La situation de la presse écrite camerounaise (suite)

Les problèmes de financement de la presse écrite camerounaise ne sont pas le fait du hasard. Depuis les années 2000, cette presse a du mal à s’arrimer aux nouvelles technologies qui auraient eu un impact sur son développement ne serait-ce qu’au niveau de son image marketing. Il serait tout de même malhonnête de mettre sur le dos des nouvelles technologies cette décadence qui ne dit pas son nom. Les deux premiers billets consacrés à ce dossier sur la situation de la presse écrite camerounaise évoquaient : 1-Les débuts de la décadence due en grande partie au changement des habitudes des lecteurs camerounais avec l’arrivée de l’Internet ; 2-La création et la gestion des sitesInternet des journaux et l’état de la connexion Internet au Cameroun qui freine le développement des sites Internet. J’ai choisi de vous entretenir ici sur le mode de fonctionnement de la presse écrite à travers son système de production et de distribution de son produit de consommation : le journal papier. Pour comprendre en général les problèmes de financement de la presse écrite au Cameroun, il est indéniable de mettre en exergue ce système où tous les contours de sa mort subite y sont développés.

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Un aperçu de la diversité des journaux publiés au Cameroun
Crédit phot: blogitude.mondoblog.org

La chaîne des intervenants

Il sera question ici de démontrer la chaîne de production, d’une part, du journal papier, et d’autre part du journal en ligne pour montrer comment le journal papier reste très coûteux et exigeant en matière d’intervenants qui ont pour rôle de mettre le journal papier à la disposition des consommateurs ou lecteurs. L’identification à la fois des difficultés et des pistes de collaboration probable entre les différents acteurs impliqués dans la production et la publication des journaux et livres au Cameroun sont décrites ici de manière sommaire afin de mieux saisir le nœud du problème qui fait l’objet de notre présent billet.

Le journaliste qui est considéré ici comme un « auteur » est, comme pour le cas d’un livre, l’auteur de l’article qu’il rédige. En tant qu’auteur, il est aussi considéré, en terme juridique, comme « Le droit d’auteur » de l’ensemble des articles qui sont signés en son nom, puisqu’il en est la matière grise. Le journal ou l’organe de presse qui l’emploi est son « Editeur » ou « Le diffuseur ». C’est celui-ci qui assure le montage, c’est-à-dire la mise en forme, la mise en page et la mise à jour de l’article du journaliste par les soins de son secrétaire de rédaction. C’est après avoir eu le « OK » du rédacteur en chef que l’article de presse, ou mieux le journal final est envoyé chez « l’imprimeur ». Au Cameroun, il existe deux grands imprimeurs de journaux : MACACOS et SOPECAM. Le produit ainsi fini qui sort de l’imprimerie (le journal en papier) sera immédiatement et par la suite confié à un transporteur ou un distributeur. Ici au Cameroun, l’entreprise MESSAPRESS, détenue par les Français, est le plus important distributeur des journaux et livres sur toute l’étendue du territoire. Il est considéré comme « Le transporteur » ou « Le grand distributeur ». C’est elle qui sollicite les autres distributeurs de la chaîne que j’appelle ici « Les vendeurs à la crié ». Chez ce type de vendeurs, il y a des « vendeurs aux kiosques verts » agréés par MESSAPRESSE et des « colporteurs » qui assurent la vente et la livraison à domicile ou dans les bureaux.

La répartition des charges de publication

C’est justement à ce niveau où les difficultés de financement de la presse écrite camerounaise sont décelées. L’éditeur qui est l’organe de presse et qui emploie le journaliste auteur de l’article est celui qui choisit le distributeur responsable de la vente. Cet éditeur sollicite donc le distributeur chez qui le produit (journal) est déposé. Généralement, le transporteur ou le grand distributeur comme MESSAPRESSE se taille un pourcentage de 35 à 40 % du prix de vente. C’est donc en fonction de la quantité de journaux vendus que ce pourcentage va jouer. Mais le maximum est de 40%. Ensuite vient la part de petits distributeurs ou les vendeurs aux kiosques qui se taillent 25% du prix de vente. Les kiosques qui emploient des revendeurs laissent à leur tour un pourcentage de 10 à 15% de leur part au profit des vendeurs à la crié. L’éditeur, ou le diffuseur ne reste donc théoriquement qu’avec 15%.

Avant d’en arriver là, l’éditeur est d’abord passé voir l’imprimeur pour payer sa note directement et au comptant avant la sortie des journaux de la chaîne d’imprimerie. Sur les 60% qui restent, l’éditeur (l’organe de presse) a donc déjà dépensé 23 à 30 % chez cet imprimeur pour le tirage du produit. Curieusement, il serait trop risquant de s’hasarder tout de go sur les comptes puisque le transporteur ou le grand distributeur ne les dispose pas à la fin des ventes. MESSAPRESSE prend son temps et ne met les comptes à la disposition de l’éditeur qu’après 3 à 6 mois. Le temps pour elle de faire des récapitulations des exemplaires de journaux vendus et non vendus. Ce temps est trop long pour permettre à l’éditeur de mettre sa comptabilité à jour. Et ce n’est qu’après ces comptes que les invendus sont retournés chez le grand distributeur.

Au vue de tous ces détails très sommaires et non exhaustifs, il apparaît que, si l’entreprise d’édition (l’organe de presse) n’a pas reçu de publicité et que le tirage n’excède pas 5.000 exemplaires, il ne lui restera que 30 à 37% du prix de vente d’un exemplaire de journal tirés et effectivement vendus qui coûte 400 FCFA au Cameroun. Ce qui reste à l’éditeur est donc reparti entre les charges de fonctionnement de l’entreprise : Le personnel permanent, le fonctionnement de la structure (Biens matériels et immobiliers), la pige, les courses diverses, etc. L’une des bêtes noires de la presse écrite dite indépendante (La presse privée en l’occurrence), c’est la fiscalité qui ne fait surtout pas de cadeau aux éditeurs. Il me souvient que le quotidien « Le Messager » et bien d’autres avaient eu de sérieux soucis avec le fisc camerounais qui considérait que les journaux exagéraient déjà avec ses rendez-vous manqués qu’ils n’honoraient pas pour solder leurs comptes.

Voici, pour résumer, ce qui reviendrait à la fin à l’éditeur ou au diffuseur en termes de bilan financier des ventes d’un exemplaire de journal au Cameroun :

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Pour une édition de journal

Responsable

Pourcentage

Coût CM/FCFA

1

Imprimerie L’Imprimeur

25 %

100

2

Transporteur distributeur Le Distributeur

40%

160

3

Edition/Assemblage Montage/Taxes/Droit Invendus/Imprévus Le Promoteur du Journal (L’éditeur Le diffuseur)

35%

140

4

L’exemplaire Lecteur

100%

400

1-Tableau des ressources financières d’un journal écrit au Cameroun (Source: Théodore Tatsitsa)

S’il m’était permis de faire une comparaison avec la production sur le net, bien que cela ait un coût, il ne serait pas exagéré de dire que la presse écrite profiterait à mettre l’accent sur la mise en place d’une rédaction strictement réservée au site internet du journal comme le préconise depuis un certain temps le doyen Jean Vincent Tchiénéhom. Ce journaliste avait une très grande ambition lorsqu’il avait été appelé à présider aux destinées de la direction du quotidien « Le Message » qui avait besoin d’un souffle nouveau. Hélas ! Cette nomination avait accouché d’une souris. Il avait donc pour ambition, à l’époque, de doter le journal d’une rédaction réservée uniquement aux publications internet. Dans ce cas, le journal aurait donc eu en son sein au minimum deux rédactions : celui du papier et celui de son site web. Innovation dans la mesure où aucun organe de presse ne possède jusqu’aujourd’hui une rédaction internet au Cameroun. Ce qui est inconcevable au 21ème siècle et à l’heure de la révolution des nouvelles technologies. Même au-delà de la presse écrite, aucune chaîne de radio et de télé ne dispose de cette importante structure. Il faut tout de même signaler qu’il existe des titres publiant uniquement sur le net : www.goducamer.com. En général, ici, le fournisseur d’accès est considéré comme l’imprimeur comparé à la production du journal papier. A lui seul, il s’empare de 60% des revenus du site, puisque c’est lui qui héberge le site du journal. Les 40% qui restent reviendraient donc à l’éditeur du site internet qu’est le promoteur du journal. Ce taux reste à prendre avec des pincettes, car un site web peut produire beaucoup plus que ce qu’on aurait dû penser : à travers ses publicités, l’accès payant de ses publications, etc. Les promoteurs de journaux au Cameroun n’osent pas y penser pour des raisons que j’avais déjà évoquées dans les précédents billets de cette série sur la presse écrite camerounaise : la prise en charge des frais supplémentaires comme le recrutement des journalistes spécialisés dans le domaines, les webmasters qui seront chargés de mettre à jour les infos et les scoops à la minute près, les community managers qui seront chargés d’assurer les interactivités avec le public internaute, et sans oublier les informaticiens chargés de gérer la maintenance du site, surtout contre le hacking. Donc, disposer d’une rédaction internet reste un challenge pour les éditeurs de presse au Cameroun.

Voici, comme pour la presse écrite, un tableau récapitulatif très sommaire des prises en charges et de la gestion d’un site internet de journal écrite :

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Pour une édition

de journal

Responsable

Pourcentage

Coût/ Online Multidevise

1

Imprimerie/Diffuseur : Hébergement de site de publication et d’affichage d’articles, gestion des comptes d’abonnements Site Web/Fournisseur d’accès/Le Promoteur du Site

60 %

V1

3

Edition/Auteur : fournisseur des donnée/ Droits Le Promoteur du Journal

40%

V2

4

L’exemplaire Lecteur

100%

PPP/PPV, Dlw or Abon*

2-Tableau des ressources financières d’un site web de journal écrit au Cameroun (Source: Théodore Tatsitsa)

En somme, la presse écrite au Cameroun reste handicapée par son incapacité à s’arrimer et à s’adapter à son environnement, à un contexte mondial dominé par l’innovation incessante dans le domaine des nouvelles technologies sur qui elle pouvait compter pour se faire une meilleure santé financière dont elle souffre. Ce vide, ou alors ce manquement technologique laisse une partie des camerounais dans l’embarra. La diaspora camerounaise, puisqu’il s’agit d’elle, se sent couper du pays car les journaux camerounais ne sont pas distribués à l’extérieur. Ce besoin inspire quelques camerounais qui conçoivent des sites de partages des articles publiés dans les journaux de la presse écrite camerounaise. Cette ingénieuse idée donne à ces sites une renommée internationale qui frustre et rend jaloux les journalistes et les patrons de presse. Du coup, la problématique sur les droits d’auteur est mise sur la table. Une rixe verbale à travers les réseaux sociaux oppose l’ingénieur Guy Ngassa H. Lewe, administrateur du site www.aeud.fr, le journaliste Hugues Seumo, administrateur du site www.camer.be, vivant tous les deux en Europe contre le journaliste Gony Waday qui accuse les deux compatriotes de « voleurs d’articles », selon ses propres termes. Je vous donne rendez-vous pour analyser cette question des droits d’auteurs dans le prochain billet.

Peut-on fonder un espoir de voir la presse se relever un jour à la suite de la mise sur pieds de la Fédération des Editeurs de Presse (Fédipresse) qui a vue le jour le 03 mai dernier à l’occasion de la journée internationale de la liberté de la presse? En tous les cas, wait and see!

Tchakounté Kemayou 

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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