S’il vous plaît, Docteur, aidez-moi, je veux avorter

avortement-médicaliséCe cri d’alarme est devenu de plus en plus récurrent dans les grandes villes de Douala et Yaoundé où un brassage humain est un élément primordial dans l’étude du phénomène de l’avortement de jeunes filles. D’ailleurs, toutes les confidences des médecins, du plus ou moins célèbres, et du corps médical révèlent que ce sont généralement de jeunes filles qui se présentent pour un avortement. Comme nous pouvons le constater, malgré une interdiction stricte de l’avortement au Cameroun, sauf pour des cas exceptionnels, le phénomène est pratiqué au vu et au su de tout le monde, mais dans la pure intimité pour ne pas dire clandestinité. C’est donc un secret de polichinelle. L’avortement est bel et bien une pratique courante au Cameroun.

Mais, ce qui est bon à savoir, c’est que, premièrement, les avortements qui se font pour des raisons de santé et de danger de mort de la mère est généralement d’une proportion négligeable et deuxièmement, les médecins conventionnels ne sont pas les seuls à l’appliquer. Les infirmiers, les sages-femmes, les laborantins et beaucoup d’autres qui ont eu à passer quelques temps dans un milieu hospitalier, les femmes âgées ou celles qui ont une expérience des méthodes pratiques de décoctions visiblement efficaces sont les plus sollicités par ces jeunes filles à la fleur de l’âge et qui souhaitent se débarrasser de ce fœtus apparemment si encombrant.

Pour bien appréhender ce phénomène un peu particulier, car il supprime une vie humaine qui n’a pas demandé à naître, il serait de bon ton de se référer aux comportements des jeunes gens dans leur relation amoureuse. Remontons donc dans le temps pour voir comment les couples se formaient. Les Camerounais qui ont un demi-siècle d’existence au moins ne se fatiguent pas pour rappeler à qui veulent les entendre, pour vanter l’époque du règne du feu président Ahidjo. Il s’avère que même les régimes politiques ont joué un rôle important dans la formation des couples. Il y a une certaine nostalgie chez ces aînés lorsqu’ils se rappellent qu’à l’époque du feu président Amadou Ahidjo, les couples se formaient avec la forte contribution et l’implication des parents dans la recherche de la femme prodige pour leurs fils. A cette époque, disais-je, presque tous les camerounais, fraîchement sortis du système éducatif après un CAP, un BAC, une licence ou même un diplôme d’une grande école, étaient convoités par la fonction publique qui avait besoin de la main d’œuvre après l’indépendance, par les entreprises publiques et parapubliques où la nationalisation était de plus en plus accentuée. La demande était exponentielle et il y avait donc un fort taux d’embauches. Il devenait même absurde d’imaginer un avenir sombre pour la jeunesse, malgré la dictature.

C’était, à cette époque, normal de concevoir que maman, en venant rendre visite à son fils chéri nouvellement recruté comme fonctionnaire ou comme cadre dans une entreprise de renommé, possède dans ses bagages un « paquet ». C’est parfois le soir, au retour d’une journée de travail bien remplie que le jeune homme découvre son « paquet » confortablement assis pour attendre son prince charmant sous la protection de sa belle-mère. Pour certains, le « paquet » était même expédié depuis le village et le jeune homme était convié à aller le « récupérer » de toute urgence dans une gare routière de la ville. Evidemment, vous l’aurez bien imaginé, ce « paquet » si spécial c’est une jeune fille apparemment vierge de par son âge d’adolescence. Oui, à cette époque, il était facile d’avoir une fille vierge comme femme. Et cela ne dérangeait pas du tout. Les hommes s’en accommodaient et ne passaient pas par quatre chemins pour accepter le choix de leur mère. La fille qui devait vivre sous la protection de son mari n’avait besoin d’aller à l’école, de se battre pour gagner son pain. Peut-on concevoir ce type de relation comme une relation amoureuse ? En d’autres, peut-on être amoureux d’une personne que quelqu’un d’autre a choisie ? Oui, c’est possible et cela s’est fait au Cameroun. J’ose même dire qu’il y a des survivances de ces pratiques dans la région Bamiléké que je connais bien. Peut-être faut-il considérer ce concept d’amour comme un terme polysémique dont le sens peut varier selon les époques et les sociétés. Mais, toujours est-il que c’est une période où le mot divorce, tout comme le chômage, n’existait pas dans le vocabulaire populaire.

Par contre, entre 1982 et 1992, donc dix ans au cours desquels le Cameroun avait connu : 1-En 1982, la démission du premier président Amadou Ahidjo et son remplacement par Paul Biya ; 2-En 1984, le coup d’Etat manqué donc l’ex chef d’Etat avait été impliqué ; 3-En 1992 c’est l’année de braises ponctuées par le retour du multipartisme et l’avènement de la démocratie suite aux mouvements des villes mortes, le pays traverse donc une crise politique et socioéconomique indescriptible. Conséquences, les bourses universitaires n’existent plus, la fonction publique ne recrute plus, et pire encore les entreprises d’Etat sont privatisées sous la pression des bailleurs de fonds. Elles n’augurent pas les lendemains meilleurs. C’est ainsi que les pratiques de relation amoureuses vont prendre aussi un coup. Il devient donc illogique de proposer une femme pour mariage à un homme dont l’avenir est incertain. Les parents ne souhaitent plus prendre ce risque d’aller chercher une jeune fille pour leur fils. Car, dit-on, une telle relation risque ne pas durer pour la simple raison que le statut social de l’homme était la condition sine-qua-none pour nouer une relation amoureuse afin de fonder un foyer digne de ce nom.

Du coup, le choix est actuellement laissé à chaque jeune. Il ne reste plus qu’à se jeter dans l’arène à la recherche de son âme sœur. Cette situation marque indubitablement le début des relations amoureuses controversées, ambigues et complexes. On assiste ici à un renouvellement conceptuel de la notion de famille. Contrairement à l’ancienne époque, l’homme n’est plus considéré comme le pourvoyeur du ménage. Même si le code de la famille au Cameroun mentionne que c’est l’homme qui est le chef de ménage, les conditions économiques actuelles font que, dans la pratique, ce n’est pas toujours le cas. Le nouveau code qui a connu la main experte des féministes, actuellement bloqué dans les tiroirs de l’exécutif, attend toujours d’être posé sur la table des députés pour légiférer. De quoi le pouvoir a-t-il peur ? Je n’en sais rien. Il est désormais admis que la femme participera pleinement dans la construction et l’évolution de la cellule familiale. C’est la raison pour laquelle son rôle ne se limitera plus à la femme de maison. Cette conception de la famille aura un impact important sur la formation des couples et la création de la cellule familiale.

A notre ère, il est inconcevable de proposer une femme à un homme comme cela se faisait avant. Les relations amoureuses se nouent par un simple contact entre les deux partenaires qui s’entendent mutuellement. Comme dans toutes relations sociales libres, les enjeux deviennent inévitables lorsqu’il y a des intérêts visiblement importants. Les hommes, connus pour des êtres de conquête, nouent toujours des relations amoureuses qui les placeront en position de pouvoir : l’homme qui apporte tout, qui fait le premier pas, qui donne la conduite à tenir, etc. Apparemment, comme à l’époque du feu président Amadou Ahidjo, les hommes n’ont pas changé d’habitude et se considèrent toujours comme le seul capitaine dans un navire. Ils pnsent toujours que la femmes doit toujours évoluer sous ses aisselles. Le problème, justement, viendrait des jeunes filles qui ne se sont pas rendu compte que, malgré la puissance financière de l’homme qui a eu, malgré la crise, de trouver un emploi anviable, il ne doit plus être considéré comme « l’homme-à-tout-faire ». Elles s’imaginent toujours à la belle époque de nos parents. Une situation de relation libre comme comme celle-ci rend l’homme maître du jeu, car il est le seul qui contrôle tout et il n’a plus, malheureusement, de compte à rendre à personne, même pas chez ses parents comme c’était le cas avant.

Cette position de pouvoir a, inévitablement, des effet pervers. L’un de ces effets est bel et bien une grossesse qui pourrait arriver à la suite des relations sexuelles. Où est le problème ? Me direz-vous. Il s’avère donc qu’à la vitesse de la lumière, plus une jeune fille accouche, moins elle a la chance de trouver l’homme de sa vie. Aussi paradoxal qu’elle soit, cette hypothèse est d’autant plus vraie que le phénomène de l’avortement perdure. Il ne fait donc plus l’ombre d’aucun doute que pour la plupart d’hommes, les relations sexuelles au sein d’une relation de copinage sont d’une extrême importance qu’il devient difficile de ne pas la concevoir comme telle. Un homme qui se croit tout permis va même aller jusqu’à nier la paternité de l’enfant malqué que celui-ci soit le sien. Beaucoup, dans ce cas-là, prennent tout simplement la poudre d’escampette.

C’est comme ça que la plupart de filles se retrouvent donc, désespérées et désemparées, avec une grossesse non désirée. La problématique des grossesses non désirées peut, bien sûr, être élargie à d’autres types d’hypothèses, mais celles des relations de copinage sont les plus légions.

Ce qui fait problème, ce n’est même le fait d’avoir un gosse, d’être une fille-mère. C’est tout simplement le fait de ne plus avoir ses chances de trouver un autre prince charmant. Oui, les filles le pensent vraiment : avoir un gosse réduit ses chances de fonder un foyer. Je dirais même qu’elles ne le pensent pas, elles le vivent au quotidien. Ces hommes qui sont si prompts à exiger des relations sexuelles, à « enceinter » leur copine et à se débiner à la moindre occasion, sont malheureusement les mêmes qui, curieusement refusent toutes relations amoureuses avec une jeune fille-mère ! Dans cette situation, toute fille ambitieuse pour une relation amoureuse et désirant fonder un foyer digne de ce nom, cherchera donc à avorter, à tous les coups et à tous les prix. Les médecins seront toujours là à entendre ces cris de détresse qui viennent des filles, à la fleur de l’âge, désirant se faire avorter et visiblement au bord des larmes : « S’il vous plaît, Docteur, aidez-moi aidez-moi ». On aurait cru quelqu’un en danger de mort. Que non. Elles ont tout simplement peur de subir la réaction négative d’un nouveau gars, des ses copines, et surtout de leur famille pour qui elles restent un espoir. Et dans le cas où l’avortement est impossible, elle supporte la grossesse et le moment venu, abandonne l’enfant dans un orphelinat. Ciel! Le médecin doit donc supprimer une vie pour permettre à la jeune fille désemparée de pouvoir encore espérer une vie meilleure. Du coup, ces relations amoureuses d’antan basées sur l’entente entre, d’une part les parents des partenaires et des partenaires eux-mêmes d’autres part, deviennent nostalgiques pour ces aînés qui ont connus la belle époque. Une époque où le premier partenaire de la fille était son mari. Une époque où toutes relations sexuelles qui aboutirait à une grossesse ne causaient aucun problème puisque même si le gars refuse d’assumer, il mettrait ses parents en danger, en conflit avec les parents de la fille.

D’un autre côté, les filles sont apparemment les seules à ne pas comprendre que l’époque d’Ahidjo est révolue et qu’il est désormais nécessaire de prendre son destin en main et éviter de le laisser entre les mains d’un homme. Elles vont même jusqu’à faire des enfants volontairement dans le simple but de contraindre son prince charmant à l’épouser. Comme si pour elles, avoir un enfant avec un homme c’est une garanti pour le mariage. Le résultat est toujours le même : la fuite du gars qui ira chercher ailleurs.

« Les enfants de Biya », comme le disent nos aînés sociaux et nos parents pour désigner cette génération de jeunes d’aujourd’hui, sont irresponsables. Les jeunes qui ne prennent plus les relations amoureuses au sérieux. Autant les hommes se considèrent comme les tout-puissants, autant les jeunes filles continuent de penser que les hommes doivent tout faire pour elles. Cette situation donne à l’homme un pouvoir exorbitant qu’il va manier à son avantage et prennent un malin plaisir à foutre le bordel autour d’eux.

Tchakounte Kemayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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