Arrestation de Maurice Kamto et Cie : le théâtre de l’arbitraire

L’arrestation et le procès des manifestants du 26 janvier 2019 continuent de meubler la une de la presse camerounaise. Après l’élection présidentielle du 7 octobre 2018 pour laquelle Maurice Kamto, président du MRC, continue de revendiquer sa victoire, après la « Marche blanche » du 26 janvier 2019 organisée dans plusieurs villes au Cameroun et à l’étranger, après l’arrestation des manifestants et du leader les 26 et 28 janvier 2019, l’actualité est meublée par les procès retentissants de Maurice Kamto et des manifestants au tribunal militaire de Yaoundé, tribunal d’exception, commis pour la circonstance depuis quelques jours déjà.

Je vous ai raconté brièvement le film de ce que le MRC appelle « Marche blanche » dans un billet. Et j’avais promis de revenir vous donner la suite de l’événement qui s’est soldé par des arrestations de certains manifestants. Plus de quatre semaines sont passées et voilà que beaucoup d’eau a coulé sous le pont. La rédaction de mon billet s’est achevé au soir du 28 janvier où la nouvelle de l’arrestation de Maurice Kamto me parvenait. Voici déjà 45 jours que le leader du MRC est incarcéré avec presque 160 manifestants à la prison central de Kondengui à Yaoundé. Au moment où je rédige ce billet, 11 manifestants ont été acquittés et 26 autres ont été inculpés.

Il faut d’ailleurs préciser que tous l’arrestation des manifestants détenus n’a pas eu lieu dans les mêmes circonstances. Il y a d’ailleurs beaucoup de curiosités que j’ai apprises durant les procès en cours et que je vous ferais découvrir incessamment. Ça sera un peu, je dirais même, trop long de relater tous les faits ici dans le cadre de cette série de billets que je m’en vais vous proposer. Mais quelques exemples suffiront pour vous montrer le caractère arbitraire de l’inculpation qui n’est pas loin d’un imbroglio théâtral. L’essentiel ici est de montrer, par des exemples illustrant l’arbitraire et la volonté des autorités camerounaises d’anéantir les forces alternatives en sapant ainsi les principes universels de la justice, de la gouvernance et de la démocratie.

Quelques rappels et contexte de l’arrestation

Au cours de la « Marche blanche » organisée le 26 janvier dans les principales villes du Cameroun, à Paris, à Berlin, à Bruxelles, à Washington DC, etc., quelques manifestants et deux des responsables du du MRC de Douala reçoivent quelques balles dans leurs jambes pour les uns et dans leurs cuisses pour les autres tirées par la police. Cette barbarie policière oblige Maurice Kamto et quelques-uns de ses alliés politiques lors de la présidentielle d’octobre 2018, notamment Christian Penda Ekoka, à prendre la route pour Douala. Arrivés dans la ville dans l’après-midi, ils sont rejoints par un autre allié, Albert Dzongang.

Le leader et ses compagnons font un tour dans les centres hospitaliers où les militants et manifestants blessés suivent des soins après la fusillade du matin. C’est après ce détour que Maurice Kamto et ses hommes reviennent dans la rue principal de l’Hôpital Général de Douala envahie par des manifestants excités où il fait une déclaration au cours de laquelle il demande à la population de ne pas baisser les bras.

Voilà pour résumer, la dernière sortie de Maurice Kamto en public le 26 janvier avant son arrestation le 28 janvier 2019. Que s’est-il passé entre-temps ? Qu’a fait Mauricie Kamto et ses partisans entre le 26 et le 28 janvier pour mériter une arrestation subite le le 28 janvier ?

Enlèvement dans un domicile privé

Maurice Kamto, après avoir rencontré les blessés et après avoir galvanisé les militants et les manifestants de la ville rebelle, n’est pas immédiatement rentré sur Yaoundé. Il a profité de cette présence à Douala pour rencontrer ses militants et discuter de l’avenir et de la suite. C’est donc le domicile d’Albert Dzongang qui servait de cadre. Au soir du 28 janvier 2019 vers 19h30 comme ça, les cancres barbouzes en tenue accompagnés d’autres en civil, débarquent subitement dans ce domicile privé situé à Ndogbong dans le 3ème arrondissement. Pour quoi y faire ? Vous vous en doutez bien !

Des supputations sur la présence policière dans un domicile privé ont finalement laissé place à la rumeur jusqu’à ce que toutes les personnes présentes ce soir-là à l’intérieur du domicile ont été embarquées tard dans la nuit pour une direction jusque-là inconnue. Les vidéos et des photos sur arrestation, je veux dire l’enlèvement et la déportation du président Kamto et de ses partisans circulaient sur la Toile.

Les rumeurs ne se sont pas arrêtées là. Beaucoup de personnes s’interrogeaient justement sur les motifs de ces arrestations. Pendant que les uns faisaient allusion aux « manifestations illégales » parce qu’elles avaient été interdites par les sous-fifres des préfectures de la tyrannie la plus vieille d’Afrique, d’autres évoquaient plutôt les motifs « d’insurrection » et de « terrorisme » pour avoir défier l’Etat sauvage et barbare et participer à la destruction des biens, notamment le sabotage des locaux des ambassades du Cameroun à Paris et à Berlin. Jusqu’aujourd’hui, on se pose vainement la question de savoir comment les gens ont-il pu réussir à pénétrer dans des ambassades sécurisées.

Après l’arrestation, destination Yaoundé

Les informations de leur destination sont peu à peu connues. Aussitôt conduit manu militari à Yaoundé à bord des véhicules de fortune, Maurice Kamto, ses compagnons et tous les militants et manifestants ont été introuvables pendant plus de 48 heures après leur départ de Douala. C’est donc après quelques fouilles minutieuses des avocats commis par le parti que ces personnes ont été retrouvées nonobstant quelques obstructions des agents de la police. C’est après avoir retrouvés les personnes arrêtées que l’opinion constate que mêmes les blessés faisaient partie du convoi nocturne. En fait, des rumeurs selon lesquelles la police serait allée enlever les blessés couchés dans les centres hospitaliers circulaient dans l’opinion. Pire, la police a tiré les blessés de leur lit contre l’avis des médecins. Safoulaye !

Voici d’ailleurs un extrait de l’un des nombreux rapports du collège d’avocats dressés à cet effet qui situe exactement le contexte de l’arrestation que je vous propose de lire attentive. On se croirait dans une fiction de perlimpinpin :

Concernant le cas du professeur Maurice KAMTO et des personnes avec lesquelles il a été arrêté à Douala le 28 janvier 2019, au domicile de M. Albert DZONGANG. Au moment de leur arrestation, vers 19 h 30, le seul document que la police leur a présenté était un mandat de perquisition signé par le Procureur de la République auprès du tribunal de première instance de Douala NDOKOTI. Curieusement, ledit mandat de perquisition contient les noms des personnes suivantes : KAMTO Maurice, PENDA EKOKA Christian et Albert DZONGANG. Lorsqu’ils ont été arrêtés avec près de 80 autres personnes trouvées sur les lieux, à l’intérieur et à l’extérieur de cette maison privée, ils ont été privés de leur téléphone portable, puis emmenés, menottés à la police judiciaire du Littoral (et non au magistrat qui a signé ledit mandat de perquisition), avant d’être embarqué à minuit dans un bus qui prendra la direction de Yaoundé vers 2 heures du matin, les passagers ne pouvant se conformer à aucune fonction physique. Notez que le professeur KAMTO a voyagé menotté, occupant avec M. PENDA EKOKA, un petit siège réservé à une personne. Une fois à Yaoundé, le professeur KAMTO et ses compagnons de voyage ont été conduits au GSO (groupe d’opérations spéciales) où ils sont toujours privés de leur liberté sans que soit notifié aucun acte justifiant une garde à vue ou une détention dans un lieu tel que le GSO qui n’est pas un lieu de détention, mais une Unité de police judiciaire. Ce n’est que le 30 janvier 2019, après des recherches infructueuses et des obstructions par la police, que les avocats ainsi formés ont eu accès au professeur KAMTO ainsi qu’à un petit nombre de personnes détenues depuis le 26/01/2019.

Remarquez bien qu’ici, l’arrestation de Maurice Kamto et compagnie a été faite sur la base d’un « mandat de perquisition » et non d’un « mandat d’arrêt ». Pire encore, c’est un préfet de la ville de Yaoundé qui a signé la garde à vue des personnes arrêtées alors que l’arrestation a lieu à Douala. Cette précision a été soulignée par les avocats eux-mêmes lors de la conférence de presse.

Le saccages des ambassades comme motif de l’arrestation ?

Dans la foulée, le ministre de la communication, informe le public que le ministère des affaires étrangères a reçu en audience l’ambassadeur de la France à Yaoundé pour dresser l’état de la situation par rapport au saccage des locaux de l’ambassade du Cameroun à Paris. A la suite de Gilles Thibault, Hans-Dieter STELL, ambassadeur d’Allemagne à Yaoundé s’est également entretenu avec le ministre Lejeune Mbella Mbella. Le communiqué de René Emmanuel Sadi évoque plutôt une « convocation » tandis que certains observateurs avertis scrutant des habitudes diplomatiques camerounaises font plutôt allusion à la « visite de routine » entre l’ambassadeur de France et le ministre des affaires étrangères.

Cette actualité n’a d’ailleurs pas manqué de secouer les chaumières. L’hypothèse du saccage des locaux des deux ambassades est la plus évoquée pour justifier cette vague d’arrestation à la volée les 26 et 28 janvier. Pendant que les supputations vont bon train, le collège des avocats se bat tant bien que mal pour obtenir, de la bouche des autorités elles-mêmes, les motifs des arrestations, des chefs d’accusation.

Insurrection, rébellion, dégradation de biens publics ou classés ?

Maurice Kamto et les manifestants vont ainsi rester en détention dans le secret pendant les 15 jours de la détention provisoire (ils n’avaient pas droit aux visite, même pas à celles de leurs avocats). Les conditions de détentions restent à déplorer (nous y reviendrons dans le prochain billet). Ce n’est que le 12 février 2019 que le leader et les 160 manifestants vont être présentés au tribunal militaire de Yaoundé pour le début d’une longue série de comparution. C’est à cet occasion que les chefs d’accusation seront donc rendus public.

C’est la présidente de ce tribunal d’exception, qui rend donc public quelques ordonnances d’emprisonnement. On y retient que les chefs d’inculpation retenus sont entre autre : « insurrection, hostilités contre la patrie, rébellion, dégradation de biens publics ou classés, outrage au président de la République, réunion et manifestation, attroupement, caractère politique, destruction et complicité des mêmes faits ».

Ces chefs d’inculpation, notamment ceux concernant l’insurrection, la rébellion et la dégradation de biens publics ont été balayé d’un revers de la main par Me Alice Kom que je vous propose d’écouter dans une vidéo disponible sur les réseaux sociaux :

Après avoir situé le contexte de l’arrestation, vous venez de constater avec moi le caractère arbitraire de celle-ci. La surprise la plus patente au cours des audiences qui ont commencé depuis le 12 février 2019, c’est la présence des personnes arrêtées en pleine rue en train de vaquer à leur occupation. Ils n’étaient même pas manifestants ! Quelle barbarie ! Comment cela peut-il être possible. Que s’est-il passé, en fait ? Le film de l’arbitraire n’est pas loin de se terminer.

Cela fera l’objet d’un autre billet, mais avant, laissez-moi vous parler un peu de la vie en détention des manifestants. Après l’arrestation, le leader et ses partisans vivent des moments pénibles dans des conditions difficiles de leur détention, surtout pour le cas des blessés. Je vous livre les faits dans le prochain billet la semaine prochaine.

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