Sur internet, les Camerounais s’engagent pour la scolarisation des enfants vulnérables

La solidarité est-elle un vain mot ? Déjà dix jours que les élèves du primaire et du secondaire ont repris le chemin de l’école. Comme il est de coutume, les Camerounais se démènent pour assurer une bonne rentrée scolaire à leurs progénitures. Il existe également une mobilisation autour d’autres enfants : ceux qui risquent de ne pas connaitre une scolarité heureuse pour diverses raisons. Cette mobilisation est courante dans les associations communautaires. Mais, avec l’avènement d’internet et des réseaux sociaux, les Camerounais ont développé d’autres formes de solidarité plus souples et très efficaces basées sur le fundraising. De quoi s’agit-il ?

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L’équipe du forum facebook K-MER-A conduite par Willy Noupa dans l’orphelinat de Douala. Crédit photo : K-MER-A

La solidarité religieuse et/ou communautaire et ses limites

La solidarité autour de la scolarisation des enfants vulnérables a souvent été l’apanage des associations communautaires (les tontines), et des associations de types religieuses ou humanitaires. Pour chacun de ces types d’association, la solidarité ne s’organise pas de la même manière. Les associations religieuses et humanitaires bénéficient généralement d’une donation de mécènes qui sont soit des fondations, soit des entreprises citoyennes, ou même des églises. Quant aux associations communautaires, ou tontines, en plus d’une donation de mécènes, qui sont généralement les hommes d’affaires ou hommes politiques originaires de la communauté, il existe également un apport subséquent des membres de ladite communauté.

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La solidarité de l’équipe facebook JMSSD se manifeste par des présents dans les orphelinats de Douala et de Yaoundé. Crédit photo : JMSSD

La solidarité pratiquées dans ces types d’association a une portée très restreinte. Généralement, pour être bénéficiaire ou donateur, il faut faire partie du cercle restreint de l’association : membre de la communauté villageoise, ethnique ou religieuse. Bien que ces types de solidarité soient importants, il convient de signaler tout de même qu’ils ne concernent pas tout le monde. Une nécessité d’élargir le champ d’action de la solidarité s’imposerait pour lui donner tout son sens. Et le seul outil capable de briser cette frontière est certainement internet.

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L’équipe du Forum Facebook K-MER.A (Le Kameroun en Action) sur le terrain de la solidarité. Crédit photo : Forum Facebook K-MER.A. Matango Club

Les réseaux sociaux, à travers la création des forums de discussion, sont l’une des plateformes d’organisation de cette forme de solidarité qui va au-delà des communautés. Le caractère universel d’internet ouvre les portes à tous ceux qui se sentaient mal à l’aise dans ce type de solidarité communautaire. Sans dénier la place primordiale qu’occupent cette dernière, Internet vient juste élargir le spectre de donateurs!

Bien que cette forme soit également restreint de par son accessibilité (Smartphone, connexion internet, compte Facebook, etc.). Comment s’organise donc cette forme de solidarité qui prend de plus en plus d’ampleur ces dernier temps ? Comment des personnes aussi éloignées par la distance, et qui ne se connaissent ni d’Ève ni d’Adam, peuvent-elles s’accorder pour collecter et gérer des sommes d’argent, aussi modestes soient-elles ?

Le fundraising et la fin des frontières

La solidarité des Camerounais à travers internet a pour fondement le fundraising. Le fundraising désigne une forme de financement des œuvres d’intérêt général basée sur la collecte des fonds auprès de philanthropes. Pour faire simple, une partie de ressources de financement de la scolarité de certains enfants vulnérables sont issues de la collecte d’argent auprès des internautes à travers des forums Facebook dont ils sont membres. Plusieurs forums s’illustrent dans ce type d’activité, parmi lesquels K-MER.A, créé par Willy Noupa, et JMSSD, « Je Me Suis Souvent Demandé », fondé par Guy Olivier Moteng

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L’équipe du forum facebook JMSSD conduite par Guy Olivier Moteng dans les deux orphelinats de Douala et de Yaoundé. Crédit photo : JMSSD

Ces deux forums ont été créés à l’origine pour construire une solidarité agissante autour d’un objectif : secourir les âmes en détresse, plus particulièrement les enfants vulnérables. Pour ce faire, une annonce ou publication sur le forum suffit comme alerte.

La préparation de la rentrée scolaire étant un prétexte, la mobilisation devient évidente car la scolarisation des enfants vulnérables est considérée comme une œuvre d’intérêt général.

Ce type de solidarité agissante est basée sur le volontariat, et c’est en sens qu’il brise les frontières communautaires et religieuses. Chaque membre du forum contribue, à sa manière, à la constitution des fonds de solidarité. C’est ainsi que la diaspora qui a été longtemps considéré comme un monde entièrement détaché de son environnement peut justement, à l’occasion, démontrer son implication aux œuvres de bienfaisance.

Les sommes collectées vont souvent au-delà des espérances. Elles sont le fruit d’un geste anodin de transfert d’argent électronique via son téléphone d’un montant a priori insignifiant. La force et la puissance du fundrising vient justement de cette popularité qui traverse les frontières. 

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La solidarité de l’équipe facebook K-MER-A à travers les dons à l’orphinat de Douala. Crédit photo : K-MER-A

La solidarité pour les orphelinats de Yaoundé et Douala

Les internautes de K-MER.A et JMSSD agissent dans les villes de Yaoundé et Douala. Deux grandes villes du pays, où se trouvent beaucoup d’orphelins.

Si cette solidarité via internet fonctionne, c’est que les personnes chargées de collecter et de gérer des fonds entretienne la confiance, seul gage de leur crédibilité. Comment ? Grâce à une comptabilité saine. Cette comptabilité est un compte-rendu des dépenses, accompagné des images de la cérémonie de donation en présence des bénéficiaires.

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L’équipe facebook K-MER-A conduite par Willy Noupa à l’orphelinat à Douala. Crédit photo : K-MER-A

C’est ainsi que les pensionnaires du centre Daniel Rouffignac de Yaoundé, de l’orphelinat Meinrad Hebga et l’orphelinat Synergie Fraternité de Douala ont reçu la visite mémorable des membres des forums Facebook camerounais K-MER.A et JMSSD.

Leurs actions ont consisté essentiellement en apports didactiques par la donation des manuels et fournitures scolaires, sans oublier les produits de premières nécessité : produits alimentaires, sanitaires et corporels.

Mais, il y a également, et c’est le plus important, les parrainages des enfants par quelques membres de ces forums. Le parrainage consiste à prendre en charge les besoins d’un ou de plusieurs enfants pour une période donnée. A ne pas confondre avec l’adoption qui est tout autre chose. La difficulté avec cette technique de parrainage, c’est l’injustice qu’il crée au sein de l’orphelinat par rapport aux autres enfants non parrainés et qui ne bénéficient pas de ce traitement de faveur.

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L’équipe du Forum Facebook JMSSD (Je Me Suis Souvent Demandé) fondée par Guy Olivier Moteng en action de solidarité. Crédit photo : Forum Facebook JMSSD. Matango Club

In fine, c’est plus d’une centaine de volontaire venant au secours d’une centaines d’enfants vulnérables qui sont ravis de voir leur scolarité assurée pour cette année. Loin des accusations dont ils font souvent l’objet, les réseaux sociaux ne sont pas seulement un lieu de tintamarres, d’invectives, de polémiques et des jougs politiques. Ces deux exemples de mobilisations sont la preuve suffisante que les Camerounais, de tous les bords, sont réceptifs à toutes les œuvres d’intérêts publics.

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L’équipe facebook K-MER-A en compagnie des enfants de l’orphelinat à Douala. Crédit photo : K-MER-A

Le fundraising démontre l’impuissance de l’Etat

Mais surtout, ces solidarités venues d’internet viennent remplir un rôle que l’Etat, défaillant, ne remplit plus. La solidarité agissante basée sur le fundraising a toujours été considérée comme une forme de système qui se substitue à la fonction sociale de l’Etat. D’ailleurs, historiquement, son développement est généralement le fait du désengagement de l’Etat et de la diminution, voire de l’absence, des subventions octroyées aux structures d’encadrement des enfants vulnérables. Cette situation est encore plus préoccupante lorsqu’on se retrouve dans un pays comme le Cameroun où la déstructuration et le dysfonctionnement des services publics sont de plus en plus décriés.

Les fondatrices et fondateurs d’orphelinats sont les premiers à décrier ce manquement de l’Etat. Certains sont d’ailleurs unanimes et avouent qu’ils n’ont jamais reçu une quelconque subvention de l’Etat, plusieurs années après la création. Parfois, ces orphelinats reçoivent même des enfants que leur confient les services sociaux de l’Etat. Que faire devant l’absence, devant l’incapacité, devant l’impuissance de l’Etat à assumer ses responsabilités ? La mobilisation collective autour de la prise en charge des orphelins et enfants vulnérables devient un impératif.

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Yves Tchakounte
Camerounais, doctorant en sociologue, acteur associatif des droits de l'Homme, l'Humanitaire est ma principale activité. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion.

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