Cameroun : les blogueurs à l’école du fact-checking

Dix blogueurs de l’Association des blogueurs du Cameroun (ABC) viennent d’achever la deuxième phase de formation sur le fact-checking et les discours de haine sur internet. #Defyhatenow, avec le soutien professionnel de DataCameroun, associés à quelques journalistes, nous ont formés sur des techniques de comportement et de responsabilité morale à adopter sur internet en période de crise.

Il s’agit d’une série de formations en trois étapes, dont la deuxième a eu lieu les 18 et 19 décembre à la suite de la première, les 20 et 21 novembre 2020. En attendant la dernière et troisième étape qui aura lieu en janvier 2021, quelles leçons sommes-nous déjà en mesure de tirer à mi-parcours ?

L’expansion des « nouveaux médias »

Les « nouveaux médias » sont en vogue aujourd’hui est en perpétuelles mutations depuis une décennie déjà. Ils sont particulièrement confrontés aux défis qu’entraîne l’utilisation abusive des réseaux sociaux que sont notamment Facebook, Twitter et YouTube. Ces médias, accessibles à tous à l’aide d’un simple clic de clavier, sont essentiellement caractérisés par l’instantané et l’illimité.

Comme médias de masse, l’audimat devient un acteur à travers la diffusion et la vulgarisation des informations. Ils ont donc cette particularité d’être des « médias chauds », contrairement aux autres dits « médias traditionnels » où l’audimat reste passif, sauf dans les cas où il a la parole. Même jusque-là, il est encadré par les limites que lui impose la ligne éditorial du média qu’il sollicite. Avec les réseaux sociaux, c’est tout autre chose.

Cette liberté apportée par internet n’a jamais été la préoccupation des pouvoirs publics, qui n’ont pas encore véritablement légiféré sur son usage. Au Cameroun, les internautes évoluent donc dans un cadre juridique qui n’est heureusement pas vide, mais n’est par contre pas encore véritablement balisé. C’est donc dans un contexte juridique assez fragile que les internautes camerounais se livrent aux échanges et aux débats sur la toile à longueur de journée.

Ajouter à cela, les crises (guerre au Nord-Ouest et au Sud-Ouest, lutte contre Boko-Haram à l’Extrême-Nord, crise post-électorale, crise sanitaire due à la Covid-19) donnent encore plus d’ampleur aux tonalités des discours. Les Camerounais vivent donc, depuis le déclenchement de la crise anglophone en 2016 et qui s’est finalement transformée en conflit armé depuis 2017, des dérives langagières et comportementales sur la toile. Internet est, depuis lors, devenu un terrain fertile pour la propagation des messages dangereux et hostiles au retour à la paix, dans un contexte de communication de masse instantanée.  

Pour allez plus loin dans la la lecture sur la comparaison entre médias classiques, nouveaux médias et réseaux, je vous recommande cet important article de ma collègue blogueuse Clara Delcroix, en collaboration avec Eva Jauer, intitulé : « Médias traditionnels, nouveaux médias et médias sociaux« . Il est intéressant, en ce sens qu’il montre ce qui fait la particularité des nouveaux médias et les autres. Vous constaterez vous-mêmes avec stupeur que, si les médias traditionnels sont capables d’inciter les gens à la violence, les nouveaux médias, quant à eux, peuvent le faire mille fois plus.

Quelle est l’origine du concept #Defyhatenow ?

Sur son site internet officiel, #Defyhatenow est un projet présenté comme un programme de formation dont l’objectif est de « mobiliser l’action civique contre les discours de haine et l’incitation dirigée des médias sociaux à la violence au Soudan du Sud« . C’est une initiative de r0g_agency for open culture and critical transformation gGmbH (Berlin) financée par le ministère fédéral allemand des Affaires étrangères, via le programme ifa/zivik de 2006 à 2018. Mais, depuis 2014, date de son lancement, le programme ne reçoit pas seulement le financement allemand mais aussi celui de plusieurs bailleurs de fonds. C’est donc la raison pour laquelle, il ne s’est pas limité au Soudan du Sud. D’autres pays, comme le Cameroun, bénéficient également de ce vaste programme destiné particulièrement aux pays dans un contexte de crise.

Le Cameroun étant un terrain fertile à la profusion et au développement des discours de haine et violences langagières depuis pratiquement 2016, il devenait automatiquement éligible. Un article intéressant d’Ariel Herbert Fambeu et Novice Patrick Bakehe nous montre justement comment l’usage d’internet est venu influencer les comportements dans les ménages au Cameroun. Article scientifique recommandé à tous ceux qui souhaitent des analyses encore plus pointilleuses sur la question. #Defyhatenow est donc ce projet de formation destiné aux professionnels de l’information et de la communication qui utilisent le virtuel comme support. Internet étant devenu le canal par excellence de la communication de masse au Cameroun, il devient également le terrain de prédilection de ces types de discours.

Pour cette formation, pourquoi le programme mise-t-il sur le choix des professionnels, alors que les nouveaux médias ont la particularité d’être interactifs et instantanés ? Il est tout à fait vrai que le caractère interactif et instantané des nouveaux médias donne pratiquement le pouvoir, non pas seulement aux professionnels comme les journalistes, les blogueurs et à tous les professionnels de la communication digitale, mais également à tous les utilisateurs d’internet. Les médias classiques ont la particularité d’avoir un pouvoir de régulation à travers les normes de l’éthique journalistique. Ils ont presque perdu ce pouvoir de « contrôle » de l’audience, au bénéfice des réseaux sociaux. A la place de la régulation jouant le rôle de contrôle, les réseaux sociaux proposent des algorithmes. Cependant, cela ne résout pas complètement le problème du contrôle des publications.

Cette masse étant difficilement contrôlable sur internet, en plus des algorithmes et des censeurs, les professionnels sont appelés à la rescousse, à jouer pratiquement le rôle de « régulateur ». D’où la nécessité de s’appuyer sur ces professionnels. Cela me semble particulièrement intéressant comme stratégie. Mais par quels mécanismes peut-on le faire ? C’est à ce niveau que le projet #Defyhatenow suscite un grand intérêt.

Le fact-checking et les discours de haine

Le fact-checking et la lutte contre la propagation des discours de haine sur internet sont les deux modules principaux de formation proposés par le programme allemand. Ces modules sont articulés sur des techniques spécifiques de travail sur internet. Elles concernent la veille sur internet à travers la diffusion non pas des dénonciations, mais des infos exactes qui contredisent les fausses informations. Les infox (fausses infos) constituent une catégorie des discours de haine, car la haine a généralement pour fondement un mensonge, une fausse information sur quelqu’un ou quelque chose.

Un exemple illustratif que vivent les Camerounais au quotidien est la guerre de communication entre le gouvernement camerounais et les hommes armés dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Une guerre menée depuis 2017, donc la revendication des hommes armés est l’indépendance de leur territoire, qu’ils appellent « Ambazonie ». En dehors des batailles de terrains, les deux camps mènent pratiquement une guerre de communication sur internet. Ainsi, à travers la publication de photos, vidéos et autres éléments, les deux acteurs rivalisent entre eux pour conquérir l’opinion.

Affirmer que l’armée camerounaise a commis des exactions dans les régions en guerre, en tuant les femmes et les enfants, constitue une manipulation de l’opinion, dans le cas où cette information s’avérait fausse, vice-versa. Mais celle-ci aura forcément une répercussion sur l’opinion et le regard de quelques Camerounais sur l’armée et le pouvoir politique de Yaoundé. Les deux versants de l’opinion (les pour et les contre) se feront la guerre des tranchées et se voueront aux gémonies. C’est un contexte favorable pour la propagation de la haine, donc de la guerre.

Le fact-checking, en français « vérification des faits », est donc cette technique qui consiste, comme son nom l’indique, à vérifier si l’info publiée est vraie. Il existe même des techniques de vérification des fichiers (photo, vidéo, doc, etc.) pour vérifier s’ils sont bel et bien authentiques à la réalité. Dieu seul sait combien les réseaux sociaux sont envahis d’images d’hécatombes, qu’on pourrait attribuer à l’un des belligérants de la guerre. Ainsi, les outils de vérification des images ont été testés et fonctionnent comme un jeu d’enfants ! C’est extraordinaire comme les blogueurs peuvent découvrir qu’en deux ou trois clics, ils peuvent vérifier l’origine d’une image douteuse sur internet.

Cependant, le plus important dans ces jeux de clics du fact-checking n’est pas de trouver la véritable origine de l’image qui circule et qui fait le buzz, mais de prouver à travers une démonstration que l’info qui circule est fausse. Comment freiner la fausse information qui circule à la vitesse de l’éclair ? Cela reste néanmoins un pari difficile, dans la mesure où la vraie info qui viendra démentir la fausse ne circulera pas avec la même ampleur. C’est donc à ce niveau que réside le challenge.

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Auteur·e

tkcyves

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