Comment sortir des pièges des grandes enseignes de distribution étrangère au Cameroun ?

Depuis ce mois de décembre 2017, au Cameroun, les débats sur la grande distribution meublent les chaumières. Il se trouve que le marché camerounais est largement propice à la grande distribution. C’est la raison pour laquelle le secteur est de plus en plus en vogue, depuis presque 5 ans. Les Camerounais, tout comme les étrangers, occupent le terrain et se font concurrence. Mais c’est l’arrivée de l’enseigne française Carrefour qui a relancé le débat et mis de l’huile sur le feu.

Quelques observateurs mettent en garde le Cameroun sur les velléités capitalistes de Carrefour : l’entreprise n’a a priori pas prévu de privilégier la distribution des produits locaux, quand bien même cela permettrait de booster les activités locales. En réalité, comme d’autres enseignes étrangères sont déjà installées, le mal est déjà fait. Il ne nous reste qu’à trouver des stratégies de contournement pour booster la consommation de produits nationaux. Voici quelques propositions publiées sur les réseaux que je vous convie à lire absolument.

Le développement d’un tissu productif local (Par Claude Abate)

La seule politique économique qui vaille donc dans ce pays, comme dans tous les autres pays de la CEMAC, c’est une politique qui contribue à développer le tissu productif national pour que nos entrepreneurs locaux ou nationaux produisent sur place une bonne partie de ce que nous consommons. Une politique qui doit éduquer et orienter les Camerounais à privilégier la consommation locale. Une politique qui favorise l’industrialisation afin que nos pays transforment leurs matières premières créant ainsi plus de valeur dans le pays et donc plus d’argent et plus d’emplois.

Ce qu’il faut, c’est un politique qui mette en place des barrières tarifaires comme tous les autres pays sérieux au monde, pour empêcher que n’importe quel produit étranger soit déversé sans obstacle dans nos marchés comme c’est le cas aujourd’hui. Une politique qui attire les « bons investisseurs » étrangers, c’est-à-dire ceux qui viennent investir dans la transformation industrielle et autres secteurs technologiques, permettant un vrai transfert de compétences et de technologie. Nous n’avons que faire de ceux qui viennent investir dans les enseignes de « bayam-salam* » coloniales comme CARREFOUR, CASINO, SUPER U, etc. Nous avons besoin de meilleurs investisseurs étrangers. Tout en sachant qu’aucun pays au monde ne s’est développé en comptant principalement sur les étrangers et non sur les nationaux.

La création des supérettes franchisées (Par Benjamin Zébazé)

Si, au lieu de créer chacun son réseau, les Fokou, Ecomarché, Kdo, Santa Lucia et autres s’étaient mis ensemble pour s’allier à un grand réseau mondial, jamais ces entreprises n’auraient osés venir les défier sur leur terrain.

En France dans le secteur de la distribution, on voit comment une entreprise mondiale comme McDonald’s utilise le système de « franchise » pour nouer des partenariats gagnant-gagnant avec des entreprises locales. Sur les plus de 1300 McDonald’s en France, 80% appartiennent aux Français qui exercent leurs activités sous la marque. Le plus important d’entre eux a jusqu’à 18 magasins qui réalisent 66 milliards de chiffres d’affaires en Franc Cfa.

Si, face à l’imminence des « attaques », les groupes locaux avaient seulement crée une « centrale d’achat » pour fédérer les charges tout en cherchant de nouveaux partenaires dans le monde, sans doute le choc eut été moins brutal. Là encore, en France, des concurrents comme la Fnac, Darty et Carrefour se sont alliés pour créer une centrale d’achat commune plus puissante entrainant immédiatement la réplique du duo Auchan-Boulanger. On ne peut plus rien réussir seul.

Développer la distribution locale par des partenariats

C’est dommage que nos hommes d’affaires n’aient pas choisi des parrains pouvant les réunir pour réagir face à de telles attaques. Je propose que nous laissions le secteur des supermarchés aux étrangers.

En revanche, que soit mis en place un puissant réseau de supérettes franchisées dans les quartiers et les zones d’achalandage avérées. Ainsi, sous la même marque, les entrepreneurs locaux pourront exercer leurs activités en mutualisant les charges (comptabilité, achats, marketing, entretien et maintenance…). Pourquoi quitter Bomabéri, Yassa… pour aller à Super U ou Carrefour si au coin de la rue on trouve un « petit beau » magasin bien achalandé avec des produits présentés selon des critères internationaux ?

Ces supérettes devront avoir un avantage comparatif bien identifié : le privilège donné la production locale. Je suis certains que si on explique bien à nos concitoyens qu’il y va de l’emploi de nos enfants et de notre avenir, ils accepteront de payer 5% plus cher les produits locaux, fabriqués par leurs frères et sœurs.

Booster la distribution locale grâce à la « binarisation » de la monnaie (Par Dieudonné Essomba)

Il existe une seule solution à ce phénomène : la binarisation de la monnaie ! La binarisation consiste à émettre une seconde monnaie qui n’achète que les biens locaux. Elle n’est donc pas convertible. Elle fonctionne comme des bons d’achats additionnels sur le prix. Prenons l’exemple du ciment dont le prix est de 5.000 FCFA. Si le ciment est local, son producteur pourra prendre 3.000F en CFA et 3.000 F en Franc local, car il sait qu’il peut utiliser le Franc local pour payer ses fournitures locales ou la main d’œuvre. Par contre, l’importateur du ciment n’a pas cette possibilité et doit tout vendre en CFA. Et comme le CFA est plus difficile à travailler, car c’est une devise, cette situation crée une terrible discrimination de fait qui étrangle l’importateur.

Son avantage est que nous ne fermons la frontière à personne, car le monde est devenu ouvert et nous avons pris des engagements !

Nous n’avons donc comme recours que la binarisation qui va nous fournir une protection intelligente et parfaite. L’étranger qui s’aventure à venir faire concurrence aux Camerounais sur les activités qu’ils peuvent mener sur leur territoire le fait à ses risques et périls. S’il vend dans les deux monnaies et il va se retrouver englué dans la monnaie locale, incapable de l’échanger en devises pour les exporter. Mais s’il vend seulement dans la monnaie convertible, toute sa clientèle s’enfuit !

Un exemple de réussite : Hour d’Ithaca

D’ailleurs, nous avons un célèbre précédent à Ithaca aux USA. Quand Paul Glover a créé le fameux Hour d’Ithaca, personne ne savait quelle était la redoutable puissance de la monnaie binaire. La grande multinationale McDonald’s, tellement arrogante et sûre d’elle-même, et qui avait déjà conquis l’Amérique et le monde est venue implanter ses magasins à Ithaca. Ils fermèrent tous en moins d’un an, malmenés et sévèrement battus par les petits épiciers qui prenaient le Hour et le dollar de manière binaire.

Dois-je également ajouter que c’est son système binaire, articulé autour du Franc Suisse et du WIR qui a fait de la Suisse l’économie la plus stable dans le monde selon les économistes américains ?

Privilégier la qualité de la production nationale et non le protectionnisme ( Par Achille Ebo Eva)

Dans un environnement ou la fiabilité des produits n’est pas encore la principale préoccupation des PME, le discours sur le protectionnisme aura toujours du mal à passer. L’entrepreneuriat de subsistance ou conjoncturelle est sans avenir. Celui qui se montre incapable de produire une marchandise fiable démontre par là même qu’il n’a pas de perspective … Il veut juste survivre. C’est sur cet aspect qu’il faut travailler, au lieu de tenter de prendre les consommateurs en otage. Mettre sur pied des labels qui vont garantir la fiabilité des produits aux consommateurs. A partir de là, vous verrez que les camerounais viendront eux-mêmes en toute confiance vers la production nationale. Le savon « AZUR » par exemple, c’est une véritable marque déposée. Quel que soit la concurrence, ils auront leur marché.

Nous ne pouvons pas évoluer avec l’approche par défaut. Ce n’est pas au grand groupe de distribution de s’abstenir de venir au Cameroun, c’est plutôt aux entrepreneurs camerounais de se mettre à niveau. J’ai beaucoup de respect pour les révolutionnaires de la facilité. La consommation des ménages camerounais sera toujours portée vers l’extérieur, car les grandes surfaces ont encore pour elle l’avantage d’être un peu plus qualitatives. A nous de tenter de renverser cet atout.

Une distribution de produits de qualité

Si on veut développer la production nationale, le premier chantier est de travailler sur la fiabilité des produits en mettant sur pied des labels qui garantiront cette fiabilité. De manière à créer un climat de confiance entre l’offre et la demande nationale. Vous n’allez pas prendre les consommateurs en otage pour les forcer à acheter ces trompe-l’œil qui constituent l’essentiel de la production nationale alors que de l’autre coté il y a des produits de meilleur qualité.

Démontrez nous votre bonne foi en publiant les normes qualité de l’ANOR par exemple… Je ne suis pas contre le protectionnisme, mais il doit s’accompagner d’un minimum de prise en compte des intérêts des consommateurs. Malheureusement, ce n’est pas la logique qui prévaut au sein de l’entrepreneuriat national. Le consommateur camerounais est orphelin…Il ne demande qu’à consommer camerounais mais à condition qu’on lui présente des produits fiables.

*Bayam-salam : commerce à la trié réservé aux détaillant et petits commerçant

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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