Ce que font les automobilistes camerounais quand ils sont au volant

Les statistiques sont effroyables. Les Nations Unies classent les accidents de la route comme deuxième cause de décès en Afrique. Les dernières statistiques les plus récentes en la matière sont contenues dans le quotidien Mutations et ont été rendues publiques le 10 novembre 2015 à Douala à l’occasion de la première journée de communication sur l’engagement du secteur privé dans l’amélioration de la sécurité routière. En fait, l’État a décidé d’associer la société civile à cause de la montée exponentielle des chiffres. Cette société civile a donc fait sa première sortie pour rendre public ses chiffres qui font état de 12 morts chaque jour par accidents routiers. Cela fait donc en moyenne presque 4700 personnes décédées chaque année au Cameroun. La grande tueuse, qu’on appelle vulgairement « l’axe de la mort » ou encore « le triangle de la mort » est constituée des routes qui rallient les trois plus importantes villes du sud : Douala, Yaoundé et Bafoussam. Ce triangle de la mort avale plus de 60 % de personnes à lui seul. Pour ce qui concerne les pertes financières alors, n’en parlons plus : les documents de stratégie nationale de sécurité routière (2009-20014) révèlent que le Cameroun perd plus de 100 milliards de FCFA par an.

Conducteur distrait

Conducteur distrait

La question lancinante cependant est celle de savoir la ou les causes de tous ces accidents routiers qui coûtent tant de vie, d’argent et de matériels au Cameroun. Pourquoi tant de carnages, tant d’ hécatombes qui sont pourtant évitables. Oui, ces catastrophes sont évitables parce qu’elles sont l’œuvre des hommes, des comportements des uns et des autres qui sont le fait des négligences assez criardes. Tenez, par exemple, plusieurs études en sciences sociales ont démontré que les accidents routiers sont à 80-95 % dus aux comportements des automobilistes. Cela, bien entendu, n’exclut pas les facteurs exogènes comme le mauvais état des routes, la piètre qualité des véhicules importé et le climat. Ce sont ces trois facteurs qui doivent déterminer le comportement d’un automobiliste au volant. Il faut tout de même signaler ici que malgré la présence des nids de poule, c’est la vigilance qui est seule capable de sauver des vie. Mais, que remarque-t-on pourtant ? Une sorte d’irresponsabilité doublée d’un état d’inconscience délibéré et avéré. Voici quelques portraits d’automobilistes qui foutent le bordel sur nos routes.

Les automobilistes sont fiers de faire le rallye sur des pistes aux nids de poule

On constate souvent que, sur la route qu’on appelle pompeusement « axe-lourd » (Douala-Yaoundé-Douala), les conducteurs roulent à plus de 120 voire à 160 km/h. Cet axe a la réputation d’être dépassé aujourd’hui pour une route qui doit desservir deux grandes capitales du pays (l’une politique et l’autre économique) de plus de 3 millions d’habitants chacune. Le trafic sur cet axe est tel que si on le ferme, c’est comme si on coupait le pays en deux. Bien qu’il n’y ait pas de chiffre disponible sur la circulation sur cet axe, on estime la fréquentation à plus de 1000 véhicules  par jour, excusez du peu ! Tous, des petits aux gros calibres, se font le plaisir de montrer leur robustesse et leur puissance à la manière de K 2000 de Michael Knight. Qu’importe la qualité de la route et la puissance de la voiture, chacun roule comme s’il faisait concurrence à l’autre pour gagner une médaille olympique. La passion de la vitesse gagne tout conducteur qui ne supporte pas de se voir doubler par une Toyota Yaris alors qu’il a une Mercedes. Lorsqu’une idée pareille se loge dans la ciboule, on oublie l’objectif principal pour se focaliser sur le dépassement, dans la concurrence en superman : « il veut même montrer quoi ? ». Voilà ! C’est le début de la folie et la suite, vous pouvez l’imaginer vous-même.

Les automobilistes boivent et mangent beaucoup parce que, demain, on ne sait jamais…

Ne soyez pas surpris si vous voyez un Camerounais se rendre à une cérémonie festive sans son véhicule. Beaucoup ont déjà compris la leçon pour avoir vécu des expériences épouvantables. Les automobilistes ont ceci de pathétique qu’ils se sont habitués à ne pas seulement ingurgiter beaucoup d’alcool, mais à remplir aussi la panse comme s’ils avalaient les aliments pour les conserver dans la panse afin de ruminer après le voyage ! Oubliant qu’un ventre qui reçoit ce genre de mélange réagit aussitôt. Du coup, ils se retrouvent au volant étant pressé d’arriver à destination. Il y en a qui ont le courage de s’arrêter pendant le parcours et de s’excuser pour aller déféquer en brousse. Oui, il faut avoir du courage, parce que les moqueries venant des passagers les insupportent : « mon frère, le mélange n’est pas bien hein ». Ce genre de situation arrive généralement sur la route de l’Ouest vers Douala ou vers Yaoundé de retour des funérailles et des obsèques où les occasions de grandes bouffes ne manquent pas. Quand la bière commence à faire ses effets sur le cerveau, là c’est le sommeil et la fatigue qui sont au volant. Les automobilistes les plus expérimentés savent camoufler cet état de fatigue à tel point que les passagers ne s’en rendent compte que lorsque le pire survient. Trop tard pour faire quoi que ce soit !

Le téléphone et les femmes : s’ils n’existaient pas, on les aurait créés

Parfois vous apercevez un automobiliste au téléphone alors qu’il est en plein axe-lourd, vous penserez qu’il est en train de résoudre un problème important, soit problème familial soit un business qu’il a lui même lancé… C’est lorsque vous constatez qu’il devient de plus en plus nerveux que vous vous ravisez sur vos illusions. Les automobilistes ont l’habitude de ne pas traiter des choses sérieuses au téléphone. Ces conducteurs prennent bien soin de laisser leur famille et leur business au chaud avant de prendre le volant d’une voiture, hein. Je disais donc, quand un conducteur décroche le téléphone à plusieurs reprises, jetez juste un coup d’œil sur sa figure, il devient de plus en plus nerveux. Ne cherchez pas loin : ces gars ont l’habitude de prendre la poudre d’escampette après avoir nourri leur amante de promesses pompeuses. Lorsqu’elle se rend compte de la duperie, elle menace son cher amant au téléphone en l’accusant de tous les noms d’oiseaux au point de faire un AVC. La nervosité d’un « deuxième bureau » c’est quelque chose hein. C’est ça qui rend nos pauvres chauffeurs tendus, à tel point qu’on se demande comment ils peuvent oser faire un dépassement monstrueux comme ça là ? N’essayez même pas d’aller plus loin dans les recherches pour savoir ce qui leur arrive, sinon ce sera à votre tour d’avoir des migraines.

Les automobilistes adorent le pointages : surcharge de passagers et de marchandises

Il existe, chez tous les automobilistes transporteurs, un phénomène pour le moins bizarre : c’est le bâchage. Que ça soit dans un taxi, une moto ou un car de transport, c’est devenu une habitude voire une règle incontournable. Pour les transports urbains comme les taxis et moto-taxis (ben-skin), les études montrent bien que les usagers sont parfois les principaux demandeurs à cause de la rareté des transport aux heures de pointe. En cas de bâchage, les femmes sont toujours assises au milieu entre le ben-skineur et le deuxième passager. Pour l’élégance, on dit que c’est pour la sécurité de la femme. Mais, sérieusement, les seins qui égratignent le dos du ben-skineur peuvent le distraire, hein.

Pour un taxi de cinq places, dont trois derrière et deux devant (y compris celle du taximan), un sixième passager peut venir se faufiler devant et s’asseoir entre le conducteur et le cinquième passager. Cela n’est pas sans conséquence sur le confort du taximan qui est obligé de manipuler le frein à main et sa vitesse en frôlant les cuisses de la cinquième passagère. Ne soyez pas naïf, je vous prie, les taximans adorent avoir une belle femme assise là. C’est une belle occasion de manipuler et changer la vitesse à temps et à contre-temps. Quel homme normal peut être insensible à une sublime beauté ? Seulement, le pire est vite arrivé lorsque le gars perd la tête et ne loupe pas une occasion d’égratigner sa voiture dans l’un des carrefours embouteillés de Douala. Si un taximan a la malchance de froler un ben-skineur, vous entendrez alors des échanges d’injures, des plus sophistiquées.

En ce qui concerne les cars de transport, le vrai pointage du conducteur, ce sont les bâchages de passagers en cours de route, des surcharges de marchandises au point d’embourber le car sur des routes non praticables. Ne me demandez pas s’il y a  des contrôles en route. Vous ne savez pas que les policiers et les gendarmes n’attendent que ça pour arrondir leur fin de mois ? Du coup, les surcharges sont alors permises. Ça devient un cafouillage total et bonjour les accidents. Qui vous a même dit que les assureurs ne sont pas contents lorsqu’ils constatent que le véhicules accidenté était en surcharge ?

Le défaut de casques tue, mais ça fait quoi à qui même si on ne l’a pas ?

Le phénomène de défaut de casque est devenu comme une gangrène qui tue à petit feu. Il a fini par ne plus être considéré comme une habitude : c’est désormais la règle absolue. Porter un casque lorsqu’on est sur une moto est désormais perçu comme une curiosité. Sur tout le territoire camerounais, le constat est le même. Il ne faudrait surtout pas penser que Douala et Yaoundé sont des villes récalcitrantes. Qu’on soit en pleine circulation urbaine, en campagne ou sur l’axe appelé « triangle de la mort », il est courant de voir un conducteur de moto, avec un passager derrière lui, rouler à 70 ou 100 km/h sans avoir mis de casque. J’en ai fais la douloureuse expérience en prenant une moto pour la ville d’Edéa situé à plus de 40 km à partir de la sortie Est de Douala. Le gars roulait à 85 km/h sans casque, ni lui ni moi d’ailleurs. Ça ressemblait un peu à un film de science fiction en pleine réalité.

Je me souviens avoir vécu une scène qui a failli devenir une émeute. Les autorités de la ville de Douala tentaient de convaincre les moto-taximans (ben-skineurs) d’adopter le port de casque, en vain. Pour être sérieux, cette histoire de refus de port de casque avait été l’œuvre des femmes qui tentent de se justifier en prétextant la santé de leur cheveux. Elles disent que les casques que les ben-skineurs réservent aux clients sont pleins de saletés et pas adaptés pour leur brésilienne achetée à prix d’or. En fait, disent-elles, lorsque ces casques vont de tête en tête, ils sont susceptibles de transporter des microbes dangereux pour leurs cheveux et leur peaux. Mais, la vérité est que les femmes n’aiment pas détériorer leur belle et délicate brésilienne avec le port du casque. Leur cause a fini par devenir celle des hommes qui, par mimétisme et par paresse, ont tout de suite estimé que le casque est dangereux pour la santé. Il fallait donc faire le choix : entre mourir en plein choc du crâne sur le bitume et mourir de chiques et de teignes. De toutes les façons, la mort c’est la mort, il y a quoi même ?

Pourquoi les ceintures de sécurité et les siège pour enfants sont-ils négligés ?

Contrairement aux casques pour les conducteurs de moto, qui refusent systématiquement de les acheter quand ils achètent leur moto, la ceinture de sécurité ne s’achète pas. Elle fait partie des équipements de sécurité du véhicule. Le défaut de ceinture de sécurité est une petite négligence qui a pourtant des conséquence incommensurables. Au départ du véhicule, les automobilistes prennent bien le soin de mettre leur ceinture. Ils sont même à féliciter pour cela. Mais, le hic, c’est que lorsque le véhicule arrive à destination, il est difficile de trouver la ceinture bien attachée. Que s’est-il passé entre-temps pour que cette ceinture ne soit pas à sa place ? Ce sont les multiples arrêts, obligatoires ou volontaires. Le temps d’obtempérer aux multiples interpellations policières, le gars s’empresse de mettre le pieds sur l’accélérateur en oubliant sa ceinture. C’est juste une question de temps. Les conducteurs qui ne sortent pas de leur véhicule arrivent à destination sans souci, mais qu’en est-il des passagers ? C’est sans commentaires ! En faisant un petit tour dans les gars routières ou en visitant quelques agences de voyages, les sièges pour passagers n’ont pas de ceinture de sécurité, sauf les cars appelés dans leur langage « cars VIP ». Dieu seul sait combien de vie on peut sauver si tous les passagers mettaient systématiquement leur ceinture de sécurité. En ce qui concerne les siège pour bébé, je ne sais même pas si les automobilistes camerounais savent que cette affaire-là existe. Par curiosité, j’ai interrogé un syndicaliste qui m’a révélé que sur dix véhicules qui conduisent avec un enfants à bord, un seulement possède un siège pour bébé qui est pourtant obligatoire sous d’autres cieux. Il poursuivit en disant que tous les véhicules ayant un enfants de moins de 10 ans à bord doivent être dotés d’un siège pour bébé. Allez donc voir ce qui se passe sur nos routes où les voitures et les cars de transport en commun ayant des enfants de moins de 5 ans sont calmement assis sans ceinture, roulent tranquillement ! Les chocs frontaux sont alors inévitables.

Les jeunes de plus en plus nombreux au volant des voitures de luxe

Plusieurs fois de suite, oui, je dis bien plusieurs fois, il m’est arrivé de constater, au réveil, qu’une voiture avait fini sa course en échouant devant le portail de la maison familiale. Ce sont des cas d’accidents récurrents, la cause n’est pas à chercher très loin : l’excès d’alcool. Le conducteur a donc passé toute sa soirée à boire et a pris le risque de conduire. Lorsque le propriétaire, généralement âgé, arrive pour dégager sa bagnole, nous en profitons pour nous enquérir sur ce qui s’est réellement passé. C’est donc son fils qui a eu le toupet d’aller à une surprise-partie accompagné de ses copains. Si on peut s’interroger sur le taux d’alcool ingurgité par les conducteurs, il ne faut pas cependant oublier que l’âge est un facteur très important. Autant il ne faut pas confier le volant à une personne trop jeune, autant les personnes de troisième âge conduisent de moins en moins.

Les injures crasses pour vilipender les manœuvres maladroites et gauches

Automobiliste vexé. Crédit photo Le Point.fr

Je m’en voudrais de ne pas mettre en exergue ici des comportements vils d’un autre genre : celui des insultes qui sont même devenues le sport le plus pratiqué des automobilistes. Comment ces insultes influencent-elles les accidents de la route, se demandent certains ? Le lien entre les insultes et les accidents est loin d’être direct, mais c’est surtout son aspect hystérique qu’il convient de souligner ici si on prend en compte l’état d’esprit des automobilistes au volant. En ce sens, l’état colérique peut avoir une influence sur la conduite. Les études formelles qui le démontrent sont vraiment rares, mais ce qui est par contre intéressant c’est la revue, non exhaustive, des formules verbales explosives et des moyens d’expression des conducteurs. Ces injures sont proférées dans des situations d’attentes doublé d’impatience lorsqu’on est engouffré dans l’un des nombreux embouteillages des grandes villes. La richesse du vocabulaire est immense dans ce domaine. Ainsi, il suffit d’un énervement pour s’entendre dire qu’on n’a pas de « couilles » en lançant tout de go « tes noyaux ». Les plus courageux vont même jusqu’à proférer des injures en s’attaquant à votre mère : « le Q de ta mère ». Il faut le préciser tout de même, les ben-skineurs sont des champions de ces invectives de bassesse les plus loufoques. Peu importe le coupable. Ces ben-skineurs ont toujours raison. Ils ont la priorité. Même au feu rouge, où l’arrêt est interdit, ils ne se gênent pas et passent sans inquiétude. Malheur à celui qui s’évertuera à leur donner des leçons de conduite. D’ailleurs, un usager à bord d’un Land Cruiser 4X4 conduit par une femme a été traité de « gigolo » par ces maître de la route. Il existe même une liste d’injures des automobilistes Français qui pourra vous donner une idée de l’état d’esprit des conducteurs.

Puis-je continuer ? Non, je m’arrête-là. La liste des types de comportements des automobilistes camerounais est très longue, trop longue même. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que l’état psychologique et physique des automobilistes est l’un des facteurs, sinon, le facteur important dans la cause des accidents routiers. Un conducteur occupé à regarder une belle femme sur le trottoir, à toucher les cuisses d’une passagère, à causer au téléphone, est plus dangereux que son collègue qui ne respecte pas le code de la route. Ce genre de comportement est le fait que ces conducteurs vivent un fantasme qui les place au dessus des autres. Ils se vantent en se croyant permis de tout faire. Il y a même un courageux qui s’est permis de draguer ma copine en ma présence. Tout ça, à cause du carburant ! Malchance !

Je m’arrête-là, sinon…

« Ce billet est ma contribution dans le cadre de la campagne #StopAuxAccidentsRoutiers » . Retrouvez  le prochain billet de la campagne rédigé par Elsy Elsa dans son blog

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Cameroun : comment on obtient le permis de conduire ? (Ecclésiaste Deudjui)

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Accident de la circulation : A cause de la route, « tu nous manquerons » (Thierry DidierKuicheu)

Et si ces routes avaient existé ? (Wiliam Tchango)

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Circulation : Ces pollueurs qui menacent nos vies (Mathias Mouendé Ngamo)

#StopAuxAccidentsRoutiers, Douala à l’ère du numérique (Danielle Ibohn)

La route tue, et nous aussi… (Fotso Fonkam)

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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