Le Cameroun, un pays, deux peuples : la conciliation est-elle possible ?

Après avoir bien observé les images du 1er octobre sur la célébration de l’indépendance du Southern Cameroons et celles du 5 octobre sur la libération de Maurice Kamto et de ses alliés, au total 101 personnes, je constate avec amertume que le Cameroun est un pays constitué de deux peuples fondamentalement différents. Deux peuples qui ont chacun une histoire différente. Deux peuples qui ont chacun une éducation politique différente et même divergente. Bref, deux peuples qui n’ont pas les mêmes destins politiques.

A la vue de ces dizaines d’images qui circulent sur les réseaux sociaux, cela donne l’impression d’être dans deux pays différent. Tellement elles sont contradictoires à tous points de vue.

Deux peuples, deux crises antagonistes

Le Cameroun est traversé depuis novembre 2016 et octobre 2018 deux crises majeures qui le paralysent.

La première est une guerre d’indépendance menée par les Amba-Boys, les partisans de la République fédérale séparatiste autoproclamée d’Ambazonie. Cette guerre est justement le fait d’une crise d’identité dont la manifestation est la marginalisation de la population anglophone. Celle-ci occupe les deux régions (Nord-Ouest et du Sud-Ouest) sur les dix que compte le pays et comptabilisent presque 25% de la population totale. La particularité avec cette guerre civile réside dans le fait que la population, d’expression anglaise, donc anglophone, s’oppose au régime de Yaoundé, composé en majorité de francophones.

L’autre crise, dite crise post-électorale, est liée au fait que le leader du parti d’opposition MRC, arrivé en deuxième position à la présidentielle selon les résultats proclamés par le Conseil Constitutionnel, revendique sa victoire à cette élection. La particularité de cette deuxième crise est qu’elle oppose une partie de l’opposition en majorité francophone au régime de Yaoundé, en majorité francophones également. Le détail important qu’il faut retenir ici est que les deux régions anglophones, en pleine guerre civile, ont été exclues à 90% du processus électoral d’octobre 2018. Autrement dit, la présidentielle s’est déroulée dans huit régions francophones à l’exception des deux régions anglophones.

Paradoxalement, les deux crises ont un seul objectif, ou, si l’on veut, un seul adversaire : le régime de Yaoundé avec un président de 87 ans et à son actif 38 ans de pouvoir sans partage.

Ce contexte est particulier dans la mesure où c’est la première fois, depuis la période d’avant la signature des accords de Foumban, que le monde entier se rend compte que les deux Cameroun – le Cameroun anglophone appelé encore Southern Cameroons, et le Cameroun francophone appelé encore Cameroun Oriental – censés être unis ne le sont pas tant, et même pas du tout. Pour la première fois depuis 1961, les populations anglophones et francophones non seulement se démarquent par leurs spécificités mais l’affichent ouvertement. Cela a permis de constater la très grande différence en les deux parties du Cameroun en terme de niveau d’éducation politique.

Deux événements majeurs nous ont permis d’observer cette dichotomie abyssale entre les populations d’un même pays.

Le 1er octobre 2019 et les anglophones

Le 1er octobre de chaque année est consacré à la fête d’indépendance du Southern Cameroons (Cameroun du sud, auparavant une partie du Cameroun Occidental, sous domination britannique). C’est un territoire qui, en faveur d’un référendum en février 1961, a choisi de rejoindre la République du Cameroun indépendante depuis le 1er janvier 1960. Cette région, baptisée depuis peu, par les séparatistes les plus vigoureux, par le terme Ambazonie, revendique ce retour au statut d’avant 1961, date de la réunification avec la République du Cameroun (francophone), ou a minima le retour aux accords de Foumban depuis le discours de John Ngu Foncha aux Nations Unies en 1990.

Cette tension entre la République du Cameroun, dirigée par les francophones depuis l’indépendance le 1er janvier 1960, et l’Ambazonie, traîne depuis 1990 sans solution. Face au refus du régime de Yaoundé de reconsidérer ce « mariage », une crise corporatiste (grève des avocats et enseignants) a ouvert la vanne aux leaders indépendantistes qui ont vite occupé le terrain de la revendication pour transformer cette crise en question politique.

C’est depuis 2017 que les leaders indépendantistes ont décidé de former des groupes armés appelés les « Amba-Boys ». Le 1er octobre 2019 a permis à ces groupes de démontrer leur implantation sur le terrain. Les démonstrations de force initiées par les « généraux » de ces groupes armés montrent à suffisance non seulement qu’ils sont bien armés mais surtout comment ils sont soutenus par la population repliée dans la brousse pour fuir les exactions d’une faction de l’armée Camerounaise, le BIR, déjà considérée comme la milice armée au service de Biya.

Les images d’un leader militaire ancien du BIR du nom de Field Marshall, qui contrôle la localité de Lebialem, ont fait le tour des réseaux sociaux au Cameroun. Curieusement, ce 1er octobre a coïncidé avec la période où se déroule le Grand Dialogue National initié par Paul Biya lui-même.

Le 5 octobre 2019 et les Francophones

Le 5 octobre dernier, le leader du parti politique MRC (Mouvement pour la renaissance du Cameroun), arrêté avec les leaders des partis et associations alliés pour la présidentielle du 7 octobre 2018, a été libéré. Si Maurice Kamto a été arrêté le 28 janvier 2019, certains, par contre, sont en prison depuis le 26 janvier pour les uns et le 1er, le 8 juillet pour les autres. 103 personnes ont été libérées.

L’image la plus saisissante de cette journée mémorable de la libération du 5 octobre, est justement la déferlante de symboles emblématiques de la République du Cameroun. Les drapeaux vert-rouge-jaune et l’hymne national du pays ont dominé les clichés de ce jour.

Ces images peu ordinaires ne laissent personne indifférent après avoir observé celles qui ont également dominées les cérémonies de la fête de l’indépendance du Southern Cameroons avec les Ambazoniens. Evidemment, les symboles marquants de cette journée chez les Anglophones ont été dominées par les drapeaux et l’hymne national de l’Ambazonie.

Nous avons, d’un côté, un peuple qui célèbre l’indépendance de leur territoire, l’Ambazonie, et de l’autre, nous avons un peuple qui célèbre la libération de leur leader. Le premier a pour spécificité l’anglais comme langue officielle et le second, le français. Les deux peuples sont en quête d’une révolution, mais le premier mène une révolution armée tandis que le second souhaite mener une révolution « dans la paix », comme le dit lui-même Maurice Kamto.

Que dit l’Histoire de ces oppositions ?

La question que l’on se poserait à présent est celle de savoir les raisons pour lesquelles le peuple d’un même pays est divisé pour un même objectif, à savoir renverser le régime de Yaoundé, et donc chasser le dictateur Biya au pouvoir depuis 6 novembre 1982.

La réponse à cette question se trouve évidemment dans l’Histoire. Le Cameroun est formé de deux territoires administrés par deux puissances coloniales sous le mandat des Nations Unies en 1919 jusqu’en 1960 pour la partie francophone et en 1922 jusqu’en 1961 pour la partie anglophone. Le territoire camerounais administré par la puissance britannique était composé du Southern Cameroons et du Northern Cameroons. Ce dernier s’est rallié au Nigéria (indépendant le 1er octobre 1960) après un référendum du 31 mai 1961. Le Southern Cameroons a quant à lui décidé de rester camerounais.

C’est fort de ce référendum que les leaders du Southern Cameroons, conduit par John Ngu Fontcha, ont accepté de se réunir à Foumban avec la délégation de la République du Cameroun conduite par son nouveau président Amadou Ahidjo en juillet 1961.

Le 1er octobre 1960, les leaders Anglophones acceptent une réunification avec la République du Cameroun, qui devient alors une République fédérale. C’est un système qui, malgré ses imperfections, permettait quand même à cet ancien territoire britannique de garder les acquis de l’administration coloniale et plus particulièrement ce qu’on a appelé « indirect rule » (principe selon lequel les Britanniques gouvernent la région du Southern Cameroons en se conformant aux traditions des populations). De son côté, l’ancien territoire administré par la puissance française croupissait sur le système jacobin. Un nivellement par le bas par rapport au système britannique qui faisait des jaloux.

Un référendum de 1972 est venu mettre fin à ce fédéralisme encore chancelant. Le Cameroun devient alors une République Unie et c’est par un décret de 1984 qu’il devient finalement une République du Cameroun. Un retour malicieux à la république dominée par les francophones.

Cela a eu comme conséquence l’écrasement du système britannique minoritaire sous le poids du système jacobin français majoritaire. Fontcha a commencé à subir la foudre de colère de ses compatriotes anglophones qui le considéraient déjà comme un traître pour les avoir conduit dans la « République ». C’est la raison pour laquelle il court au Nations unies en 1990 plaider le retour à la fédération qui lui a été refusé jusqu’à sa mort en 1999.

L’espoir d’un renversement de la situation avait d’ailleurs été au cœur de l’actualité lors de la présidentielle de 1992 où John Fru Ndi, le leader le plus charismatique de l’opposition, un anglophone, était le challenger de Paul Biya. La victoire contestée de Paul Biya et la reddition du leader de l’opposition a finalement désillusionné ce peuple qui croyait fermement à un retour au fédéralisme avec un anglophone au pouvoir.

Depuis lors, à défaut d’un retour à la fédération, les plus radicaux sont pour un retour à la situation d’avant le 1er octobre 1961 : l’autonomie. C’est justement à ce niveau que la césure, entre les peuples, anglophones et francophones, a lieu. D’où les différences observées entre les deux peuples dans l’adoption des symboles de leurs révolutions respectives.

La conciliation de ces deux peuples devient évidemment complexe. Elle est tout de même nécessaire si les deux peuples tiennent à leur objectif : chasser Biya du pouvoir.

Comment concilier donc la révolution armée et la révolution pacifique ?

Soyons précis : puisque tous les anglophones ne militent pas pour la révolution armée et qu’en même temps tous les francophones ne militent pas pour la révolution pacifique, mais militent plutôt pour le statu quo, il faut préférer à ‘anglophone’ le terme « Ambazoniens » et à « francophones radicaux » un terme camerounais qui s’est popularisé : Tontinards.

Cette alliance dite « Alliance Amba-Franco », développée par l’écrivain Patrice Nganang, est plus que nécessaire dans un contexte comme celui-ci.

Le régime de Yaoundé sait pertinemment qu’une telle alliance pourrait compromettre sa survie. Il a donc tout intérêt à pointer les Ambazoniens du doigt en les qualifiant dans un premier temps de « bandits », et plus tard de « terroristes ». Cette propagande de diabolisation a surtout lieu chez les francophones qui, malheureusement, n’arrivent pas encore à croire et à comprendre qu’un peuple puisse prendre les armes pour revendiquer une cause, bonne qu’elle puisse être.

La non-adhésion de la majorité du peuple francophone à la cause et à la posture du peuple Anglophone le rend insensible aux exactions commises sur lui par l’armée camerounaise. Un peuple victime de génocide qui est curieusement considéré par les francophones comme le bourreau qui veut mettre l’intégrité territoriale en danger. Et pourtant, le génocide est parfaitement suffisant comme argument moral pour renverser ce système colonial.

Le challenge qu’il y a à relever ici est celui de travailler sur la désintoxication du peuple francophone qui croit dur comme fer que les Ambazoniens sont des terroristes et que l’armée camerounaise doit les « éradiquer ». Il faut donc démystifier cette théorie de la terreur qui fait des Ambazoniens des monstres et des partisans de la terreur. L’intolérance des francophones face au droit d’autodéfense des anglophones frise même le ridicule. L’autodéfense étant un principe universel, la solidarité est plus qu’un acte d’humanisme.

Le leader actuel, celui qui possède une carrure de conciliation de ces deux tendances, c’est Maurice Kamto. Sa sortie de prison et de tous les leaders de sa coalition viendra peut-être résoudre cette équation. J’en veux pour preuve cette sortie d’Albert Dzongang, l’un des membres de la coalition de retour à Douala après sa sortie de prison à Yaoundé et qui déclarait à la population venue nombreuse pour l’accueillir : « Ce que nous avons gagné dans ce combat c’est le rapprochement avec les Ambazoniens ».

Faut-il le préciser, Julieu Ayuk Tabe, le président des Ambazoniens, et son équipe, sont en prison depuis des mois.

Il devient donc évident que Maurice Kamto et Ayuk Tabe se sont rencontrés à plusieurs reprises. Ces rencontres peuvent-elles augurer des rapprochements futurs entre les deux peuples ? Les francophones, pour la majorité, qui supporteraient mal ce rapprochement avec les Ambazoniens qui tuent et décapitent les soldats du BIR, vont-ils finir par lâcher Kamto ? Ou alors Kamto ne franchira jamais ce pas au risque de perdre cette sympathie qui fait toujours monter sa côte de popularité ? Les prochaines sorties de principal leader de l’opposition camerounaise nous en diront plus…

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