Un « Goût de France » à la camerounaise

Le 21 mars dernier, toutes les ambassades françaises du monde entier étaient à leur troisième édition du concept « Goût de France ». Pour l’occasion, 11 restaurants camerounais et le consulat de France à Douala se sont prêtés au jeu. Une soirée gastro arrosée de vin et de champagne d’origine française meublaient la cérémonie. Une trentaine d’invités de l’ambassadeur de France à Yaoundé, Gilles Thibault, triés sur le volet avaient pris rendez-vous. 

A l’origine, c’est un événement pas trop élitiste et pas trop vulgaire non plus, où les non-Français sont invités à découvrir la cuisine française.  C’était donc une occasion, pour moi comme pour beaucoup d’autres invités, d’apprendre ce que cuisiner veut dire. En fait, même si je le savais déjà, j’ai eu là, le plaisir, plus qu’avant, de découvrir que la cuisine est vraiment un art. Autrement dit, la cuisine, comme les objets d’art, la mode, la musique et bien d’autres, est un outil marketing. C’est ce que la France veux démontrer par ce concept de « Goût de France » à travers ses représentations diplomatiques. Mais, pour que ça soit un outil marketing, il faut bien que ça soit un art.

La cuisine est-elle un art au Cameroun ?

Bien que riche en diversité culinaire, le Cameroun n’a pas encore, du moins pour le moment, intégré cette philosophie. C’est la raison pour laquelle on pourra interpréter les dégustations festives comme un simple besoin organique. La sociologie de l’alimentation, domaine scientifique qui étudie non seulement les habitudes alimentaires, mais aussi le sens qu’on donne aux types de mets, est très riche. A défaut de la démonstration de la classe sociale, les repas servis lors des cérémonies servent à remplir juste la panse.

Dans les rendez-vous événementiels au Cameroun, ça devient une habitude de toujours se mettre à table. Une cérémonies festives sans tables garnies n’aurait donc pas de sens. Pour la plupart des cas, donner à manger aux visiteurs ou aux étrangers est un signe d’hospitalité et de remerciement pour la visite ou pour avoir accepté l’invitation. Qu’en est-il alors pour les hôtes ? On dira que c’est tout simplement pour remplir la panse en oubliant que c’est par respect que les invités ou les visiteurs doivent manger. C’est par respect pour ceux qui ont pris la peine pour faire la cuisine. Il est facile pour un ami ou un frère de se mettre en colère pour peu que vous aurez refuser son repas.

C’est ainsi pour les rencontres fortuite ou organisées sont des occasions privilégiées, par excellence, de bouffes. Lors des visites d’un membre de la famille en passant par des mariages et même des deuils, une absence de repas ne s’aurait se justifier. La cuisine camerounaise joue une fonction sociale que celle de l’art. L’événement « Goût de France » m’a donc permis de comprendre le sens qu’on peut donner aux repas servis pendant les cérémonies.

Le « Goût de France » made in Cameroon

Il est de coutume que toutes les cérémonies soient toujours couronnée par un moment de dégustation. Toutes les occasions sont données pour manger. Pour des rencontres entre amis, lorsque le rendez a lieu dans un domicile de l’un d’eux, le visiteur a souvent droit au menu concocté par le maître de séant. Généralement, c’est un met issu de son village d’origine, ou du met qu’il maîtrise mieux. L’originalité est souvent mise en valeur lorsque cette visite est attendue et préparée à l’avance. Le repas peut être celui que le visiteur n’a jamais eu à déguster dans sa vie. Ou encore, un met qui est entré depuis longtemps dans les oubliettes à cause de l’éloignement du village d’origine.

Pour ce qui concerne les cérémonies où plusieurs personnes sont attendues (mariages, anniversaires, deuil, etc.) ça devient plus compliqué. Dans le cadre de la dot, par exemple, c’est la famille de la future mariée qui reçoit la famille de l’autre. C’est alors l’occasion, pour cette famille de mettre sur la table, ce qu’elle sait mieux faire. Ça devient plus intéressant lorsque les deux fiancés sont d’origine ethnique différente. La famille du fiancé viendra découvrir les merveilles culinaires de l’ethnie de leur future femme. Les cérémonies de dot sont celles qui représentent encore de nos jours des moments forts de découvertes culinaires du terroir.

Ces deux exemples, sont des moments forts de rencontres où l’art de la cuisine du terroir est mis en exergue. Comme les invités de « Goût de France », les gens sont amenés à déguster des plats originaux de la région.

La disparition progressive des « goûts » camerounais ?

Avec la modernisation, il devient difficile de rencontrer des cérémonies où les convives ont droit aux spécialités d’origine de l’organisateur. Aujourd’hui, la cuisine pour les soirées de gala de mariage, des anniversaires, des deuils, etc. est laissée à aux services traiteurs. Ceux-ci interviennent même déjà pour des cérémonies de funérailles purement traditionnelles, pourtant. Heureusement, les mets d’origine du terroir du défunt sont encore présents lors des certaines funérailles malgré la présence de ces traiteurs. Les services traiteurs ici savant évidemment faire des plats spécialisés de la cuisine camerounaise. Mais, pourquoi parle-t-on alors de la disparition des mets camerounais lors des cérémonies?

Ces services traiteurs s’occidentalisent petit-à-petit. La raison la plus simple est cette formation reçue par les apprenants et étudiants de ces écoles professionnelles de restauration. Ils sont alors généralement formés pour les hôtels et des restaurants chics et huppés du pays. Ce sont, en majorité les cuisines européennes qui sont au menu de leur apprentissage. L’objectif est de faire la cuisine pour les touristes et les étrangers. On dira alors qu’ils font la cuisine internationale.

C’est la raison pour laquelle on les voit souvent en train d’occidentaliser les mets du terroir en les transformant. Parfois, il arrive que vous ignorez un met que vous connaissez pourtant bien. C’est parce qu’il a a connu une modification culinaire extraordinaire. Je pense généralement au Koki cuit à l’aide de feuille de bananier appelé par les service traiteurs « gâteau de haricot blanc à l’huile de palme ». Quelle gymnastique! Les raisons? Il faut rendre ces mets camerounais plus esthétiques. Pour le faire, on change le nom pour qu’ils soient accessibles aux touristes soucieux de savoir exactement ce qu’ils mangent.

Le Cameroun aux pas de « Goût de France » ?

Goût de France

Ma voisine de table au Goût de France. Crédit photo : Ecclésiaste Deudjui

Cette cérémonie de « Goût de France » organisée par l’ambassade de France, a tout l’air d’une diplomatie culinaire. Cela m’amène à me pencher alors sur la signification de tous ces repas servis lors des festins. C’est vrai que de prime à bord, ce n’est pas faut de penser que les repas servis lors des fêtes c’est pour emplir la panse. Mais, ce n’est plus faux de dire que les Camerounais ne savent presque pas ou ne savent plus la signification de l’art culinaire. Ils savent seulement qu’il existe des mets réservés aux cérémonies traditionnelles au village.

Dans la région de l’Ouest, par exemple, il existe le N’Kui au couscous de maïs, le Kongrès à la chèvre ou le taro à la sauce jaune considérés comme les repas de « nobles ». Impossible de ne pas en déguster en passant au palais rendre visite à un de nombreux rois Bamilékés. Ces types de cuisine, on n’en trouve rarement, sinon pas du tout. Les services traiteurs ne les cuisinent pas pour la simple raison qu’ils n’ont pas réussi à trouver une astuce pour les moderniser et les servir dans un restaurant quatre étoiles. Le Cameroun a donc suffisamment de spécialités pour faire son « Goût de France ».

Le « Goût de France » m’a appris à comprendre finalement beaucoup de choses que j’ignorais . Chaque met a un rôle esthétique, gustatif et même hygiénique et scientifique. Sans toutefois entrer dans les détails de ce que le commun des mortels connaît d’habitude, les entrées, résistances et desserts jouent chacun un rôle clé et précis. Ce qui est encore intéressant, c’est que chaque ingrédients, à défaut de jouer un rôle esthétique, n’est pas le fait du hasard.

Au finish, un « Goût de France » 2017 à la camerounaise

Au menu de « Goût de France » édition 2017, une soupe glacée de concombre au yaourt, servie comme entrée. C’est un légume, pas différents du plat froid que nous appelons ici salade. Quelle déception pour les Camerounais! Le goût-là était fade, pour ne pas dire amer. Champion de la Guigui (Guiness) que je suis, j’ai apprécié. Pour la suite, le croustillant de gambas de Kribi a été plus apprécié par la majorité des convives. C’est un plat garni de crevettes « made in Cameroon ». Le dos du capitaine à l’orange, accompagné de deux purées orange et rouge, est venu comblé les attentes des fans de poissons. Le bon goût du capitaine a heureusement anéanti le goût fade des deux purées.

En guise de sortie froide, la charlotte au chocolat et le café camerounais ont clôturé la soiré de « Goût de France ». Ces deux derniers ne nous étaient pas du tout étrangers. Ils sont composés essentiellement de cacao pour le premier et du café pour l’autre.

En conclusion, « Goût de France » à Yaoundé a présenté la cuisine française faite d’ingrédients camerounais et par des cuisiniers camerounais. Ils ont été, pour la plupart d’entre eux, formés au Cameroun. Comment peut-on concilier cuisine camerounaise et modernité? J’ose croire, sans entrer dans le secret des dieux, que c’est pour réfléchir à cette problématique que le ministre du Tourisme Bello Bouba Maïgari a été invité. En tout cas, il n’y avait pas mieux que lui l’une des merveilles du tourisme français. Comme pour dire et réaffirmer, sans propagande et sans honte, que le Cameroun doit en prendre de la graine.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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