Ces trois tribus du Cameroun*

Ces derniers temps, le discours politique sur les réseaux sociaux est infesté de mots et formules qui font référence à la concurrence voire à l’opposition entre tribus du Cameroun autour du pouvoir d’État. Les auteurs de ce discours analysent le système de partage de prébendes sous forme de strapontins politico-administratifs effectué par le président de la République ; ils sont impressionnés par la jactance de certains individus, probablement dérangés, dont le discours haineux est la seule expression politique.

À les lire, 1) Paul Biya ne nommerait que les Bétis aux postes de responsabilité, 2) les Bétis et principalement les Bulu auraient tout à craindre après le départ de Biya, 3) les Bamiléké auraient un plan de déstabilisation du Cameroun et de prise de pouvoir en tant que groupe ethnique hégémonique, 4) le Cameroun politique ne serait qu’un conglomérat de partis tribaux dont les dirigeants tirent légitimité au sein de leurs communautés ethniques uniquement. Ce repli communautariste serait ainsi le frein à l’alternance au Cameroun. On parle donc souvent ici et là, de tribalisme au Cameroun : entendez, des tribus qui se détesteraient les unes les autres.

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Monument de la Réunification à Yaoundé, symbole du vivre ensemble des différentes ethnies ou tribus. Image : Flickr

Pour ma part, je n’accrédite pas cette thèse et je peux me permettre de dire qu’elle est totalement fausse. Quand vous allez faire vos courses au marché de n’importe quelle ville du Cameroun, ces lieux où vivent les Camerounais d’en bas, vous constatez que les marchands, d’origine tribale différente, collaborent en toute honnêteté et solidarité. Le bamiléké défend sans calcul le commerce de son voisin béti et vice-versa, et ainsi de suite pour les autres. Je prends cet exemple basé sur l’intérêt individuel (le commerce, la vente, la clientèle) pour démontrer que même lorsque leurs intérêts de survie sont en jeu, les Camerounais – c’est le cas dans beaucoup de pays africains – ne se haïssent pas, ne se rejettent pas,ne se battent pas. Ils se reconnaissent dans la même condition de citoyens d’en bas; ils collaborent, fraternisent et se soutiennent. Pourquoi en est-il autrement lorsqu’advient la politique?

Il n’y a que trois tribus au Cameroun

Les linguistes identifient des centaines de langues et sans doute autant de tribus au Cameroun. C’est le point de vue de leur science. Je n’y adhère pas trop. Il y a deux décennies environ, l’intellectuel camerounais Célestin Monga identifiait seulement deux tribus au Cameroun : celle des « mangeurs » et celle des laissés pour compte. On parlait alors à l’époque, de « la tribu du ventre« , pour désigner tous ceux qui sont à la quête des privilèges ou qui veulent à tout prix conserver leurs privilèges. Il y a quelques temps, grâce à mon ami Mauricien Jooneed Khan, j’ai lu les écrits de la dramaturge et activiste kenyane d’origine indienne, Shaila Patel, qui identifie, elle, trois tribus au Kenya : ceux qui tiennent le pouvoir, ceux qui aspirent au pouvoir et les laissés pour compte. Je n’ai pas eu trop de difficultés à ramener cette réflexion au niveau de notre Cameroun.

On peut donc aisément constater que sur le terrain politique, il n’y a que trois tribus : les Privilégiés, les Aspirants aux privilèges et les Autres. Pour obtenir le changement politique au Cameroun, il faut absolument vaincre les deux premières (à défaut d’obtenir leur adhésion) et convaincre (voire mobiliser) la dernière.

1- Les Privilégiés

Ce sont ceux qui détiennent le pouvoir d’État et le pouvoir économique. Ils sont les patrons de l’administration publique, du parti-État Rdpc, de l’armée, de la police, de la gendarmerie, de la Justice et des médias de service public ; ceux qui dirigent les entreprises publiques et des entreprises privées bénéficiant des combines et prébendes du pouvoir politique ; sont également membres de cette tribu, les chefs du clergé des religions importées et les chefs du pouvoir traditionnel. Peut-on parler de cette tribu sans évoquer les multinationales et leurs protecteurs tapis dans les officines de l’ex pouvoir colonial ? Depuis Paris ou Bruxelles, on peut étouffer (on a souvent étouffé) les aspirations du peuple, parce qu’il fallait protéger les privilèges sur le sol camerounais.

On est membre de cette tribu par cooptation, généralement par le chef supérieur, le président de la République, chef de l’État, patron de l’exécutif, superviseur du législatif et gourou de la justice. Il s’appelle Paul Biya. Lui et sa tribu tueraient tout le Cameroun pour garder leurs privilèges qui sont : la puissance, la gloire et la fortune facile.

2- Les Aspirants aux privilèges

C’est la tribu la plus dangereuse du Cameroun. Elle est composée de toutes sortes d’individus éparpillés dans toutes les catégories sociales. Ils feraient n’importe quoi, y compris vendre leurs parents, pour accéder aux privilèges. Ses membres se retrouvent chez les Privilégiés et chez les citoyens d’en bas qui, toute leur vie, vivent pour accéder aux privilèges.

Ce sont 1) des Privilégiés qui aspirent à encore plus de privilèges (vous pouvez vous-mêmes faire l’illustration), 2) les Hommes de main des Privilégiés, qui gagnent leur pain à servir pour la conservation du pouvoir d’État, 3) des fonctionnaires de tout niveau qui tiennent à leurs postes, 3) les parents et proches de tous ceux qui ont des privilèges ou qui en rêvent, 4) des membres de l’ethnie du président qui supposent que c’est un privilège de parler la même langue que l’illustre dirigeant. Ce sont les plus pathétiques du groupe, car ils attendent un appel, un de ces jours, provenant de l’un des nombreux membres de la tribu des Privilégiés qui parlent la même langue qu’eux et le président. Cette idée est « décentralisée » auprès de tous les notables de cette tribu entretenant une clientèle d’affamés de petits privilèges. Bien souvent, ils finissent leur vie sans atteindre ces privilèges et constatent donc sur le tard que venir de la même aire géographique ou être membre de la même communauté culturelle que le Président ou tout autre notable de la tribu des Privilégiés n’est pas une assurance pour les privilèges

3- Les Autres

Ce sont les citoyens d’en bas. Des Camerounais qui n’ont pas accès aux privilèges, qui n’en cherchent pas, qui ne savent pas comment en chercher ou qui n’en veulent pas. Même lorsqu’ils ont envie d’une bonne qualité de vie, ils ne font pas n’importe quoi pour atteindre la fortune. Ils veulent seulement vivre en paix, accéder aux droits que les lois leur réservent. Ils ne sont pas seulement les sans-emplois, les sans-éducation, les sans-diplômes, etc., ils sont aussi des citoyens bien formés dans des écoles de tout niveau, avec ou sans emploi qui, vis-à-vis de leur pays, ont la même pudeur et le même respect que tous ceux des Autres.

Sur cette tribu, spécialement, s’exerce un matraquage discursif permanent dont le but est de faire peur quant aux lendemains incertains. Alors ils vivent dans la peur de perdre le peu de sécurité qu’ils ont, le peu de pitance quotidienne qu’ils ont, le peu de vie qu’on les laisse vivre. Cette tribu subit au plus haut niveau la zombification dont les agents principaux sont les médias de service public, les agents du système politique, les agents des clergés et des pouvoirs traditionnels, membres de la tribu des Privilégiés. C’est également elle qui subit tous les dégâts des œuvres des Privilégiés : une vie sans eau potable, sans éclairage domestique ou urbain, sans soins de santé adéquat, etc. L’esprit perclus de douleurs des violences des 50 dernières années, les Autres vivent au jour le jour. Ils ne rêvent plus. Ils ne croient plus à rien. Ils ne se mobilisent que pour leur quotidien : un deal avec les gens de cette tribu commence là et finit là là là…

Les ethnies (Tribus) du Cameroun ne sont pas un frein à la démocratie

Je pose donc que seule une transition systémique visant à disloquer les tribus « Privilégiés » et « Aspirants aux privilèges » pourraient apporter un changement systémique au Cameroun. Pour battre Paul Biya et son Rdpc, essentiellement composé de membres de ces deux tribus, il faut les vaincre (ou les disloquer). L’opposition politique, à mon avis, doit cesser de travailler au quotidien pour une supposée prise du pouvoir par les urnes (conçues, organisées, détenues, contrôlées et dont les résultats sont constatés par les myrmidons et notables des deux tribus).

L’opposition a la possibilité de se battre pour 1) le droit de faire de la politique d’abord, 2) la mobilisation des Autres dont le rêve est de vivre dans un pays où règne la justice, un pays qui assure leur sécurité, un pays dont les institutions sont à leur service. Tous les discours sur le tribalisme au Cameroun et dans la plupart des pays africains, ne sont que des activités de manipulation menées par les Privilégiés et les Aspirants aux privilèges, une diversion pour diviser afin de mieux régner éternellement.

© Venant Mboua

*Article publié par le journaliste Camerounais Venant Mboua vivant au Canada, rédigé et publié depuis le 10 février 2018. Il s’indignait sur la montée du tribalisme en cours dans les réseaux sociaux et qui s’est répandu à l’occasion de la présidentielle du 7 octobre 2018 au Cameroun.

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Yves Tchakounte
Camerounais, doctorant en sociologue, acteur associatif des droits de l'Homme, l'Humanitaire est ma principale activité. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion.

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