Guerre d'indépendance de l’Ambazonie : les « négociations » de paix ont-elles commencé ?

L’idée qui me pousse à la rédaction de ce billet, c’est la conviction que l’Ambazonie sera indépendante. Cette conviction, je l’ai depuis le rebondissement, en 2016, de ce qu’on appelle au Cameroun « le problème anglophone » ou la « crise anglophone ». Crise qui s’est transformée en guerre civile depuis décembre 2017. Cette guerre oppose les indépendantistes anglophones, dont plusieurs groupes armés appelés « Amba-Boys », et l’armée de la République du Cameroun. Comme toute guerre, celle-ci a des conséquences énormes sur les plans humains et économiques. Toutes les propositions de sortie de crise ont toujours été vaines, y compris le dialogue inclusif suggéré par les partis politiques de l’opposition et la société civile auquel même le premier ministre avait d’ailleurs souscrit. Et depuis le 27 juin, tout a basculé et cette conviction se renforce peu à peu.

L’actualité de cette guerre a connu un rebondissement le 27 juin 2019. D’une part, la Suisse fait désormais partie des acteurs majeurs de la crise en tant que médiateur, et d’autre part, le dialogue inclusif n’est plus envisagé comme une solution à la faveur des « négociations » de paix. Que s’est-il donc passé ? Comment en est-on arrivé là ? Avant d’y répondre, quelques petits détails sur l’Ambazonie.

Dans ce billet, je vais vous expliquer le contenu des communiqués des parties ayant pris part aux négociations de paix. C’est grâce à la publication de ces communiqués que l’opinion nationale et internationale a été informée. Un deuxième billet sera consacré à l’analyse des raisons qui poussent Paul Biya à négocier avec les Ambazoniens et les conséquences de cette décision. Vous pourrez le lire dans quelques jours.

L’Ambazonie est-elle un mythe ?

L’Ambazonie est, aujourd’hui, loin d’être un mythe. Terme autrefois considéré comme une barbarie (déformé en amba-zozo pour se moquer) par les populations francophones, devient peu à peu un signe de bravoure. Ambazonie est le nom attribué au territoire qui couvre les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest d’expression anglaise au Cameroun. Il est dérivé de la « Baie d’Ambas », à l’embouchure du fleuve Wourri venant de Douala. Le terme Ambazonie, de l’anglais Ambazonia, a été utilisé pour la première fois en 1984 par Fon Fongum Gorji-Dinka qui vit actuellement en exil à Londres.

Depuis décembre 2017, les populations de ces deux régions anglophones vivent un calvaire. Un affrontement qui oppose l’armée camerounaise aux guérilleros appelés Amba-Boys, fait des victimes. Les Amba-Boys sont constitués des groupes armés répartis sur toute l’étendue des deux régions. Je peux citer ici entre autres : Ambazonian Defense Force (ADF), Red Dragon, Ambazonian Restoration Army (ARA), Southern Cameroon Defense Force (SCDF), Socadef, SCNC, RoAN, etc. Il en existe plus d’une dizaine. En mai 2019, les ONG, notamment International Crisis Group, ont établi un bilan estimatif de 1 850 morts, de 530 000 déplacés internes et 50 000 réfugiés au Nigéria voisin. A ce bilan, il faut ajouter la catastrophe économique que subissent de plein fouet ces régions et qui met le Cameroun dans une situation difficile avec ses bailleurs de fonds.

Plusieurs initiatives ont été proposées, notamment le « dialogue inclusif » pour mettre fin à cette guerre qui dure déjà 2 ans. Des échecs aux dialogues proposés par le Cardinal Tumi fait croire à tout observateur que les acteurs en conflits, notamment le gouvernement camerounais, manquent de volonté. Ce dialogue inclusif serait pour beaucoup la solution. Mais la semaine dernière, de nouveaux rebondissements ont ébranlé l’opinion.

Les communiqués qui bouleversent l’opinion

Le 27 juin 2019, l’actualité a été secoué par deux communiqués : ils informent l’opinion nationale et internationale sur deux points importants qui méritent notre attention : 1) Paul Biya opte pour les « négociations » et non pour le « dialogue inclusif » ; 2) une séance de travail a eu lieu du 25 au 27 juin 2019 entre les deux parties en conflit en présence d’un médiateur, la Confédération Suisse. Décryptons ensembles les deux communiqués.

Le communiqué publié par la « Confédération Suisse »

Le premier est celui de la confédération Suisse rendu public le 28 juin 2019 et qui indique en introduction que :

« At the request of the parties, Switzerland is acting as a facilitator in the crisis in north-western and south-western Cameroon » (Traduction : « A la demande des parties, la Suisse agit comme facilitateur dans la crise au Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun. »)

Et ce même communiqué précise, immédiatement à la suite de cette phrase :

« To this end, a second preparatory meeting with various Cameroonian opposition groups took place in Switzerland between 25 and 27 June 2019. » (Traduction : « Pour ce faire, une deuxième réunion préparatoire avec différents groupes d’opposition camerounais a eu lieu en Suisse, entre le 25 et le 27 juin 2019. »)

En clair, cela signifie que la Suisse a été désignée, par les parties, pour jouer le rôle de médiateur. Mais alors, qui sont ces parties ? De quelle médiation s’agit-il ? De quoi parle-t-on exactement ?

Pour répondre à ces questions, voici le passage du communiqué qui me semble être encore plus précis :

« The Federal Department of Foreign Affairs (FDFA), working in close partnership with the Centre for Humanitarian Dialogue (HD Centre), is committed to finding a peaceful, lasting negotiated solution to the crisis in north-western and south-western Cameroon. » (Traduction : « Le département fédéral des affaires étrangères, qui travaille en étroite collaboration avec le centre pour le dialogue humanitaire, est déterminé à trouver une solution de paix, longuement négociée, à la crise qui touche le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun. »)

Il devient donc évident qu’il s’agit d’une « négociation » et non d’un dialogue inclusif comme on aurait pu penser. L’autre détail important est que la Suisse a été choisie par les deux parties. Elle est, par ce fait, considérée comme un pays neutre.

A ce jour, beaucoup d’observateurs contestent cette neutralité pour des raisons évidentes, qui seront mises en exergue dans le deuxième billet. A la seule lecture du communiqué qui parle de « crisis in north-western and south-western Cameroon », il est évident que les seuls acteurs que le communiqué désigne par « the parties » sont les parties en conflits. Mais le communiqué s’arrête-là sans toutefois les désigner. Alors, qui sont-elles ? Qu’est-ce que les parties veulent « négocier » ?

Le communiqué publié par « Ambazonian Liberation movements »

Le deuxième communiqué, celui publié par l’une des parties sur les comptes Twitter et Facebook, nous donne des détails encore plus extraordinaires. Cette partie qui rend public ce communiqué se fait appeler « Southern Cameroons/Ambazonia ». Le communiqué précise, en substance, ceci :

« Under this arrangement, Switzerland is offering its good offices and will serve as mediator in negotiation – which, it is important to stress, have not starded – between, on the hand, the Republic of Cameroon and, and the other hand, Southern Cameroons/Ambazonia. » (Traduction : « Dans le cadre de cet arrangement, la Suisse offre ses bons offices et servira de médiateur dans les négociations – qui, il est important de le souligner, n’ont pas encore commencé – entre, d’une part, la République du Cameroun et, d’autre part, le Southern Cameroons/Ambazonia. »)

Ici, la partie Ambazonienne confirme la médiation de la Suisse tout en précisant que les négociations n’ont pas encore eu lieu. Les noms des parties en conflit sont donc clairement définis : d’une part la République du Cameroun, et d’autre part le Southern Cameroons/Ambazonian.

De quoi les parties ont-elles discuté ? Quel est l’objet des négociations ? Plus loin, le communiqué est plus clair :

« Our goal remains the same : we seek the restoration of the independence of Southern Cameroons/Ambazonia won before the United Nations General Assembly on 21st April 1961 and an end to the recolonization and illegal occupation of Ambazonia by the Republic of Cameroon. »

Il s’agit donc ici des négociations concernant exclusivement l’indépendance de l’Ambazonie, ou encore pour être plus précis comme le communiqué le dit, il s’agit de la restauration de l’indépendance de l’Ambazonie. Selon le communiqué, les Ambazoniens considèrent la République du Cameroun dirigée par Paul Biya comme une force d’occupation. Là, c’est tout un autre débat.

Qui étaient les représentants des deux parties ?

L’une des questions les plus importantes est celle de savoir quelles étaient les personnes représentant les deux parties invitées à ces négociations. Malheureusement, les deux communiqués sont muets à ce niveau. Par contre, le communiqué des Ambazoniens comporte des signatures à la dernière page. Difficile, donc, pour toute personne étrangère de savoir qui était présent à ces travaux préparatoires.

C’est le journal panafricain Jeune Afrique, version magazine et paru ce mois, qui va plus loin. Le journal précise d’ailleurs que c’était une « discrète réunion préparatoire » tenue à « Saint-Luc, un petit village du canton de Valais ». Le journal donne quelques détails sur les noms des personnes qui représentaient la partie Ambazonienne. Il y avait notamment Ebenezer Akwanga, chef du Socadef, Marc Njoh Chebs, leader du RoAN, Elvis Kometa, leader du SCNC. Par contre, le charismatique Gorji Dinga était représenté par son fils. Jeune Afrique précise également que, bien que ce soient des travaux préparatoires, les discussions se sont achevées généralement très tard dans la nuit. Cerise sur le gâteau : Paul Biya et l’Etat Camerounais désignés par « The Republic of Cameroon » n’étaient pas représentés à ces discussions. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle cette partie n’a pas fait de communiqué.

Cette absence de communication du gouvernement camerounais pose beaucoup d’interrogations. Compte tenu du secret et du caractère discret qui a entouré cette réunion, l’opinion et les observateurs veulent savoir si effectivement ces fameuses négociations ont eu lieu.

https://matango.mondoblog.org/files/2019/07/coupure-journal-jeune-afrique-ambazonie.png
Coupure du journal panafricain Jeune Afrique de ce mois de juin 2019 concernant une « réunion discrète » sur l’Ambazonie en Suisse.

Les « Négociations » de paix ont-elles eu lieu ?

Même s’il est évident, en tenant compte de ces deux communiqués, que les négociations ont eu lieu, il n’en demeure pas moins que leur tenue effective suscite des interrogations dans l’opinion. Pourquoi Paul Biya a-t-il quitté Yaoundé le 23 juin, presque incognito, à la surprise de tous ? Pourquoi la communication sur ce voyage mentionne plutôt un « séjour privé en Europe », au lieu d’informer l’opinion nationale et internationale sur la tenue de négociations avec les Ambazoniens ? Pourquoi le parti politique de l’opposition, le MRC, qui secoue le pays en ce moment avec des manifestations de protestation (les principaux leaders et plus de 300 manifestants sont emprisonnés) n’a pas été appelé à ces négociations, ou même n’a pas été ne serait-ce qu’informé ?

Les supputations vont bon train sur des supposées négociations (et leurs objets) qui ont eu lieu en Suisse et dont la tenue n’a pas connu une large diffusion comme cela se doit en ces circonstances de climat sociopolitique très tendu. D’ailleurs, selon le communiqué de la partie « Southerns Cameroons/Ambazonia », en prenant les extraits ci-dessus, les négociations, en tant que telles, n’ont pas encore eu lieu. Il ne s’agissait que d’un « workshop » ou travaux préparatoires, comme le disent certains journalistes et observateurs. Qu’à cela ne tienne, les interrogations demeurent.

Pour finir…

Malgré la prudence qu’a pris la partie ambazonienne de préciser que rien n’a encore été fait, les questions sur la sincérité de Paul Biya, non pas à se prêter à la discussion mais plutôt à se plier aux desiderata des Ambazoniens, ne manquent pas d’intérêt. Il devient même difficile d’avaler cette couleuvre après avoir entendu et lu par-ci et par-là, depuis deux ans, des sentences comme : « Pour Yaoundé, dialoguer avec les séparatistes anglophones serait un aveu de faiblesse ». Sans oublier ces nombreuses et interminables ritournelles des partisans de Paul Biya qui martèlent que : « on ne dialogue pas avec les sécessionnistes » ou encore « on va dialoguer avec qui ? ». Ces discours d’assurance, ajouté au silence complice de Paul Biya, faisaient des Ambazoniens des condamnés à morts. On aurait même dit que les carreaux étaient définitivement cuits pour eux.

Qu’est-ce qui peut, finalement, amener Paul Biya à céder le flanc au séparatistes ? Alors que beaucoup de Francophones, y compris les leaders de l’opposition, sont furieux de voir les Anglophones défier l’Etat ? Qu’es-ce qui peut finalement amener Paul Biya à opter plutôt pour les négociations de paix au lieu du dialogue inclusif comme l’exigent les leaders de la société civile ? Pourquoi Biya a-t-il peur du dialogue inclusif ?

Rendez-vous au prochain billet pour la suite du développement.

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