Quel sens donner à la fête du travail au Cameroun ?

Le 1er mai, baptisé allègrement « journée internationale du travail » est-il considéré comme une journée de commémoration ou de festivité ? Au fait, que célèbre-t-on au Cameroun le 1er mai ? A quoi renvoie le 1er mai ? Contrairement au contexte qui a présidé la naissance de cette journée symbolisée par des luttes du mouvement ouvrier en mémoire du massacre de Haymarket Square, cette journée au Cameroun est particulièrement marquée par des réjouissances festives. Pendant que les travailleurs Américains commémorent les travailleurs et célèbrent la victoire des ouvriers de Chicago qui se soulèvent en 1884 pour revendiquer la diminution des heures de travail à une journée de huit heures, et qui a été satisfaite par ailleurs, ici au Cameroun, je cherche encore les motifs de satisfaction, d’orgueil pour lequel les travailleurs peuvent se vanter.

Commençons tout de même par le commencement. Quel est aujourd’hui le taux du chômage au Cameroun ? Un extrait d’un journal camerounais en ligne est édifiant à ce sujet :

Au-delà des chiffres réels ou imaginaires qui circulent sur le taux de  chômage au Cameroun, il convient de dire que c’est à ce niveau que réside la difficulté chez les jeunes.  Aujourd’hui, les pouvoirs publics  tiennent un langage ambigu sur le chômage. Ainsi, pour le Fonds national de l’Emploi, le taux de chômage est de 4,4%. Au niveau du chômage élargi, le FNE parle d’un taux de 6,2%. Et dans les villes de Yaoundé et Douala, l’on note respectivement les taux de 14,7% et 12,1%.  Mais selon d’autres sources, l’on parle  d’un taux de chômage élargi des jeunes  qui se situe à  13% de la population active du pays, avec des pointes de 22% à Douala et 30% à Yaoundé. Sur un taux de chômage global d’un peu plus de 14%.  Cette cacophonie des chiffes sur l’emploi cache quelque chose, elle traduit la volonté d’entuber les jeunes dont 100.000 nouveaux demandeurs d’emploi sont enregistrés chaque année, et parmi eux,  des diplômés de l’enseignement supérieur.

Il faut remarquer que les chiffres sur le chômage au Cameroun ne sont facilement unanimes. Certains en concluent que ces chiffres sont un mystère et c’est à dessein. Pour quel intérêt le gouvernement camerounais ne dévoile-t-il pas le taux réel du chômage au Cameroun ? Difficile de le savoir. Les observateurs restent donc dans la conjecture tout en étant convaincu qu’il ne reflète pas la réalité. C’était juste une parenthèse pour introduire cette chronique avec ce constat selon lequel, tout comme le taux de chômage, trouver un emploi est également un mystère. Il est bien sûr évident que c’est le même constat partout dans le monde, mais le Cameroun a ceci de particulier que le monde du travail obéit à une logique politicienne pernicieuse.

Qu’est-ce que le travail ? Pour répondre à cette question, il est mieux d’expliquer plutôt à quoi il sert et non ce qu’il est. Je convoque ici le célèbre Français Voltaire en empruntant ses mots : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’envie, le vice et le besoin ». Cette phrase à elle seule veut tout dire. C’est le travail qui libère l’homme, lui donne sa personnalité, son indépendance. Voltaire n’a pas eu tort de le dire pour la simple raison que c’est grâce au travail que l’homme échappe à l’oisiveté, au vagabondage, au fanfaronnade. C’est grâce au travail que le travailleur s’accomplit en tant qu’homme. Il est capable, par son pouvoir financier, de fonder un foyer, de subvenir aux besoins de sa petite famille, de s’engager dans les projets de développement, de citoyenneté, et même de s’engager véritablement en politique.

Oui, c’est justement ça le hic. Le pouvoir financier, que les économistes appellent « pouvoir d’achat », a ceci de puissant et de novateur qu’il permet à l’homme de s’investir dans la conquête de son épanouissement physique et psychologique, de l’accomplissement de son bien-être en tant qu’homme jouissant de ses capacités à décider de ce qu’il veut, bref de sa liberté. C’est une donnée importante qu’il nous revient de comprendre afin de juger de la pertinence des analyses qui exhibent l’incapacité attribuée faussement à certaines personnes de s’accomplir pleinement dans la conquête de cette liberté si chère à leur épanouissement. Pour comprendre l’importance qu’il y a à accorder le travail à un peuple, il serait mieux de passer par une étude de cas que je m’en vais vous présenter. Il s’agit évidemment du Cameroun.

La seule chose, je veux dire, le seul programme que Biya a déjà parfaitement réussi jusqu’ici en 37 ans de pouvoir, pardon, de règne, c’est de rendre les Camerounais clochards, mendiants, cupides. Et que sais-je encore ? Les Camerounais sont devenus si vulnérables et facilement manipulables à souhait qu’ils tombent facilement dans les guet-apens de gain facile. C’est dans ce contexte que la tyrannie peut se déployer car elle a besoin d’une population, d’une jeunesse prise en étau par la famine. Ce n’est pas pour rien que dans chacun des meetings du tyran en chef, je veux dire les meetings du RDPC, les élites ne font l’économie de rien en ce qui concerne la bouffe. Les menus les plus prisés sont évidemment les morceaux de pain, les boîtes de sardine, les sacs de riz, les bouteilles de bière, etc. Parce qu’elles savent que les Camerounais ont faim, et par conséquent, ils seront là pour manger et non pour assister au meeting. On se pose donc la question de savoir pourquoi les élites dépensent-elles autant d’argent pour des gens qui viennent jouer aux figurants ? La réponse est simple : c’est pour montrer à l’opinion que le parti est populaire. C’est juste pour un besoin de marketing.

Pour rendre les Camerounais clochards, la méthode est toute aussi simple : faire de l’emploi un mystère. Ainsi, ceux qui n’ont pas d’emploi mettent tout ce qu’il faut pour en avoir et ceux qui en ont, font de même pour le préserver. Rendre les sans-emplois clochards et les travailleurs fragiles fait d’eux des gens dont la vie ne tient qu’à un fil. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’emploi au Cameroun est devenu une mine d’or pour la jeunesse. Ainsi, on voit bien qu’en dehors des sans-emplois réduits en clochards, les travailleurs subissent le même sort de la précarité du fait du pouvoir exorbitant donné aux employeurs, qui font d’eux leurs vaches à lait. L’offre étant supérieure à la demande, un licenciement pointe toujours à l’horizon pour vous prévenir de votre manque de loyauté, d’impartialité et de neutralité. Oui, parfois les travailleurs refusent de s’engager pour le changement à défaut de militer pour le RDPC. Ils ne peuvent donc pas s’exhiber s’ils sont militants d’un parti politique de l’opposition au risque de courroucer l’employeur prêt à les licencier pour échapper à un éventuel redressement fiscal brandi comme une épée de Damoclès. Il a tellement de pouvoir, ce patron, qu’il devient vraiment difficile de s’hasarder dans une procédure judiciaire après un licenciement abusif. La longueur des procédures, la corruption des juges par le patron véreux ont vite fait de décourager même les victimes les plus téméraires.

Dans ces conditions, comment libère-t-on un peuple aussi enchaîné ? Comment libère-t-on un peuple qui manque cruellement d’organisation, de repère, un peuple qui a besoin de changement ? Comment demander à celui qui a faim de participer à une manifestation dont l’objectif est le changement qu’il souhaite pour sa carrière et sa survie alors qu’il est à la recherche justement d’un pécule pour sa survie ? L’engagement politique étant bondé de sacrifices, un peuple ainsi pris en tenaille résistera-t-il à tout sacrifice supplémentaire ? Le militantisme et l’engagement pour le combat politique n’ont pas besoin d’un peuple affamé. Jamais. La révolution ne se fait pas par les pauvres, mais par la classe moyenne. Les chômeurs ne s’aventureront pas pour des raisons alimentaires, autant les travailleurs qui risquent leur emploi, aussi décent soit-il, ne s’aventureront pas non plus. Que c’est difficile de la conquérir, la liberté !

Maintenir les gens dans la dépendance, dans la précarité, c’est les mettre en captivité et en incapacité de s’organiser. Or un peuple qui veut se libérer a besoin d’une organisation solide et bien structurée. Un peuple à qui on a refusé tout ce qu’il lui faut comme éléments de fierté et d’orgueil comme les travailleurs de Chicago, sera toujours tenté à attendre l’arrivée d’un messie.

Biya sait très bien qu’une population qui a faim aura les difficultés pour s’organiser. Il sera difficile de dire aux gens de s’intéresser à la chose publique, de s’engager dans un parti politique pour le changement. Ce tyran satrape le sait très bien et il veuille même à rendre les compatriotes de plus en plus clochards. C’est un terrain favorable pour la perpétuation et la reproduction de son système. Comment sortir de là ? Difficile, vraiment difficile !

Ce que les travailleurs savent mieux faire le 1er mai, c’est de faire bombance. Il n’y a que ça, sinon rien. Dommage.

« Le travail et après le travail l’indépendance mon enfant, n’être à la charge de personne telle doit être la devise de votre génération » (Bernard Dadié)

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