Les humoristes prennent le pouvoir en Afrique dans « Le parlement du rire »

Il est presque 7 h ou 8 h, je ne sais plus trop, d’un jeudi 28 janvier 2016 à ma montre. Il y a un soleil d’aplomb dehors qui n’a pas réussi à anéantir l’ardeur des habitants aussi endurants que jamais. Comme d’habitude, la consultation de l’agenda de la journée révèle une journée pleinement encombrée par les devoirs qui m’appellent. Ouf ! Une conférence de presse tenue par Canal+ pour le lancement de son émission intitulée « Le Parlement du Rire » (LPR). De quoi s’agit-il, au fait ? Nul doute qu’il provoquera le rire et à gorge déployée. Le rire à gogo, quoi. Allez, un collaborateur sur les lieux et tout est joué.

08Canal+ vers l’Afrique

Créé en 1984, Canal+ (groupe Vivendi), « éditeur et opérateur de télévision payante par satellite en Afrique », a connu une expansion au point de devenir populaire quoi qu’élitiste. Canal+ est plus connu, chez la plupart des familles ici au Cameroun, comme la chaîne spécialisée dans la diffusion cinématographique et des évènements sportifs. Le divertissement 24h/24 fait donc partie intégrante de ses diffusions dans plus de 20 pays africains essentiellement francophones. Les origines du capital de la chaîne confirment bien le choix de celle-ci pour cette zone géographique. Comme chaque année, les nouveautés dans la grille des programmes ont toujours suscité des curiosités de la part des téléspectateurs. Pour 2016, le groupe a choisi de mettre l’accent sur l’humour avec un concept fort interrogateur : « Le Parlement du Rire ».

Les innovations en 2016

Ceux qui ont connu la troupe du Jamel Comedy Club et qui la réclamaient à cor et à cri sont finalement servis avec une émission 100 % comédie africaine : « Le Parlement du Rire ». Il ne fallait pas plus qu’une conférence de presse pour édifier le public sur sa quintessence. C’est ainsi que cette journée du 28 janvier 2016 devenait cruciale. Au restaurant Lounge & Garden sis rue marché des fleurs à Bonapriso, la presse était, tant bien que mal, au rendez-vous, malgré la morosité, devant un parterre de panel singleton modeste en la personne de Mireille Kabamba, ci-devant DG de Canal+ Cameroun. Comme innovations pour l’entrée en matière, elle a l’honneur d’annoncer ce qui fera la une de Canal+ pour le compte de l’année 2016. Entre autres divertissements, les Jeux olympiques d’été 2016 de Rio du 5 au 21 août prochain, l’émission « Afrique Investigation » et bien entendu la nouvelle venue dans la grille de programme « Le Parlement du Rire ».

De quoi s’agit-il ?

« Le Parlement du Rire » est une émission conçue par le Nigérien Mamane. Pour ceux qui ne le savent pas, Mamane est un chroniqueur de la radio mondiale RFI que les fidèles auditeurs connaissent sur la rubrique « La chronique de Mamane ». Le chroniqueur se fait appeler, dans sa chronique, le président de « la République très très démocratique du Gondwana ». Le Gondwana est donc ce pays imaginaire dont il est le président autoproclamé démocratique élu à vie. C’est une image représentative de ces pays africains dont les présidents ont la réputation d’être des éternels élus du peuple. Cet humoriste dont le talent n’est plus à démontrer, en collaboration avec Canal + Afrique, Gondwana City et De Père en Fils (Lagardère Studios), crée ce concept qu’il définit lui-même en ces termes, dans la vidéo de lancement diffusée en long et en large : « Le Parlement du Rire est le seul parlement au monde où on parle et on ment » et un autre humoriste, le Camerounais Edoudoua Non Glacé, d’ajouter « C’est pour faire rire. Rien que pour rire ». Mamane a alors estimé qu’il lui fallait un parlement à Canal+ après avoir réussi à faire l’unanimité au palais présidentiel à RFI.

Un « parlement où on parle »

Évidemment, l’assertion du concept ne doit pas être prise au premier degré. Si l’on considère le parlement comme une tribune de rassemblement des représentants du peuple, il convient alors de préciser ici que ce parlement n’en est pas un. Le parlement ici est constitué des fins limiers de l’humour africains. C’est un ensemble d’humoristes trié sur le volet et constitué, pour la plupart, de la cime de l’humour francophone africain. Comme on peut donc le constater, il n’y a pas eu élection, il y a tout simplement eu auto-proclamation du président du parlement en la personne de l’irréductible Mamane. C’est un parlement constitué non pas de députés, mais de parlementaires. Attention à ne pas les confondre avec un parlement classique. L’objectif premier ici, c’est de parler. Juste de parler. Parler pour dire « ce qu’on m’a envoyé dire » comme le fait si bien Digbeu Cravate.

Un « parlement où on ment »

S’il s’agit ici d’écouter ce que les humoristes parlementaires disent iI est bien évident que ce ne soit pas toujours des paroles de vérité. Remarquez donc que les terminologies utilisées ici sont bien conçues pour transformer la diversion en rire bien croustillant. C’est donc un parlement et non une assemblée nationale. Un parlement pour parler, dira-t-on. Drôle de sémantique. Parler pour dire quoi ? Eh ben, « parler pour rire », « parler pour se divertir », « parler pour s’amuser », bref, « parler pour mentir ». Voilà ! Le mot est lâché : mentir. En Afrique, la politique est communément considérée comme un mensonge où les praticiens viennent faire des promesses fallacieuses pour obtenir les voix de son peuple. Dans la République du Gondwana on ment comme on respire. Et ceux qui écoutent adorent aussi tendre les oreilles à ceux qui viennent les distraire. Mais, attention tout de même, il serait donc malicieux ici de considérer les humoristes comme des politiciens qui viennent mentir à ceux qui les écoutent. L’humoriste étant un éveilleur de conscience, le président Mamane et ses parlementaires viendront présenter aux téléspectateurs les vérités sur les mensonges que le peuple aime écouter.

Un parlement « rien que pour rire »

Susciter le rire, et rien que le rire est donc la mission première du « Le parlement du Rire ». Ici, les téléspectateurs vont se délecter du rire à gogo. Le rire pour oublier les soucis, les dures réalités de la vie, se détendre, se marrer, se défouler et que sais-je encore ? Et ce matin du 28 janvier, Mireille Kabamba a été formelle sur le fond et la forme de cette émission. Il faut « choquer » pour une prise de conscience et non pour susciter la haine. Car l’humour a ses limites que personne ne risque de contrôler. C’était le seul point d’ombre de cet échange qui a, au passage approuvé l’approbation de l’assistance.

Une composition cosmopolite

Comment ne pas parler de l’humour en Afrique de l’Ouest et du Centre sans citer les ténors ? Commençons par présenter les membres du bureau du parlement que sont : les Ivoiriens Michel Gohou et Digbeu Cravate qu’on ne présente plus, sans oublier la talentueuse Camerounaise Charlotte Ntamack. Ce sont les trois membres du bureau et ils occupent, chacun, le poste de vice-président du parlement avec comme président Mamane. Ils sont entourés par leurs collègues parlementaires africains qui sont aussi futés que jamais : les Ivoiriens Adama Daïco, Agalawal, Boubakary, Enk2k, Oualas, Chuken Pat, les Burkinabés Gombo.com, Philomaine Nanema, Gérard Ouédraogo, Moussa Petit Sergent, les Congolais (RDC) Roch Bodo, Benjamin Kahitare et Tumaho, le Gabonais Oumar Defunzu, les Rwandais Hervé Kimenyi et Michael Sengazi, les Camerounais Narcisse Kouokam et Edoudoua Non Glacé et enfin le Guinéen (Conakry) Oumar Manet.

Des rendez-vous à ne pas manquer

Évidemment, bien qu’étant un parlement, il y aura des sessions parlementaires. Pour commencer l’année 2016, « Le Parlement du Rire » a débuté samedi 30 janvier dernier avec sa session extraordinaire consacrée essentiellement au lancement considéré comme la cérémonie d’installation des parlementaires. Pas besoin d’avoir des attributs de la République comme dans le parlement classique. Il s’agissait d’une prise de fonction effective au cours de laquelle le président Mamane a donné les points de l’émission.

Les sessions ordinaires de ce parlement auront donc lieu tous les dimanches à partir de 19h30. Pour ce qui concerne les sessions du mois de février en cours, notez dans vos agendas les dates des 7, 14 et 21 février 2016. Il ne vous reste plus qu’à vous installer sur vos sièges, dans votre salle de séjour en famille ou avec des amis en dégustant une Castel Beer avec modération devant le petit écran câblé Canal+ Afrique. Et tout est donc parti pour le rire, et rien que du rire.

Haro sur le divertissement

Comme je vous le disais plus haut, la politique de Canal+ est, depuis plus de 30 ans, axée sur le divertissement. Cette orientation de sa ligne éditoriale a commencé, depuis la prolifération, dans l’opinion, des idées anti-françaises, à susciter beaucoup d’interrogations. En effet, la vague de critiques sur les méthodes de la politique française menée en Afrique, laisse stupéfaite l’opinion collective. Les origines du capital de l’entreprise, détenu par Vivendi dont le Français Bolloré est propriétaire, font de Canal+ la chaîne qui a pour rôle de détourner les Africains. Cet objectif n’est donc pas un fait de hasard. C’est un projet à long terme conçu par celui donc l’expansion économique en Afrique francophone n’est pas du goût des critiques de la francophonie. Bolloré étant, plus ou moins, mêlé à des coups bas politico-administratifs, à l’image d’Areva au Niger, d’Elf ou de Total, prendra sûrement des égratignures au fil du temps. Sait-on jamais !

Le rire prend le pouvoir à la télé.

Tchakounté Kémayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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