur·e

tkcyves

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