Au Cameroun, les handicapés crient, les gouvernants s’engraissent

Les handicapés crient et continuent de crier. Le 3 décembre 2015, les personnes handicapées célébraient, comme à l’accoutumée, leur journée internationale. L’occasion était donnée à ces personnes, qui luttent incessamment pour leur dignité et leur reconnaissance, de marquer les esprits par une marche, comme elles en ont l’habitude. Mais, depuis lundi 28 décembre 2015, les images sont honteuses. Ces clichés ont fait le tour du monde. On y voit le sit-in des aveugles, vice-champions de la Coupe d’Afrique des Nations cécifoot, réclamant à cor et à cri leur prime.

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La marche du 3 décembre 2015 à Douala pour réclamer la signature du décret d’application de la loi de 2010

L’histoire des personnes à mobilité réduite, que je me propose ici d’appeler « handicapées » pour des raisons de commodité linguistique, date de la création de l’Etat. Les luttes pour la reconnaissance de leur statut et le respect de leurs droits sont malheureusement butées par les préjugés et les prénotions abjectes. Le seul problème qui demeure d’actualité aujourd’hui est celui de la reconnaissance, par l’Etat Camerounais et par toutes ses institutions, de l’existence d’une catégorie de personnes dites « handicapées ». Il serait judicieux de situer le contexte.

Le contexte

Le Cameroun a connu deux lois (en 1983 et en 2010) dont le principal défaut restait, et reste, un décret d’application sans lequel ces droits ne peuvent être accordés. En 2010 que le Parlement camerounais vote une loi sur la protection des droits des personnes handicapées qui sera, par la suite, promulguée par le président de la République en février de la même année. A la lecture de ladite loi, beaucoup d’observateurs, y compris les premiers concernés, sont surpris de découvrir que certaines dispositions requièrent la signature d’un décret d’application pour que la loi soit entièrement appliquée. A titre d’exemple, parmi tant d’autres, la mise en place des institutions socio-médicales de prise en charge des personnes handicapées est régie par voie réglementaire. Ces dispositions se trouvent dans les articles 21 et 22. Pour rappel, la première loi votée en 1983 a connu une latence de 7 ans avant d’avoir son décret d’application en 1990. A cette date, les premières réflexions sur les propositions de la prochaine loi étaient entamées. En d’autres termes, la signature du décret d’application de la loi de 1983 est tout juste signée que celle-ci était déjà désuète. Aujourd’hui, 5 ans déjà après la légalisation de la loi de 2010, nous en sommes encore à la recherche de la fameuse signature de ce décret, qui sera le levier pour une prise en charge efficace.

Malgré cette insuffisance, les bénéficiaires de cette loi ne comptent pas attendre la signature d’un quelconque décret. Conscient des intérêts d’un système nombriliste et mercantiliste, il est nécessaire de prendre les devants, se mobiliser en alertant les consciences sur la nécessité de prendre en compte les acquis de cette loi.

La mobilisation

Une mobilisation a, depuis, lieu chaque année pour garantir ne serait-ce que l’accès à l’éducation (articles 28 à 31) et à la santé (réadaptation et rééducation : articles 20 à 23) des enfants. Ceux-ci ne demandent qu’à aller à l’école comme tous les enfants de leur âge. Les campagnes sur les inscriptions dans les écoles, les collèges, les lycées et les universités publiques sont lancées dans les médias pour inciter les parents à faire le pas de la décision. Les associations, avec l’aide de quelques bonnes volontés des services sociaux du ministère des Affaires sociales, se mettent à la tâche malgré des réticences des directions de certains établissements.

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Le sit-in des footballeurs aveugles (cécifoot) réclamant leur prime

Fort opportunément, depuis 2010,  les associations de personnes handicapées, constituées en collectif, se mettent ensemble pour crier d’une seule et même voix. La dernière manifestation a eu lieu le 3 décembre dernier. L’objectif est de mobiliser les énergies et diverses ressources pour aboutir à cette signature si précieuse. Ces cinq années ont montré que le Camerounais handicapé est plus mendiant qu’avant 2010. Cinq années pendant lesquelles aucune institution de prise en charge n’a vu le jour. Normal, puisque le décret d’application n’a pas été signé. Cinq années pendant lesquelles les enfants handicapés ont été refoulés des écoles et refusés d’accès à l’éducation, faute de frais de paiement des droits inscription. Cinq années pendant lesquelles les enfants et leurs parents ont été humiliés, chassés comme des malpropres, comme des mendiants qu’on n’accepterait même pas dans une mosquée ou dans une église. Le bilan, à mi-parcours, de l’année scolaire 2014/2015 est plutôt désastreus pour beaucoup d’enfants handicapés ou nés de parents handicapés. Des exclusions intempestives, au milieu des examens de fin de premier trimestre, ont fait des frais de ces enfants indigents. Ce bilan amer a été mis à nu le 3 décembre dernier au cours de la célébration de la journée internationale des personnes handicapées. Après une marche pacifique dans les artères de la ville de Douala, un rassemblement a eu lieu à la préfecture du Wouri avec la présence de Mme la Déléguée régionale du ministère des Affaires sociales pour le Littoral (MINAS) et du préfet du département du Wouri. Une foule déchaînée, constituée en majorité de handicapés, hurlait en chœur et de manière répétitive : « Signez le décret d’application ».

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Message sur la pancarte à méditer : « C’est parce qu’on ne voit pas qu’on n’a pas le droit d’avoir notre argent? »

Pourquoi ce décret d’application traîne à être signé par le président de la République depuis 2010, me demanderez-vous ? Il n’existe nulle autre réponse que le mépris de la personne handicapée. Une foule d’exemples ne manque pas pour illustrer cette stupeur. Le plus récent et le plus pathétique reste ce sit-in organisé à Yaoundé par les footballeurs aveugles vice-champions de la CAN cécifoot qui s’est déroulée à Douala du 16 au 26 octobre 2015. Le sens de l’humanisme n’existe-t-il pas chez nos dirigeants, grassement nourris au frais du contribuable ? Même par pitié, pourquoi n’accorderaient-ils pas une prime pour ces Lions Indomptables de cécifoot ? En cette fin d’année, il fallait le prévoir, ce sit-in de la honte. Des images de la honte faisant le tour des médias et de la Toile au Cameroun. D’une certaine manière, cela donne raison à Transparancy International, qui fait du pays de Roger Mila le deuxième pays le plus corrompu d’Afrique. Evidemment, le blogueur que je suis, et beaucoup d’autres encore, seront toujours pris pour cible comme ces 27  journalistes-citoyens tués dans le monde dans le cadre de l’exercice de leur métier.

Cette bataille rude et téméraire a valu aux associations une véritable reconnaissance par certaines ONG internationales et quelques multinationales installées au Cameroun, sans oublier les institutions diplomatiques qui n’ont jamais cessé d’apporter leur soutien indéfectible dans la scolarisation des enfants du primaire.

Vous aussi vous pouvez vous engager en vous mettant dans les rangs. Il suffit d’ouvrir le lien de cette pétition, dont l’objectif est de susciter un intérêt collectif autour du sort de ces enfants qui ne demande que d’aller à l’école. Le mémorandum qui sera adressé au président de la République sera accompagné de cette pétition. Nul doute que certains, parmi vous, n’accordent plus un grand intérêt aux pétitions qui pullulent sur le net. Pourquoi ne pas agir au lieu de ne rien faire ?

SIGNEZ LA PETITION ICI

Tchakounte Kemayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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