L’opposition existe-t-elle encore au Cameroun ?

La crise anglophone s’est muée en guerre civile et la destructuration des superstructures des partis politiques de l’opposition n’est plus un secret. A l’approche des élections (municipales, législatives et présidentielle), la persistance de cette crise n’arrange pas les choses. Ces élections mobilisent les états majors des partis politiques de l’opposition. Mais malgré ce déploiement, impossible de prédire des lendemains meilleurs. Du coup, le parti de Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, peut-il se donner le luxe de dormir sur ses lauriers ? Que non !

Ici, le concept d’opposition n’est pas défini comme une entité figée, mais comme une force dynamique de proposition. Il est important de prendre en compte le levier déclencheur d’une position de force nécessaire à toute alternative. Cette force peut être détenue par les partis politiques comme par les syndicats ou tout autre mouvement de contestation. Nous nous contenterons de mener une analyse à travers deux partis politiques de l’opposition : le SDF (Social Democratic Front) et le MRC (Mouvement Révolutionnaire du Congo). Ce sont les partis qui mènent en ce moments des manifestations sur le terrain. Les sorties momentanées de l’un ou de l’autre les placent au-devant de l’actualité politique. Ils suscitent donc, par cette occasion, des débats politiques d’envergure qui mobilisent l’opinion nationale sur les stratégies de conquête électorale.

La mise en scène du SDF au déclenchement de la crise anglophone le démobilise politiquement

Depuis le déclenchement de cette crise dite anglophone en octobre-novembre 2016, il était difficile d’imaginer le Cameroun en guerre. Les syndicats d’enseignants et d’avocats conduits respectivement par leurs leaders Agbor Nkongho, Fontem Neba, Wilfred Tassang et Harmony Bobga sont à la tête d’une contestation qui avait abouti à des manifestations pacifiques. Cette contestation est une conséquence de la marginalisation de la population anglophones, qui représentent 1/5 de la population camerounaise. Le mouvement a posé la question du sort d’une minorité anglophone, qui se sent exclue de la gestion publique depuis la fin du fédéralisme en 1972.

L’entrée du SDF dans la crise

C’est le SDF et son député Joseph Wirba qui, le 2 décembre 2016, politisent le mouvement syndical à travers un discours historique à l’assemblée nationale. Joseph Wirba y prend le pouvoir à parti, et dénonce la marginalisation dont est victime son peuple. Malgré son immunité, il a d’ailleurs subi quelques menace et fui avant de revenir siéger quelques semaines plus tard. Puisle 5 décembre 2016 à Buea, en plein crise, le Chairman du SDF du parti stigmatise la classe dirigeante en plein meeting. Le mouvement syndical prend alors une dimension véritablement politique. Mais, pour confirmer son leadership sur ce territoire anglophone, le congrès du SDF du 22 au 23 février 2018 à Bamenda se tient sans anicroche et plébiscite le Vice-président Joshua Osih comme candidat à la présidentielle d’octobre 2018.

Le terrain miné par les indépendantistes

Le SDF se trouve être le seul parti d’opposition qui, jusqu’ici, a mené des sorties politiques très médiatisées sur le terrain, en plein cœur de la contestation anglophone. Même le parti au pouvoir, le RDPC, et son arsenal de sécurité appuyé par les forces de l’ordre n’a pas pu s’y rendre. C’est donc dire que ce territoire anglophone reste miné – on l’appele même le fief du SDF. Depuis janvier 2017, le durcissement des positions et le pourrissement de la situation a entraîné la formation de milices armées, et l’arrestation de leaders syndicaux subitement taxés de « sécessionnistes ».

La conséquence de ces arrestations, c’est que même le SDF serait incapable actuellement de se mobiliser dans son fief électoral. La deuxième conséquence, c’est que la militarisation de la zone anglophone le prive de son fief électoral. Troisième conséquence, à trois mois des élections, le parti est absent du terrain politique.

Le confinement du débat politique à la « tribalisation » et le déploiement du leader du MRC à la conquête du terrain

Le MRC, nouveau parti d’opposition, fera son baptême du feu à la présidentielle d’octobre 2018. Nourri par le souci de ne pas faire piètre figure, il faut mobiliser les énergies et donc, accentuer sa présence sur le terrain. Depuis 2016, son leader, Maurice Kamto, fait le tour du pays en organisant des meetings à tout va. Depuis le déclenchement de la guerre en région anglophone, le MRC n’a plus jamais connu d’interdictions de manifestations d’une sous-préfecture, preuve que les autorités ont lâché du lest. Car cette situation d’interdiction des manifestations du MRC donnait beaucoup de fil à retordre au parti qui devait multiplier des subterfuges pour éviter de passer sous les fourches caudines des autorités.

Bal de ping-pong

Depuis la fin de ces interdictions, des échanges, des débats houleux tintés de propos stigmatisants sont devenus légions. Le leader et son parti politique sont pris en étau sous les grippes des adversaires. Accusé par ses détracteur d’être un parti régionaliste et sectaire, les partisans du MRC s’en défendent. Leurs réponses, qualifiées de « violentes », ne se font pas attendre. Des réponses à la mesure de l’attaque sont observées ça et là. Au lieu d’assister aux débats de fond, ils virent toujours à la dérive. Autrement dit, les échanges entre les membres et sympathisants leaders du MRC et les détracteurs sont essentiellement centrés sur des petites piques en dessous de la ceinture. Des accusations de sectarisme se trouvent confrontées à l’appartenance tribale du leader du MRC et de ses membres.

Du coup, même les « Fake News » prenne du terrain dans les débats. Dans ce genre de climat où l’atmosphère est polluée par des rumeurs sur les fausses démissions et les fausses révélations à tendances tribale du leader, il est difficile à l’opinion de suivre voire de mener des débats sur l’actualité du parti et sa vision pour le Cameroun. A défaut donc de cette interdiction de manifestation qui ne font plus recettes, polluer et truander les débats de Fake News est devenu le sport favoris des trouble-fêtes.

L’opposition, à travers le MRC, se trouve donc handicapée par des communications diluées. Chaque partie, le MRC et ses détracteurs, se jetant la responsabilité de la « tribalisation » des débats, les messages sont tout de même brouiller. Que reste-t-il alors en pareille situation pour une opposition qui veut être audible ? Faut-il réagir aux polémiques comme le font ses membres du MRC ou laisser faire ? En tout cas, même si le MRC réussit à se déployer malgré tout, cette situation brouille les débats.

Que reste-t-il de l’opposition camerounaise ?

De façon trivial, on dira qu’il ne reste que le parti au pouvoir, le RDPC, et ses alliés. Il reste aussi certains partis de l’opposition dont on ne parle pas beaucoup et qui font, tant bien que mal, la pluie et le beau temps au sein de l’opinion. Ces sorties sont sporadiques et éphémères, mais ne manquent pas d’intérêts du tout.

Ce qui occupe les devants de la scène socio-politique justement, c’est cette crise dans la deux régions anglophones. Une crise qui s’est, peu à peu, muée en guerre total. Une guerre qui, actuellement, donne des sueurs froides à la vue des images photos et vidéos venues tout droit des deux régions de conflits. Depuis novembre 2016, les Anglophones ont occupés le terrain politique avec des revendications syndicales. Les syndicaliste, plus modérés, exigeaient une révision constitutionnelle afin de mettre l’option du fédéralisme sur la table de négociation. Énervées, les autorités ont alors opté pour la solution de la force. La première mesure a été de dissoudre le Consortium, un collectif de touts les syndicats, puis d’emprisonner les leaders syndicaux en janvier 2017.

Changement de cap

Janvier 2017 a donc marqué la fin du leadership syndical. Les plus radicaux de la crise, les indépendantistes, ont envahi le terrain. La population, n’ayant plus de leadership, se laisse dominer par des idées séparatistes. Celles-ci prennent le dessus, de gré ou de force, sur le débat politiques. L’enjeu politique qui se joue en région anglophone a pour centre d’intérêt la ville de Limbé. C’est une ville pétrolière qui se trouve, bien entendu dans la région du Sud-Ouest, région anglophone, donc. Cette manne pétrolière fait de la guerre un enjeu socio-politique pour le président Biya. Elle est considérée, comme c’est le cas des régime tyranniques, comme une ressource importante pour faire fonctionner le système.

La persistance de la guerre est une tactique de pourrissement dont l’objectif est de décourager les indépendantistes. La résistance des combattants indépendantistes appelés « terroristes » donne une autre allure à la crise. Les Anglophones deviennent, à travers cette lutte acharnée et ces combats armés, une force alternative. Il devient donc difficile de parler de l’avenir du régime et de Paul Biya sans faire allusion aux Anglophones qui tiennent encore le bon bout jusqu’ici.

La question qui demeure cependant est celle-ci : pourquoi et comment une telle crise a pu résister pendant deux ans alors que le Cameroun en a connu et qui se sont terminé en fiasco total ? Ce développement fera l’objet de notre prochain billet.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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