La question Bamiléké au Cameroun : Le point de vue de l’écrivain Patrice Nganang

« L’Etat camerounais doit aux Bamiléké une excuse formelle pour les crimes qu’il a commis entre 1960-1970. Cela, c’est le minimal, je répète le minimal, car cela n’exclue pas d’autres revendications. Ça a pris cent ans pour l’Etat turc pour s’excuser du génocide arménien, mais il y est arrivé parce que des citoyens l’ont mis devant ses responsabilités historiques. L’Etat camerounais va y arriver aussi ». Voilà l’une des révélations fortes qui n’est pas nouveau mais qui a retenu mon attention dans cet entretien tenu des mains de maître par King Burley sur le mur facebook de l’écrivain. Non seulement cet entretien est riche d’enseignement, il pourrait aussi être considéré comme une « boussole » à ceux qui considèrent que le « problème Bamiléké » est une vue de l’esprit pour une certaine caste d’élite à la recherche d’un positionnement politique. Lisez plutôt…

182313_401435036599425_1152637472_n

Patrice Nganang

1464029_461478203964386_1117726718_n

King Burley

Voilà, Patrice… J’aimerais savoir pour te comprendre: Qu’attends-tu des non-bamiléké pour que ton esprit soit enfin en paix?

Rien du tout. J’ai un problème avec l’Etat camerounais, et ceux qui l’incarnent.

Qu’attends tu donc du gouvernent Camerounais sur le « Problème » Bamiléké? Je dis problème car à te lire, on a l’impression qu’il y’en a.

La, tu vois donc que nous élevons le débat, comme on dit au pays, mais tu n’as pas encore suffisamment élevé, car je parle-moi de l’Etat, je répète, de l’Etat, je répète encore, de l’Etat camerounais qui est tribal. Changeons d’Etat, et nous aurons de nouveaux réflexes citoyens.

Qu’attends-tu, Patrice, de l’Etat Camerounais sur le « problème » Bamiléké?

Tu vois donc que ça vient pas-à-pas. Ce que j’attends de l’Etat camerounais qui est tribal, c’est: 1) son auto-sabordement (donc l’interdiction du RDPC) et son remplacement, le remplacement de l’Etat tribal donc, par un autre Etat, partisan celui-là; 2) l’introduction de lois anti discrimination fermes, c’est-à-dire au moins vingt (20!) ans de prison pour tout acte tribaliste; 3) la pratique de la démocratie comme respect des minorités, et ici le parlementarisme est idéal car il est fondé sur la balance des pouvoirs institutionnels, en lieu de chambres de papier comme le Sénat et l’Assemblée chez nous; 4) l’instauration du fédéralisme comme forme administrative de l’Etat. Comme tu vois, les Béti, comme les Moundang, ou les Bakoko, etc. m’indiffèrent complément.

Maintenant, parce que le problème Bamiléké est historique et moral, j’attends de l’Etat camerounais au minimal des excuses formelles aux victimes du génocide perpétré entre 1960-1970, car le 1er janvier 1960, l’Etat camerounais était devenu indépendant, et doit donc répondre de ses actes, surtout quand ceux-ci sont criminels. Voilà.

Sous quelle base le Cameroun deviendrait-il Fédéral? Appartenance tribale ou tu as autre chose à proposer?

Les régions que nous avons peuvent sans problème, pour moi, devenir des Etats, car le fédéralisme veut dire ceci : les gouverneurs, les préfets, les sous-préfets et les juges sont élus, et répondent de leurs actes, 1) devant leurs électeurs, et 2) devant le gouvernement fédéré. Il y a donc une culture de la responsabilité qui vient de la base, des électeurs donc. Le fédéralisme est donc une remise de la responsabilité de l’Etat aux mains des citoyens. Il va de soi que dans cette constellation, les villes Yaoundé et Douala auront un statut particulier, seront donc des villes-Etat, dont le responsable ne sera plus nommé sur des bases tribales (comme l’est le délégué du gouvernement actuellement), mais élu par les populations de ces villes-là, comme c’est le cas pour Washington, DC, Berlin, etc. Voilà ce que le fédéralisme veut dire pour moi. Il y aurait donc au total 12 Etats fédérés.

Seuls les bamiléké auraient-ils un « problèmes » avec « l’Etat tribal » du Cameroun ?

Moi je suis Bamiléké, je pose le problème à partir de ce que je connais – c’est-à-dire de mon identité choisie. Ici, Bamiléké. Cela s’appelle avoir un point de vue. Le mien est Bamiléké. Je n’empêche pas à quiconque d’autre de poser son problème selon son point de vue. Il y a des points de vue de femmes, d’homosexuels, de handicapés, etc., qui doivent à tout prix être pris en compte dans la composition de l’Etat. Celui que j’ai choisi, ce n’est pas le point de vue des Béti, ou des Moundang, ou alors des femmes, ou des handicapés, mais le point de vue Bamiléké.

Et donc avec ton Etat fédérale, ne crains tu pas le détachement de certains « Etats fédérés » pour se rattacher à d’autres pays? Genre Crimée – Russie? Qu’est-ce que le Cameroun aura à gagner à être fédéral? Ne vois-tu pas que ça le fragiliserait?

Les Etats fédérés n’ont pas le droit d’avoir une armée, ni d’ailleurs les citoyens d’appartenir à une milice. Le pouvoir militaire et la diplomatie sont aux mains du chef de l’Etat fédéral qui seul peut déclarer la guerre. Dans cette constellation, le détachement d’un Etat fédéré est impossible. Il n’aura pas d’armée.

Ce ne serait-il pas là le tribalisme que vous condamnez ? En tant qu’intellectuel, ne devriez-vous pas poser le problème du tribalisme d’une façon globale ?

Notez ce détail : je pose mon problème à partir de mon point de vue – j’ai dit Bamiléké -, et c’est le problème de la responsabilité historique de l’Etat du Cameroun devant les crimes qu’il a commis depuis le 1er janvier 1960, date de son indépendance, mais je défends, je dis bien, je défends quiconque veut poser son problème à partir de son point de vue et n’est pas écouté par l’Etat: ici, les femmes, les handicapés, des Bétis, les homosexuels, etc. Je les défends, je répète encore, je les défends, mais moi je pose mon problème à moi à partir de mon point de vue. Je sais que c’est difficile à entendre, mais je n’ai pas l’habitude que l’on pense à ma place. Voilà en bref, comment je pense: il y a une différence essentielle dans l’action entre poser son problème, et au besoin défendre des gens pour leur permettre de poser le leur. Je pense que faire ces deux choses-là, c’est faire un travail intellectuel. C’est faire le travail d’un intellectuel au Cameroun, car on est ancré dans son pays, et ouvert aux problèmes des autres.

Parce que je pose mon problème, celui de la responsabilité historique de l’Etat camerounais devant le génocide perpétré entre 1960-1970, et en même temps aide tout le monde (Teyou, Enoh, Marafa, etc., etc., etc.) à poser son problème à lui, j’agis donc de manière globale. Comme intellectuel, je pose donc le problème camerounais de manière globale, en étant vraiment spécifique, c’est-à-dire, en évitant les généralités et les phrases passe-partout. C’est cela agir.

« 2) L’introduction de lois anti discrimination fermes, c’est-à-dire au moins vingt (20!) ans de prison pour tout acte tribaliste; ». C’est quoi le tribalisme Patrice? Es-tu tribaliste?

Es-tu tribaliste? Es-tu pédé? Es-tu rosicrucien? Es-tu un fou? Es-tu… etc.? Ce sont toutes des questions d’identité. J’y ai déjà répondu plus haut : je suis Bamiléké. J’adopte le point de vue Bamiléké, bref, je choisis de m’identifier comme Bamiléké, pour poser le problème de la responsabilité historique du Cameroun par rapport aux milliers des morts à immense majorité et exception Bamiléké, morts qui ont été causés par l’Etat camerounais entre 1960-1970. Il en découle les problèmes de discrimination, etc., mais le problème de fond est historique. Cette question de responsabilité historique de l’Etat camerounais donc, n’a rien à voir avec le niveau d’étude des Bamiléké, leur fortune financière, ou quoi que ce soit, car c’est tout simplement une question de sang versé, et une question de conscience. La conscience, comme nous savons tous, ne s’achète pas, du moins pas la mienne, et le sang dépasse toujours l’argent comme nous savons. La question de la responsabilité de l’Etat camerounais n’est donc pas négociable selon moi, et tant que je vis et écris, elle sera sur la table, quel que soit celui qui est président de ce pays.

Le génocide qui commença en 1955 (car tout part de là) et finit à 1970 n’a pas fait que des victimes Bamilékés. Les Bassa (tête de file), Douala, Béti, Bamum et certainement beaucoup d’autres y sont morts. Oui, comme tu dis, tu ne réponds qu’en Bamiléké. Pas de problème.

Si chaque Camerounais pratique le même repli tribal que toi, cela ferait moins du Cameroun un Etat tribal? Je repose la question en d’autres termes: Moi je t’aime bien et je t’admire. Voulant t’imiter (vu que tu es un leader d’opinion), je pratique le même repli tribale que toi et disons, comme moi, nous sommes plus de 10.000 Intellos de tribus différentes. A ton avis, cela aiderait-il le pays? Cela serait-il moins tribal que ce qui se vit aujourd’hui?

Ce qu’au Cameroun, suivant le langage de la Droite française sous Sarkozy, c’est-à-dire de l’extrême-droite, on appelle « repli identitaire », c’est le geste simple que pose chaque citoyen de se choisir une identité. Chacun de nous en a plusieurs. Je suis professeur d’université, écrivain, père de famille, Bamiléké, etc. Maintenant, si je choisis mon identité Bamiléké pour poser le problème de la responsabilité historique de l’Etat camerounais, c’est un choix. Si les Camerounais choisissent de se fixer sur « Bamiléké », ils ont un problème. Le mien est très simple au fond : tout Etat indépendant doit répondre de ses actes, parce que l’indépendance veut dire l’acquisition du monopole de la violence. Ce que le Cameroun a acquis le 1 janvier 1960, en se constituant une armée mise alors sous la direction de Pierre Semengue (https://www.youtube.com/watch?v=hBkqXwTs6ns). Voilà ce que l’indépendance veut dire dans les faits. Je commence en 1960, parce que c’est à cette date-là que l’Etat camerounais devient responsable de moi. Je suis citoyen camerounais. Je porte plainte contre l’Etat camerounais. Maintenant, quiconque peut s’attaquer à ce qu’a fait le Cameroun entre 1955-1960, là c’est son choix. Moi, je suis citoyen, et cela veut dire que je commence juridiquement, je répète encore, juridiquement, je répète bien, juridiquement, à compter le 1 janvier 1960. Là, l’Etat camerounais avait un problème avec les… Bamilékés.

Détail : j’encourage tout camerounais à mettre l’Etat camerounais devant ses responsabilité, et cela en tant que Béti, Haoussa, femme, handicapé, syndicaliste, Musulman, rosicrucien, homosexuels, etc. Chacun doit fondamentalement toujours choisir son point de vue, et demander à l’Etat camerounais : « que fais-tu des homosexuels dans ce pays? », « Que fais-tu des femmes dans ce pays? »; « Que fais-tu des Bétis dans ce pays? »; « Que fais-tu des Musulmans dans ce pays? ». Le faire c’est agir en citoyen. Aucun citoyen ne pouvant assumer tous les points de vue d’une République, chacun doit en choisir quelques-uns selon ses moyens, sa force, son intelligence, sa capacité d’organisation. Mais mettre l’Etat camerounais devant ses responsabilités à partir d’un point de vue bien précis, c’est cela être un citoyen camerounais.

Mettre l’Etat camerounais devant ses responsabilités, c’est faire à ce que des Camerounais qui ont été déclarés héros nationaux en 1991, ne soient plus traites comme ça par celui qui leur a coupé la tête : http://www.dailymotion.com/…/xgfd4j_tetes-coupees-le…

Nous sommes Camerounais, Patrice. Ce n’est un secret pour personne que « repli identitaire » chez nous veut dire « repli tribal ». Refuser de le reconnaitre ne serait pas très honnête. Gauche, droite, extrême-gauche, extrême-droite : Ces notions n’existent pas dans le paysage politico-culturel de notre pays. Je repose ma question: Si tes admirateurs non-Bamiléké connaissent le même repli que toi, est-ce un pas en avant pour notre pays? Est-ce bénéfique? Autrement : est-ce que ce ne sont pas ceux qui ont ce « repli identitaire » non-Bamiléké que ceux-ci (les Bamiléké) traitent de tribalistes?

Cette phrase « nous sommes camerounais » n’a aucun sens pour moi, parce que justement j’agis pour un Cameroun meilleur, mais pas pour accepter les injustices de ce pays, injustices qui incluent le lynchage des homosexuels, le génocide contre les Bamiléké entre 1960-1970, etc. Mettre l’Etat camerounais devant ses responsabilités, comme je le fais et comme j’espère chaque citoyen camerounais le fera (en tant que homosexuel, en tant que femme, en tant que Musulman, en tant que Béti, etc.) c’est en d’autres termes faire que Pierre Semengue qui est devenu responsable de l’armée camerounaise le 1 janvier 1960, n’éclate pas de rire quand il parle de citoyens camerounais dont il a coupé la tête, à moins évidemment qu’il ne soit déclaré cliniquement fou. Voilà, pour être bien concret, et pourquoi je crois que partant du point de vue Bamiléké, l’Etat camerounais doit aux Bamiléké une excuse formelle pour les crimes qu’il a commis entre 1960-1970. Cela, c’est le minimal, je répète le minimal, car cela n’exclue pas d’autres revendications. Ça a pris cent ans pour l’Etat turc pour s’excuser du génocide arménien, mais il y est arrivé parce que des citoyens l’ont mis devant ses responsabilités historiques. L’Etat camerounais va y arriver aussi. http://www.lemonde.fr/…/la-turquie-presente-ses…

Manifestement tu évites ma question. Pas grave.

Je lis ceci: ‘gauche, Droite, extrême-gauche, extrême-droite: Ces notions n’existent pas dans le paysage Politico-culturel de notre pays.’ Ça ne veut pas dire que ça n’existera pas, vu que ça existe par exemple au Sénégal. Les termes ‘partis politiques’, etc., n’existaient pas non plus dans ce qui est le Cameroun au 19eme siècle. Aujourd’hui, ces termes existent, parce que les Camerounais l’ont voulu. Eh bien, ces Camerounais-là, c’est nous. Si nous voulons organiser notre scène politique d’une manière particulière après l’Etat tribal, eh bien, nous le ferons.

Pour la question ‘qui est le tribaliste?’, je crois que dans tout Etat fonctionnel, il y a des tribunaux qui y répondent, et des lois qui aident a circonscrire le crime, car alors sinon c’est la chasse aux sorcières. La formulation de lois définit qui est tribaliste, et lie cela a une sanction claire, et là j’ai dit 20 ans de prison. Pour le reste, c’est une perte de temps comme ce qui se fait au Cameroun aujourd’hui ou au tout venant on accuse tout le monde, y compris son chien d’être tribaliste. On le fait parce que ça n’a aucune conséquence.

Larousse dit: Tribalisme .Organisation sociale fondée sur la tribu. Hum! Au vu de ce que tu as dit plus haut Patrice, Larousse lui dit que tu es Tribaliste deh!

J’ai une ‘Organisation sociale’ fondée sur la Tribu? Voici mon organisation sociale, sorry : www.tribunalarticle53.com

Tchakounté Kemauou

The following two tabs change content below.
Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

Une réflexion au sujet de « La question Bamiléké au Cameroun : Le point de vue de l’écrivain Patrice Nganang »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *