Cameroun : chronique des "Marches blanches" du samedi 26 janvier

C’est dans son discours de vœux du 31 décembre 2018 que le leader du MRC annonce l’organisation des « Marches blanches« . En fait, les Marches blanches font partie des stratégies initiées par Maurice Kamto et son parti politique, le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), avec pour objectif de s’insurger contre ce qu’ils appellent le « Hold Up ». La proclamation de la victoire de Paul Biya (71%) par le Conseil constitutionnel à l’issue du scrutin présidentiel du 7 octobre 2018 est ce qui a tout déclenché. Maurice Kamto, qui revendique la victoire, réclame le re-comptage des voix à partir des PV.

A la suite de la proclamation des Résultats le 22 octobre 2018 par Clément Atangana, le leader du MRC donne le ton en appelant à la mobilisation populaire. Pour faire plier le pouvoir de Yaoundé, plusieurs activités politiques et citoyennes ont été prévues. C’est ainsi que les Marches blanches commencent donc ce samedi 26 janvier sur toute l’étendue du territoire national et également dans la diaspora camerounais. Pour rappel, les marches blanches ne sont pas les premières activités initiées par le MRC depuis la proclamation des résultats de la présidentielle. Le parti a programmés des marches de Hold Up qui n’ont pas connu le même succès que celles-ci.

Yaoundé, Paris, Berlin, Bruxelles, Londres, Washington, et bien sûr Douala, sont des villes qui ont été les plus mouvementées et les plus médiatisées de cette première journée. Mais beaucoup d’ancre et de salive pour cette journée. Que s’est-il passé réellement ? Je vous fais ici le film de journée telle que je l’ai vécu non seulement comme observateur, mais comme acteur.

Douala donne le ton des Marches blanches

La première journée des Marches blanches commence à Yaoundé par l’occupation du carrefour mythique de la poste central aux premières heures. Les hommes en tenue semblent plus fébriles et n’hésitent pas à passer à l’intimidation à travers le jet de gaz lacrymogène. Mais, les manifestants ne vont pas s’y méprendre et feront montre de sang froid. Le climat se révèle encore plus tendu après des informations, pas du tout agréables, venues de Douala. La police y a été la plus brutale. Tout juste au début des manifestations, l’un des leaders du MRC, Célestin Njamen, qui conduisait l’un des fronts à Douala au quartier Makèpè, a été touché par balles tirées par la police à la cuisse. Au environ de 10h, les Réseaux sociaux (Whatsapp, Facebook, Twitter) sont en émoi.

A l’instant, Me Michèle Ndoki, une autre leader du MRC, à la tête d’un autre front à Akwa, informée, se met en route pour Makèpè pour s’enquérir de la situation. Au cours de la marche, elle est prise au piège et reçoit également des balles de la police à la cuisse. C’était vraiment une histoire de cuisses (?). Sur le champ, Maurice Kamto, chargé de conduire les Marches blanches à Yaoundé, change de programme. Il se rend immédiatement à Douala par voie routière sur la nationale N°3. Entre-temps, au quartier Beedi, au 5ème arrondissement où se trouve l’hôpital général, le climat reste tendu. Les deux leaders y sont conduits pour des soins. Les manifestants, ayant entendu l’arrivée de Maurice Kamto, campent aux environs.

Les réseaux sociaux s’enflamment avec les images (photos et vidéos) des deux blessés qui circulent et font le tour du monde en temps réel. D’autres vidéos circulent avec en prime un policier qui tire une balle à la jambe d’un manifestant aux mains nues et le dos tourné. Du coup, les avis sont partagés sur la Toile. Les partisans du régime de Yaoundé (les Camerounais ont créé un terme pour les désigner : les sardinards) crient à la manipulation du MRC. Pour eux, ces deux leaders n’ont pas reçus de balles, ce ne sont que des simulations pour révolter les Camerounais. Pour d’autres, ils n’ont reçu que des balles blanches. Pire encore, il y en ont qui auraient souhaité les voir touché au cœur ou à la tête.

L’ambassade du Cameroun à Paris, saccagée

Les informations venues de Douala ne laissent personne indifférent. Vers midi, Paris n’est pas en reste et fait parler d’elle. Le mouvement qui se fait appeler Brigade Anti-Sardinard (BAS) est mis en branle. En fait, la BAS est ce mouvement des Camerounais de la diaspora créé après la proclamation des résultats de la présidentielle pour protester contre la réélection frauduleuse de Paul Biya. Son objectif est de contrecarrer toutes actions des « sardinards ». Sardinards est créé à partir de la sardine. Les meeting du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) sont généralement des occasions de réjouissances où les boîtes de sardine et du pain sont offerts en présents aux manifestants. D’où ce vocable.

A la fin de la présidentielle, la BAS s’est principalement illustrée dans la traque des artistes musiciens Camerounais en Europe. Tous les artistes qui avaient accepté le cachet du RDPC lors des meetings de la présidentielle ont vu leurs concerts sabordés, notamment en France. Cette affaire de sabordement a tellement fait couler beaucoup d’ancre et de salive qu’elle s’est même un peu calmée. Curieusement, cette BAS a encore fait parler d’elle ce samedi 26 janvier. Les manifestants ont débarqué à l’ambassade du Cameroun à Paris et ont tout saccagé. Le personnel et l’ambassadeur sont en fuite, laissant les locaux aux fous-furieux. Les effigies et les photos officielles de Paul Biya vandalisées.

 Kamto arrive à Douala et lance les Marches blanches

Maurice Kamto et ses fidèles alliés et « lieutenants », Richard Penda Ekoka et Albert Dzongang, débarquent à l’hôpital général au chevet de Célestin Njamen et de Michèle Ndoki. Une visite de courtoisie et de soutien morale était nécessaire pour leur remonter le moral. Il faut préciser ici que ces deux membres du MRC représentent le leadership en termes de mobilisation sur le terrain très complexe de Douala, ville cosmopolite. Certains sources font état de ce que la police veut neutraliser ces deux leaders pour « tuer » les Marches blanches dans l’œuf. Anéantis par leurs blessures, ils n’ont même pas eu l’occasion de lancer les Marches blanches comme prévu. Tout avait basculer.

Maurice Kamto, après quelques mètres à pieds, donne sa première impression de la première journée des Marches blanches. La principale information est que le MRC ne baissera pas les bras. L’intimidation qui vient du RDPC, dit-il, ne doit jamais décourager les manifestants, les Camerounais qui ont soif du changement. Il est même allé jusqu’à répondre à l’une des reproches qui lui ont été souvent servi par ses détracteurs. En fait, il lui est souvent reproché de mettre ses enfants à l’abri en invitant les enfants des autres de venir manifester dans la rue au risque de leur vie. Sa réponse a été claire :

Que ceux qui me reproche d’envoyer les enfants des autres dans la rue laissent donc leurs enfants à la maison et viennent en tant que parents marcher avec moi, je suis aussi un parent comme eux.

Salve d’applaudissements. Les manifestants se dispersent et les rues de Beedi se calment peu à peu. Cependant, les réseaux sociaux continuent de bouger. Les images des deux blessés et d’autres continuent de circuler, les vidéos de l’ambassade de Paris polluent l’actualité toute la soirée. Pendant ce temps, les informations sur la prise de l’ambassade du Cameroun à Berlin commencent à circuler.

Le gouvernement passe au menaces

Autour de minuit, les nouvelles sur le point de presse du gouvernement surprennent plus d’un. Le ministre de la communication, René Emmanuel Sadi, est annoncé dans quelques minutes. A sa suite, le ministre de l’administration territorial, Paul Atanga Nji, fera également une annonce. Tout le monde est alors surpris par cette curieuse annonce de monsieur Sardine, pardon, Sadi, qui révèle que la police à Douala n’avait pas utilisé les armes à feu. A la suite de cette annonce, les internautes outrés ont fini par lui trouvé un nom comique « René Sardine ».

L’annonce de Paul Atanga Nji n’a pas aussi manqué de susciter le buzz. En fait, le ministre a d’ailleurs menacé de suspendre la parti MRC par qui tout est arrivé. Les manifestants, les militants et les sympathisants du MRC ont considéré cette annonce comme une blague. Atanga Nji subit le même sort que son collègue ministre et est surnommé « Atanga Bandit ». Beaucoup d’analystes ont d’ailleurs estimés que cette suspension fera plus de mal que de bien. Au lieu de calmer les esprits, elle fera plutôt augmenter la tension. Certains d’ailleurs se sont rappelé de la suspension du Consortium anglophone qui a mis de l’huile sur le feu. Aujourd’hui, les régions anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) vivent la guerre civile.

Les manifestants sautent sur l’ambassade à Berlin

Comme si les menaces du ministre Atanga Nji ne suffisaient pas, les Anti-Sardinards d’Allemagne passent à l’étape ultime de la journée. En fait, c’est au petit matin du 27 janvier vers 2h que les manifestants saccagent les locaux. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Les esprits sont tendus et les gens se demandent même encore le pourquoi du comment de l’ampleur de ces marches blanches. La situation est presque semblable à Berlin comme cela l’a été à Paris. Les bureaux mis sens dessus-dessous, les documents éparpillés au sol, les frigos vidés de leurs contenus et les champagnes ouverts pour célébrer « la prise de Berlin ».

Les internautes s’échauffent davantage. Mile et une questions se posent chez les partisans du régime de Yaoundé qui se rendent finalement compte de la nuisance des tontinards. Le terme tontinards, à l’inverse de celui de sardinards, désigne les partisans de l’opposition et plus particulièrement des militants et sympathisants du MRC. Ce terme est un vocable issu du mot « Tontine » qui est une organisation financière traditionnelle plus répandue et développée chez les Bamilékés. Le Pr Mathias Eric Owona Nguini, politologue, qui l’a popularisé, plus connu pour ses critiques contre le MRC, est celui qui est à l’origine de ce vocable camerounais « tontinards » pour réduire le MRC au parti des Bamilékés. Parti tribal, donc. Le vocable est devenu célèbre et tous les militants et sympathisants du MRC s’en réclament.

Bruxelles, Londres et Washington échappent aux marasmes

Bruxelles

Dans l’après midi vers 14h, les nouvelles des Marches blanches arrivent de Bruxelles. Elles font état de ce que la police est en train de ceinturer la zone pour empêcher toute intrusion. Cette nouvelle arrive comme un cheveux dans la soupe. C’est comme si l’occupation de l’ambassade du Cameroun à Paris était le déclencheur. C’est juste que Paris a donné le ton et l’idée est venue de séquestrer l’ambassadeur à Bruxelles et d’envahir les locaux. Visiblement, il a eu l’écho et a vite fait d’alerter la police belge. Heureusement pour lui !

Les manifestants à Bruxelles se sont donc uniquement contentés des Marches blanches. Plus d’une centaine de Camerounais se sont alors retrouver devant l’ambassade pour un meeting qui a été très bien suivi. Partout dans les réseaux sociaux, les Sardinards jubilent pour l’héroïsme de l’ambassadeur qui a fait échouer le plan des Anti-Sardinards de Belgique. Pendant ce temps, les Anti-Sardinards de France jubilent à leur tour à l’intérieur de l’ambassade à Paris sous le regards agaçant de la police arrivée tard sur les lieu. Quelques bouteilles de champagne trouvées dans les réfrigérateurs des bureaux sont même vidées en l’honneur de la « victoire ».

Londres

A Londres, la situation est presque identique à celle de Bruxelles. La police londonienne a vite fait de venir empêcher les manifestants d’accéder dans les locaux de l’ambassade du Cameroun. La colère était presque à son comble. Des cris de ralliement se font entendre, le drapeau du Cameroun est visible partout. Au finish, on a seulement eu droit à quelques jets de pierres et d’œufs pourris sur les fenêtres de l’immeuble.

Washington

La situation est quelque peu différente à Washington DC. Cette « victoire » des tontinards ou des anti-sardinards à Paris et à Berlin, irritent les sardinards (commencez à vous familiariser avec ces vocables camerounais que j’utiliserai désormais pour désigner les partisans de l’opposition et ceux du parti au pouvoir). La peur les envahit et, tout de suite, ils décident d’assiéger l’ambassade du Cameroun à Washington DC en bloguant l’entrée principale avec un engin du génie civil. Les sardinards ne se font pas prier pour tenter d’intimider les tontinards. Cinq d’entre eux sont venus pour empêcher les casses comme à Paris et à Berlin.

Les réactions n’ont pas tardé

Trois partis politiques

La longue journée marathon de samedi 26 janvier 2019 s’est achevée donc avec cinq réactions importantes. La première est celle du parti politique SDF dont la réputation ne fait plus débat. Malgré sa perte de vitesse depuis la présidentielle au profit du nouveau poids lourd, le MRC, son secrétaire général, le sénateur Jean Tsomelou, a vite fait de condamner la barbarie policière de Douala. Au total, cinq personnes (selon le communiqué officiel du parti publié ce jour) se trouvent dans les hôpitaux pour avoir reçu des balles au pieds comme le témoignent certaines vidéos. Ce qui reste toutefois intéressant dans ce communiqué du SG, c’est la volonté affichée du parti de John Fru Ndi de mettre au côté du MRC pour les prochaines manifestations.

La deuxième réaction est celle de Me Akere Muna. Il avait retiré sa candidature à la veille du scrutin au profit justement de Maurice Kamto. Il intervient à la suite des manifestations de la journée de samedi 26 janvier en accusant le gouvernement : « Oui notre gouvernement est en train de pousser les citoyens à une véritable insurrection! ». Quant à Mme Alice Sadio, présidente du parti Alliance des Forces Progressistes (AFP), elle interpelle tout simplement le gouvernement d’éviter d’agir avec une « telle méchanceté… d’une telle barbarie ».

La société civile

La quatrième réaction vient du bâtonnier de l’ordre nationale des avocats du Cameroun. Me Charles Tchakounte Patie « dénonce et condamne tout usage disproportionné de la force publique à l’égard de la population civile ». En effet, les avocats Me André Marie Tassa, Me Emmanuel Simth et Me Alphonse Ngaliembou, militants du MRC participants aux marches blanches sont provisoirement privés de leur liberté ». Le bâtonnier, au nom du Barreau, a également fustigé la violence infligée à Me Ndoki.

 

Il y a enfin des partis politiques alliés du MRC qui ont rédigé un communiqué. Ils ont battu en brèche les affirmations du ministre René « Sardine » par ces termes :

Nous avons suivi avec beaucoup d’étonnement les déclarations de monsieur le ministre de la communication à la suite des marches pacifiques qui se sont déroulées dans différentes villes du Cameroun. Nous tenons a souligner avec fermeté que ces déclarations sont infondées et sans rapport avec les faits sur le terrain.

Et maintenant… la suite ?

Pour les ambassades mises à sac par les manifestants, les autorités ont signé deux notes de service : pour Paris et pour celle de Berlin. Chacune d’elle annonce la suspension des services dans ces ambassades jusqu’à nouvel avis.

Selon le président Maurice Kamto, les Marches blanches sont loin de s’achever. Selon lui, « la mobilisation doit continuer » pour montrer la détermination du peuple à découdre avec la cleptomanie.

Au moment où je finalise ce billet (lundi 28 janvier à 23h), les informations qui me parviennent font état de l’arrestation de Alain Fogue (à Yaoundé), Richard Penda Ekoka, de Albert Dzongang et bien sûr, de Maurice Kamto qui se trouvait, au moment de son arrestation, au domicile de ce dernier depuis son arrivée à Douala samedi 26 janvier. Rappelons que les leaders qui conduisaient les marches blanches à Yaoundé, Engelbert Lebon Datchoua, Serval Abe, Paul Eric Kingue (Directeur de campagne de Maurice Kamto à la présidentielle) sont aux arrêts depuis samedi. Pire encore, parmi les cinq manifestants blessés et hospitalisés à l’hôpital général de Douala, l’un d’eux, Célestin Njamen, a été exfiltré par la police malgré l’opposition du médecin. Tous sont conduits à la police judiciaire de Douala en, certainement, de Yaoundé.

Au vue de ces dernières informations, les données ont certainement changé.

D’ici là, je vous reviendrai à coup sûr.

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