Drame à Douala : la mort d’un élève enflamme la toile

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Nous sommes vendredi 29 mars 2019 et c’est le jour départ en congé du deuxième trimestre pour chaque élève au Cameroun. Mais avant, il est question qu’ils se rendent dans leur établissement scolaire pour recevoir leur bulletin de notes. Contrairement aux habitudes d’un climat serein et paisible pour ce départ en congé, le lycée bilingue de Deido, situé dans le 1er arrondissement de Douala, s’illustre par un drame. Un élève rend l’âme à la suite de coups de poignard au cœur. Comme c’est souvent le cas, les Camerounais envahissent la toile pour crier leur ras-le-bol. Et les griefs sur la décrépitude de l’éducation au Cameroun font polémique.

Le week-end à Douala a été meublé par cette triste nouvelle qui vient remettre sur la table le vieux débat sur la sécurité de l’élève dans les établissements scolaires. Comment est-ce possible qu’un élève, voire un inconnu, puisse entrer dans l’enceinte d’un lycée avec une arme blanche ? Les responsabilités sont partagées et toute la chaîne éducative de l’encadrement de l’élève est clouée au piloris. Mais, avant d’en parler, je vous propose deux versions des faits qui alimentent les débats. Il est important de préciser ici que nous attendons encore la conclusion des enquêteurs de la direction régionale de la police judiciaire de Douala-Bonanjo où se trouvent les trois élèves accusés du meurtre de leur camarade.

Deux versions sur la mort d’un élève

Le nom de la victime c’est Osman Blériot Tsanou de la classe de 2nde C. Les élèves accusés sont trois aux noms de Ivan Simo (19 ans), Loic Mukuelle (18 ans) et Mohamed Bello (18 ans). Selon l’administration du lycée, deux parmi eux ont été définitivement exclus du lycée en novembre 2018 pour violence. Précisons ici que la loi interdit l’exclusion d’un élève en cours d’année scolaire. Pourquoi le conseil de discipline a-t-il décidé d’exclure deux élèves en milieu d’année scolaire ? Cela doit quand même être considéré comme des cas exceptionnels.

Première version

Il était, jusqu’avant sa mort, un élève régulièrement inscrit au lycée bilingue de Deïdo en classe de Seconde A4 Allemand. Il est donc décédé après avoir été poignardé par un de ses camarades parmi ses trois bourreaux. Que s’est-il passé ?

Lors d’une rixe entre les camarades, Osman est venu s’interposer pour empêcher le délestage d’un téléphone portable par un autre. Cette intervention va coûter la vie à Osman. L’élève qui n’a pas réussi à prendre le téléphone ira appeler le renfort pour venir régler ses comptes à Osman. Celui-ci, au cours d’une bagarre, reçoit donc des coups de poignard en plein cœur. Conduit, de toute urgence, à l’hôpital du district de Deido, situé à un jet de pierre du lycée, le jeune élève Osman rendra l’âme quelques instants après.

Deuxième version

La deuxième version est la plus rocambolesque et la plus énigmatique. Elle est la plus répandue et la plus commentée par les élèves eux-mêmes. En fait, elle est racontée surtout par les élèves considérés plus proches de la victime Osman. Bien que la version de tentative de vol du téléphone portable soit confirmée, l’on s’interroge encore sur des raisons d’une bagarre tragique. Il se raconte donc que c’est une histoire qui ne date pas de vendredi dernier, jour de l’ultime bagarre. Les copains en étaient déjà aux mains depuis plus de deux jours et cela a commencé à l’extérieur du lycée, donc au quartier. Ils s’étaient décidé de mener la vie dure à Osman. La bagarre qui a eu lieu au lycée n’était que l’épilogue d’un combat de vengeance face à Osman qui les battait à plate couture. Pour quelles raisons se bagarraient-ils depuis plus de deux jours ? Cette question reste, jusqu’ici, sans réponse. Voilà où se trouve l’énigme.

Après donc le drame de vendredi, les débats fusent de toute part pour condamner les parents, l’administration des établissements scolaires, le personnels de l’hôpital de district de Deïdo, l’Etat qui n’assume pas ses responsabilités, etc. Chacun y va de plus belle des manières pour crier sa colère pour les uns, se livrer à une tentative de compréhension de la situation pour les autres. Parcourons ensemble les avis multiples et divergents.

L’administration et les enseignants mis en cause

C’est la première envolée lyrique de la journée venant du journaliste Martin Camus Mimb, responsable d’une chaîne de radio urbaine de Douala (RSI). Pour lui, il est sans doute inimaginable qu’un tel événement se soit déroulé dans un établissement public de cette envergure sans que les pouvoirs publics s’en émeuvent. Plusieurs scandales émanant des établissements privés ont souvent conduit au lynchage des responsables de ces établissements privés. Pourquoi les établissements publics ne sont pas astreints à une surveillance stricte des autorités ? Pourquoi le personnel du lycée est épargné de sanctions suite à leur négligence ?

Certainement, ce traitement de faveur est considéré, par le journaliste, comme la source de tous les maux. Il prend l’exemple de son lycée, où il a fait ses bancs jadis dans la ville d’Edéa. A son époque, dit-il, le personnel enseignant et administratif des établissements scolaires publics étaient plus regardant en ce qui concerne la discipline et la bonne tenue de l’élève. Pourquoi cette conscience professionnelle jadis réputée dans le public n’est-elle que le domaine réservé du privé où les autorités sont de plus en plus exigeantes ? Cette négligence s’explique par le fait que l’élève du lycée n’est pas généralement au centre de toutes les attentions du personnels enseignants.

La majorité d’entre eux, qui ont choisi des piges dans les établissements privés, préfèrent y consacrer leur professionnalisme. Une négligence qui oblige d’ailleurs les parents d’élève à choisir les établissements scolaires privés pour inscrire leurs progénitures. Sur ce plan, les établissements scolaires privés confessionnels sont les plus sollicités.

Les parents impliqués dans l’éducation de l’élève

L’insécurité dans les établissements scolaires doit être imputée aux parents d’élève en premier. Pour quelle raison ? Elle est simple : l’éducation familiale doit être le premier et le dernier rempart du socle de la morale et de l’éthique. Les méthodes les plus ubuesques dans la pratique du faux sont le fait des parents eux-mêmes. Corruption, trafic des notes, dans le seul but de voir l’élève, l’enfant passer en classe supérieure. Les parents sont habités par la hantise et l’appât du diplôme. Ils veulent le diplôme, le diplôme, le diplôme. Aucun intérêt pour le développement humain, de l’homme, de l’enfant. Les enfants qui l’ont compris s’efforcent donc à fabriquer des notes et les présenter aux parents. Certains établissements scolaires exigent dorénavant la présence des parents pour leur remettre le bulletin de notes de l’élève.

Comment sont-ils ces parents qui daignent se présenter à la direction de l’établissement scolaire lorsqu’ils sont convoqués ? Pire encore, pourquoi certains choisissent leur femme de ménage pour les représenter à une réunion des parents ou à une quelconque convocation ? Ces parents d’élève sont pourtant les premiers à se livrer à des pratiques de corruption lors de l’inscription des enfants.

Les effectifs pléthoriques dans les salles de classe

L’élève inscrit est accepté au détriment de la qualité de l’enseignement. Les enseignants se retrouvent dans des salles de classe de plus de 100 élèves. La pléthorique des classes d’examen, les terminales surtout, est la plus décriée. Cette situation n’est pas favorable à la prise en charge ou la surveillance individuelle de chaque élève. Les enseignants, dans ces conditions, se trouvent donc obliger d’assurer le strict minimum. L’aspect concernant la prise en charge d’un élève jugé difficile est délaissé. La plupart du temps, les responsables se retrouvent dans l’obligation de renvoyer les cas de délinquance, malgré la restriction de la loi.

L’insécurité régnante et les pouvoir publics en cause

Comment est-il possible qu’un élève rentre dans un établissement scolaire avec une arme blanche ? On a souvent connu des cas où les stupéfiants dangereux comme des drogues circulaient dans l’enceinte de l’établissement. Les canaux insoupçonnés sont mis en cause. Si la responsabilité n’est pas portée aux vigiles, c’est souvent les commerçants, autorisés par l’administration des établissements à accéder dans l’enceinte pour la nutrition des élèves, qui est accusée.

Les pouvoirs publics sont mis en cause ici pour la simple raison qu’il devient presque impossible à une vingtaine voire une dizaine de personnels d’assurer la sécurité de presque 3 à 8000 élèves chaque jour. Pire encore, que dire des commerces de débits de boissons alcoolisées situés tout près des établissements scolaires ? C’est très souvent le regard impuissant et d’ailleurs complice des pouvoirs publics que les bars et autres snacks ont trouvé un terrain fertile dans le voisinage. Cela a eu comme conséquence que les établissements scolaires se sont transformés en far West américain où la loi du plus fort est la meilleure.

L’environnement psycho-social de l’élève et des écoles

Selon le journaliste de la RTS, radio urbain de Yaoundé, Serge Aimé Bikoï, l’infiltration facile des individus étrangers à l’intérieur de l’établissement scolaire est à questionner. Pourquoi cette facilité de s’introduire dans un milieu scolaire ? Le jour de départ des congés du deuxième trimestre est évoqué ici comme le jour de relâchement de la surveillance. Des individus qui alimentent la terreur au sein des établissements n’appartiennent pas du tout ni au corps enseignant, ni à la communauté éducative des élèves. Pour ce qui est particulièrement du cas du lycée bilingue de Deïdo à Douala, il faut signaler que l’environnement immédiat est réputé être une zone à risque pour la survie de toute communauté éducative.

Cela a toujours été le cas, depuis des lustres, comme c’est aussi le cas pour d’autres quartiers comme Bassa, New-Bell et Cité des Palmiers qui sont, dans une moindre mesure, considérés comme des ghettos. Sans risque d’exagérer comme le fait le journaliste, est-il possible de considérer ces établissements comme des jungles du fait de leur situation géographique ? C’est-à-dire, des lieux de non droits ? C’est fort possible, puisque le journaliste décrit lui-même cette situation alarmante en ces termes : « Chaque fois, ces jeunes professionnels de la délinquance urbaine usent des formes de violences physique (coups de poing, gifle, coups de griffes, autres sévices corporels, …) et morale (blâme, insulte, menace, vocifération, intimidation, frustration, minoration, etc.) et abusent de leurs pairs, en les délestant de leur dû au quotidien. »

La reproduction sociale de la violence urbaine

Les avis les plus dominants sur cette question concernant la sécurité dans les établissements scolaires sont plutôt liés à la reproduction sociale de la violence. Elle pose le postulat selon lequel la société camerounaise toute entière est en déliquescence. Et que, par conséquent, cette maladie affecte inévitablement tous les maillons de la chaîne. Les milieux éducatifs influencés par les fléaux sociaux, ne sauraient être en reste. Cet avis se retrouve particulièrement chez le journaliste-blogueur Dania Ebongue pour qui le drame du lycée Bilingue de Deïdo est juste le résultat d’une négligence totale : « Nous sommes tous responsables et coupables. »

Cet aveu d’impuissance et d’indignation s’inscrit sous un double plan :

D’une part, la violence

La violence est inscrite au cœur des comportements des Camerounais à travers la vie au quotidien. Elle se vit à la télévision à travers les débats, dans la religion à travers la négligence des bonnes mœurs qu’on peut notamment observer chez les chrétiens, et surtout dans les réseaux sociaux où la parole s’exprime dans une vulgarité sans pareille.

D’autre part, la négligence

En plus de la violence, la négligence, ou si l’on veut, la non-assistance à personne en danger est devenue une monnaie courante. Oui, il faut tout de même l’avouer, les Camerounais sont frileux de l’info à sensation, téléphones portables aidant. Il suffit d’une scène de démence d’une jeune fille qui hôte ses vêtements, d’une bagarre ensanglantée, d’un accident de circulation, etc. pour voir les gens se bousculer pour filmer afin d’avoir la primeur des images sur Facebook ou Twitter. L’essentiel ici n’est pas de sauver des vies ou protéger l’intimité des personnes, mais c’est d’être celui ou celle qui était là au moment des faits. Au lieu de parler de négligence, je parlerai plutôt de manque d’éducation citoyenne, ou mieux d’ignorance.

L’hôpital n’est pas en reste et passe à la trappe

La vidéo qui circule sur la toile montrant les médecins et les infirmiers dans une salle exiguë en train de filmer l’élève Osman en plein massage cardiaque se passe de tout commentaire.

Une critique vive a été adressée au personnel hospitalier pour comportement non professionnel : filmer le malade et son corps et partager la vidéo sans l’avis de ses parents, pratiquer le massage cardiaque pour quelqu’un qui a eu un cœur perforé au lieu de l’utilisation du défibrillateur cardiaque, pratiquer le massage cardiaque dans un lit à ressorts au lieu d’une surface plate pour éviter des rebonds, etc. De l’absence de la conscience professionnelle à l’incompétence, tout le personnel est passé à la trappe des critiques acerbes des internautes.

Peut-on engager une accusation ou une plainte contre le personnel de l’hôpital pour négligence ? « Difficile », avoue l’avocat au barreau du Cameroun, Me Kakak. Pour lui, la vidéo ne fournit pas suffisamment d’éléments nécessaires pour engager une action judiciaire et imputer à ce personnel de l’hôpital la responsabilité de la mort de l’élève pour négligence médicale.

Et la réaction du gouvernement alors ?

Le proviseur du Lycée bilingue de Deïdo étant permissionnaire, la seule autorité qui s’est manifestement prêté au jeu de questions-réponses des journalistes a jusqu’ici été le censeur de l’établissement. On pouvait lire sur le visage de Maurice Seyapdje, le désarroi et la gêne qui caractérise un homme sous le coup du choc. Curieusement, quatre jours après les faits, la ministre de l’enseignement secondaire, Nalova Lyonga, n’a daigné s’exprimer sur ce drame. Manifestement, elle se la coule douce dans son bureau feutré et sa villa douillette de Yaoundé. Qui sait ? Par contre, son collègue de la santé publique, Manaouda Malachie, a, à travers un tweet, promis des sanctions aux personnels hospitalier après avoir ordonné un conseil de discipline au sein de l’hôpital, prévu pour lundi 1er avril 2019.

Ainsi va la tyrannie.

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