Voici pourquoi les Camerounais détestent Jean Ping

L’élection présidentielle gabonaise s’est achevée le 27 août 2016 mais elle déchaîne encore et toujours les passions au Cameroun. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les Camerounais s’adonnent ainsi à cœur joie au débat lié à l’actualité politique d’un pays voisin.
Pourquoi les Camerounais s’intéressent-ils, se déchaînent-ils, se passionnent-ils, voire se tuent-ils tant à s’occuper des problèmes des autres ?

Ce constat quasi général est unanimement et diversement apprécié par bon nombre de Camerounais. Ils trouvent que cette situation devient exaspérante, c’est effectivement exaspérant de constater que les Camerounais sont toujours prompts à s’offusquer des problèmes d’un autre pays, à juger le comportement d’un leader, pour ne pas dire d’un peuple. C’est malheureusement ce qui est arrivé au peuple gabonais, comme il en avait été pour le peuple ivoirien, béninois ou burkinabé. Cette année, les Gabonais en ont donc eu pour leur compte.

Les résultats provisoires de la commission électorale annoncés par le ministre de l’Intérieur gabonais n’ont pas atténué la ferveur et la fureur des Camerounais  pour le camp du président Ali Bongo comme pour celui de Jean Ping. Ce sont les détracteurs de l’opposant qui se sont le plus illustrés par des arguments aussi farfelus les uns des autres. Il ne me reste donc qu’à mettre en exergue ici ces différentes tendances de l’opinion anti-Ping.

Les Camerounais détestent Jean Ping parce qu’il est le « pion » des Français

C’est l’argument le plus répandu dans l’opinion. Pour avoir déjà rédigé des billets pour démontrer que les Camerounais, pour leur majorité en tout cas, sont des anti-Français, il serait donc évident et pas surprenant de l’observer au cours de cette élection. Deux éléments majeurs ont contribué à la construction, je veux dire, à la confirmation de cette opinion anti-française. Le premier c’est justement cet ouvrage de Pierre Péan intitulé « Nouvelles affaires africaines : mensonges et pillages au Gabon » publié en 2014. Cet ouvrage n’a donc pas un seul objectif qui est celui de contester la nationalité d’Ali Bongo. L’autre objectif de Péan est celui de mettre à nu le pillage des ressources gabonaises par la seule famille Bongo. Le second élément à mettre en exergue ici c’est la publication en avril 2015 des chiffres de la filiale gabonaise de la multinationale Total. En effet, les résultats des chiffres d’affaires de cette filiale de la multinationale française montraient une baisse de l’exercice 2015 de l’ordre de 45% par rapport à l’exercice de 2014.

Ces deux éléments sont des arguments brandis par les Camerounais pour démontrer la disgrâce du président Ali Bongo des cercles de la Françafrique. Ali Bongo était et est devenu comme une paria au sein des cercles français pour la simple raison que le fils d’Omar Bongo se désolidarisait peu à peu de ces cercles entretenus et laissés par son feu président de père donc il tien l’héritage. D’ailleurs, Ali Bongo était déjà devenu un partenaire qui ne comptait plus pour la France et dont qu’il fallait se débarrasser à tous les prix. Le livre de Péan et les résultats désastreux de Total sont là pour mettre le pauvre Ali Bongo Ondimba dos au mur. Le journal Français Libération, rapportant les propos d’Antoine Glaser, l’un des meilleurs connaisseurs des arcanes et des coulisses de la Françafrique, publie ceci :

Ali n’est pas très francophile. Il est fasciné par les Etats-Unis, a invité Michael Jackson à Libreville. Ses copains se trouvent bien plus dans le monde anglo-saxon, au Moyen-Orient ou au Maroc : il est très proche de Mohammed VI. […] Du vivant d’Omar, Ali faisait figure de mal-aimé. C’est sa sœur Pascaline qui régnait au côté du père, c’est elle qui avait les réseaux. A Paris, à l’hôtel Crillon, elle choisissait qui avait le droit de voir Omar, alors qu’Ali végétait au bout du couloir.

C’est donc cette disgrâce qui va mettre Jean Ping dans les orbites et le propulser comme le poids lourd de l’opposition. Le soutien des Camerounais à Ali Bongo vient donc du fait de sa rupture d’avec les principaux acteurs du pillages des ressources de l’Afrique comme Glaser tente de le démontrer dans cet ouvrage.

Les Camerounais détestent Jean Ping parce qu’il est lui-même « noyé » dans le camp Bongo

Ce Gabonais de père Chinois ne retourne dans son pays maternelle qu’en 1984 après avoir exercé des fonctions internationales au sein, notamment, de l’Unesco comme représentant du gouvernement gabonais. C’est donc le 26 février 1990 qu’il fut nommé par Omar Bongo comme ministre de l’Information, des Postes et des Télécommunications, du Tourisme et des Loisirs, de la Réforme du secteur parapublic, également en charge des Relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement. Le fait d’avoir appartenu, d’avoir pactisé avec le camp Bongo considéré comme des soutiens de la Françafrique, fait déjà de lui un dictateur déguisé en opposant. Pire encore, les candidats qui choisissent de former une coalition avec lui sont également des anciens du régime Bongo. C’est en quelques sorte des frustrés du régime ayant choisi la rébellion contre la mamelle qui les a nourri pendant des années. 

Comment donc comprendre et considéré que Jean Ping soit un opposant pur, dur et mur? D’ailleurs, son ralliement à l’opposition est tombé à pic juste au moment où la France mettait déjà Ali Bongo à l’écart. Quelle coïncidence?! La propulsion de Jean Ping dans l’opposition ne date donc pas de très longtemps. Il est juste le fruit d’une fabrication des cercles du père dAli Bongo. Jean Ping est donc resté fidèle à ce cercle qu’il a embrassé depuis fort longtemps et c’est ce qui lui vaut le soutien de la communauté internationale tirée par la France. Élire Jean Ping comme président du Gabon c’est toujours élire un autre Bongo qui ne dit pas son nom : entre Ali et Jean c’est bonnet blanc, blanc bonnet.

Ce qui est plus fragrant ici c’est le fait que Jean Ping ne soit pas seulement « noyé » dans le camp politique des Bongo, mais il est également filialement « noyé ». Certains observateurs et journalistes, à l’instar de l’écrivaine Calixte Beyala, ont d’ailleurs démontré la très grande imbrication de la famille Bongo dans la sphère politique gabonaise. Comment échapper à cette famille dans un petit pays de presque 1 million d’habitants, l’équivalent du tiers voire du quart de la population de la capitale économique Camerounaise, Douala? Pour illustrer ce détail très important sur l’imbrication de la filiation des Bongo dans les cercles du pouvoir politique gabonaise, voici ce qu’elle en dit :

Jean Ping, candidat face à Ali Bongo aux élections Présidentielles du Gabon est l’ex compagnon de Pascaline Bongo, fille de Omar Bongo et soeur de Ali Bongo, ils ont eu deux enfants. Donc Jean Ping est l’ex beau-frère de Ali Bongo. Ali Bongo est l’oncle des enfants de Jean Ping. Chantale Myboto qui soutient Jean Ping a eu une fille avec Omar Bongo, père de Ali Bongo. Son époux Paul Marie Ngondjout est le frère de Olga Laure Ngondjout, médiatrice de la République gabonaise et ex membre du Conseil National de la Démocratie incendié par la population dans les récents événements post électoraux; elle est par ailleurs une proche de longue date de Ali Bongo. L’actuelle présidente du Sénat Mme Boussougou est la mère de l’épouse de Franck Ping, fils de Jean Ping et de Pascaline Bongo. Afriquita Agondjo, membre de la cour constitutionnelle est la nièce de Jean Ping (fille de son défunt frère, Me Ogondjo Okawe). La juge Augue de la cour constitutionnelle est la proche parente de Demezo’o Obiang (Proche de Ping). Et au Gabon, on peut continuer ainsi, sans fin.

Difficile donc de se retrouver dans cet embrouillamini politique où la famille Bongo est presque omniprésente dans toutes les sphères politiques au Gabon. Pourra-t-on s’en passer finalement? « Wait and see! » comme le disent certains.

Les Camerounais détestent Jean Ping parce qu’il a fait ce qu’aucun Camerounais n’a réussi à faire jusqu’ici

Aucun candidat de l’opposition au Cameroun n’a encore atteint le score que Jean Ping a eu au cours d’une élection présidentielle : 48,23%. C’est le chiffre communiqué par la commission électorale (CENAP) en attendant la fin de l’examen du recours d’invalidation des résultats de la province du Haut-Ogoué introduit par le camp de Jean Ping. Pour mémoire, depuis le retour du multipartisme en 1990 au Cameroun, le pays a renoué avec les élections multipartistes où aucun candidat n’a jusqu’ici franchi le cap de 20% sauf l’opposant Fru Ndi qui n’a obtenu son meilleure score aux élection présidentielle qu’en 1992. Cette année-là, Fru Ndi avait eu 35,97% suivi de Bello Bouba qui n’avait obtenu que 19,22%. C’était l’élection présidentielle la plus transparente que le Cameroun a eu à organiser. Election finalement contestée suite à « la victoire volée » de Fru Ndi qui estimait l’avoir remporté haut la main face à Paul Biya. Depuis cette date, toute l’opposition réunie n’a jamais atteint le score de 30%.

Ce score obtenu par Jean Ping et sa coalition est justement le résultat d’un travail de lobbying qui a conduit à sa désignation comme candidat d’une coalition de trois partis politiques. En si peu de temps, réussir à faire une coalition avec deux poids lourds de l’opposition est ce qui manque de mieux aux opposants Camerounais. Depuis la première élection présidentielle de 1992, l’opposition camerounaise n’a jamais, au grand jamais fait l’unanimité autour d’un candidat unique. Et pourtant, toutes les études et des exemples comme au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Benin, etc. ont jusqu’ici montré que les alliances ou les coalitions sont non seulement importantes mais nécessaires. Pourquoi ? Parce que dans les dictatures qui règnent en Afrique depuis les indépendances où des régimes régnants sont des héritiers de la colonie, seul les batailles rangées et communes peuvent venir à bout des despotes et des tyrans. C’est le seul rapport de force qui puisse exister si le code électoral venait à ne pas subir de modification en faveur des élections libres et transparentes. Comment donc expliquer la réticence des opposants Camerounais face à un régime qui refuse une élection présidentielle à deux tours tant réclamée à cor et à cri ? In fine, s’arc-bouter sur l’absence des scrutins à deux deux tours aux élections présidentielles au Cameroun pour justifier l’absence d’une coalition c’est faire preuve de mauvaise foi.  

Jean Ping a fait ce qu’aucun candidat de l’opposition Camerounaise n’a encore osé faire : annoncer sa victoire avant la proclamation officielle. Dans une dictature, une tyrannie, les autorités sont prêtes à violer les lois en faveur du président, du chef du parti au pouvoir. C’est une situation récurrente au Cameroun où les partis politiques de l’opposition ont toujours eu maille à partir avec les sous-préfets prompts à interdire des manifestations voire de simples rassemblements dans un siège de parti politique. Une sorte de frilosité qui est propre aux régimes où il n’existe qu’une démocratie de façade. Les périodes électorales sont réputées être très tendues. Il suffit d’une petite erreur de comportement d’un opposant pour qu’il tombe dans les guet-appends tendus par les sbires du pouvoir pour le mettre dans de sales draps de violation de la loi. Jean Ping a donc franchi la ligne rouge en devançant le CENAP, en proclamant ses résultats à l’avance. Donc, un candidat de l’opposition qui sait qu’il a gagné ne doit pas attendre que le candidat sortant et président de la République l’appelle pour le féliciter comme l’ont fait Abdoulaye Wade au Sénégal, Goodlove Jonathan au Nigéria et tout récemment Boni Yayi au Bénin. Il doit faire comme Jean Ping : violer la loi et annoncer ses résultats avant que le CENAP ne mette son nez dehors. S’il fallait vraiment respecter la loi pourquoi cette commission a elle-même violer cette loi en accusant un retard de 24 heures dans la proclamation officielle des résultats ? Pourquoi le gouverneur de Haut-Ogoué, province d’origine du président candidat sortant Ali Bongo, a-t-il attendu la proclamation des résultats des 8 autres provinces avant de proclamer les siens ? Probablement c’était dans le but de voir les tendances et apprécier si elles étaient favorables ou pas au candidat Ali Bongo Ondimba afin de « fabriquer un score » en sa faveur au cas ou…. Ce gars malin que les Camerounais appellent « le plus Chinois des Gabonais » a vu juste et c’est ce qui a manqué à Fru Ndi en 1992 : prendre de l’avance sur le ministère de l’administration territorial, organisateur des élections à l’époque. Certainement que la donne devait changé. Bon, disons que l’opposant historique ne pouvait pas encore imaginé la fourberie et la mesquinerie de Pau Biya qui a déjà compris la leçon de sa déculottée. Aujourd’hui, tout est verrouillé à tel point que même Fru Ndi n’arrive à franchir la barre de plus de 10% que la commission électorale (ELECAM) lui attribue que pour faire plaisir aux observateurs internationaux. 

Les Camerounais détestent Jean Ping parce qu’il est tout simplement métis

En conclusion, ce qui est le plus récurrent dans les discours des pourfendeurs de Jean Ping va au-delà de la xénophobie, de la haine de la politique africaine de l’Elysée, bref de l’opinion anti-française. Le sang chinois qui coule dans ses veines de Jean Ping y est pour beaucoup dans cette violence verbale que les Camerounais lui adressent. Même le Béninois Lionel Zinsou, lors de l’élection présidentielle au Bénin où il a perdu (heureusement?) face à Patrice Talon, n’a pas échappé aux détracteurs venimeux d’un autre genre. Les mauvaises langues disent que Zinsou avait été victime de son métissage, de sa double nationalité, donc. Il n’y a pas que ses accointances avec la France qui lui ont valu de l’antipathies des Camerounais. Seule la couleur de la peau du candidat qu’il est, pour une raison ou une autre, suffit à le disqualifier. Que peut-on alors dire du sort qui sera réservé au Congolais Moïse Katumbi? Ce milliardaire de père Grec, ancien gouverneur de la province du Katanga et ancien président du puissant club TP Mazembe, subit des foudres du régime Joseph Kabila. Pour quelle raison? Déjà désigné comme le candidat à la fois de deux groupes de coalitions politiques à savoir le G7 (mars 2016) et l’Alternance pour la République (mai 2016), est considéré comme le candidat qui va faire parler de lui d’ici avant la fin d’année si la date de la présidentielle en RDC ne change pas. Moïse Katumbi sera alors le véritable Papa Noël offert aux bavards Camerounais. Malgré ce parcours élogieux, on trouvera toujours à dire puisqu’il est métis et par conséquent, c’est un traître.

Ce comportement est révélateur de ce que les Camerounais vivent comme une vengeance des pires atrocités de la colonisation qu’ils ont subies. La pauvreté persistante est vécue et perçue comme la conséquence de cette politique d’ingérence de la France et de la communauté internationale dans les affaires intérieures des Etats Africains qui ne cessent d’être pillés et dépouillés de ses ressources au détriment des intérêts de la population. Dans ce contexte, une sordide amitié d’un candidat avec une personnalité des milieux politiques français ou pire la couleur de sa peau, sera considérée comme une trahison. Du coup, un glissement vers le racisme, la xénophobie identiques au tribalisme primaire se fait jour. Ce type d’idéologie défendue par les pourfendeurs du colonialisme est le fait des leaders d’opinion d’un autre genre et qui se font même appelés « panafricanistes ». Comment ne pas identifier ce type d’idéologie à celle du Front National en France ? Um Nyobe, le leader Camerounais le plus célèbre, le visionnaire, avait d’ailleurs tiré une sonnette d’alarme sur ce type de comportement depuis 1951 au cours d‘une conférence de son parti (Union des Populations du Cameroun) tenue dans la ville de Kumba, un an avant le congrès à Eséka, en ces termes :

Nous ne confondons pas le peuple anglais avec l’impérialisme anglais qui maintient les peuples sous sa domination, ni le peuple de France avec le colonialisme français qui pille et opprime les peuples de notre pays. Nous devons mettre nos frères en garde contre le danger de la politique du racisme antiraciste. On ne peut, sous le prétexte de la libération des Noirs, mener une politique de haine contre les Blancs. La haine raciale est incompatible avec toute idée de progrè.

Comme si les Camerounais n’avaient pas compris cette leçon du regretté nationaliste, l’écrivain Camerounais Enoh Meyomesse revient à la charge pour s’inquiéter dans une tribune à travers une série de questions sur cette dérive comportementale permanente de son peuple :

Suffit-il de se proclamer anti-français pour devenir un « panafricaniste » vénéré de tous ou un « patriote » africain ? Suffit-il de prétendre œuvrer pour la baisse de l’influence française dans un pays pour devenir un « grand patriote » sur qui on ferme les yeux sur la fraude électorale et la misère su peuple ? Suffit-il de prétendre incarner de bouche le changement simplement parce qu’on est en compétition avec un plus âgé que soi avec qui on a cependant servi dans un même gouvernement antipopulaire pendant plus d’une décennie, pour devenir un « héros » ? Telles sont les grosses questions qui se posent au vu de la manière dont les Camerounais soutiennent actuellement la singulière « victoire » de Bongo aujourd’hui à la récente élection présidentielle au Gabon.

Et de conclure finalement en ces termes :

L’opposition camerounaise est tellement anti-française qu’elle est prête à anoblir le premier des individus qui va claironner que la France en a après lui, y compris Paul Biya demain

A bon entendeur, salut!

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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