Pourquoi les jeunes étudiants désertent-ils les universités camerounaises ?

Les étudiants de l’Université de Douala ont repris le chemin des amphis ce jeudi 13 octobre 2016 après une période assez longue de vacances annuelle. Le campus de l’Université était bouillant de monde et les étudiants nouvellement admis inscrits en première année faisaient donc leur premiers pas. Ceux-là, sont les nouveaux bacheliers. Chaque année, ils représentent presque 10.000 bleus qui viennent frapper aux portes des universités camerounaises. Mais, ce qui reste certain, beaucoup d’entre eux décident d’opter pour des Universités étrangères et par conséquent, s’exilent.

La pauvreté des étudiants peut-elle être mise ?

Ils sont nombreux, ces jeunes bacheliers qui choisissent d’aller s’inscrire pour des universités occidentales. On serait tenté ici de dire que c’est la pauvreté qui amène les jeunes à s’exiler. Si l’on s’en tient aux raisons économiques de l’immigration, celle-ci est particulièrement le fait de la misère qui sévit plus particulièrement dans les pays du sud. Le mouvement d’immigration du Sud vers le Nord a pour principal cause, la pauvreté. Comment donc comprendre cette frénésie des jeunes Camerounais immigrent à immigrer à tout prix ? Pour des raisons de pauvreté ? Certes ! Un petit calcul rapide illustrera bien la nécessité d’aller chercher ailleurs les raisons de cette exil. Quand on sait qu’un voyage pour l’Occident coûterait au minimum 1 million de nos Fcfa rien que pour le bien d’avion, on est juste tenté de dire : ne prend pas l’avion qui veut, mais prend l’avion qui peut. Comment comprendre que pour une raison économique, j’allais dire de pauvreté, la famille en vient à dépenser des sommes faramineuses pour payer des formations académiques et professionnelles à leurs progénitures ? Les économistes auront vite fait de trouver la réponse : c’est un investissement que chaque famille pour ses enfants. Cet investissement a comme retombée à long terme, un emploi assuré. Les mentalités selon lesquelles les diplômes et la formation obtenus dans de prestigieuses universités occidentales sont meilleures que ce que obtient au Cameroun, sont difficiles à abandonner. Cette interrogation, ossature de la présente démonstration axée sur les causes de l’immigration estudiantine, donne à voir à souhait que c’est la pauvreté ou mieux l’absence d’argent qui empêche les jeunes étudiants de quitter le Cameroun.

Pour réussir à décrocher un visa étudiant pour un pays européen, plusieurs étapes doivent être franchies, notamment pour l’acquisition d’un certains nombre de documentations obligatoires : le passeport, l’inscription à l’université, le logement, la caution, l’assurance etc. Ces conditions, malgré leur sévérité, ne découragent pas les jeunes. Beaucoup vont d’abord s’inscrire dans une université camerounaise et après se prépare lentement pour afin voyager sans quiétude. Pour éviter de squatter au quartier, ils ont choisi de commencer leur cursus dans une université au Cameroun. C’est ainsi qu’au bout de deux ou trois ans après un BTS ou une Licence, ils sont en général prêts. D’autres, par contre, renouvelle leur dossier de demande de visa chaque année après chaque échec.

Ce qui est intéressant ici c’est le cas de ces jeunes qui, pour des raisons financières, ont décidé de continuer leurs études aux pays après l’obtention du Bac. Il ne serait pas oser de dire que la majorité des bacheliers rêvent de poursuivre leurs études dans une université étrangère pour des raisons évidentes. Outre le souhait d’avoir un diplôme et une formation de renommée, ces raisons sont surtout le fait d’un certains nombre de pratiques douteuses et anti-académiques que vivent les jeunes étudiants Camerounais. Ces pratiques sont liées au fonctionnement, à l’infrastructure, à l’assistance, notamment. En général, ce sont des pratiques qui, pour la plupart, sont déjà dépassée à l’ère de la modernité. Les universités camerounaises ont l’art du laxisme malgré le potentiel de ressources humaines et financières, minimum soit-il, dont elles disposent.

Les inscriptions des étudiants se font encore à la queue leu-leu

S’inscrire à l’une des universités d’Etat au Cameroun reste toujours un parcours de combattant. Je me souviens encore des modalités d’inscription pratiquées en 1998 quand j’entrais à l’Université de Douala. Il existait, à cette époque, une liste des éléments à rassembler pour une inscription. Dans le jargon universitaire, cette première étape s’appelle « pré-inscription ». Le nouveau bachelier devait d’abord se rendre au centre de santé de l’université appelé « Centre Médico-social » pour se faire consulter afin d’obtenir une sorte de certificat d’aptitude à poursuivre les études universitaires. Ici, les rangs, pour accéder au bureau du médecin, se forme très tôt à la première heure de la matinée. Difficile d’imaginer, pour un étudiant, à quelle heure il sera reçu.

Ensuite, il faut affronter le deuxième challenge des inscriptions. Il faut se rendre dans sa faculté pour déposer ses dossiers au service de la scolarité où un rang se formait également dans les mêmes conditions que celles du Centre Médico-social. Il fallait parfois se lever à 4h du matin pour avoir une chance de trouver un bon emplacement dans le rang déjà formé dont les limites pouvait aller au-delà de 500 étudiants.

La dernière étape de la pré-inscription, celle la plus compliquée, est celle du paiement des droits d’inscription (droits universitaires) après la publication des noms des étudiants qui avaient réussi à franchir l’étape de la pré-inscription. Il faut préciser que les frais de pré-inscription se faisaient directement au moment du dépôt des dossiers. Les frais de droits universitaires, par contre, qui s’élèvent à 50.000 Fcfa pour les universités d’Etat doivent être versés dans une banque où l’université en question est cliente. Lorsque les étudiants arrivent à la banque, c’est encore le même scénario.

Aujourd’hui, ces procédés de pré-inscription et d’inscription ont véritablement changé, mai… L’université de Douala, par exemple, a innové en procédant à une pré-inscription à travers son site internet. Son expérimentation à la première année de son lancement fut une catastrophe avec la lenteur d’internet au moment où il était trop sollicité. Sauf l’étape de la banque reste le seul challenge actuellement. Il existe pourtant des solutions de SMS-Banking proposées par des opérateurs de la téléphonie mobile qui peuvent pourtant résoudre le problème de paiement par Mobile Monney.

Toute une gymnastique pour accéder au gymnase

L’autre challenge, pour passer un cursus en toute tranquillité, est celui dont la solution demeure qu’un énigme. Ceux qui pensent que l’étape des inscriptions est la seule pour tester sa persévérance, se trompe amèrement. Ce challenge est le plus difficile d’ailleurs, et cela est valable pour toutes les universités en effectif pléthorique : c’est la participation effective au cours magistraux. Pour une population estudiantine de près de 500.000 étudiants, celle de Douala peut dénombrer 50 à 60.000. Au niveau des infrastructures d’accueil, le constat est amère. L’exemple le plus significatif reste la Faculté des Sciences Juridiques et Politique (FSJP) et la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion Appliquée (FSEGA) qui comptent le plus gros effectif. Avant la création de l’Université de Douala en 1993 suite à la réforme universitaire, le site actuel servait de cadre pour le Centre Universitaire de Douala (CUD) qui était un annexe de l’Université de Yaoundé (actuellement Université de Yaoundé 1). Le CUD était nanti d’un gymnase qui est devenu, par la force des choses. Pour cause, la création de l’Université de Douala n’a pas été suivie par la construction du site pouvant accueillir la marmaille à venir. La suppression du gymnase a permis de doter la FSJP d’une sorte d’amphi de 600 places maxi. Il est depuis lors réservé aux 3000 ou 4000 étudiants de la première année de la FSJP. Il devient donc évident que tout ce beau monde ne pourra pas suivre à la régulière les cours magistraux. Chaque étudiant doit donc se battre comme un beau diable pour se trouver une place assise. C’est un challenge perpétuel à respecter durant toute l’année académique. Plusieurs étudiants passent alors toute une année sans avoir suivi le coures. Il en est de même des étudiants handicapés qui ont intérêt à s’abstenir de venir au cours au risque de se voir bousculer et piétiner par la foule de camarades visiblement nerveux. Il m’arrive souvent d’y faire un tour à 5h du matin pour constater que le gymnase est déjà plein à craquer pour un cours qui a lieu à 8h. Certains étudiants qui tiennent à suivre leurs cours y passent même la nuit. Terrible.

L’insuffisance d’amphis n’est pas le seul problème

Tous les visiteurs qui font le tour du propriétaire finissent par se demander « mais, comment les étudiants font-ils pour réussir dans un tel environnement ? ». L’effectif des étudiants de chaque université n’est toujours jamais proportionnel au nombre d’infrastructures aménagées. Chaque année qui passent, l’université se trouve toujours dépassée, le recteur est toujours surpris par l’effectif et au final incapable de satisfaire tout le monde. Par contre, pour les filières où l’effectif n’est pas pléthorique, il arrive de constater que des étudiants de certaines grandes écoles et facultés, comme la faculté de médecine et celle du génie industriel, soient au petit soin. Curieusement, même s’ils sont assis agréablement et confortablement dans une salle de classe bien climatisée, ils manquent malheureusement et cruellement de toilettes. Inutile de dire ici que les toilettes dans nos universités sont des denrées rares. Celles qui existent sont sauvagement endommagées et hygiéniquement inutilisables par négligence, manque d’entretien ou même par sabotage. La broussaille qui se trouve au alentour des bâtiments sont alors transformées en espace de dépotoir et de poubelles. Dans ces conditions, les étudiantes enceintes, les handicapés, etc. sont alors priés d’aller voir ailleurs chez les voisins, certaines logements ou cités universitaires où les toilettes sont bien aménagées.

Pour un effectif aussi grand, l’Université de Douala ne dispose que de 600 logements universitaires. Le reste doit se débrouiller aux alentours chez les propriétaires immobiliers qui mettent malheureusement à la disposition des étudiants des chambres aux prix assez élevés. Peu importe, certains arrivent à payer , malgré tout. Le reste des infrastructures comme la bibliothèque centrale et le restaurant universitaires sont de véritables curiosités. La bibliothèque ressemble plus à un musée qu’à une bibliothèque. De mémoire d’étudiant, la première fois que j’avais franchi la porte d’entrée de cette grande salle, je suis ressorti sur la pointe des pieds. Ça ne donne pas envie d’y séjourner même pour quelques minutes.

Quant au restaurant, les étudiants sont encore confrontés au challenge de rang. A la simple vue de ce rang, les plus affamés peuvent crever de faim. Une fois que les étudiants aient réussi l’exploit d’être à l’intérieur, ils n’ont droit ni aux cuillères, ni aux fourchettes qui sont pourtant élémentaires comme couvert. « Les étudiants Camerounais sont des malhonnêtes, des voleurs. Nous n’avons plus des cuillères pour la restauration », s’écrie le restaurateur prestataire. Au fait, les étudiants étant responsables de la disparition du couvert sont condamnés à se servir de leurs doigts à défaut d’avoir eux-mêmes leurs propres cuillère. Au cas contraire, chacun doit laisser sa carte d’identité ou carte d’étudiant à la caisse et revenir la chercher en cas de restitution du couvert. Il y a même pire que la disparition du couvert : la qualité des repas servis. La plupart n’y vient plus pour les repas faits à la désinvolture. Le challenge ici est, pour le restaurateur, de servir 1000 à 5000 plats en moins de 2 heures par jour. Ici, la rapidité est privilégiée à la place de l’efficacité, car le gain en dépend.

Quelle est la qualité de la formation de ces étudiants ?

Peut-on dire, à la suite de ce tableau descriptif non exhaustif, que cet environnement n’est pas propice à l’épanouissement des étudiants Camerounais. La réponse s’avère évidente : non. Et pourtant… Ce qui révolte les étudiants au point de les entendre dire qu’ils iront continuer leurs études en Occident c’est surtout la considération que les personnels enseignants et administratifs ont vis-à-vis d’eux. Beaucoup d’étudiants ont abandonné les études pour la seule raison qu’ils ne retrouvaient pas leurs noms sur la listes des admis en classe supérieure alors qu’ils avaient au préalable obtenu la moyenne pour chaque matière dont les résultats sont connus. Tantôt c’est l’erreur qui a été commis sur son nom et il devient difficile de corriger. Tantôt c’est un cas de harcèlement où l’étudiante refuse de céder. Les erreurs de négligences sont multiples et diverses selon chaque étudiant avec sa particularité.

Généralement, cela arrive en 3ème année ou en 4ème année à la veille de la Licence ou du Master. L’abandon a lieu juste au moment où il faut finir pour obtenir son diplôme de fin du cycle. Mais, le nombre d’étudiant est considérablement réduit dès la 2ème année académique. La foule qu’on voyait au gymnase en 1ère année diminuait presque de moitié en 2ème. Car pour continuer à l’université de Douala, il faut être fort, endurant et persévérant. Les plus faibles craquent et lâchent aussi tôt qu’ils sont venus. Ceux-là, pour la plupart, continuent dans un institut universitaire privé ou choisissent d’immigrer, pour ceux qui en ont la possibilité.

Et les les étudiants handicapés alors ?

Tshuip… C’est la catastrophe. Le silence est mieux.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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