Yves Tchakounte

Religions, santé et superstitions

Quand ils s’agit de leur culture, les Occidentaux n’ont pas de doute sur quoi dire pour distinguer avec absolu critère ce que peuvent être guérisseur, rebouteux, sorcier, mais aussi charlatan, magnétiseur, devin, voyant, oracle, exorciste… Au fait, depuis l’auto-da-fe et les inquisitions médiévales personne ne fait plus d’amalgame entre les supposées forces du mal qu’on range derrière la sorcellerie, les bricoleurs que sont les divers experts de tours-de-passe-passe dont il existe même des spécialisations fascinantes comme les magiciens et les prestidigitateurs, ces derniers légalement déclarés comme experts en « trucages » pour égayer la galerie ou gagner de l’argent.

 

Depuis l’aube de nos ères, des Hommes savent manipuler la psychologie humaine dans le but d’offrir des bénéfices ou se prendre le jeu le temps d’une démonstration d’un cobaye par l’hypnose. C’est propre à toutes les cultures, celle Africaine n’en est pas la fille cadette.

10001413_10206228537652919_5418369792788725550_n

Cela ne veut pas dire que l’occultisme et les forces du mal ou les amateurs de manipulation de psyché qui se feignent médecins ou s’érigent en gourous spirituels (religieux) ont disparu du panorama « civilisé » occidental mais bien au contraire, leur recrudescence en marge des conventions parallèles que sont les religions d’État ou officielles trahit l’enracinement probablement irréparable de l’humain dans les croyances mystiques ou occultes.

L’Italie qui abrite le siège de l’église catholique est le pays qui a peut-être le plus de chaines de télévisions privées dérivant d’une libéralisation dont la politique s’est bien servie avec le prétexte de la privatisation salutaire pour distraire le peuple encore très lié à ses origines païennes quoi qu’on dise.

Sur plus de 1640 chaines privées, les programmes de voyance et de « guérison miraculeuse » sont les plus utilisés pour le remplissage des vides médiatiques et cela s’explique par le grand succès qu’ont les « charlatans » (C’est leur nom) auprès des crédules. Les revues écrites, programmes radio ou sites internet « spécialisés » ne sont pas en reste…

Ni le Vatican, ni ses prêtres n’en sont épargnés car on les retrouve souvent en train de consulter des tarauds, des diseurs de bonne aventure au moyen des cartes ou à s’improviser voyants comme c’est le cas avec le pèlerinage à Medjugorje en Bosnie-Herzégovine où les apparitions de Marie Mère du Christ toujours vierge même après avoir enfanté sont devenus business juteux pour voyants et visionnaires qui croient au miracle qui leur donne le pouvoir de soigner, à l’image des recueils spirituels des dévoués du Père Pio malgré les mises en gardes du pape lui-même.

En tout, 13 Millions d’italiens ont leur « marabout personnel », parmi les 155.000 opérateurs de l’occulte que le pays a officiellement recensés en 2013, 52% des adeptes sont Femmes, 43% Hommes et 5% mineurs pour des consultations qui vont de 50 à 900 euros pour un chiffre d’affaire de 8,5 milliards d’euros, somme qui manque dans les caisses du trésor public puisque tout se passe de façon souterraine (Dans le noir on dirait… Ah le Noir Hihihi… Tout ce qui est mauvais et clandestin)…

Le cas le plus éclatant c’est la Voyante « Vanna Marchi » qui, à l’aide d’un coiffeur Afro-Brésilien « Maestro Do Nascimento », avait « inventé » un vulgaire sel à dissoudre dans un vase qui ramènerait Amour, Santé, Travail et surtout Argent, choses très à la mode en ces temps de crise où les difficultés financières ont fait exploser le recours à l’ésotérisme. Inutile de dire ici que l’allusion à l’afro, à l’Afrique rend plus poignant le potentiel de « la Macumba », de la force mystique qu’on invoque… Pauvre Afrique responsable de la magie noire qui détruit, tandis que la magie (blanche par essence) épanouit…

La bonne dame croupit depuis quelques années en prison et ne jouira pas de son patrimoine digne de nababs d’Arabie bien que les intellectuels comme le Prof Sgarbi (Critique littéraire) aient pensé que ce sont plutôt les personnes qui y ont eu recours qu’on doit arrêter pour « disponibilité à se faire manipuler dans une République dont la constitution est basée sur le travail »…

Ce dernier aspect aide à bien comprendre qu’ici on se garde de faire l’amalgame entre spiritualités/religions/sacré/occultisme, opérateurs du sacré et manipulateurs de l’occulte.
Ce qui est ahurissant c’est que, les mêmes personnes, quand l’analyse concerne l’Afrique, pèchent par un brillant manque de sensibilité intellectuelle qui à lui tout seul suffirait pour qu’ils perdent à jamais toute crédibilité en leurs capacités cérébrales. C’est toute une culture qui regarde avec dédain les expressions du mystique Africain et nous as habitués à la confection des catégories universalisés dont les plus négatives sont d’office réservées aux régions non européennes…

Pire encore c’est à la « subtilité » de l’Africain qu’on a remis désormais la responsabilité de l’emploi des termes pour diaboliser tout ce qui, chez lui, n’est pas compréhensible à la paresse scientifique des nobles conventions européennes…

Un Prêtre menacera d’excommunier un fidèle chrétien Africain s’il lui révèle qu’il consulte des guérisseurs traditionnels et pareil pour un médecin conventionnel qui ne passera pas par quatre chemins pour cracher du mépris sur les médecines alternatives pré-coloniales ou tribales de base. On s’arrange sans aucune autre forme de procès à ne point les distinguer de l’occulte charlatan ou du malfaiteur par manipulation de la psyché ou encore de la crédulité populaire… Non, en Afrique tout est sorcellerie et c’est souvent l’Africain moderne qui se refuse ce distinguo tout comme la seule allégeance au christianisme et à l’islam suffisent pour mettre la matière grise en pause de clairvoyance quand on doit juger tout ce qui n’adhère pas aux conventions universalistes.

L’humain a pourtant dans la santé son tout premier métier, contrairement à l’idée qu’on nous a vendue selon laquelle « la prostitution est le plus vieux métier du monde »… Les nôtres (surtout nos sœurs qui trouvent dans la misère la justification de la « pimenterie » sexuelle comme métier d’émancipation) se le répètent à cœur joie probablement pour souligner leur défaite culturelle consommée par abâtardissement devant une culture qui nous a prostitués et qui sait si ce n’est là le vrai sens de la phrase assassine et irresponsable, tellement gênante qu’il faudrait bien qu’on s’en occupe un jour (et ce jour-là je promets ce sera très chaud)… Là n’est pas le débat… Continuons…

L’humain nait dans un environnement qu’il tente tout de suite d’occuper à son avantage et dont il s’arrange à profiter au mieux en se soignant pour l’interpréter, le réifier et s’y conformer à fond. Donc quand l’enfant nait, les cris qu’il pousse sont déjà pour sa part de la communication et pour ceux qui l’entourent un appel à lui administrer les soins pour s’harmoniser au milieu dans lequel il vient d’être brutalement précipité. L’enfant parle déjà de médecine à sa naissance et ceux qui lui répondent le font avec des soins médicaux : Un métier aussi vieux que l’homme et propre à toute culture et celui de sage-femme.
Alors, quand la médecine moderne apparait en Perse avec Averroès chaque peuple dans son environnement se soignait déjà à sa façon pour jouir le plus possible de la vie en accord avec son cadre naturel. Les Africains étaient capables de médecine avant que celle-ci ne devienne celle que nous connaissons sous sa forme actuelle conventionnelle. Il est d’ailleurs de notoriété de tout médecin que quand une maladie apparait, elle le fait toujours dans le milieu où le remède pour l’endiguer est proche.

Ceux qui vivent en Italie ont eu droit ce week-end à deux jours d’émission spéciale sur la conservation de la forêt vierge qui unit Cameroun, Centrafrique et Congo, deuxième poumon de la planète après l’Amazonie. C’est sur le territoire qu’on appelle aujourd’hui Cameroun que l’être humain est passé de chasseur à agriculteur avec la sédentarisation…

Les Baaka (Je n’aime pas le terme « pygmée »), population de la forêt, ont fait montre de l’expertise millénaire qu’ils ont de la brousse et de ses infinies possibilités pharmaceutiques. Ceux qui voulaient faire les malins ont compris qu’ils en sont les seuls maitres car, au besoin, ils savent démontrer que les mêmes remèdes peuvent se transformer aussi en poison. Ils en ont un respect religieux et le Cameroun à lui tout seul compte au moins 30% des plantes dont se sert la médecine moderne pour soigner l’humain…

Mentionnons au passage que ce sont les migrations qui ont favorisé la diffusion et la résistance de la plupart des maladies parce que l’Homme en se déplaçant (c’est le cas tout récent du SIDA dont le virus HIV adopte la forme qu’il veut suivant le lieu d’arrivée il parait… Nous y reviendrons) a déplacé ses maladies en laissant dans son lieu de naissance les capacités de les résoudre et quand il déplaçait ses remèdes ceux-ci ne s’adaptaient pas toujours à l’environnement d’arrivée…

Ceci est d’autant plus remarquable que l’ayant compris tout de suite, la cruauté européenne s’en est servie pour décimer là où il n’était plus suffisant d’asservir. Où l’épée, le fusil et la bible n’arrivaient pas, la biologie faisait le travail. Les maladies européennes ont été délibérément inoculées aux Autochtones d’Océanie, d’Amérique et D’Afrique pour accomplir le projet d’extermination. Ce plan diabolique a surtout donné ses fruits malheureux en Australie où des tribus ont été conduites à l’extinction pour faire place aux hors-la-loi européens qu’on libérait des prisons en leur imposant l’exil définitif où encore aujourd’hui on s’étonne du système violent qui y prévaut.

Ceux qui ont le plus payé le prix de cette communication d’amalgame qui fait du dénigrement des systèmes locaux un programme civilisateur sont les Africains… En Italie, l’archevêque Milingo, aujourd’hui excommunié de l’église catholique, a commencé à passer de sales quart d’heures parce que accusé d’avoir transporté depuis sa Zambie natale la musique (Tambour et Hip-Hop) dans l’église Sacrée Sainte et Romaine. Pourtant la méthode de rapprochement des fidèles par l’allégresse (musique et danse en occurrence) typique des sociétés Africaines et Noires a porté de fruits indéniables aux églises d’essence chrétienne…

Le pauvre Milingo, prêtre exorciste, a par la suite été accusé de pratiquer de la sorcellerie bien que s’étant défendu disant : « j’ai mes méthodes qui proviennent d’Afrique avec lesquelles je soigne l’âme et des fidèles et quand on soigne un Homme, notre seigneur est content… ». Il avait raison mais était coupable d’exporter la sorcellerie africaine. Il finira par laisser l’église pour se marier en 2001 à 70 ans à la Coréenne Maria Sung avant d’être réadmis par le Pape Jean Paul II contre son divorce, surtout que les femmes de son diocèse italien le réclamaient et sait-on pourquoi ?

À la fin, malgré l’insistance des gentilles dames, les consultations jamais éclaircies de Milingo qu’elles semblaient apprécier non sans malice lui ont apporté d’autres déboires. Il était aussi coupable d’avoir dit ouvertement son opposition aux actuelles normes du code de droit canonique qui imposent le célibat aux prêtres catholiques de rite latin en fondant l’Association « Married Priests Now ». Le choix par la suite d’ordonner des évêques sans mandat pontifical a couté à l’archevêque l’excommunication définitive en 2006.

L’autre victime excellente de la déraison eurocentrée, qui pousse à la dérision au lieu de l’intégration, c’est l’ex ministre italienne d’origine congolaise Cécile Kyenge qui non seulement a dû subir d’être d’écrite comme babouin pas à sa place dans la civilisation d’un pays qui ne sera jamais le sien, a fini par être étiquetée comme « Fille de sorcier polygame » puisque son père est encore guérisseur traditionnel au Congo, tandis qu’elle, médecin conventionnel en Italie lui reconnait sa science et n’est pas en conflit avec.

————> (Vidéo des sorciers Blancs… SORCIERS??!?!??!!?)

Comment expliquer qu’on reconnaisse le sacré tribal et le confonde à la sorcellerie ?
Dans lequel de vos villages on se lève pour le bien de tous et déclare: « au nom du principe fondant de notre village protégeons le Mami Wata sur lequel Nous sommes assis et auquel nous reconduisons tous notre identité ? ». Quel est le sacré villageois qui ne fait pas la distinction entre prête et sorcier, magnîsii et N’dam! ?

Dans votre sacralité fondante les mots charlatan/vampire/sorcier/médium/guérisseur/voyant/savant/mangeur d’hommes/fées/devins/protecteur/initié/magiste/opérateur agréé du sacré ont-ils la même signification ou mieux « appréciation » ?

Pour le loyaliste universaliste eurocentré ou fondamentaliste chrétien, tout ça c’est la même chose et leur dénominateur commun c’est le mal, puisque ce qui n’est pas chrétiennement régi est maléfique… Ah quelle maladresse intellectuelle, le manque d’humilité et de recul pour se remettre en question et analyser l’Humain dans sa globalité!
Puis quand on veut, on se rachète, on admet que ce que les autres, par mépris, qualifient de « tradition » fait partie sans doute d’un système qu’il est juste de définir comme religion. Mais, on l’accompagne d’un sourire narquois comme pour dire « religions mais religions du mal puisque pas chrétien ! ».

Avec ça on prétend parler de foi ? Quelle mauvaise foi !
Les Hommes ne se détournent pas de leur sacré tant qu’il fonctionne. Et n’en déplaise aux illuminés d’ailleurs, comme l’Afrique l’a fait on leur fera le plaisir d’accepter leur vision, on leur donnera même du terrain pour leurs temples mais conservera jalousement ce qui nous identifie car ce qui fonctionne ne se jette pas : Il ne revient pas au chat d’établir la carte d’identité spirituelle du chien !

Le cartésianisme qui s’est arrogé le droit de définir le destin du Monde en détruisant avec la « rationalité », la complexité avec comme l’entendent les civilisations Africaines n’offre pas de solution durable et l’humanité aura tout au plus encore 5000 ans devant elle quoiqu’elle invente quel que soit sa croyance.

C’est Intéressant au final de voir comment la « complexité » offre la simplicité autant dans le spirituel que dans la philosophie ou la matière comme solution fiable parce que durable… Du Prof Nsame Bongo qui a fait des études sur les rituels de guérison chez les Duala, j’ai résumé bien ceci en l’assimilant au reste de l’Afrique… Pendant que les européens s’entêtent avec leur pharmacopée faite de comprimés, injections et psychologie invasive, les Africains eux avaient déjà compris que les maladies se manifestent chez un individu pour régler un malaise qui agit dans la société et mérite des rites qui vont l’exorciser et l’évincer. Ce sont deux approches différentes qui, si on les faisait communiquer avec un code, éviteraient la chasse aux sorcières, véritable terrain fertile pour les incompréhensions qui, encore, fait perdurer la considération du salut médical ou spirituel comme personnel, chose absolument incongrue pour une civilisation qui se veut universelle, alors que la santé dans sa totalité (Physique, Mentale, Spirituelle) est un bien pour la collectivité.

La différence avec les spiritualités Africaines est qu’elles sont polies et accueillantes!

BONNE SEMAINE… SORCIERS!

© Mougoué Mathias LiønKïng


Que vaut un coup d’État dans « La République » platonicienne ?

ob_eb5728_coup-d-etat-au-burundi
Coup d’Etat au Burundi. crédit photo :https://reiss.over-blog.com

Mon animosité pour les coups d’Etat perpétrés çà et là, et plus particulièrement en Afrique, contre les régimes, parfois constitués légalement, ne l’est plus depuis que j’ai eu la conviction que la « Citée » platonicienne n’est plus considérée comme une « Utopia » au sens de Thomas More. La métaphore « cité » utilisée ici pour désigner un pays au sens propre du terme est un prétexte pour l’actualité qui a cours en ce moment au Burundi où Pierre Nkurunziza, par la mesquinerie la plus farfelue, empêche justement aux citadins, j’allais dire citoyens Burundais, de se projeter dans l’utopia.

L’Afrique au cœur des enjeux

Les coups d’État peuvent-ils être une solution quand tout est bloqué ? Ont-ils du sens dans une « République » platonicienne ? Ce que le Niger et le Burkina-Faso ont connu récemment, ce que le Burundi connait actuellement, ce que le Congo et la RDC vont peut-être vivre un jour, ce que, par contre, le Cameroun a vécu en février 2008 ressemble étrangement à une perfidie la plus infâme qu’elle soit. Que dire du Togo ? De regrets ? Que dire du Bénin où Yayi Boni a accepté de s’éclipser après une tentative malsaine ? Et plus du Sénégal et, récemment, du Nigeria qui ont connu un dénouement heureux grâce aux médiations des anciens présidents des pays voisins alors que ce dernier est en proie au terrorisme ? Certainement que tous ne vivent pas les mêmes expériences. Mais, ce qui est intéressant ici, ce sont les cas où la population est descendue dans la rue pour manifester leur colère, contrairement au peuple togolais qui a feint d’ignorer cette maxime.

Pour situer le contexte de l’actualité, il ne s’agit ni plus ni moins qu’une volonté manifeste des chefs d’Etat, bien qu’élus démocratiquement, ce qui reste discutable se livrent à des pratiques de barbarisme d’une autre époque en voulant conserver le pouvoir à tout prix et à tous les prix au moment où la loi impose de passer le témoin. Bien que cette loi réserve des situations extraordinaires pour une quelconque modification, il y a lieu ici de le crier tout haut qu’une Constitution modifiée n’est pas mauvaise en soi lorsque la bonne foi est établie et manifeste. Ce qui n’est justement pas le cas pour le président Pierre Nkurunziza qui vient de démontrer à la face du monde la perfidie et la face hideuse de son pouvoir.

La République platonicienne : de quoi s’agit-il ?

Ce qui est en jeu ici c’est la conservation du pouvoir politique de ce que Platon appelle, dans son ouvrage La République (Ed. Garnier (1966), « l’Etat ». En fait, cet ouvrage que Levy Strauss décrit comme « le plus fameux des écrits politiques de Platon, l’œuvre politique la plus célèbre de tous les temps » est, de toutes les façons, comme bien d’autres, une description de bonne facture de ce que c’est qu’une « République » au sens athénien du terme. Et Platon décrit justement la République en des termes plus méticuleux par des concepts de cité, de pouvoir et d’Etat.La « cité » est un concept qui renvoie à un idéal. En fait, elle n’est pas seulement un espace de vie commune. Loin d’être un espace déjà défini et fini, c’est un espace imaginaire que l’on se représente comme idéal. Cet idéalisme d’une ville est bien défini par Michel Ragon pour qui :

Tout le monde rêve d’une cité idéale. Sauf ceux qui considèrent comme satisfaisante la ville qu’ils habitent. Mais ils sont rares. Aussi rares que ceux qui trouvent parfaite la société dans laquelle ils vivent. Le philosophe dans sa bibliothèque et le déraciné dans son bidonville rêvent d’une ville qui puisse satisfaire aussi bien leur quotidienneté que leurs fantasmes. (L’homme et les villes, 1995).

La ville est donc une vie à la fois faite de réel et de l’irréel. Elle représente une vie idéale symbolisée par sa situation géographique, ses couleurs, sa topologie, sa diversité humaine et naturelle, son aménagement, son histoire et plus particulièrement ses propres aspirations d’une société plus démocratique, plus juste ou plus libre. C’est donc une vision, une construction et une aspiration idéelles qui ne sont, en fait, que des besoins de bien-être des citadins à satisfaire ; une cité paradisiaque symbolisant le beau, le vrai, le bon, le juste, la liberté, le loisir, la détente, le bonheur, bref tout ce qui est de la vertu la plus absolue.

Une cité d’une telle envergure ne fonctionnera que si elle est bien organisée et bien structurée. Une telle cité, dis-je, ne peut être possiblement existante que si elle fonctionne, pas seulement avec des lois, mais avec de bonnes lois. Par conséquent, toute cité réglée par des lois requiert alors un organe appelé « État » ou « gouvernement ». Ces structures sont chargées d’assurer le respect et d’éviter que ces lois ne demeurent lettre morte. Diriger une cité dont l’objectif c’est, ce que vient d’expliquer Michel Ragon ci-dessus, gouverner. On ne peut gouverner qu’à travers un organe. C’est ce qui a fait dire à Hegel que : « Il faut gouverner dans un État ». De fait, l’Etat devient une institution établie par le peuple qui lui assigne une fonction qui est celle d’accomplir cet idéal tant recherché et tant rêvé. Et à Thomas More de dire à juste titre que :

Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour s’affranchir de la servitude du corps, cultiver librement son esprit, développer ses facultés intellectuelles par l’étude des sciences et des lettres. C’est dans ce développement complet qu’ils font consister le vrai bonheur. (Utopia – livre second, 1516).

Et celui qui est à la tête, au sommet de l’Etat est le détenteur du pouvoir d’Etat ou de l’Etat, c’est selon. Le pouvoir ici représentera la somme des responsabilités qu’a un homme ou un groupe d’hommes de faire la volonté des citadins pour la réalisation de cet idéal, pour la réalisation d’un rêve. L’Etat et le pouvoir sont donc deux concepts corrélés. La signification de ce dernier est loin d’être obvie comme le dit Tolstoï, car : « Le pouvoir est un mot dont le sens nous est incompréhensible. » (Guerre et Paix, ).

La fourberie et la filouterie de Nkurunziza

Ce qui est par contre intéressant chez Platon, c’est le rôle qu’il attribue à chaque démembrement de l’Etat chargé de matérialiser les rêves, de rendre réel ce qui est considéré comme idéal. La classe supérieure, composée de philosophes et de prêtres, dont le chef est désigné comme « président de la République », « chef de l’Etat », est le détenteur de ce pouvoir capable de transformer l’irréel en réel.

Au Burundi, Pierre Nkurunziza décide, sans exagération, d’enfreindre à ce devoir fondamental de la cité platonicienne par la modification de la loi. Bien que cette modification ne soit pas une mauvaise chose en soi, celui qui la touche dans l’intention de garder le pouvoir agit, ipso facto, contre la volonté des citadins. Dix ans, c’est la durée d’un double mandat au bout duquel le président burundais en exercice doit déposer le tablier. Mais, hanté par la fourberie et le gros cœur, il profite des circonstances que lui confère la loi pour modifier cette disposition juste dans l’intention de garder le pouvoir. Que peut valoir un chef d’Etat qui va à l’encontre de la loi de la cité ? Que représentent la légitimité et la légalité d’un pouvoir issu d’une telle fourberie ?

Que vaut une révolution de palais dans « La République » dans le contexte africain ?

La classe de guerriers, de militaires que constitue l’armée n’est faite que pour la défense, dit Platon. Mais, entre les Gardiens philosophes et les citoyens ordinaires, il n’y a du reste nulle limite fixe imperméable, infranchissable, mais « un chassé-croisé » permanent, les uns prenant la place des autres, en cas de besoin et en fonction des mérites ou des démérites respectifs de chacun. A terme, tous sont appelés à devenir responsables (chefs) et sujets (citoyens) politiques à la fois. « Le temps où nous serons devenus un citoyen accompli, sachant être avec justice à la fois chef et sujet », dit Platon. Cette fonction de sauvegarde de l’intégrité de la cité contre l’ennemi devient trop désuète, car il enlève aux soldats leur fonction de rationalité qui est sollicitée justement pour freiner les ardeurs de cette classe de philosophes qui n’accepteraient, bon gré mal gré, les clauses d’alternance. La République a-t-il envisagé la destitution des philosophes qui vont à l’encontre des lois de la cité ? Oui. Et c’est Platon lui-même qui le dit en ces termes :

Suppose au contraire que doivent venir aux affaires publiques des hommes qui, dans leur dénuement, ont faim de biens qui ne soient qu’à eux, convaincus que le pouvoir est l’endroit voulu pour en arracher le bien comme un butin, cette possibilité [alternance] disparaît ; car alors le pouvoir est devenu l’enjeu d’une lutte, et, comme une semblable guerre est congénitale et intestine, elle fait leur perte et celle du reste des citoyens.

Comment comprendre alors les condamnations de la communauté internationale et des pays occidentaux chaque fois qu’un régime « légal » est renversé, par un coup d’Etat perpétré suite à un viol de la loi fondamentale constaté par tous ?

La République de Platon ne répondrait plus aux réalités que vivent nos Etats, plus particulièrement les Etats africains qui ne sont qu’à leur balbutiement de construction d’une identité républicaine longtemps ternie par l’occidentalisation des mœurs mal assumée. Que deviendra ce peuple, que vaut un peuple sans son rêve ? Sans son idéal ? Sans son « utopia » ? Un chef d’Etat qui brise cette « utopia » peut-il encore être considéré comme un philosophe ?

Ce qui est intéressant dans cette analyse, c’est l’attitude de l’armée observée dans chacun de ces pays africains où elle se voit investir une fonction de contre-pouvoir au côté du peuple. Le Niger, le Burkina Faso et le Burundi nous le démontrent. Une armée aux côtés du peuple, c’est ce qu’on n’a pas pu observer au Cameroun en février 2008 où la mort de centaines de jeunes gens, descendus dans la rue après la modification de la Constitution qui permettra à Biya d’être éligible en 2011 n’a pas permis cette alternance. Comment envisager la destitution d’un chef d’État qui s’est permis de violer son propre serment à la suite de la fin d’un double mandat ?

Un chef d’État ne peut prendre cette décision que s’il n’a pas en face, des leaders capables de mobiliser les énergies, de provoquer un mouvement social susceptible de pulvériser et d’inquiéter le système gouvernant. Du coup, compte tenu de la faiblesse des partis politiques et de la société civile à servir de contre-pouvoir et de contrepoids au régime au pouvoir, l’armée devient la solution. Car la révolution suggérée par la théorie platonicienne n’est pas envisageable dans un contexte africain. A la suite de la théorie platonicienne de la République, les théories de mouvements sociaux développées, entre autres, par Alain Touraine et Erik Neveu, posent la société civile constituée, pour la plupart des gens de la classe moyenne, comme une alternative dans une société moderne, dans une République donc. Peut-on conclure qu’en l’absence d’une société civile forte, les pays africains ne seraient donc pas des Républiques au sens platonicien du terme ?

Du coup, les profils bas contre les coups d’État distribués pêle-mêle par la communauté internationale m’émeuvent plus les plus avisés. L’armée, pourtant considérée par les despotes comme celle qui viendra à son secours, est désormais vue comme un serpent à deux têtes. Elle peut donc se retourner contre le régime, le destituer, s’installer et créer un autre régime plus pervers que le premier. C’est le premier revers de la médaille. Cette armée peut avoir des soutiens multiformes qui ne peuvent forcément pas avoir les mêmes intérêts que ceux de la cité en question. C’est le deuxième revers de la médaille.

Deux revers pour une seule médaille ! Si ça vaut le coup, le doute est donc permis.

Tchakounté Kémayou


L’homophobie : une haine à double vitesse

Xavier-Bettel-a-droite-et-son-epoux-Gauthier-Destenay
le Premier ministre du Luxembourg, Xavier Bettel et son compagnon, Gauthier Destenay (image Paris Match)

Attention, même les homosexuels qui sont menacés dans le monde ont aussi leur journée internationale, hein. C’est le moins qu’on puisse dire, car l’homophobie étant maintenant considéré, par les Nations-Unies, comme l’un des fléaux les plus dangereux de notre planète, les peuples, et pas seulement et particulièrement les Africains, ne sont pas du tout unanimes sur la perception qu’on se fait de l’homosexualité.

Le dimanche 17 mai, c’était la journée internationale contre l’homophobie et c’est deux jours avant (vendredi) que le Premier ministre du Luxembourg, Xavier Bettel, décide prendre pour épous(e) son compagnon, Gauthier Destenay. C’est donc une grande première dans le territoire de l’Union Européenne. Mais, le Cameroun vit son homophobie au grand dam des homosexuels qui sont encore, comme partout d’ailleurs, considérés comme des hors-la-loi. Dans le monde entier, l’homosexualité est pénalisée dans 77 pays et dans 11 pays les homosexuels sont condamnés à la peine de mort. Vous avez bien lu ? Il existe une peine capitale pour les homosexuels! Au Cameroun, l’homophobie est une réalité. Il y a des personnes qui en ont fait l’un des objectifs dans leurs activités associatives : traquer les homosexuels jusqu’à leur dernier retranchement. Les arguments utilisés par les homophobes pour justifier leur acte sont aussi diverses que complexes. Ce qui me paraît gênant, de mon point de vue, ce sont des raccourcis utilisés comme arguments pour justifier la pénalisation voire la mise à mort des homosexuels.

L’argument religieux

Je me rappelle d’une œuvre littéraire au programme dans les lycées et collèges au Cameroun : Le dernier jour d’un condamné (1829). Lorsque cet ouvrage de Victor Hugo était au programme de littérature, je n’étais plus au Lycée. Mais, j’ai eu le plaisir de le lire comme je l’ai fait pour Claude Gueux (1834) les deux ouvrages de Victor Hugo qui sont des hymnes à plus d’humanisme. Victor Hugo est l’un des écrivains pionniers qui ont influencé l’annulation, dans la majorité des pays, de la peine de mort dans le monde. Il est considéré comme l’un des plus farouches abolitionnistes que la France ait connu au XIXe siècle. La lutte contre l’exécution capitale est un combat contre la cruauté et l’injustice. Quoi qu’il en soit, ce châtiment suprême ne saurait être la sanction la plus correcte pour des personnes qui ont commis les actes, même les plus ignobles du monde.

Pour mener à bien ce combat, Victor Hugo ne se limitait pas seulement à la littérature. L’écrivain était engagé aussi sur le terrain pour défendre ses idées. L’un des arguments du romancier et poète français était justement la référence à la vision que la religion chrétienne a de la vie. Cet extrait de son discours prononcé le 15 septembre 1848 à la tribune de l’Assemblée constituante nous en dit un peu plus :

[…] Messieurs, il y a trois choses qui sont à Dieu et qui n’appartiennent pas à l’homme : l’irrévocable, l’irréparable, l’indissoluble. Malheur à l’homme s’il les introduit dans ses lois. Tôt ou tard elles font plier la société sous leurs poids, elles dérangent l’équilibre nécessaire des lois et des mœurs, elles ôtent à la justice humaine ses proportions ; et alors il arrive ceci, réfléchissez-y, messieurs, que la loi épouvante la conscience […].

Il ne serait tout à fait pas naïf de penser que le poète, sur ce passage, s’adressait particulièrement aux religieux. Comme l’esclavage, la colonisation et bien d’autres barbarismes, la peine de mort était particulièrement soutenue, surtout, par la religion chrétienne qui trouvait des arguments pour les justifier. Cet extrait ci-dessus montre tout simplement que si ces phénomènes étaient l’œuvre divine, l’église n’aurait pas changé de position jusqu’aujourd’hui. Car l’œuvre de Dieu est « irrévocable », « irréparable » et « indissoluble ». Comment expliquer donc la position des religions chrétiennes qui, ouvertement, se livrent à ce jeu de chasse macabre dans leurs discours au cours des cérémonies liturgiques pour justifier, jusqu’à présent la vindicte populaire réservée aux homosexuels ?

L’argument éthique

La religion n’est pas la seule intense interpellée dans le combat contre la peine capitale. Du point de vue éthique, donner la mort à son semblable est, unanimement, non seulement condamnable, mais condamnée. Mais, la référence aux textes bibliques reste, jusqu’ici, la plus utilisée pour justifier l’homophobie, même si du point de vue de l’éthique l’unanimité est loin d’être une réalité. En fait, loin de moi de faire l’apologie de l’homosexualité, je pense personnellement que nul, oui je dis bien, nul n’a le droit d’ôter la vie à un autre humain. Ce qui m’écœure tout de même chez les homophobes, c’est la récurrence à cette tendance à justifier leur acte par des références bibliques pour démontrer que seule une relation sexuelle entre un homme et une femme (hétérosexualité) est de l’ordre du « naturelle », est « normale ». Ce qui ne l’est pas pour une relation sexuelle entre un homme et un autre homme (homosexualité) ou une relation sexuelle entre une femme et une autre femme (Lesbianisme).

Comme personne ne peut faire une démonstration scientifique pour montrer en quoi une relation entre un homme et une femme est « naturelle » et « normale », on s’appuie donc sur la Bible, le Coran, etc. pour trouver des arguments. Même les Kémites, friands des traditions négro-africaines issues de la civilisation de l’Egypte antique, pourtant unanimes sur beaucoup de faits contraires à la tradition négro-africaine, sont divisés sur cette question.

Beaucoup de compatriotes dont j’appréciais leur excellentissime critique littéraire et qui se bombaient le torse, à juste titre, d’épouser les idées et le combat de Victor Hugo, ne se rendent pas compte que leur posture homophobe est, pourtant, contraire aux convictions du poète. Ils sont prompts à lutter contre la peine capitale infligée aux coupables de tous les autres actes criminels, mais gardent curieusement le silence sur la peine de mort infligée aux homosexuels. A croire que l’homosexuel serait plus à plaindre qu’un tueur en série voire un tueur à gage.

L’argument socio-ésotérique

Cette justice à deux vitesse est liée au fait que l’homosexualité a un rapport étroit avec l’irrationnel, soutiennent les homophobes. Les contextes de pauvreté, de chômage et de sous-emploi, sont des moments favorables aux discours d’accusation de favoritisme et de népotisme. Les jeunes, qui ont cessé de croire en eux-mêmes, sont donc généralement prompts à la victimisation pour se trouver un alibi à leur souffrance. Jusqu’aujourd’hui, l’homosexualité est considérée, surtout par beaucoup de jeunes, comme l’un des fléaux qui, non seulement, empêcheraient leur insertion sociale, mais freineraient leur ascension professionnelle. Il y a même des histoires de magie noires où homosexualité est au centre des pratiques comme la sodomisation. L’ascension sociale des personnalités dont la moralité ne ferait l’ombre d’aucun doute est souvent perçue comme le fait de leur appartenance à un cercle ésotérique dont la sodomie est l’une des pratiques les plus utilisées. On a même fini par confondre la sodomie ou l’homosexualité avec la magie noire. Que n’a-t-on pas encore entendu ?

Cependant, tout le monde le sait, les promotions canapés existent même chez les hétéros comme chez les homos sans que ça n’émeut outre mesure. La plupart des histoires du fait de l’actualité classées dans la rubrique des faits divers au niveau des médias et relayées par les réseaux sociaux font écho des pratiques non orthodoxes des hétérosexuelles où les victimes, généralement les femmes, attirés par l’appât du gain facile, ont rendu l’âme sur le champ ou quelques jours plus tard. Ici, les ébats hétérosexuels les plus usuelles et les plus décriées, des scènes les plus abominables qui puissent exister, sont aussi diverses que complexes. Les hétérosexuels qui sont pourtant maîtres de ces pratiques ne sont pas aussi voués aux gémonies comme le sont les homosexuels. Les arguments utilisés pour les exposer à la vindicte populaires ne sont donc que farfelus.

L’argument juridique

Pour la plupart des pays Africains qui condamnent l’homosexualité, l’argument le plus répandu est que la loi interdit cette pratique. Les interprétations sont faites par les juristes soit pour condamner cette loi, soit pour ne pas la considérer comme une loi car relevant d’un décret signé par le feu président Amadou Ahidjo qui condamnait justement cette pratique. D’autres encore sont carrément favorables à cette loi qui, selon eux, reflètent l’aspiration de la volonté du peuple camerounais qui ne veut et ne souhaiterait d’ailleurs pas d’une dépénalisation de l’homosexualité. Mais, à bien y réfléchir, ces lois en vigueur qui existent dans ces pays émanent-elles du peuple camerounais ?

Il faudrait que nous soyons d’accord : ce n’est pas parce que la majorité du peuple camerounais est contre la dépénalisation de l’homosexualité, ce qui est encore à démontrer, qu’il faut absolument justifier que cette loi est le reflet de leur position sur l’homosexualité. Par exemple, le Cameroun, comme la plupart de tous les pays colonisés par la France et qui ont accédés à l’indépendance, sont, jusqu’à présent, sous l’influence du code pénal et du code civil français datant de la période des indépendances. Il y a donc de fortes chances que l’homosexualité qui est condamnée au Cameroun soit le fait de la France. D’où vient-il que le peuple camerounais est, de facto, contre la dépénalisation de l’homosexualité ? Encore faut-il aller plus loin dans les recherches pour démontrer que les Camerounais sont des homophobes patentés.

Je m’excuse de ne pas aller plus en profondeur dans le développement de ces arguments des homophobes. J’ai juste profité de cette journée internationale contre l’homophobie pour exprimer ma déception face aux arguments peu convaincants. J’attends encore plus que ça de nos homophobes pour justifier la guillotine infligée aux homosexuels dont je respecte le choix malgré mon désaccord.

Tchakounté Kémayou


Pourquoi la création des Etats-Unis d’Afrique fait-elle peur ? (2)

images.jpg
Voici l’Afrique au centre du globe

La création des États-Unis d’Afrique (Eua) est un vieux projet qui date du XXe siècle. C’était le point d’orgue de l’Association universelle pour l’amélioration de la condition noire (United Negro Improvement Association, UNIA). A la création de l’Unia en 1917, Marcus Garvey avait fait du projet des Eua son cheval de bataille. La réussite devrait dépendre du bienfondé d’une stratégie bien ficelée. Le choix avait été ainsi fait sur le politique.

L’orientation politique de l’action de l’Unia était donc clair : Redonner à l’Afrique ses lettres de noblesse d’antan afin qu’elle retrouve la place qu’elle mérite dans l’échiquier mondial.
Il revient donc, aux successeurs de Garvey de continuer son œuvre, de mettre son projet panafricain en pratique afin que le rêve devienne réalité. Mais, comme tout projet ambitieux et pire encore qui concerne le destin de tout un peuple, les antagonismes, des divergences voir des conflits d’intérêts ont suscités et suscitent encore des débats et des prises de positions virulentes et même tranchées au sein de la population noire concernée et interpellée par ce projet.

Le projet de Marcus Garvey mobilise plusieurs acteurs autour des débats dont dont la principale pomme de discorde est régie sous un double paradoxe.

Trois acteurs pour un enjeu majeur

Après la mort du prophète en 1940, cet ambitieux projet a eu le temps de murir et de prendre de l’ampleur non seulement dans les milieux universitaires noirs et la classe moyenne, mais aussi et surtout au sein de la population ordinaire. On distinguera donc trois acteurs :

1-Les « garvéyistes » :
Ceux qui se sont engagés dans cette bataille pour la concrétisation de ce projet sont appelés, indifféremment, des Kémites, des afrocentristes ou des panafricanistes. Le retour à l’authenticité négro-africaine fait leur particularité teintée d’un radicalisme à outrance et n’acceptant aucun compromis quel qu’il soit.

2-Les « utopistes » :
Ceux qui considèrent le projet de Garvey comme une « utopie » dans la mesure où il ne refléterait pas certaines réalités humaines et géopolitiques du continent Africain. Pour cette catégorie d’acteurs, l’actualisation ou le toilettage du projet est conseillé pour assoir un consensus afin de donner la possibilité à toutes les tendances de s’exprimer car l’Afrique, de par sa nature, ne saurait rejeter ceux qui sont différents.

3-Les « pessimistes » :
Il faut préciser ici qu’il y a rarement d’Africains qui ne militeraient pas pour cet ambitieux projet de Garvey. Au fait, ceux qui ne voient que des aspects négatifs du projet seraient sérieusement marginaux qu’il serait ennuyeux de leur prêter la moindre attention. Au fait, dans leur argumentation, ils se rapprochent plus aux « utopistes » à la seule différence que le projet doit être abandonné purement et simplement.

En bref, les « garvéyistes » sont quotidiennement tancés, par des « utopistes » et les « pessimistes », de vouloir faire du continent Africain un terroir d’exutoire des programmes politiques teintés d’extrémisme et d’extrême-droitisme. Il sera donc question ici de nous interroger sur la nature du conflit entre les trois camps. L’Afrique étant le continent qui a connu dans son histoire : 1-les pires moments de la barbarie humaine, 2-la destruction de son patrimoine historique les plus envieux de la planète, et j’en passe, devrait avoir une population, quoique diverse et diversifiée par l’influence civilisationnelle outrancière, humainement solidaire et tolérante. Qu’est-ce qui peut donc expliquer cette opposition entre les Africains devant un projet qui a pourtant pour ambition de leur rendre cette dignité bafouée ?

Deux paradoxes pour un même diagnostic

Les théories afrocentristes orientent leurs analyses dans trois domaines d’intervention considérés comme capitaux : le politique, le socioéconomique et le culturel. Le politique étant le domaine par excellence des transformations les plus radicales dans la société, le choix de ce champ pour mener le combat de la liberté du peuple noir est évident et guidé par deux paradoxes qui sont considérés comme des jalons sur lesquels repose l’argumentation des uns et des autres des trois camps.

1-Le paradoxe développementiste :
Par rapport aux autres continents, les retards observés dans les développements culturels, socioéconomiques et politiques accumulés par les pays Africains après les indépendances ne sauraient se justifier compte tenu de la richesse du continent en ressources diverses. Le décalage entre les potentialités en ressources (naturelles et humaines) du continent et le niveau de vie des populations est la conséquence d’une mauvaise répartition ou redistribution des richesses nationales. L’incompétence et la mauvaise foi de l’élite dirigeante sont mises en cause. Comme si cela ne suffisait pas, il règne à la tête de ces Etats une dictature, voire un totalitarisme sans précédent et qui persiste jusqu’à nos jours. Il ne fait donc plus l’ombre d’aucun doute que ce retard multiforme est le résultat d’un mauvais choix des hommes appelés à gérer ces ressources des jeunes Etats. Question : A qui incombe la responsabilité du choix de ces dirigeants incompétents et malhonnêtes ?

2-Le paradoxe géostratégique :
En observant minutieusement la carte du monde, trois constats sont tout de suite visibles : 1-géographiquement, l’Afrique est au centre du globe, stratégiquement, c’est une position qui lui permet de jouer le rôle de pivot incontournable dans les échanges multisectoriels internationaux ; 2-la Chine se considère comme le centre du globe, d’où son nom « Empire du milieu » et ; 3-l’Occident est aussi considéré comme le centre du globe sur le plan du développement économique et technologique moderne, tandis que les autres régions du monde sont désignées comme la périphérie. Les activités de la production scientifique, du développement économique et culturel sont réparties de manière extrêmement inégale dans les différentes régions du globe. Le monde est alors vu comme une pyramide ou un échiquier (Zbigniev Brzezenski ) dont le sommet pour le premier et le centre pour le second est représenté par l’Occident. C’est donc l’Occident qui contrôle tout. D’où l’appellation « eurocentrisme ». Les deux dernières centralités, la Chine comme l’Occident, considérées comme des puissances mondiales, sont la résultante d’une construction idéologique et hégémonique, d’un travail de fond à la conquête des espaces de contrôle des pouvoirs dans l’échiquier mondial. Mais, l’Afrique dont la nature a tout donné, ne réussit pas à jouir de ce privilège. Après ce constat paradoxal, Thierry Amougou (Universitaire, Belgique) s’étonne donc en posant la question suivante : Quel peut être l’atout majeur de la centralité géographique [et stratégique] du continent africain dans la construction de l’Afrocentricité comme projet panafricaniste ?

En résumé, les deux question précédentes amène au constat selon lequel l’Afrique possède tous les atouts pour se hisser au panthéon des puissances mondiales en matière de développement économique, technique, technologique, industriel, bref du développement scientifique qui a une corrélation étroite avec la disponibilité des ressources naturelles et de la matière grise (ressources humaines). Mais, le déséquilibre criard entre le niveau de développement du continent et la possession des ressources est suffisamment grave pour interpeller les noirs eux-mêmes en vue de le casser. Il faut donc briser le nœud gordien qui lie l’Afrique à un destin fatal et fataliste.

Pour ce faire, il convient donc d’abord d’identifier le ou les responsables de ce déséquilibre et ensuite de trouver l’angle d’attaque dans tous ces univers de postures scientifiques. Pour donner ou redonner à l’Afrique la place qu’elle mérite dans l’échiquier mondial, deux thèses s’affrontent.

Rendez-vous au prochain billet.

Tchakounté Kémayou

 


Pourquoi la création des Etats-Unis d’Afrique fait-elle peur ? (1)

5 Marcus Garvey(1)1111
Marcus Garvey

Depuis la vulgarisation d’Internet au Cameroun, il ne se passe plus une seconde sans que les partisans d’un mouvement kémite, ne se fassent entendre. Ce mouvement qui ne date pourtant pas d’aujourd’hui, commence à prendre de l’ampleur à travers des campagnes de vulgarisation très médiatisées dans les fora et les réseaux sociaux. Personne, à présent, ne peut nier avoir lu ou entendu un message d’un radicalisme avéré dont la teneur vise indubitablement la reconsidération et la valorisation d’une civilisation nègre authentiquement africaine longtemps bafouée pour des intérêts de l’Occident hégémonique.

Contexte

Le 26 avril 2015 s’est tenue à Paris la toute « 1ère convention européenne de la maison des Kémites Marcus Garvey ». Le thème retenu pour cette première rencontre qui était intitulée « L’Afrique est l’avenir du monde : genèse et actualité du projet des Etats-Unis d’Afrique dans la pensée visionnaire de Marcus Garvey » montre à suffisance qu’un ancien vent qui date des débuts du XXe siècle continue de souffler sur le continent. Il m’a semblé important de partager mon expérience des débats d’idées en mettant à votre disposition des problématiques de fond que soulève ce vieux nouveau mouvement philosophique afin de susciter davantage de nouvelles problématiques. Pour ce faire, ces prolégomènes sont le premier billet d’une série de débats mettant en exergues quelques-unes des positions des partisans de ce mouvement en face de ceux qui jusqu’ici les considèrent comme des extrémistes pour ne pas dire les partisans de l’extrême droite africaine, mieux, une doctrine raciste anti-Blanc. Commençons par la présentation de celui qui est considéré comme le prophète du mouvement kémite.

Qui est Marcus Garvey (1887-1940) ?

Né en 1887 dans un ghetto en Jamaïque, il est sans doute convenu de signaler que Marcus Garvey était un journaliste et activiste politique qui, de par son don oratoire, est vite devenu une voix qui compte pour le peuple noir dont il est issu. L’esclavage, l’apartheid et la colonisation sont des maux faisant partie de l’environnement de ce leader de la cause noire. Ces événements ont moulé sa personnalité. De nombreux voyages à travers le monde (Europe, Afrique et Amérique latine) lui ont permis d’avoir une idée claire des mauvaises conditions de vie des Noirs. C’est en à Londres que Garvey se frotte vraisemblablement à l’afro-centricité en rencontrant quelques intellectuels Africains avec qui il développera les fondements d’une conscience panafricaniste dont l’objectif était la création des Etats-Unis d’Afrique.

Un an après son arrivée aux Etats-Unis, en 1917 donc, il fonde l’Association universelle pour l’amélioration de la condition noire (United Negro Improvement Association, UNIA, toujours en activité). En fait, au moment où l’esclavage était aboli depuis 1848 et que les pays africains étaient encore sous le joug de la colonisation, Marcus Garvey trouvait que l’heure était venue, qu’il était légitime de rassembler tous les peuples noirs d’Afrique et les Afro-descendants éparpillés dans le monde entier sur un même territoire considéré comme la « Terre promise » : c’est le « sionisme africain ».

Cette idée a nourri d’espoir beaucoup d’anciens esclaves noirs qui, enfin, rêvaient de retrouver leur terre d’origine. Ça a été l’affluence au sein de L’Unia qui a eu, en un temps record plus de 11 millions de membres sans oublier le bras armé du mouvement qui comptait plus de 27 000 soldats pour une ambition de 500 000. En 1919, Garvey, toujours dans sa logique sioniste, crée, avec le soutien des richissimes noirs, la compagnie maritime Black Star Line dont les navires devraient accoster aux Antilles et aux États-Unis pour rapatrier des Noirs vers la Terre promise. D’ailleurs, c’est lors de la première BLACK PEOPLE’S CONVENTION tenue à NewYork, le 1er août 1920, soit le jour de la célébration du 80e anniversaire de l’abolition de l’esclavage aux Antilles britanniques, que l’Unia fera sa première démonstration de force avec à la clé plus de 4 millions de manifestants selon le FBI et 6 millions selon les leaders. C’est à travers ce gigantesque projet que Garvey s’est vu attribuer l’appellation de « The Black Moses », comme le Moïse de la Bible. D’un autre côté, les rastafaris le considère aussi comme leur prophète pour avoir prédit le couronnement d’un roi noir en Ethiopie du nom de Haïlé Sélassié Ier descendant direct du roi Salomon et de la reine de Saba.

Avant sa mort à Londres en 1940, Garvey, victime d’un complot fait de la prison après la banqueroute de la Black Star Line pour mauvaise gestion et détournement. Évidemment, sa mort ne mit pas un terme à cet ambitieux projet. Aujourd’hui, l’afrocentricité, considérée comme l’idéologie majeure de Garvey, fait l’objet d’une rude campagne du mouvement kémite pour continuer l’œuvre du prophète.

Qu’est-ce que l’afrocentricité ?

Le concept d’afro-centricité a été créé par Martin R. Delany qui pose les premiers jalons théoriques dans une revue qui n’a connu que deux numéros. Par la suite, le concept est repris par plusieurs chercheurs donc le plus célèbre est Molefi Kete Asante, actuellement Professeur au « Department of African American Studies » à Temple University, Philadelphia, Pennsylvania, USA.

Selon Molefi Kete Asante, dans son article intitulé « The Afrocentric Idea » (1987), en dehors de Martin R. Delany, ceux qui ont donné corps au concept de l’afrocentricité sont James Mona Georges, avec son ouvrage Stolen Légacy publié aux Etats-Unis en 1954 et Cheikh Anta Diop dans son ouvrage Nations nègres et culture publié la même année en France. Quelle coïncidence ! Dans ces deux ouvrages majeurs qui sont des références en matière du concept d’afrocentricité, les auteurs arrivent à la conclusion selon laquelle l’Afrique est le berceau de toutes les civilisations humaines. Les deux démontrent, avec  preuves à l’appui, que, tandis que les similitudes entre l’Egypte et les civilisations négro-africaines prouvaient que le peuple d’Egypte antique ou ancienne était noir comme tout le reste du continent africain (Cheikh Anta Diop), les similitudes entre l’Egypte et la civilisation grecque prouvaient par contre que la philosophie de l’Egypte antique ou ancienne avait été « volée » par les Grecs (James Mona Georges). Cette philosophie qu’on dit grecque et dont l’Occident se fait prévaloir la paternité a été donc « volée » à la civilisation négro-africaine.

C’est fort de ce constat que Molefi Kete Asante, dans son ouvrage Afrocentricity : The Theory of Social Change (1980) classé comme une référence en la matière, se voit investi d’une mission pour la continuité de l’œuvre de Marcus Garvey. Depuis la conceptualisation de l’afrocentricité (Martin R. Delany, James Mona Georges, Cheikh Anta Diop, Molefi Kete Asante, Ama Mazama et bien d’autres) le combat de Garvey commence à prendre un virage important pour sa matérialisation à travers des productions universitaires. La posture scientifique consiste donc ici en une rupture épistémologique radicale dans la production des savoirs tant théoriques que méthodologiques. Il s’agit de regarder, penser, analyser et d’agir en Africain, sous un autre prisme autre que celui de l’Occident considéré jadis à tort comme le chemin unique de la vérité. La pensée unique, puisque c’est d’elle qu’il s’agit ici, doit désormais être balayée d’un revers de la main pour ne considérer que des connaissances dont l’Afrique est dépositaires. Cette rupture épistémologique est justifiée pour la simple raison qu’en Afrique, les solutions proposées par les officines et les centres de recherches occidentales n’ont produit que des désastres. Sinon comment expliquer cette situation de pauvreté dans un continent pourtant riche en ressources ? Et c’est à juste titre que Raphaël Elono dans son ouvrage intitulé : La cosmogonie des beti be nanga alerte l’opinion en insistant sur cette rupture totale avec l’Occident en ces termes : « Ce n’est que dans sa propre histoire, sa propre culture, que l’on peut puiser des forces nécessaires pour affronter le monde tel qu’il est ».

En résumé, la kémitude (kamite signifie Ta Netcherou = Terre des Dieux qui fait de l’Afrique le centre du monde) est donc un mouvement philosophique, religieux et culturel ayant comme fondements idéologiques et théoriques l’afrocentricité et le panafricanisme dont les objectifs majeurs sont le retour aux sources et la création des Etats-Unis d’Afrique (EUA). Cette conceptualisation vise la réappropriation et la valorisation des richesses ancestrales négro-africaines longtemps bafouées par l’Occident hégémonique.

Toute cette abondante littérature sur la « kémitude » me rappelle celle de la négritude où l’identité littéraire négro-africaine à part entière était célébrée et revendiquée à travers des productions intellectuelles. A l’occasion, la critique la plus acerbe était résumée dans la question suivante : un tigre doit-il proclamer sa « tigritude » ? Pour les détracteurs, la réponse était évidente : Non. Car le tigre attrape tout simplement sa proie et la dévore. Voilà donc pourquoi, comme la négritude, la kémitude est considérée comme un mouvement réactionnaire doublé d’un acte de vengeance dans la mesure où les travaux des auteurs se réclamant de l’afrocentricité sont généralement considérés comme relevant d’un discours militant et d’une « réécriture engagée de l’histoire ». Sinon pourquoi les enfants africains n’iraient-ils pas investir, conquérir et voire « coloniser » les cercles de production des savoirs en Occident si tel est que la science est d’origine africaine ? C’est dans ce sens que Mary Lefkowitz s’est insurgé contre l’afrocentricité en la taxant d’afrocentrisme.

Qu’est-ce que l’afrocentrisme ?

L’afrocentrisme est un terme inventé par Mary Lefkowitz, sociologue américaine, d’origine européenne à travers un ouvrage intitulé Not out of Africa : How Afrocentrism Become an Excuse to Teach Myth as History, qui peut se traduire par : Pas hors d’Afrique : Comment l’afrocentrisme est devenu une excuse pour enseigner un mythe à la place de l’histoire. C’est une réponse au professeur Molefi Kete Asante sur sa notion d’afrocentricité.

Dans son livre, Mary Lefkowitz décrit l’afrocentrisme comme un racisme à rebours, c’est-à-dire un racisme des temps modernes des « Noirs » vis-à-vis des « Blancs », en réponse au racisme que les Africains ont subi des Européens (théories raciales européennes, esclavage, etc.). Elle prétend que l’Afrique n’a pas d’histoire et que l’afrocentricité qu’elle appelle afrocentrisme est un courant raciste inventé par les Noirs frustrés de n’avoir jamais eu d’histoire. Ils se sont inventé eux-mêmes une prétendue histoire sans preuve, sans recherche et sans fondement. Une histoire basée sur des mythes, des légendes et des faits qui n’ont jamais eu lieu, pour se donner de la consistance et se valoriser aux yeux des Blancs (qui ont tout créé) ainsi qu’aux yeux des autres peuples du monde.

Pour Mary Lefkowitz, ceux qui sont dans ce qu’elle appelle l’afrocentrisme sont des menteurs, car ils « mentent » en affirmant (sur la base des recherches et des preuves) que : 1-l’Afrique est le berceau de l’humanité et que l’homme est sorti d’Afrique pour peupler les 4 coins du monde. C’est cela d’abord le sens du titre de son livre : Not out of Africa (Pas hors d’Afrique) ; 2-les anciens Egyptiens étaient des Noirs issus des profondeurs du continent, et que la civilisation pharaonique était africaine.

Mary Lefkowitz vient ainsi d’ouvrir l’affront entre les Kémites et leurs détracteurs qui sont, de surcroît, des Africains eux-mêmes. Après avoir planté ainsi le décor, il sera question, dans le prochain billet, de situer les problématiques de l’afrocentricité et du panafricanisme dans le contexte de la mondialisation.

Idées et texte : Tchakounte Kemayou & Bonaventure Tchucham


03 mai 2015 : Le vide laissé par Pius Njawe…

Ce 3 mai 2015, le monde entier célèbre, comme chaque année, la journée internationale de la liberté de la presse. Il n’y a pas longtemps que je me disais encore que cela ne me concernait pas. Pire, j’estimais d’ailleurs qu’elle ne me concernerait même jamais compte tenu du fait qu’elle n’était réservée qu’à un corps de métier. J’étais donc loin d’imaginer que je flirterai un jour avec le monde des médias et du journalisme.

Pius_Njawe1-0d10e

Un jour du 13 juillet 2010, à travers les ondes d’une radio locale à Douala, les auditeurs apprenaient avec stupéfaction le décès brutal du Directeur de Publication (DP) du quotidien mythique Le Messager, fondé depuis 1979. Il avait rendu l’âme à la suite d’un accident de la circulation la veille aux Etats-Unis en Virginie. Cette nouvelle avait suscité une grande émotion. Tous les médias, nationaux et internationaux, en parlaient. Le journaliste « illettré » était subitement devenu la « référence » et le « pionnier » en matière de la lutte pour la liberté de la presse au Cameroun. Il était même présenté comme une « icône » du journalisme camerounais par ses détracteurs d’antan. Des laudateurs se succédaient au jour le jour pour un ultime témoignage du regretté mémoire. Que n’ai-je pas entendu pendant cette période ? Comme il est de coutume au Cameroun, la mort est une occasion propice où les langues se délient pour élucider les véritables causes de l’accident tragique. Chacun y allait selon son propre imagination. D’autres osaient même avouer que c’est le mauvais sort qui s’est abattu sur la famille du DP compte tenu du fait qu’en 2002 sa femme, Jane, a connu le même sort dans les mêmes circonstances, sur l’axe routier Yaoundé-Douala. C’est même à la suite du décès de Jane que Pius décida, de fonder l’association « Jane & Justice » spécialisée dans la sécurité routière et la prévention des accidents. Quel destin !

Le 12 juillet prochain, ça fera exactement 5 ans, oui 5 ans déjà que Pius s’en est allé. Le temps passe si vite et beaucoup de choses se sont dites sur lui, sur sa vie, sa famille, ses activités professionnelles sans oublier bien sûr son interminable combat pour la liberté de la presse. Le parcours biographique de ce combattant présenté jadis comme un « illettré » est atypique. Il avait l’art de susciter des débats par ses prises de position. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, c’est ce qui faisait son charme. D’ailleurs, ne dit-on pas que nul n’est prophète chez soi ? En fait, je l’ai connu pendant les années de braise à partir de 1990 car, adolescent, je flirtais déjà avec les journaux. C’est même ce qui me différenciait avec les gamins de mon âge au lycée et qui avaient de l’aversion pour la lecture des grands et ne s’intéressaient donc qu’aux bandes dessinées. Je dévorais les journaux comme : Cameroon-Tribune, Le Combattant, L’Effort Camerounais, Challenge Hebdo, Le quotidien, Jeune Afrique Magazine, Jeune Afrique Economie, La Nouvelle Expression, sans oublier Le Messager et beaucoup d’autres encore. Mon intérêt ne se limitait qu’à la simple lecture jusqu’au moment où la mort de Pius réveille en moi cette passion pour les médias.

Le journalisme au Cameroun est d’abord, à ses premières heures, considéré comme un métier d’engagement et de combat. L’environnement politique s’y prêtait alors aisément puisque depuis 1956, le pays est encore à la recherche de la légitimité et de la légalité de ses institutions en pleine création. Compte tenu de l’absence des radios et de télés à capitaux privé, il était donc tout à fait indiqué de considérer les tabloïdes comme des médias indépendants, donc d’d’opinion, de sensibilisation et de réveil citoyen. Ce militantisme de la presse m’était guidé par ces penseurs contemporains qui m’ont tout aussi fasciné : 1-« S’engager et ne pas s’engager, c’est s’engager » (Jean Paul Sartre) ; 2-« Ce qui m’effraie le plus, ce n’est pas l’oppression des méchants, mais l’indifférence et le silence des bons » (Martin Lutter King). Ces deux citations renvoient à deux postures intellectuelles d’engagement citoyen : 1-l’engagement dans une lutte pour la recherche du bien-être commun est l’affaire de tous ; 2-la neutralité n’existe pas en politique. Les conséquences de ces deux logiques mathématiques sont les suivantes : 1-celui qui reste passif en se contentant d’observer le cours de l’histoire va nécessairement subir ce que les autres auront décidé pour lui ; 2-le silence ou l’indifférence devant une injustice est une complicité ou tout simplement une ignorance. Donc, croisé les bras en disant : « en tout cas, c’est leur problème. Ils ont cherché, ils ont trouvé. Tant pis pour eux » doit donc être considéré comme un aveu de Juda. Un citoyen responsable n’est pas ce « passager clandestin » (Mancur Olson) qui croise les bras et s’attend à jouir des fruits de la lutte collective, de la lutte de libération d’un pays sous le joug de la tyrannie depuis 1956.

Le journalisme pour moi n’est donc pas un métier. C’est plus fort que ça. C’est un domaine d’activité lié à l’exercice de libération cognitive. C’est une activité dont l’objectif principal est la diffusion d’une information dont le contenu n’est pas neutre. Celui-ci obéit à une philosophie : l’alerte citoyenne. Le journalisme a alors ceci de particulier et de fascinant qu’il est un domaine où toutes les sensibilités, où toutes les tendances professionnelles confondues peuvent avoir voix au chapitre. Que vous soyez médecin, enseignant, chercheur, écrivain, philosophe, psychologue, sociologue, ingénieur, chauffeur de taxi, commerçant, technicien de surface et que sais-je encore, le journalisme vous serait utile pour mettre à la disposition du grand public des connaissances et des découvertes liées à votre domaine de compétence, votre savoir-faire. Ces connaissances, utiles pour le développement et l’amélioration de la condition humaine, sont plus que nécessaires dans un contexte où l’Afrique a énormément besoin de ses matières grises. Vu sous cet angle, mes ambitions pour la sociologie ne m’éloignaient donc pas du journalisme puisque le sociologue, de par sa stature d’enseignant ou de chercheur, est d’abord un communicateur. Il doit rendre public les résultats de ses recherches qui peuvent devenir des catalyseurs d’un changement social radical. Pour ce faire, il doit diversifier ses canaux de diffusion qui sont jusqu’ici restés classiques : les revues scientifiques et les ouvrages universitaires. A l’ère du numérique donc, la référence étant internet, le blog et les réseaux sociaux deviennent le mode de diffusion idéal. Pour être audible, il doit aussi diversifier son registre de langage pour être accessible à la masse. Par le journalisme, on crée des évènements, on fabrique des leaders, on fabrique des opinions, bref, on construit toute une société à travers la vulgarisation d’une idéologie, d’une vision.

Mon choix pour les réseaux sociaux et le blog était donc évident compte tenu de son accessibilité, de sa fiabilité, de son coût et de sa rétroactivité. Et un accès à la plate-forme mondoblog.org était venu, par hasard, à point nommé dans mes recherches pour ma visibilité. Mon engagement pour le blogging est alors fondé sur deux principes fondamentaux : 1-De quoi a besoin un homme pour son bien-être en tant qu’être humain ? 2-Comment peut-on faire pour y parvenir ? ». Pour ce faire, la dénonciation de la forfaiture et de la superstructure doit être un exercice à la fois permanent, ennuyeux, épuisant et dangereux : Pius a fait la prison pour avoir dit de Biya qu’il était victime d’un malaise lors d’une finale de football, pour avoir publié une lettre ouverte de Célestin Monga exigeant la démission d’un président de la république défaillant ; il a connu des difficulté financières pouvant entraîner la fermeture définitive du journal à cause des censures, des saisies des journaux, des suspensions, d’ennuis fiscaux interminables dans le but de le faire passer pour un mauvais gestionnaire ; sa radio, « Freedom FM », un mort-né, a été scellée définitivement à la veille de l’ouverture ; il en a souffert à tel point que son état de diabétique en prenait des coups ; son épouse, autorisée à lui rendre visite à la prison Centrale de New-Bell à Douala avait fait une fausse couche à la suite des violences physiques reçues des geôliers. Il est enfin mort pour cette noble cause de la liberté car invité aux Etats-Unis pour participer à une concertation dont l’objectif était justement la libération de son peuple : il est donc mort pour sa bouche. La notoriété et le courage de ce journaliste avait fait de lui un homme de la Gauche, comme on dit en France. La voix des sans voix, la bouche de ceux qui n’ont point de bouche : « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche », dixit Aimé Césaire. Le salaire d’un combattant ne se limite pas qu’aux « tortures ». Heureusement. Pius Njawé a été lauréat du Prix de la libre expression en 1991 et du Prix de la plume d’or de la liberté en 1993.

Depuis 5 ans que Pius est parti, je reste stupéfait du vide qu’il laisser. Il ne nous reste que de journalistes à la gâchette facile, les chevaux de Troie qui disent défendre les intérêts du peuple alors qu’ils servent le pouvoir. Il faut être très vigilent, avoir le discernement, la subtilité et la lucidité d’un génie en ces temps modernes pour réussir à détecter l’ivraie. Sinon, vous voilà dans le bateau des diables déguisés en anges. Il existe ici chez nous à la fois, des journalistes aux ordres, des journalistes à l’ordre et même des journalistes à gage, pour ne pas dire comme l’écrivain Patrice Nganang, « les journalistes de la droite ». Il y a longtemps que les journalistes étaient pour moi des modèles : les Eric Chinje, Boh Herbert, Denise Epoté, Jean-Vincent Tchiénéhom et bien d’autres qui, ayant pourtant fait carrière à la radio et télévision d’Etat (CRTV) qui régnait en maître dans l’audio-visuel, pétillant de talents à faire rêver les jeunes, m’éblouissaient. Aujourd’hui, à l’heure de la libéralisation des médias audio-visuelle depuis 1990, en dehors d’Haman Mana, DP du quotidien Le Jour, la nouvelle génération ne me fascine pas. Comment peut-on expliquer ce malaise ?

Nate-Silver-new-2_0
Nate Silver

Après les périodes des années de braise (1990-1992), les médias classiques ont tendance à perdre leur renommé. L’apparition et la vulgarisation d’internet depuis 2010 avec l’arrivée des multinationales comme Orange, MTN et aujourd’hui Nextel ne facilitent pas les choses pour nos médias. Il n’y a pas que la qualité de l’information qui est en cause. Il y a surtout le fait que : 1-les tirages à l’imprimerie connaissent une baisse drastique à cause du manque de disponibilité ou d’accessibilité, de son coût élevé ; 2-malgré cet avantage d’accessibilité, la radio et la télé se voient damer le pion par les réseaux sociaux qui ont l’avantage de l’instantanéité. La presse camerounaise tarde encore à amorcer cette révolution technologique dont elle a grandement besoin. Il n’existe aucun organe digne de ce nom qui possède une rédaction uniquement internet. Ce qui est une incongruité en ces temps modernes ou internet devient de plus en plus un outil de communication de masse très puissant grâce au réseau de couverture téléphonique qui peut atteindre actuellement plus de 8 millions de camerounais minimum selon le nombre d’abonnés revendiqués par les trois multinationales d’opérateurs téléphoniques.

ezra-klein
Ezra Klein

Face à un monde qui bouge, qui va vite ; face à une demande si forte et pressante ; face à un monde devenu comme un village planétaire, il serait difficile, voire impossible de trouver un journaliste de la trempe et de la carrure de Pius en dehors du net. Ce n’était pas un homme extraordinaire. Loin de là. Autodidacte qui n’était titulaire que de son Certificat d’Etude Primaire et Elémentaire (CEPE), n’ayant jamais été dans une école de journalisme conventionnel, Pius a su capter et captiver mon attention, j’allais dire l’opinion nationale et internationale. Les pays comme les Etats-Unis ont pourtant franchi le cap depuis très longtemps. Par exemples, Ezra Klein, est recruté comme bloggeur au Washington Post, avec un staff de plusieurs assistants ; Nate Silver, est recruté comme blogueur par le New York Times, avec un staff similaire, etc. Et ces bloggeurs sont si performants qu’ils ont créé leur propre compagnie dont Ezra Klein avec staff et Nate Silver avec Vox. Je n’arrive donc pas à comprendre la réticence de nos hommes de média à franchir ce saut technologique nécessaire pour la survie de leur organe. La non fiabilité et la mauvaise gestion du réseau de couverture d’internet au Cameroun suffisent-elles à justifier ce retard technologique ?

En tous les cas, le nouveau Pius Njawe ne viendra donc ni de la télé, ni de la radio, encore moins de la presse écrite qui, n’arrivant même plus à tirer 5.000 exemplaires par jour, se contente malheureusement de vivre de la publicité des entreprises qui ont déjà opté pour internet comme champ de batailles et des subsides à la presse accordées par l’Etat et que Pius, de son vivant n’avait d’ailleurs jamais accepté.

« Le Pius Njawe de demain sera sur internet. Que cela soit dit et su ». Parole d’homme.

Tchakounté Kemayou


Il n’est jamais trop tard…

Un journal français, « Le Canard enchaîné », pour ne pas le nommé, a publié le 22 avril dernier des extraits d’un rapport parlementaire consacré exclusivement aux relations France-Afrique et coécrit par les députés Philippe Baumel du PS et son collègue Jean-Claude Guibal de l’UMP. Les commentaires sur ce rapport tenu en secret par la Présidente de la Commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée Nationale française, Élisabeth Guigou, sont forts curieux. Ils confirment, avec satisfaction, ce que l’opinion pensait déjà de l’origine dictatoriale et tyrannique des régimes politiques en Afrique francophone.

11156228_1055777247783126_479938603306075362_nLe contexte

Les révélations du journal français montrent que le contenu du rapport pourrait impliquer la France en la tenant pour responsable, ne serait que partielle, de toutes ces préjudices précoloniales, coloniales et postcoloniales qu’ont subies et que continuent de subir les pays d’Afrique francophone. Ce rapport me rappelle comment l’opinion avait été secouée, en 2011, après la sortie de l’ouvrage intitulé « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique 1948-1971 » du trio Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa. Cette année-là, l’opinion internationale apprenait, pour la n nièmes fois, de la plume des chercheurs français et camerounais, que les mains de la France étaient entachées du sang des martyrs camerounais. Cette responsabilité de la France sur l’histoire macabre, surtout en ces temps de commémoration des massacres du peuple arménien (entre 1915 et 1917) est d’actualité. La reconnaissance du massacre des Arméniens comme un « génocide » par les Etas comme l’Italie, le Vatican, la Russie et surtout la France n’est pas un épiphénomène.

En fait, certains leaders de la société civile des pays subsahariens qui ont connu la colonisation française, généralement l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale, ne cessent de mettre sur la table la question de la reconnaissance, par la France et quelques anciennes colonies, des exactions coloniales et postcoloniales subies par les peuples africains. L’exemple camerounais le plus parlant est celui de la reconnaissance du « génocide » qui a vu mourir plus de 400.000 (selon le pilote Max Bardet) ou encore plus de 500.000 (selon Martin Ebele-Tobbo, fonctionnaire aux Nations unies) camerounais tués au Napalm dans les régions Bamiléké et Bassa. Plus grave, comme l’écrivent Deltombe, Domergue et Tatsitsa (p. 24-25), Jean Lamberton, acteur central des opérations dans l’Ouest, affirme que l’insurrection en pays Bamiléké « a été châtiée en 1958 » et que « la région a été dépeuplée à 50 % ». En tous les cas, les chiffres sont suffisamment graves pour faire monter la grenadine.

Pourquoi la publication de ce rapport ferait-il si mal à la France ?

Au vu de ce triste pan de son histoire, le « partenaire historique » de l’Afrique et du Cameroun en particulier, selon les termes de ces parlementaires pour désigner la France, est au centre des intrigues dans la gestion du pouvoir politique des pays africains. Elle joue donc un très grand rôle, historiquement parlant, dans la décrépitude des régimes politique africains depuis les indépendances. Les objectifs de ces massacres français sont clairs : ne pas lâcher les ex colonies au risque de perdre tout contrôle.

Ce rappel historique suffit à lui seul pour montrer à quel point la publication attendue du rapport parlementaire français devait faire des vagues dans l’opinion internationale sur la responsabilité que la France doit désormais assumer pour des crimes perpétrés dans ses anciennes colonies afin de toujours garder un contrôle absolu après les indépendances. Pour les auteurs du rapport de 200 pages dont le titre n’a pas encore été trouvé, les régimes politiques des pays de l’Afrique francophone sont généralement d’origine douteuse du fait de l’absence de compromis issu d’un consensus et d’une volonté populaire. Le Cameroun est pris en exemple ici et est désigné comme, selon leur propre expression, « un régime né de la répression ». Cette affirmation tient lieu d’une période historique du Cameroun dont la France serait la pierre angulaire. Tenez.

Toujours en référence à l’histoire, le Cameroun a été tour à tour dirigé par André Marie Mbida, ensuite le pouvoir est passé dans les mains d’Amadou Ahidjo qui lui, a passé la main au tyran actuel Paul Biya qui, sexagénaire, tient des mains de maître le pouvoir depuis le 06 novembre 1982. Les circonstances de l’accession au pouvoir par ces illustres personnages sont connues par tous : aucun d’eux n’est entré au palais présidentiel à l’issu d’un processus sanctionné par une consultation populaire. Paris avait toujours été soupçonné d’implication pour imposer un chef d’Etat aux pays africains. Aujourd’hui, le journal français « Le Canard enchaîné » nous révèle juste ce qui était jadis considéré comme un secret de polichinelle, à savoir que le régime de Paul Biya est « un régime illégitime » qui est « né de la répression ». Je peux comprendre Élisabeth Guigou qui dit ne pas vouloir « fragiliser » la France en critiquant sa politique étrangère. Elle sait très bien de quoi elle parle car elle n’ignore pas que c’est grâce à cette « répression » que toutes les richesses africaines se trouvent entre les mains de la France. Car comment comprendre que ces informations pourraient-elles « fragiliser » la France si ce n’est pas qu’elles vont couper nos ancêtres gaulois de ses mamelles nourricières ?

L’on comprend donc pourquoi Elisabeth Guigou a bloqué la publication de ce rapport. Ce fait est loin de surprendre les Africains les plus avertis et les mieux préparés. Le moment viendra où il sera temps de mettre sur la table les dossiers brûlants de la France avec ses ex colonies.

Quelles leçons tirées de la sortie du « Le Canard enchaîné » ?

Après les Juifs, nous assistons aujourd’hui à la reconnaissance, par certains Etats, du génocide Arménien dont la commémoration de son centenaire a fait l’actualité toute la semaine qui s’achève. Cette sortie du « Le Canard enchaîné » remet donc au goût du jour ces relations mafieuses que les ex colons tentent de dissimuler pour distraire l’opinion.

La première leçon serait le début de la prise de conscience de certains pays occidentaux qui commencent à reconnaître les mauvais traitements infligé aux autres peuples considéré jadis comme non civilisés. Ainsi, des commémorations du génocide arménien reconnu par tous ces pays considérés comme des anciens colons en Afrique est un pas non négligeable pour accélérer la reconnaissance des autres génocides tant décriés par l’opinion africaine qui revendique, pour certains, une réparation de quelques formes que ce soit.

La deuxième leçon concerne le peuple Africains lui-même. Il est nécessaire, pour lui, de prendre désormais conscience des enjeux des faits historiques. Il est temps de se les approprier pour que justice soit faite aux victimes. La reconnaissance des crimes subis par leurs ancêtres et leurs leaders ne peut aucunement relever des faits anecdotiques comme le pensent certains qui n’hésiteraient pas à occulter ces faits pour des raisons non avouées ou qui relèveraient d’une ignorance totale de son histoire.

11149421_10152844426442689_8844757250231311481_n
© inconnu. Génocide des Héreros en Namibie par les Allemands entre 1904 et 1908. C´est aussi en Namibie que le premier Camp de Concentration allemand fût contruit.

La troisième leçon est la conséquence de la deuxième. Cette prise de conscience ne pourrait avoir de sens que si elle est accompagnée de la nécessité de rétablir les faits et ne plus permettre à quiconque de tronquer l’histoire comme l’a fait le Pape François en étalant sa mauvaise foi et sa malhonnêteté. Le 12 avril dernier, à l’ouverture d’une messe à la mémoire des Arméniens concélébrée avec le patriarche arménien Nerses Bedros XIX Tarmouni, et en présence du président du pays, Serzh Sargsyan, le Pape François, s’est exprimé en ces termes, rapportés par Libération :

Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent. La première, qui est largement considérée comme « le premier génocide du XXe siècle » a frappé votre peuple arménien. Les deux autres ont été ceux perpétrés par le nazisme et par le stalinisme. Et plus récemment d’autres exterminations de masse, comme celles au Cambodge, au Rwanda, au Burundi, en Bosnie.

Il faut le dire ici pour rétablir un fait historique indéniable, le premier génocide du 20ème siècle de l’ère chrétienne n´est pas celui des Arméniens (1915-1917), mais plutôt celui des Hereros (1904-1908) en Namibie. Voilà un exemple qui peut mener beaucoup de naïf en bateau si la vigilance n’est pas de mise. La restitution des faits historiques avec clarté est un devoir permanent que chacun doit prendre au sérieux car les mensonges du Pape sont loin d’être des faits anodins.

La quatrième leçon repose sur l’attitude insensée de la Turquie qui n’a pas, jusqu’ici, reconnu ce génocide en arguant que ce n’était qu’une guerre civile dont les victimes se trouvaient tant du côté Arménien que Turc. Pire, à la suite de la reconnaissance du génocide arménien par le Pape François, la Turquie a, selon le même journal Libération, immédiatement « rappelé son ambassadeur au Vatican pour « consultation » » et a « convoqué le représentant du Vatican à Ankara afin qu’il s’explique sur la position du pape François ». Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, dans un communiqué, a qualifié les propos du Pape François de « partiaux » et d’« inappropriés ». Cette position de la Turquie n’est pas surprenante compte tenu du fait que ce sont des comportements qu’adoptent généralement des Etats impliqués directement dans les massacres de par le monde. La France, particulièrement pour les massacres perpétrés au Cameroun et reconnus par la plupart des chercheurs, en est un exemple indéniable.

Enfin, la cinquième leçon est cette satisfaction de savoir que le peuple Français, à travers leurs élus parlementaires, commencent à reconnaître, à demi-mot, que leur pays entretient des relations mafieuses avec les États africains dictatoriaux. Ce n’est qu’un secret de polichinelle, disais-je, puisque cela se savait déjà depuis belle lurette. Heureux donc qu’un rapport parlementaire vienne maintenant le confirmer. Si ce n’est qu’aujourd’hui que les Français découvrent « l’illégitimité » du Président Paul Biya bi Mvondo et des autres sbires qu’ils installent en Afrique, ne dit-on pas, Mieux vaut tard que jamais… ou encore, il n’est jamais trop tard pour bien faire… Eh bien, exploitons donc cette transformation historique d’a-bon-point heureuse.

Ça vient, ça vient…

Tchakounté Kemayou


La xénophobie à l’épreuve des savoirs

10984467_965446803495710_3987300010385032301_n« salut je suis un jeune camerounais vivant au cape où j’étudier l’archicteture a l’université de Hayttville, déja une semaine que nous vivont dans la peur totale sur ces photo prise hier un ivoirien et un congolais brûlé vif par les Tamtamsboys de soweto ils les acusent juste d’avoir travaillé en aidant aux usages de bien garre leurs véhicules devant l’hyper macché Macdonals j’aime mon pas le cameroun et je trouve les 2ans qu’il me reste ici beaucoup trop long car les actes de racisme radicale qui me font mal dormir dépuis un mois qu’ils on repris des actes de vageance. Merci pour le soutien moral merci ». C’est ce cri d’alerte et de cœur de Morelle Merlina posté dans un forum facebook par Raoual Michel le 16 avril dernier qui m’interpelle.

Les défis manqués de la nation de l’arc-en-ciel

Afrique du Sud, seul pays du continent à avoir connu la ségrégation raciale sous la forme la plus perfide, la plus saugrenue et la plus hideuse qu’on puisse imaginer, porte encore, jusqu’à nos jours, les balafres de ces moments à la fois amers et tristes de son histoire, de celle de l’Afrique pour ne pas dire de toute la race noire. Des scènes de violences xénophobes que nous vivons actuellement dans ce pays sont d’une cruauté abyssale et d’une monstruosité à nulle autre pareille à tel enseigne qu’elles ont obligé toute la classe politique, le président Zuma lui-même et toute la société civile à se lever pour dire en cœur : « NO XENOPHOBIA » à travers des manifestations populairement grandioses. Cette indignation publique de la société sud-africaine toute entière face à la sauvagerie et à la barbarie humaine qui ne sont que la face hideuse du monde moderne devenu « loup pour l’homme » suffit-elle de nos jour pour que le pays de l’arc-en-ciel devienne un terreau du vivre ensemble ?

Des réactions diverses et spontanées observées chez les Camerounais à travers les médias et sur internet démontrent avec stupéfaction comment la colère et l’émotion se sont emparées de la tempérance. Les purulents venins déversés sur ces sud-africains considérés jadis comme un peuple frère sont à la dimension de l’espoir que les Camerounais avaient pour la solidarité africaine. C’est surtout dans les réseaux sociaux que la virulence teintée de déception se faisait sentir. Et justement, les propos de ma compatriote Doris Andréa, visiblement dans tous ses états, ont montré comment il reste jusqu’ici difficile de cerner avec beaucoup plus d’objectivité scientifique, cette société dont l’humanité a foutu le camp. Les questions posées par cette internaute sont pleines de bons sens, qui m’interpellent et appellent à une analyse profonde :

Comment comprendre que les Sud-africains noirs qui ont passé toute leur vie dans ce pays à justifier leur médiocrité et leur fainéantise actuelle par cette histoire triste qui date de plus de 50 ans puissent se retourner contre les personnes de leur race qui ont eu d’autres nationalités suite à la volonté du colon à diviser l’Afrique pour mieux régner ? Comment peut-on brûler vif ou décapiter ses semblables africains qui ont quitté leur terre à la recherche du bien-être dans leur pays d’accueil sous prétexte qu’ils s’approprient de leur boulot, opportunités, etc. ? Comment comprendre que ceux qui expliquent leur retard cognitif et intellectuel par la victimisation qui frise parfois le ridicule puissent reproduire de façon cruelle les traitements qui leur ont été infligés pendant des décennies, à leurs semblables qui se sont longtemps lamenter sur leur sort ?

Pour être plus simple, cette colère de Doris Andréa est compréhensible vu l’espoir qu’elle avait fondé dans la perspective de voir en l’Afrique du Sud un exemple palpable et concret d’intégration africaine sous les plans racial, ethnique, religieux, sexuel, etc. selon les vœux de feu Nelson Mandela, par ailleurs Prix Nobel de la paix. D’où le qualificatif de « pays de l’arc-en-ciel ». La violence des mots et des expressions témoigne donc de cette déception qui l’emporte. Pour elle, « ces questions sont des équations insolvables car l’on ne peut appréhender les motifs de leurs actes que si l’on est dépourvu de bons sens ».

10383923_871971616174419_5219869565846271747_n« Un homme qui a faim n’a plus de personnalité »

Les événements de xénophobies sud-africaines et que l’on observe aussi bien en Guinée Equatoriale contre ses voisins les plus proches, les scènes de racisme observés dans la plupart des pays du Maghreb contre les africains noirs et même des actes de tribalisme que nous vivons ici mêmes entre nous les Camerounais, en m’exaspérant m’interrogent. Ces interrogations vont donc au-delà de la xénophobie qui n’est qu’un prétexte dans cette analyse, car les scènes de xénophobie, de racisme, d’homophobie et de tribalisme suivent la même logique. Ces inquiétude de Doris Andréa témoignent de l’état de déliquescence dans laquelle notre société toute entière est plongée et m’amènent à préciser ici les ambiguïtés de la problématique de l’identité africaine, ou même de l’identité tout court. Qu’est-ce qui fonde notre identité ? Est-ce la peau ? La langue ? La religion ? Ou encore l’appartenance à un même continent, un même territoire ? Ou même encore le fait d’être les descendants d’un même ancêtre ? Ou simplement le fait de partager la même histoire, la même vision du monde, les mêmes projets d’avenir ? En quoi est-ce que les Africains doivent-ils se sentir frères et sœurs ? La question liée à la recherche de l’âme africaine pourrait trouver sa réponse dans cette problématique de l’identité qui me semble être le socle par lequel la solidarité et l’humanité ont un ancrage théorique.

A mon avis, « la famille constitue l’un des lieux privilégiés pour saisir la manière dont s’articulent, selon une foule de modalités, l’individuel et le collectif, pour rendre compte de la complexité des processus de reproduction humaine et sociale, de socialisation et de construction de l’identité » Quel que soit l’angle de l’analyse abordée pour donner un sens au sens, c’est-à-dire pour humaniser la société, pour rendre habitable notre planète, on trouvera que notre explication heurtera toujours celle qui veut que nos sociétés deviennent ou sont la résultante d’une hybridité de plus en plus réelle à travers des renouvellements conceptuels de la famille. Un petit tour dans les nouvelles conceptions sociologiques de la famille nous amènera à faire le constat selon lequel celle-ci n’est plus considérée comme une entité stable, figée, donc, biologique. Le renouvellement des problématiques de la famille dans les sciences sociales est d’une importance capitale pour une meilleure compréhension du concept d’identité.

En sociologie, la famille est la plus petite entité de la société comme l’atome en est de la matière, en physique et en Chimie. La famille est le noyau d’une société, dira-t-on. Le concept d’identité sociale ou collective part d’abord d’un fait d’appartenance à… Ainsi, le fait d’appartenir à une famille est un lien d’appartenance, puisque l’origine familiale à elle seule donne à tout individu ses attributs : l’ADN, la race, la langue, la religion, le village, les ancêtres, la culture et que sais-je encore ? Avec le temps, le concept de famille a subi des mutations profondes en commençant, au sens propre comme au figuré, par sa définition et sa dimension. Ainsi, nous sommes partis de la famille élargie à la monoparentalité en passant par des familles homosexuelles, des familles biologiques ou des familles sociologiquement constituées.

Il est donc fort à craindre, selon les nouvelles problématiques de la famille, que ces différentes mutations influencent aussi celle de la notion de l’identité. Pour être concret, si, par la loi de l’adoption, vous pouvez faire d’un enfant votre fils alors qu’il n’est pas sorti de vos entrailles, il serait aussi logique de ne pas considérer à juste titre le revers de la médaille qui consiste à concevoir aussi qu’un enfant sorti de vos entrailles ne soit pas votre fils. La conséquence de cette logique est ceci : ce n’est pas parce que quelqu’un est du même sang que vous, de la même race que vous, ou je ne sais quoi d’autre, que vous allez forcément vous identifier à lui et vice-versa. Donc, à la question de Doris de savoir « comment peut-on brûler vif ou décapiter ses semblables africains ? » je poserai la suivante : est-ce que les sud-africains noirs (le peuple Zoulou en particulier) considèrent-ils les autres africains noirs comme leurs « semblables » ? Voilà où devrait commencer nos interrogations. Il faut dire qu’il serait urgent et voire nécessaire que les Africains reviennent sur cette notion d’identité collective (Appartenance à la race noire par exemple) qui feraient d’eux des personnes automatiquement solidaires. Pour l’histoire, il faut noter que l’holocauste était perpétré par des Blancs contre d’autres Blancs, de même que les épurations ethniques en Europe de l’Est et plein d’autres exemples illustrent la barbarie du Blanc contre lui-même. La xénophobie n’est donc pas le propre de l’homme Noir.

En conclusion, les signes de la modernité qui agitent les hommes et les civilisations sont aussi divers que, comme le dis si bien Basile Ngono, « le bouleversement des équilibres démographiques planétaires et les mutations climatiques, la globalisation des échanges économiques et culturels, l’émergence de nouvelles modalités de connaissance et de communication, les innovations du numérique et de la robotique ». Les institutions, comme la cellule familiale, subissent ces chamboulements et ces agitations du monde moderne. L’identité sociale, corollaires des mutations de la cellule familiale n’est plus et ne sera plus distinctive par des signes objectifs et scientifiquement observables, c’est-à-dire innée, naturelle ou biologique, mais elle sera de plus en plus sociale, sociologique, donc. « Ces « formes identitaires » contingentes et relatives sont inséparables des stratégies identitaires permettant de gérer cette dualité entre les « identités pour soi » (Identités individuelles), construites dans les biographies individuelles, et les « identités pour autrui » (Identités sociales ou collectives) attribuées par les institutions et leurs agents ». Et c’est Kuate Fotso Christian qui l’illustre si bien en précisant que le mot « Afrique » ne devrait plus renvoyer à cette sorte de communauté qui relèverait de l’illusion : « L’Afrique, dit-il, en tant que continent, est d’abord fait d’États, de Nations dont les identités respectives sont une réalité vraiment tangible ».

Devrions-nous envisager d’autres perspectives théoriques en faisant appel, à d’autres schèmes d’intelligibilité ? A l’évidence, c’est oui et c’est la solution, me semble-t-il. Il faut constater avec amertume que notre humanité traverse une période terrible de son histoire où la peur de la destinée devient de plus en plus pressante. Avec plus de 25% de taux de chômage, l’Afrique du Sud, comme d’ailleurs beaucoup d’autres pays africains, subit de plus en plus les affres de la pauvreté. Et comme « ventre affamé n’a point d’oreilles », nous ne sommes de loin de dire, avec les mots de feu Monseigneur Jean Zoa, archevêque de Yaoundé, qu’« un homme qui a faim n’a plus de personnalité ». Les rationalités politiques et économiques deviennent donc insuffisantes pour rassurer tout le monde face à cette dérive. Notre société, du fait des nouveaux types de comportements mus par l’incertitude de l’avenir, appelle à d’autres postures théoriques. A ce titre, Basile Ngono, fondateur du Centre d’éthique Edmund Pellegrino, nous fait un clin d’œil sur la notion de l’éthique à travers son « Pôle Éthique publique et gouvernance ». Selon cet anthropologue, la construction d’une Afrique fondée sur les valeurs est le seul gage du vivre ensemble. Une culture fondée sur des valeurs restera la bouée de sauvetage de cette Afrique qui patauge.

Tchakounte Kemayou


Jeunesse camerounaise : Une solidarité agissante

11130294_10152886708699926_4911814939745526363_n
Les élèves du Collège Alfred Saker de Douala

S’il existe un mot pour qualifier la jeunesse camerounaise, à l’unanimité on parlerait de l’irresponsabilité. Cette tare si présente dans nos mœurs et qui fait de cette couche de la population des persona non grata dans une société la gérontocratie est devenue comme une règle d’or de notre administration.

La guerre déclarée par Paul Biya contre la secte islamiste Boko Haram a suscité et suscite encore cet élan de générosité et de solidarité de tout le corps social à travers le pays. Le milieu des hommes d’affaire en passant par les camerounais à revenu moyen et voire la couche la plus insoupçonnée. Depuis quelques jours déjà, le poste national de la radio diffusion (CRTV) donne les nouvelles sur l’évolution des dons en nature et en espèce déjà réceptionnés et destinés à l’armée nationale déployée dans la région de l’Extrême-Nord au front contre Boko Haram.

Beaucoup d’entre nous disent de la jeunesse qu’elle serait sacrifiée et pourtant, elle ne manque pas de séduire plus d’un par des actes élogieux. Des reportages dans le quotidien Le Messager, tours lui, du 30 mars derniers sont horribles. Loin d’être un enfer, il faut dire que la situation des réfugiés de Minawao dans le département de Mokolo à l’extrême-nord du Cameroun suscite des actions collectives de la communauté d’humains que nous sommes. C’est un camp construit de bâches sur un terrain de 150 ha et extensible sur 300 ha où 33.000 réfugiés vivent sous le contrôle du HCR qui peut être débordé par l’ampleur des besoins.

Ce qui attire tout de même ma curiosité sur les donateurs depuis le début de cette campagne lancée par le ministre du commerce, c’est la présence des élèves d’une école confessionnelle catholique à Yaoundé. le collège de la Retraite, puisqu’il s’agit de lui, a marqué sa présence en lettre d’or dans la liste des donateurs à travers une contribution remarquable des élèves de la classe 6ème B. Le journal en ligne cameroon.info.net qui l’annonce dévoile que le don en nature est composé de 301 palettes d’eau minérale d’une contenance de 1 litre par bouteille et destiné à l’armée camerounaise. Et l’estimation, en valeur monétaire est de 418.500Fcfa au total. Malgré les remous que ce geste venant des élèves, je veux dire des mômes, de 6ème B a suscité à travers les réseaux sociaux, il est à saluer. Il faut quand même dire que geste est rarement vécu ici pour des raisons simple que l’exemple ne saurait venir des enfants dès lors qu’une société comme la nôtre est gangrenée de multiples maux qui aliènent son peuple. On a tout dit sur ces gamins en les allant jusqu’à les attribuer la responsabilité de notre décadence sociale parce qu’ils seraient pour les uns, des fils de hauts gradés de l’administration publique et des fils des hommes d’affaires pour les autres. Ils n’ont donc pas d’autre choix à faire que d’aider les pauvres, disent les détracteurs. Que dire alors de l’autre geste, aussi symbolique que réel, des élèves d’un collège confessionnel, mais protestant, cette fois-ci ?

La solidarité nationale qui s’empare du peuple camerounais a aussi touché le cœur de ces jeunes élèves du Collège Alfred Saker de Douala qui ont agi en faveur des réfugiés. Ici, les collégiens de Douala ont répondu présent à l’appel de l’association La Perche qui, le 24 avril prochain, envisage, avec quelques membres et sympathisants, aller toucher du doigt les réalités du quotidien de cette population victime de la barbarie de la secte Boko Haram. L’association a déjà, de manière volontaire et participative, collecté des produits alimentaires, des vêtements, de l’eau minéral pour donner du réconfort à cette population sinistré qui attend non seulement notre soutien matériel mais aussi et surtout notre chaleur humaine afin de leur donner cette espoir de vivre qu’elle a perdu.

Les conditions de vie de ce camp sont certes difficiles mais c’est loin d’être l’apocalypse. Cela dit, la solidarité nationale et internationale doit s’exprimer avec plus de force pour les réfugiés de Minawao mais aussi et surtout pour la majorité de réfugiés et de déplacés éparpillés dans la nature et abandonnés à leur triste sort. Ces jeunes élèves du Collège Alfred Saker de Douala ont donné plus de 100 morceaux de savon, quelques habits et produits alimentaires et ont promis de récidiver la semaine prochaine pour compléter leur panier de dons.

Loin de moi la prétention de trancher sur le débat digne d’intérêt et basé sur la valeur d’un tel geste venant des enfants des collèges de Yaoundé et de Douala, il me revient de droit de saluer à sa juste valeur les gestes qui vont en faveur des victimes de la barbarie humaines, de notre société. Pourquoi « digne d’intérêt » ? Parce que les Camerounais est prêt à faire quelque chose pour rien. Il serait même prêt à mourir pour cette chose à condition qu’il soit convaincu que c’est dans son intérêt. Cette attitude est universelle, et c’est une attitude rationnelle. C’est une très bonne attitude, qui est loin de la sottise.

Idées et texte : Tchakounté Kemayou, Patrice Nganang


Cameroun : Les conséquences du déclin de l’engagement citoyen

20790_812079115535013_6124794667341583308_nLe Cameroun souffre cruellement d’une crise de la citoyenneté. Nos villes font chaque jour les frais d’un sabordage, d’une irresponsabilité criarde de ses populations du fait de son désintérêt qu’elles ont de sa préservation, de sa protection. Ce désengagement finit par être considéré comme une désinvolture qui devient à son tour assimilable à un vandalisme tout court.

Un homme bien fringué et surpris en train de jeter les peaux de banane dans la rue ou de pisser dans la broussaille sont des images banalisées et considérées désormais comme naturelle. Inutile de préciser que cet homme sort d’une maison où se trouvent une poubelle et des toilettes. Il préfère se soulager dans l’environnement puisque c’est devenu naturel de faire pipi à-tout-vent, de jeter la saleté à même le sol en présence d’un bac à ordures, de brûler vif un homme juste pour soupçon de vol, de donner un billet de banque à un agent de police pour défaut de pièces, de saborder les espaces publics comme l’éclairage et les jardins public, etc.

La population jeune, à tort ou à raison, est ici la plus concernée dans cette histoire de vandalisme qui lui est attribuée. La jeunesse, constituée à plus de 75% de la population camerounaise de moins de 30 ans, est indexée par la société pour sa désinvolture caractérisée de la chose publique. C’est elle la plus concernée puisqu’elle est la couche de la population la plus désœuvrée, la plus clochardisée et la plus malfamée. Exactement comme le fait souvent la France quand elle veut trouver un bouc émissaire sur ses maux en doigtant les banlieusards. Je m’interroge juste pour cette jeunesse un peu hagarde ; pour cette jeunesse à qui l’on fonde tout espoir et qui à leur tour ne montre aucun signe pour nous donner des raisons d’espérer. Je vais, dans ce billet, me limiter juste à trois exemples de faits pour vous montrer comment, malgré le vers qui est dans le fruit, il faut toujours se garder de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Une école qui ne rassure plus les enfants

Pulchérie Menegueu est cette camerounaise qui s’active, comme beaucoup de ses compatriote, à la formation des jeunes enfants. Cette activité d’institutrice-formatrice lui donne la possibilité de côtoyer la fine couche de cette catégorie de personnes qui représente l’avenir d’une nation. Au cours d’une curieusement conversation engagée avec une fillette de la classe du CE2 ne sachant ni lire, ni écrire, il en ressort ceci :

– Que veux-tu devenir quand tu seras grande ?
– Rien.
– Comment ? Tu ne veux pas devenir institutrice, ou médecin ?
– Non.
– Mais, que feras-tu donc, une fois grande ?
– Je ne sais pas.

Il devient évident qu’une enfant ayant atteint le niveau du Cours élémentaire, doit avoir environ 7 à 9 ans et par conséquent doit au moins savoir lire et écrire ne serait-ce que son nom. Cette enfant est-elle responsable de ce qui lui arrive ? Bien sûr que oui, elle en est responsable. Puisque lorsqu’elle sera grande et qu’elle sera confronté aux vicissitudes de la vie, la société lui reprochera toujours d’avoir négligé ou fui l’école pour se lancer dans la débauche. Les arguments de ce genre sont facilement entendus de nos jours de la bouche de ceux qui pensent que la jeunesse ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Nous sommes dans une société où l’anormalité devient la norme, où la corruption devient un système de gouvernance, où la course effrénée à l’abondance matérielle est un signe de bien-être absolu, bref une société où la vertu a foutu le camp. Dans un contexte comme celui-là, comment alors réveiller l’imagination de ces jeunes qui manquent de tout et ne rêvent qu’au jour où ils pourront se coucher avec le ventre plein ?

Comment peut-on être au CE2 sans savoir ni lire, ni écrire ?

11143151_818956091513982_8270930712245090724_nBonne question. Ici se trouve résumer toute la peine et la douleur qui me suffoquent chaque fois que je pense à mon pays. Ici est décrit avec une truculente simplicité, le mal camerounais. Au Cameroun, le rêve est puni par la peine de prison pour les adultes, sinon par l’assassinat pour les enfants. Voilà pourquoi en 2015, une petite fille du CE2 à Yaoundé, préfère ne rien rêver, et en conséquence ne sait ni lire ni écrire. Comme la plupart des enfants de ce pays, elle est réaliste, très réaliste même, sinon elle va mourir.

Nous sommes en 2015 et voici par exemple une école maternelle à Yaoundé et située plus précisément à Ekié où fréquentent les enfants âgés entre 4 et 5 ans. Madame le maire d’Ekié à Yaoundé IV a envoyé cependant 20 millions de Fcfa à l’Extrême-Nord pour dit-on encourager le chef de l’Etat dans sa lutte brave et courageuse contre Boko Haram. Au sommet, pendant ce temps, le chef de l’Etat, selon le quotidien Le Messager du 20 avril dernier, dépense un milliard de Fcfa pour « un bref séjour à l’étranger » dans un luxueux hôtel genevois, on arrête tous ceux qui rêvent de devenir présidents de la république, et les met en prison. « Ciel de boue », disait Césaire. Dans ce pays, la petite est déjà sage de rêver de ne pas rêver ; de rêver de ne rien devenir, ce serait sans doute encore mieux si elle n’apprenait ni à lire, ni à écrire.

En conclusion, savoir lire et écrire c’est mettre le régime, le système et le pouvoir politique en danger. C’est se tirer soi-même une balle dans le crâne. Donc, en 2015 c’est le résumé parfait du rêve de la grande majorité des enfants au Cameroun. Pour le voir il suffit juste de descendre dans les chaumières qui les abritent, de s’assoir à même le sol avec eux, et de bavarder, simplement bavarder. En cessant de rêver, ils ont, malgré leur âge, tout perdu, pour la plupart. Ils veulent juste manger car les repas et ne rien faire d’autre. Juste manger, boire et dormir en toute tranquillité même sans avoir travailler.

On ne force pas la citoyenneté

Douala vit, depuis presque un an au rythme des journées de propreté instituées par les sous-préfets et les maires d’arrondissement et programmées les jeudis ou les mercredis selon les arrondissements de la ville. L’insalubrité criarde de la ville et l’incivisme de la population furent les motifs majeurs de ces journées instituées pour susciter chez tout le monde cette propension à la protection et à la préservation de l’environnement immédiat. Pendant deux ou trois heures, de 7H et 10H, chaque commerçant doit venir comme d’habitude, pas pour ouvrir, mais pour faire la propreté devant son magasin et autour de son environnement. Ces journées imposées en grande pompe de publicité n’ont eu pour seul effet que de permettre aux commerçants de se donner un congé sabbatique en prolongeant leur grâce matinale. Ils débarquent juste à 10H pour ouvrir boutiques et magasins en ignorant éperdument ces mesures instituées pour la bonne cause.

Aujourd’hui, on en est à se demander quel est même le sens de ces journées de propreté ? Peut-on imposer le service civique ou la citoyenneté à un peuple qui n’a plus confiance à ses leaders politiques, à ses autorités administratives ? Peut-on imposer la conscience civique à un peuple qui n’a seulement que trois soucis : Manger, boire et dormir ? Un peuple qui évite de penser politique, de mener des actions en faveur de la bonne gestion, la bonne gouvernance de sa cité, bref de penser à son avenir, de rêver, a-t-il conscience des enjeux de sa société ? Car dans ce pays-ci, il suffit justement d’avoir des ambitions politiques et hop, vous vous retrouver en interrogatoire serré à la gendarmerie. Et ça se passe comme un jeu d’enfant.

C’est par crainte que les camerounais évitent de se mêler de la politique, donc de se mêler des affaires de la cité à tel enseigne que la désinvolture a pris le pas sur la citoyenneté, l’engagement civique et politique. C’est comme si on avait affaire à un peuple désespéré qui a fini par avouer son incapacité à se défaire de cette vermine de la tyrannie en disant : « Si votre souci c’est de rester au pouvoir, Eh bien, faites du Cameroun ce que vous voulez. Mais laissez-nous manger, boire et dormir. Juste ça ». Même les alertes des journalistes, des syndicalistes et des défenseurs des droits de l’homme sur les risques de la dérive ne font plus frémir ce peuple si hagard qu’on aurait dit fébrile, nonchalant et inerte. Ce peuple-là oublie justement que, bien que ce soit la conservation du pouvoir qui est le but de la tyrannie, la disette en est la conséquence la plus retentissante : Remember février 2008.

Idées et texte : Tchakounté Kemayou, Patrice Nganang, Bernard Takou, Samuel Ndong