Mythes sur les habitudes alimentaires, source de l’obésité en Afrique

Michel, le fils d’une amie, est obèse. Âgé de 15 ans seulement, l’adolescent de 3ème dans un collège de Bonamoussadi n’arrête pas d’impressionner ses copains du haut de ses 60 Kilos. Il impressionne surtout par sa taille et sa robustesse. Beaucoup avaient même pensé que Michelin, comme on aime si bien l’appeler, avait un corps de sportif jusqu’à ce qu’ils comprennent que le vaillant garçon était victime d’une maladie jusque-là peu répandue en Afrique. Car en Afrique, un homme qui a un gros ventre, j’allais dire, un gros corps, est signe de beauté, de bonne vie, bref, de bien-être. Les obèses sont donc des personnes issues de familles aisées. Elles étaient, auparavant, des personnes enviées et convoitées. Chez la gente masculine, le gros corps, confondu à la robustesse, faisait partie de la séduction. Cette conception culturellement admise en Afrique a considérablement changé depuis que les pathologies comme les maladies cardiovasculaires, les cancers et l’arthrose sont devenues un problème de santé publique.

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« Un cauchemar explosif », c’est en ces termes que l’Organisation mondiale de la santé qualifie l’obésité infantile dans les pays en développement. Crédit photo OMS

Michelin n’est donc pas un fils d’une famille de la haute classe, encore moins une famille de classe moyenne. Il a des habitudes de  vie comme tous les ados de son âge. A cet âge, évidemment, l’hygiène de vie, surtout alimentaire, est un domaine très important et malheureusement prise à la légère. Il suffit d’observer les dépenses budgétaires de la famille accordées à ces jeunes sous la forme d’argent de poche par leurs parents pour comprendre la place qu’occupe la nutrition dans leur quotidien. On estime que 95% des causes de l’obésité sont liées à l’alimentation. Il n’est donc pas surprenant de constater, aujourd’hui, que les jeunes soient plus touchés en Afrique particulièrement. Il est question ici de décrier, non seulement, les mauvaises habitudes alimentaires des adultes et surtout des jeunes, mais, surtout, de dénoncer les mythes sur ces habitudes véhiculées au sein de l’opinion par les voix les plus autorisées, malheureusement.

Le mythe de la graisse comme source de l’obésité

Dans l’opinion collective, des informations selon lesquelles les aliments contenant plus de matières grasses sont sources d’obésité sont peut-être vraies mais elles manquent pourtant d’objectivité. Ces informations sont véhiculées par les voix les plus autorisées. C’est pourquoi les enfants et les jeunes comme Michelin, ses parents et beaucoup d’autres, pensent que manger gras entraînerait inévitablement un surpoids. Malgré la prolifération de plusieurs études qui démontrent le contraire, le mythe de la graisse fait toujours son bonhomme de chemin.

Ces études, jusqu’ici non contestées, montrent que c’est plutôt l’excès des aliments comme le sucre et les féculents, qui contiennent plus de glucides et qui provoquent donc la prise de poids. En d’autres termes, si un aliment ne contient pas ou rarement le sucre, il est jugé bon pour la santé. Si les aliments trop graisseux contiennent de moins en moins du sucre, d’où vient l’idée qu’ils sont la source de l’obésité ?

Ce mythe est entretenu par l’apport en graisse. L’obésité étant considérée comme un excès de la graisse dans l’organisme représenté par un indice de masse corporelle (IMC, qui correspond au rapport entre poids et taille) supérieur à 30 kg/m², les consommer reviendrait à ajouter encore plus de graisse à son corps. Or, l’explication scientifique montre que les aliments sucrés sont les principaux perturbateurs du métabolisme et de l’appétit. Autrement dit, les aliments sucrés, considérés à tort comme les produits de bonne qualité parce qu’ils ne contiennent pas de graisse, entraînent en réalité une sensation de frustration. Ils contraignent alors les gens comme Michelin à avoir toujours envie d’avaler quelque chose. La hausse du chiffre de l’obésité infantile dans le monde, et particulèrement en Afrique, peut donc aussi s’expliquer à travers ce mythe qui rend les jeunes accro aux biscuits, aux bonbons et divers goûters réputés pour leur absence de graisse.

Le rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) publié en janvier 2016 est alarmant. Selon l’organisation, plus du tiers de la population mondiale est obèse. Cela représente, en pourcentage absolu, 13% des adultes. Ces statistiques qui datent de 2014 prévoient déjà, en termes de projection, 20% de la population mondiale obèse dans 10 ans. L’alarme, encore au plus haut et qualifié par l’OMS de « cauchemar explosif », donne à réfléchir lorsqu’on aborde la question de l’obésité infantile. Avec 41 millions d’enfants obèses dans le monde, l’Afrique se taille la part du lion avec 31 millions ! Avec ces chiffres qui ne cessent de doubler depuis 1990, il faut désormais considérer que le continent doit être en alerte maximal. Si nous poussons le regard encore plus loin, certains pays sont durement touchés à tel point qu’ils frôlent même la barre de 50% d’enfants obèses.

Le travail des médecins ne servira à rien si les idées fausses continuent d’être véhiculées et entretenues par les consommateurs. Voici quelques-unes tirées de l’article « Eat This, Not That, The No-Diet Diet »[1]

Ces fausses idées sur l’obésité en Afrique entraînent de mauvaises habitudes qui favorisent la prise de poids. Voici dix bonnes habitudes à prendre.

Premièrement : Éviter les aliments sucrés 

Nous avons précédemment vu que l’une des causes de l’obésité infantile, c’est l’idée farfelue, tant reçue à la maison qu’à l’école, selon laquelle ce sont les aliments gras qui font grossir. Cette idée est tellement répandue qu’on commence à inculquer aux jeunes scolarisés que la graisse est dangereuse pour la santé en démontrant faussement que : 1 gramme de lipide contient 2 fois plus de calories que 1 gramme de glucide. Conclusion : Michelin et tout son entourage (la famille, l’école, la télévision, les voisins, etc.), pensent que, pour réduire la quantité de calories dans le corps, il faut absolument éviter de manger « trop gras, trop salé, trop sucré ». On accorde peu d’attention aux aliments avec une étiquette précisant la mention « Moins de matières grasses » pourtant contenant trop de glucides. Ceux-ci se présentent alors sous deux formes : farines et épaississants. Ils sont réputés pour provoquer des pics de sucre sanguin et d’insuline. D’où la brutale et dangereuse envie de manger qui s’installe quotidiennement chez Michelin.

Deuxièmement : Éviter de bouleverser son sommeil (chercheurs de l’École de Médecine de Wake Forest)

Michelin ne dors presque pas. Il passe toute la journée à travailler, à l’école comme à la maison. Après avoir effectué tous les travaux ménagers, il révise ses leçons pour ne dormir qu’un peu plus tard dans la nuit. Fils aîné d’une famille monoparentale, il doit jouer, en quelque sorte, le rôle de protecteur de ses cadets, aider maman à faire le repas en allant chercher de l’eau au forage du quartier, par exemple. Cette tâche est d’autant pénible que son endurance est considérée, par beaucoup, comme une résistance. Même si l’effort physique est un prétexte pour brûler le trop plein de graisse, il n’en demeure pas moins vrai que l’idée de réduire les heures de sommeil, pour les consacrer aux efforts physiques et intellectuels, n’est pas du tout bonne. Il ne faut pas du tout penser que l’objectif ici est de dire qu’il faut trop dormir. Au contraire, il ne faut ni trop dormir ni moins dormir car dormir 5 heures de plus ou de moins entraîne 2,5 fois une accumulation de graisse pondérale [2]. Une durée de 6 à 8 heures de sommeil est alors plus conseillée.

Troisièmement : Manger plus lentement permet d’absorber moins de calories (Une étude du Journal of the American Dietetic Association)

Ce qui m’impressionne encore plus chez Michelin, c’est qu’il a l’habitude de manger trop vite. En fait, sa rapidité est trompeuse parce qu’elle donne l’impression qu’il mange moins voire mieux, que son repas était plus petit que celui de ses cadets. Mon ado préféré est capable, en quelques secondes, de vider un bol de couscous de manioc accompagné de la sauce gombo. Une rapidité à vous couper le souffle. A peine ses frères sont encore à leur première boule, le gros et vaillant Michelin a fini la sienne au point d’en réclamer encore une deuxième. Puis une troisième et ainsi de suite. Au final, on a l’impression que le gars aurait mangé comme les autres pour avoir fini au même moment.  Pourquoi l’attitude de Michelin est dangereuse pour sa santé ? Parce que, selon les résultats d’une étude, ceux qui mangent lentement absorbent 66 calories en moins [3]. Cela veut dire que si Michelin finit son bol de couscous en 5 secondes (je n’exagère pas hein), son cerveau, qui a besoin de 20 secondes pour envoyer l’information de satiété au corps, fournira plus d’effort en produisant ainsi des calories supplémentaires.

Quatrièmement : Éviter de se servir avec un gros plats

À la maison comme lors des cérémonies festives où Michelin allait avec ses frères, il avait aussi cette sale habitude de choisir le plat le plus large possible. Certainement, vous avez devinez la raison : le fait de choisir le gros plat lui donnera aussi l’occasion de se servir en choisissant les morceaux les plus volumineux. En fait, plus son plat est large, plus il a l’impression que son contenu n’est pas suffisant. Mais, après avoir longuement observé cette attitude de Michelin, j’ai eu la parfaite impression qu’il pense qu’un petit plat le rendrait tout petit, le diminuerait. Ce n’est donc qu’un problème psychologique. Pour se distinguer de ses cadets, il voulait toujours faire la différence. Du coup, malgré ses efforts pour ne pas paraitre ridicule avec un plat montagneux, il réussissait, malgré tout, à faire la différence, dans la quantité.

Cinquièmement : Éviter de s’installer près du buffet (Une étude dans la revue Obesity )

Le plus terrifiant dans ce manège de Michelin, c’est qu’il n’allait pas s’installer loin du buffet. Il prend toujours la précaution de se régaler en s’asseyant tout près de la table où sont rangés tous les menus de la cérémonie. Pourquoi est-ce que cette attitude de l’ado est dangereuse ? Parce qu’il va toujours lui arriver des occasions de repartir se servir. Une étude a donc montré que les gens assis non loin d’un buffet bien achalandé, se servent 35% de plus que les autres [4]. C’est la raison pour laquelle, dans des cérémonies bien organisées, le protocole privilégie toujours les invités du fond de la salle au moment de passer au service.

Sixièmement : Manger de moins grosses bouchées permet d’emmagasiner moins de calories (La revue American Journal of Clinical Nutrition )

La revue américaine donne une information importante qui semble être aussi banale que toutes les autres ci-dessus : couper de gros morceaux est nocif. Michelin mange gloutonnement comme si la nourriture pouvait disparaître. Pour lui, c’est un signe de bien-être. En fait, je n’ai jamais compris pourquoi beaucoup de personnes, comme Michelin, adorent ingurgiter de gros morceaux à la va-vite. Les études montrent que les grosse bouchées donne plus de travail au cerveau. Ainsi, ceux qui mangent en coupant de gros morceaux emmagasinent 52% de calories de plus que les autres, car qui dit gros morceaux dit aussi rapidité. La question de savoir comment Michelin réussissait-il à mettre de grosses bouchées dans sa petite bouche, reste vaine jusqu’ici.

Septièmement : Ne pas hésiter à boire de d’eau avant chaque repas (une étude de l’Université d’Utah)

C’est une astuce qui reste peu suivi jusqu’ici par des personnes désirant perdre un peu de kilos. En buvant un ou deux verres d’eau avant chaque repas, on a cette impression de satiété et cela entraîne une perte de 30% de ses kilos [5]. Évidemment, Michelin n’est pas prêt à suivre ce maudit conseil, qui pourrait l’empêcher de profiter de bonnes choses.

Huitièmement : Privilégier les fruits au jus de fruits (Une récente enquête publique de l’Ecole de santé publique de Harvard, publiée en ligne dans le British Medical Journal)

La mère de Michelin, après avoir reçu les conseils de nutrition selon lequel il faut que Michelin consomme plus de fruits qui pourrait accélérer sa perte de poids, trouve l’astuce de faire des jus de fruits. Cette décision est motivée par la paresse de son fils qui trouve pénible d’éplucher les oranges, les papayes, les mangues, les pamplemousses, etc. avant de les consommer. Pour contraindre Michelin à la consommation des fruits, elle s’est vu obliger de les transformer en jus qui est plus convoité par son obèse de fils. Cette solution n’est malheureusement pas la bonne. Pourquoi ?

Le résultat de cette enquête de Harvard est sûrement la plus surprenante de toutes les astuces à éviter : « boire un jus de pomme ne revient pas à manger une pomme, ni un jus d’orange une orange ». Autrement dit, la consommation de jus de fruits est plus dangereuse que la consommation du fruits. Cette enquête démontre que boire 3 jus de fruits par semaine expose, à 8%, les sujets aux risques de diabète. Par contre, consommer 3 fruits diminue ce risque à 7%. Pour certains fruits, ce pourcentage est même plus élevé : 19% pour les raisins, 14% pour les pommes et les poires et 12% pour les pamplemousses [6]. Comment peut-on expliquer cette différence entre les jus de fruits et les fruits ?

Les jus de fruit ont cette capacité d’être digéré rapidement : la circulation et la métabolisation du sucre contenu dans le fruit, appelé fructose, est tellement rapide que le foie finit par le « transformer en graisse au lieu d’être utilisé progressivement pour fournir de l’énergie ». Ce qui n’est pas le cas pour le fruit lui-même dont la digestion est moins rapide.

Neuvièmement : Éviter de grignoter sous le coup des émotions (Une étude de l’Université d’Alabama)

Cette vilaine habitude de grignoter lorsqu’on est dans tous ses états ne semble pas être une solution idoine pour perdre ou éviter les kilos. Il est constaté que pour se défaire de la nervosité et la colère, certaines personnes se retirent pour prendre un verre d’alcool et fumer un bâton de cigarette. Il en est de même pour des obèses. Ils ne peuvent se calmer qu’après avoir pris un paquet de pop-corn bien agrémenté, par exemple. Michelin en est un accro au point où il ne s’en passe même plus. Une étude démontre bien que consommer sous le coup d’une émotion augmente le poids de quelques centimes seulement. Même si ça paraît négligeable, ça devient dangereux de se retrouver avec 12 à 15 kilos de plus au bout d’une décennie.

Dixièmement : Ne pas avoir peur de la balance (Une étude de de l’Université du Minnesota)

Pour terminer avec cette longue liste de ce qui est interdit et de ce qui ne l’est pas, observons que certaines personnes déjà obèses, comme Michelin, pensent, faussement d’ailleurs, qu’il serait maladroit d’aller quotidiennement et régulièrement se peser. Cela risque, disent-elles, de donner l’impression de n’avoir pas changé si effectivement rien ne change. Pire encore,  cela augmentera la pression et finira par décourager les candidats à la diminution de poids. Mais, il ne faut pas aussi oublier que les résultats positifs (les kilos en moins) représentent un élément motivateur qui influence une perte de kilos deux fois plus importantes, pour ceux qui n’ont la phobie de la balance.

Tchakounté Kémayou

[1] « Eat This, Not That, The No-Diet Diet », http://www.eatthisnotthatdiet.com,
[2] Wake Forest University Baptist Medical Center (2010, March 5). Extremes of sleep related to increased fat around organs. ScienceDaily . Retrieved November 25, 2013, from http://www.sciencedaily.com­ /releases/2010/03/100301091302.htm
[3] Andrade A, Greene GW, Melanson KJ. Eating slowly led to decreases in energy intake within meals in healthy women. Journal of the American Dietetic Association, 2008; 108 (7): 1186-1191.
[4] Obesity (Silver Spring). 2008 Aug;16(8):1957-60. doi: 10.1038/oby.2008.286. Epub 2008 Jun 5.
[5] http://healthcare.utah.edu/publicaffairs/news/archive/2003/news_74.html
[6] Muraki I, Imamura F, Manson JE, Hu FB, Willett WC, van Dam RM, Sun Q. Fruit consumption and

Sources : SANTE-NATURE-INNOVATION.FR

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

2 réflexions au sujet de « Mythes sur les habitudes alimentaires, source de l’obésité en Afrique »

  1. Oh là là, merci bien très cher Docteur c’est un privilège qu’on ait un blogueur qui nous donne souvent ces bons conseils en matière de santé. Mais je dis que hein? ( lol c’est comme ça les camerounais parlent norr?)

    Nous qui ne sommes pas obèses là, qui ne sont pas gros et qui souvent désirent grossir ( pas être obèse hein), quels sont les conseils?

    Bien à toi 🙂

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