Le coup fatal de Carrefour Market sur l’économie camerounaise

Le magasin Carrefour tant attendu au Cameroun a enfin ouvert ses portes à Douala. Cette enseigne de commercialisation et de distribution de produits made in France, a été inauguré ce 05 décembre 2017. La cérémonie a eu lieu en présence de presque six ministres qui ont fait le déplacement depuis la capitale économique. Avant Carrefour, il y a eu Super U et Mahima. D’autres arriveront certainement. D’emblée, ces enseignes appartenant aux grands groupes des multinationales viennent rivaliser avec les PME camerounaises (Fokou, Ecomarché, Kdo, Santa Lucia) déjà présentes sur le terrain.

L’accueil réservé par la population à toutes ces enseignes étrangères n’a pas été mauvais. Grâce à elles, les produits de luxe et de grande consommation (chocolat, par exemple) ne seront plus considérés comme des mythes. Ainsi, les Camerounais de la diaspora qui viendront en vacances au pays natal n’auront plus besoin d’encombrer leurs bagages de friandises des Blancs. Ces objets venant des pays européens et tant convoités par les Camerounais seront maintenant à la portée de la main. Sur le plan économique, cela semble être une innovation à nulle autre pareille.

La ruée des grandes surfaces vers le Cameroun laisse pantois quelques observateurs avertis. Cette ruée des multinationales vers le Cameroun est l’une des conséquences de la signature par le gouvernement des accords APE, longtemps critiqués. La signature des ces « Accords intérimaires » intervenue en 2009 a été entérinée par l’Assemblée nationale et le sénat en 2014. L’heure n’est plus au débat sur la nécessité de cette signature. Aujourd’hui, il est non seulement question de nous interroger sur les raisons de cette ruées, mais sur ses conséquences. Pour dire autrement, le faible tissu économique camerounais, réduit à la paysannerie, survivra-t-il à cette chasse au filon d’or menée par les mastodontes de la distribution ?

Comment Carrefour va précipiter à la mort des PME camerounaises (Par Claude Abate)

La dette extérieure de l’État et le déficit budgétaire

Notre pays le Cameroun comme l’ensemble des pays de la CEMAC traverse une profonde crise économique et financière. Cette crise est même aigüe dans les autres pays qui étaient déjà au bord de la banqueroute il y a peu. Le F CFA a été à deux doigts d’être dévalué. Ceux qui sont dans les affaires savent que l’argent ou la liquidité est devenue rare… Que l’État a du mal à honorer ses engagements notamment de payer les entreprises qui accumulent les impayés… Que dans le même temps l’endettement de notre pays s’est accéléré ces derniers temps suscitant l’inquiétude de nos partenaires.

En sus des causes endogènes de cette crise (crise sécuritaire, mauvaise gouvernance, etc), la cause principale et la plus violente provient d’un choc extérieur consécutif à la baisse drastique du prix du baril de pétrole. En moins de deux ans, celui-ci est brutalement passé de 120$/le baril en 2015 à plus ou moins 30$ à ce jour. A cette baisse du prix du pétrole s’est ajoutée celle des autres matières premières (bois, cacao, café, coton, etc).

Tout cela a eu pour conséquence une diminution significative des recettes d’exportation et, par ricochet, des ressources budgétaires, surtout dans les pays où les recettes provenant du pétrole représentent encore 80 à 90% du budget (Guinée Équatoriale, Gabon, Congo). Les déficits budgétaires se sont creusés (pour faire simple, le déficit budgétaire, c’est quand les dépenses de l’État dépassent ses recettes budgétaires), d’où l’accélération du taux d’endettement pour financer ces déficits et une accumulation de la dette domestique.

Une baisse alarmante des recettes d’exportation

Il faut savoir que c’est l’argent ou les devises issues de la vente de notre pétrole et des autres matières premières que le Cameroun utilise pour régler ses factures extérieures (sa dette et toutes les importations de l’État, des entreprises et des citoyens lambda). Tout produit et service ou tout aliment étranger vendu ou consommé au Cameroun a été payé ou réglé par les devises du pétrole, du cacao, du café, de la banane, etc. Même les simples cure-dents importés de Chine sont payés par nos devises issues de nos recettes d’exportation (dont 50% sont virés au Trésor Français et les autres 50% à la BEAC). Notre F CFA, bien que garanti par le trésor français, n’est ni convertible ni reconnu en dehors de la zone CEMAC. Il ne peut donc servir à payer quoi que ce soit à l’étranger, même pas le papier hygiénique.

Il découle du paragraphe ci-dessus que si les prix des matières premières et du pétrole baissent fortement et durablement comme c’est le cas, nos recettes d’exportation diminuent et nous engrangeons moins de devises. Or, pendant que les recettes d’exportations baissent, nos attitudes et habitudes de consommation, elles, restent les mêmes. Précisément, nous continuons à consommer et à utiliser les produits importés. Et Dieu seul sait que nous importons presque tout dans ce pays en ce moment.

La crise économique et l’intervention du FMI

Il arrive donc un point où le niveau d’importation de biens dépasse en valeur (argent) le niveau de recettes issues de nos exportations. Nous commençons donc à dépenser plus de devises pour régler nos importations que les devises que nous encaissons de la vente de nos produits à l’export. Et si ça continue, nous arriverons à une situation où nous n’aurons plus aucune devise pour régler nos factures extérieures ou nos importations. C’est précisément dans cette situation que nos États se sont retrouvés il y a quelques mois. D’où la crise économique et financière actuelle et le recours forcé au FMI pour éviter l’insolvabilité et une dévaluation inéluctable du FCFA.

La sortie massive des devises et le chômage

Pour sortir de cette crise, il ne reste qu’à espérer à court terme une remontée des cours du pétrole et des matières premières. Mais rien n’indique que ce sera le cas. Et même si cela arrive, rien n’indique que nous n’allons pas nous retrouver dans la même situations quelques mois ou quelques années plus tard.

La vérité c’est que nous ne pouvons pas continuer à bâtir nos pays ou nos économies en comptant simplement sur la vente de nos matières premières à l’état brut. La vérité c’est aussi que l’installation des enseignes comme Super U ou Carrefour ne va que contribuer à empirer notre situation ou la crise. Elles viennent effectivement amplifier les causes profondes de cette crise, à savoir l’importation massive et la consommation effrénée des produits fabriqués ailleurs. Avec elles, les devises ne vont que continuer à sortir et elles serviront à créer des emplois ailleurs dans les pays d’origine de ces produits.

En plus de participer à la fuite de nos capitaux, ces enseignes vont rendre la vie difficile à nos petits producteurs car ces derniers ne sont pas en mesure de rivaliser ou de supporter la concurrence imposée par les produits concurrents importés. Bien sûr ils vont vous chanter qu’ils vont créer des emplois et payer des impôts, mais ils ne vous diront jamais quels emplois et quelles PME locales ils vont contribuer à détruire, ni quelle part de la richesse nationale ils vont rapatrier dans leurs pays d’origine.

Pour quelques solutions pour sortir du blocage créé par les enseignes étrangères de distribution et de commercialisation des produits européens, voir le billet suivant.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

3 réflexions au sujet de « Le coup fatal de Carrefour Market sur l’économie camerounaise »

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