Retrait de la CAN 2019 au Cameroun : les raisons de l'échec

La sentence est tombée vendredi 30 novembre. Le Cameroun ne sera pas le pays organisateur de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2019. Cette décision a été prise par le comité exécutif de la Confédération africaine de football (CAF), réuni à Accra au Ghana.

Le Cameroun n’a pas tenu son pari… Contrairement aux promesses du président de la République, faites au peuple camerounais dans un discours pompeux, le 10 août 2017, où il affirmait mordicus que « le Cameroun sera prêt le jour dit ». Seize mois après, qu’est-ce qui s’est passé pour que l’organisation de la CAN 2019 soit retirée au pays de Roger Milla ? Cette situation est vécue à Yaoundé comme un échec. Toute honte bue, le gouvernement, par la voix de son porte-parole, n’a pas caché sa déception et crie à « l’injustice ».

Les supputations ont circulé, et continuent de circuler, tant sur les réseaux sociaux que sur les médias pour comprendre ce qui s’est réellement passé pour que le Cameroun se retrouve humilié par la CAF. La plupart d’observateurs orientent leurs analyses sur les origines du retrait de l’organisation de cette compétition africaine. Il existe plusieurs tendances pour expliquer cette déculottée. Pour des raisons de commodité, je vous livre ici quatre analyses. Elles sont tirées sur le volet parmi des centaines qui circulent sur Facebook et publiées par des personnes bien connues du public camerounais. Chacune d’elle explique exactement d’où est venue la faille.

Les 4 raisons du retrait de l’organisation de la CAN 2019

1ère raison de l’échec : l’insécurité (Par Serge Aimé Bikoi)

La première raison de l’échec est d’ordre sécuritaire et c’est l’argument présenté par Serge Aimé Bikoï, journaliste à RTS (Radio Télision Siantou). La RTS c’est une chaîne urbaine émettant à Yaoundé et ses environs. Le journaliste fait un double diagnostic, non seulement sur l’insécurité qui règne au Cameroun, mais aussi sur les insuffisance au niveau des délais de livraison des stades en pleine construction :

En passant donc au crible de la raison pratique l’échec du Cameroun à l’organisation de la Can 2019, bien de déterminants socio-politique, infrastructurel, urbain et écotouristique sont déclinés pour tenter, sans coup férir, de décrypter la mauvaise passe du pays de Samuel Eto’o Fils. Au rang des invariants socio-politiques, figure la crise sécuritaire qui ébranle, depuis des années, trois régions camerounaises, en l’occurrence l’Extrême-Nord, le Sud-Ouest et le Nord-Ouest. Le bilan de la crise socio-politique contemporaine, en termes d’incidences humaine, matérielle et financière, est si éloquent qu’un émissaire du congrès américain a saisi la balle au bond, ces derniers jours, pour requérir, auprès de la Fifa (Fédération internationale de football association), le retrait de la CAN au Cameroun. Cette pression des États-Unis sur la Fifa était, d’ailleurs, un signe avant-coureur et un déterminant prémonitoire à la sentence qui est, in extremis, connue de tous le jour de la commémoration de l’an 29 de la mort de l’ancien premier Président de la République du Cameroun.

2ème raison de l’échec : l’insuffisance d’infrastructures (Par Serge Aimé Bikoi)

Au-delà de la variable socio-politique, il y a le déterminant infrastructurel appréhendé comme le facteur à prendre aussi en considération sur le terrain explicatif du retrait de la CAN au Cameroun. Jusqu’ici, les stades, dont la façade est tout de même visible, ne sont pas encore achevés. A cette incurie se subordonne le déficit d’établissements hôteliers susceptibles de transcender la démographie croissante des touristes étrangers des 24 pays devant participer à cette grande messe du football africain. Aussi faut-il noter, en termes d’imperfections infrastructurelles, le manque criard de routes et d’autoroutes, voies de communications capables de relier les masses populaires locales et étrangères dans différents stades des villes camerounaises. De plus, il est impossible de ne pas constater l’absence des plateaux techniques en bonne et due forme des hôpitaux publics de référence et le giron de la voirie urbaine, qui reste et demeure moins embelli au plan touristico-urbain.

3ème raison de l’échec : la revanche d’Ahmad (Par Mathias Eric Owona Nguini)

L’échec lié au complot de la CAF contre le Cameroun est défendu par le professeur Mathias Eric Owona Nguini. C’est un socio-politologue, enseignant à l’université de Yaoundé II. Selon lui, cette thèse de complot était visible depuis bien longtemps :

La véhémence du leader de la CAF contre l’organisation camerounaise de la CAN 2019 était clairement motivée par deux raisons structurantes : le désir de revanche contre le pays du grand Issa Hayatou dont le comité exécutif lui retira la CAN Juniors et le souci de ménager ses puissants alliés nord-africains et d’Afrique australe en leur permettant de reprendre la main pour l’organisation de la CAN 2019 au détriment du Cameroun.

Malgré les propos lénifiants du président de la CAF lors de son voyage express au Cameroun en compagnie de la star Samuel Eto’o pour une audience avec le président Paul Biya, je n’ai jamais eu confiance au patron du football continental africain. Le jeu de lobbying de l’Afrique du nord et de l’Afrique australe était trop fort. Il est évident que malgré ses retards organisationnels et leurs raisons (luttes d’influence entre coteries administratives, guerres entre lobbies d’affaire, campagnes anti-patriotiques d’intoxication des milieux anti-régimes, lenteurs administratives), le Cameroun allait parvenir tant bien que mal à mettre en place sa CAN.

C’était sans compter sur les « combinaisons » politico-footballistiques confédérales recomposées avec le nouvel actionnariat dominant de pouvoir au sein de la CAF, dominées particulièrement par le souci de faire plaisir au grand parrain marocain frustré d’avoir été battu pour la Coupe du Monde 2026. Conscient des gros efforts du Cameroun, Ahmad et le Comité Exécutif de la CAF, ont usé de l’art de Salomon. Après avoir humilié le Cameroun en le décalant de 2019 à 2021, ils ont donné des gages pour que ce pays prenne le tour de la Côte d’Ivoire qui serait renvoyé en 2023. Le Cameroun semble quand même devoir avoir sa CAN au prix de quelques humiliations qu’il lavera sur le terrain en 2019 s’il se qualifie. Dans ce cas, en 2021, ce sera la 7ème étoile. Qui a dit que le football n’est pas politique ?

4ème raison de l’échec : l’irresponsabilité de Paul Biya (Par Jean-Bruno Tagne)

Le président de la République Paul Biya est considéré comme le principal responsable et doit s’en prendre qu’à lui-même. C’est ce que dit Jean Bruno Tagne, journaliste en service à Canal 2 International, dont le siège se trouve à Douala. Journaliste et présentateur dans cette chaîne, il officie également en tant que directeur général adjoint. Voici en substance son analyse après le retrait :

J’en vois qui s’en prennent à bras raccourcis aux ministres et autres collaborateurs du président de la République comme responsables du retrait de l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun par la CAF. « Le Cameroun sera prêt le jour dit. J’en prends l’engagement », avait déclaré Paul Biya devant ses hôtes en extase au palais de l’Unité à Yaoundé.

Comment peut-on prendre un tel engagement urbi et orbi et ne jamais se donner la peine ne serait-ce qu’une seule fois de visiter les chantiers pour s’assurer que les choses vont dans le sens souhaité ? Même pas une petite visite au stade d’Olembe à quelque pas du palais d’Etoudi. Stade du reste baptisé du nom de Paul Biya avant même d’être construit ! Qu’on ne me dise surtout pas que ce n’est pas le rôle du chef de l’État. D’autres le font et ça marche.

Paul Biya est coupable, comme pour d’autres choses, de s’être contenté des rapports, de n’avoir pas du haut de sa fonction donné un coup pied à la bureaucratie qui a freiné considérablement les travaux et surtout d’avoir fermé les yeux devant des gens qui avaient décidé de faire de cette CAN la plus grosse vache à lait de leur vie. Et ce ne sont pas les alertes qui ont manqué.

Vouloir, maintenant que l’échec est consommé et que le Cameroun est humilié, se défausser – comme toujours – sur les collaborateurs ou pointer une pseudo « mafia » qu’il y aurait à la CAF relève de la pure diversion. C’est même de l’irresponsabilité.

Les Camerounais n’ont pas élus des ministres mais bien un chef de l’État qui doit prendre ses responsabilités. Do your homework sir.

Et maintenant, quelles sont les conséquences du retrait de la CAN 2019 ?

Pour le moment, personne ne sait ce qui va se passer. Le président Biya possède encore les manettes pour donner le ton pour la suite. Quelques hypothèses sont cependant scrutées par des uns et des autres pour envisager l’avenir. Que va-t-il se passer maintenant ?

Le remaniement ?

La première conséquence de ce retrait est punitive. En fait, la plupart des Camerounais pensent que l’occasion est venue pour le président de la République de passer très vite au remaniement de son gouvernement, qu’il tarde à faire depuis sa réélection le 7 octobre et sa prestation de serment le 6 novembre 2018. Paul Biya a toujours cette manie d’être maître du temps, de contrôler le calendrier politique sans laisser apparaître la moindre trace des ses actes futurs. Va-t-il dérober à la tradition en procédant au remaniement tant souhaité et qui marquera le début des sanctions à venir ?

La prison ?

Il ne faudra pas seulement s’arrêter aux sanctions avec un remaniement. Le remaniement ministériel tant souhaité entraînera probablement certains responsables de l’échec vers une poursuite judiciaire pour détournement de deniers publics. Dans ce cas, la 2ème raison de l’échec (l’insuffisance d’infrastructures) serait alors la plus probable. Une poursuite judiciaire des responsables impliqués dans la construction des infrastructures de la CAN 2019 sera donc une preuve que les chantiers n’ont pas avancés pour des raisons de mauvaise gouvernance. Et la responsabilité du président de la République serait également impliquée (4ème raison).

D’ailleurs, quelques Une des journaux de lundi 3 novembre annonçait déjà des responsables impliqués dans l’échec : Ferdinand Ngoh Ngoh, le secrétaire général de la présidence de la République, et Ismaël Bidoung Mpwatt, le ministre des sports et de l’éducation physique, et bien d’autres.

Le TAS ?

D’autres pensent encore que la bataille n’est pas perdue et qu’il faudra passer à la phase juridique par un recours au Tribunal Arbitral du Sport (TAS). La première personne à l’exiger c’est bien Abdouramane Hamadou qui déclare, sur sa page Facebook, que le Cameroun a la « possibilité de faire reculer la CAF ». Abdouramane Hamadou Babba est président d’une équipe de foot « Etoile Filante de Garoua ». Il est très connu par le public camerounais pour avoir affronté l’équipe dirigeante de la Fecafoot (Fédération Camerounaise de Footbal) pendant deux ans, qui avait été élu illégalement. Il a finalement eu gain de cause et le TAS a débouté le président de la Fecafoot Tombi A Roko.

Le même Abdouramane compte renouveler l’expérience en envisageant une plainte contre la CAF au TAS. Une plainte au niveau du TAS signifierait alors la confirmation de la 3ème raison comme hypothèse de l’échec. La question ici n’est pas de savoir si la CAF a raison ou non, mais c’est celle de savoir si effectivement le Cameroun est prêt a accueillir cette CAN en juin 2019 si jamais la CAF la lui accordait ? Cette question est d’autant plus importante que la sortie du ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, bien que parlant d’injustice, sonne comme un aveux en demandant au « peuple camerounais de garder toute sa sérénité ».

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Commentaires

Le TDK
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Bel article TKC, de bonnes analyses de la situation et un texte agréable à lire.

Yves Tchakounte
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Merci TDK!