Cameroun : pourquoi les marches blanches du MRC font-elles peur ? (1/2)

Les marches blanches ont encore repris le poil de la bête les 1er et 8 juin 2019. Le MRC et ses alliés, qui revendiquent la victoire de la présidentielle du 7 octobre 2018, en ont fait leur cheval de bataille depuis son lancement le 26 janvier 2019. Après les manifestations du 8 juin dernier, les organisateurs ne sont pas prêts à baisser l’échine. De leur côté, les autorités administratives, policières et judiciaires, ripostent. Interdictions par-ci, interpellations par-là, intimidations à n’en plus finir. Plus de 500 manifestants arrêtés jusqu’ici, relâchés pour les uns et emprisonnés pour les autres. Les autorités et le leadership du MRC sont à couteaux tirés : pourquoi le MRC persiste-t-il dans ses marches blanches ? Pourquoi le pouvoir de Yaoundé veut-il les étouffer ? Que cachent réellement les marches blanches ?

L’organisation des marches blanches soulève deux questions à la fois juridique et politique. Celle de l’opportunité d’une part et d’autre part, celle de la répression.

La première concerne la nécessité pour le MRC et les partis alliés d’opter pour les marches blanches comme stratégie de revendication de la victoire de Maurice Kamto à la présidentielle. Cette victoire de Paul Biya qu’ils contestent et qu’ils appellent « Holt-Up Eléctoral » divise l’opinion sur le principe du respect de la légalité. Pendant que Maurice Kamto veut battre le fer quand il est chaud, d’aucuns, ses détracteurs notamment, estiment à cet effet que le leader du MRC et ses alliés doivent prendre acte de la décision du Conseil Constitutionnel, qui a déclaré la victoire de Paul Biya, et préparer sereinement les échéances électorales à venir.

La deuxième question, quant à elle, se réfère à la nécessité, pour les autorités, de procéder systématiquement aux arrestations qui ne sont pas loin d’être considérées comme des formes de répressions. L’opinion ici est beaucoup plus divisée sur l’opportunité de la violence de la force publique, voire de la proportionnalité des traitements infligés aux manifestants qui décident, bon gré mal gré, de défier l’autorité publique. N’eût-il pas été utile de résoudre cette équation autrement ? En d’autres termes, la nature tyrannique du pouvoir de Yaoundé peut-elle permettre aux autorités de se passer de la répression policière ?

A quoi servent les marches blanches ?

C’est la première question qui divise l’opinion à l’heure actuelle. C’est elle qui préoccupent notamment les détracteurs du MRC, curieux de savoir la persistance de Maurice Kamto qui ne cesse de surprendre et de prendre tout le monde de court. L’organisation des marches blanches est une stratégie qu’ont optés tous les leaders de la coalition autour de Maurice Kamto (Paul Eric Kingué du MPCN et Albert Dzongang de La Dynamique, sans oublier les acteurs de la société civile comme l’artiste musicien Valséro, l’économiste Richard Penda Ekoka, etc.) à l’occasion de la présidentielle du 7 octobre 2018. Aujourd’hui, ils sont tous incarcérés à la prison centrale de Kondengui à Yaoundé depuis le 26 et 28 janvier pour les uns, le 1er et 8 juin pour les autres.

Les marches blanches sont des manifestations publiques non violentes dites « pacifiques ». Elles ont pour objectif principal et principiel, le « Holt-Up Eléctoral ». Evidemment, ces dénonciations des fraudes électorales à travers les manifestations constituent des actions symboliques que peuvent utiliser n’importe quel leader de parti politique ou d’organisation de la société civile pour attirer l’opinion sur la cause qu’il défend : ici le respect des droits de l’homme.

Comme tous leader qui se considère victime d’une injustice, Maurice Kamto et les siens veulent susciter l’adhésion de l’opinion à leur sort afin de la mettre dans une posture de reconsidération et de la remise en cause de la victoire de Paul Biya. C’est bien sûr une action symbolique, un cri de détresse en direction de l’opinion. L’objectif ici n’est pas seulement de susciter l’adhésion, mais de susciter des réactions, tant de la communauté nationale et qu’internationale. C’est de bonne guerre.

Cette action de marches blanches n’est heureusement pas la seule initiée par le MRC et ses alliés. Il y a notamment cette plainte déposée par le MRC et ses avocats à Addis-Abeba à la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuple. Après avoir examiné le dossier sur la forme en session ordinaire du 24 avril au 14 mai 2019, le MRC et ses avocats sont donc attendus dans deux mois, c’est-à-dire en mi-juillet. Cette fois-ci la Commission va alors examiné le dossier sur le fond à partir des preuves de la violation des articles 3, 7, 11, 12, 13(1) et 13(2) de la Charte Africaine des droits de l’homme et des peuples par la République du Cameroun que vont produire les avocats du MRC.

Les controverses sur les marches blanches

La position du MRC et de ses alliés politiques sur la remise en cause de la victoire de Paul Biya ne suscite pas l’assentiment de certains qui estiment que la décision du Conseil Constitutionnel est sans appel. Et par conséquent, les marches blanches n’ont pas de raison d’être. Leur argument ne relève que du conformisme et du légalisme : il est interdit, disent-ils, d’affronter l’Etat et ses institutions. Cependant, quels recours un citoyen doit-il faire appel en cas de violation des droits humains que ces institutions sont censées protéger ? Maurice Kamto et ses alliés politiques doivent-ils prendre acte de l’injustice qu’ils estiment avoir subie et faire table rase du passé ? Doivent-ils se résigner et laisser tomber pour des raisons, dit-on, de préservation de la paix ? De quelle paix parle-t-on quand on tolère l’injustice ?

Evidemment, c’est une équation difficile dans la mesure où contester les résultats de la présidentielle signifierait mettre en doute le pouvoir de Paul Biya. Il n’en faut pas moins pour affronter les affres de sa soldatesque. Doit-on être condamné à la résignation dans un contexte où la répression de toutes manifestations est la marque déposée d’une tyrannie ? Sinon, quelle est la meilleure stratégie pour l’affronter ? Puisque les manifestations publiques sont le seul recours à l’expression pour toutes revendications citoyennes en cas de blocage institutionnel, faut-il pour autant prendre quand même le risque ? Faut-il mettre la vie des populations en danger en les envoyant dans la rue affronter la barbarie des sbires ?

Cette question est quand même teintée de naïveté quand on sait pertinemment que toutes victoires politiques dans le monde ont été obtenues au forceps. Rien ne peut être obtenu sans sacrifices, dit-on très souvent. L’un des premiers sacrifices de toute lutte de libération est justement de braver les interdictions, donc les lois iniques. Des exemples comme l’apartheid et les lois ségrégationnistes ne manquent pas pour nous édifier sur le bien-fondé des actes de Rosa Parks jadis considérés comme subversifs.

Malheureusement, certains Camerounais continuent d’être impressionnés et convaincus qu’il est possible de renverser par des élections avec les lois électorales non consensuelles et taillée sur mesure. Ils estiment même que les défaites successives des partis politiques de l’opposition depuis le retour du multipartisme en 1990 sont la preuve de leur mauvaise stratégie. Dans ce cas, les marches blanches seraient la mauvaise solution à une bonne question.

Interdictions et répressions comme réponses

La répression policière est-elle la solution pour dissuader les marches blanches ? La question ne se pose plus puisque la tyrannie utilise la répression comme arme de dissuasion. La question qu’il importe cependant de poser ici est celle de la disproportionnalité des traitements infligés aux manifestants. Si les arrestations sont compréhensibles, en est-il de même pour les tortures dont les témoignages sont légions et font le buzz sur la Toile.

La loi n°90/055 du 19 novembre 1990 fixant le régime des réunions et des manifestations publiques fait mention du régime de déclaration et non de celui d’autorisation. Elle donne aux leaders le droit d’organiser les manifestations à condition d’avoir déposé à la sous-préfecture de la localité en question une « déclaration » de manifestation. Curieusement, les sous-préfets en viennent à signer des interdictions des manifestations sous le prétexte de « risque de troubles à l’ordre public », pourtant, la loi indique plutôt « risque de troubles graves à l’ordre public ».

L’intervention du tribunal administratif sollicitée généralement par les organisateurs pour arbitrage est restée lettre morte depuis belle lurette. Depuis les années 1990 jusqu’à nos jours, le leaders du SDF pour la région du littoral, Jean Michel Nintcheu, avoue avoir essuyé 42 interdictions des sous-préfectures pour les mêmes motifs. Il y a comme une complicité de l’administration, des fonctionnaires avec le pouvoir politique. Cette connivence apparaît d’ailleurs comme une évidence dans une tyrannie. Que reste-t-il donc à l’opposition dans ce cas sinon que de braver toutes interdictions ?

C’est ainsi que les villes de Yaoundé, Douala, Bafoussam, Dschang, Mbouda, Bangangté, pour ne citer que celles qui ont une effervescence des jours des manifestations, ont bravé les interdits préfectoraux. La répression, sans surprise, ne s’est pas fait attendre. Les témoignages des victimes sur les réseaux sociaux rapportent des cas de bastonnades, de tortures psychologiques à la suite de leur arrestation. Même si certains sont libérés, d’autres subissent des emprisonnements et des procès kafkaïens au tribunal militaire, etc. Ces épisodes de répressions meublent les journées des bidasses et fonctionnaires pendant et après les manifestations.

La question que l’on se poserait est donc celle de savoir s’il faut manifester malgré l’interdiction des sous-préfets ? Les juristes, même les plus chevronnés, sont divisés sur cette question. Evidemment, dans l’esprit de la loi, aucune interdiction n’était envisagée et envisageable. Mais, les circonstances ont voulu que les autorités qui interviennent toujours, sous le couvert du respect de l’ordre public, font la pluie et le beau temps des partis politiques de l’opposition ou tous mouvements contestataires. Cet acte est donc considéré comme un abus d’autorité brandie par les manifestants comme arguments pour les spolier.

Cependant, les débats sur les marches blanches ne se limitent sur les querelles juridiques. Ils vont au-delà et abordent les problématiques sur les enjeux de l’ethnicité dans le jeu politique au Cameroun. Plus simplement, les marches blanches viennent tout simplement mettre sur orbite les enjeux que représente la stigmatisation ethnique. C’est l’objet du billet suivant…

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