Handicap et droit de vote au Cameroun

Le 9 février 2020 s’est tenu, au Cameroun, les élections législatives et municipales. Comme d’habitude, c’était l’occasion, pour des associations et des ONG de promotion des droits de l’homme, de participer au processus électoral à travers le déploiement des observateurs sur l’étendue du territoire. Mais, certaines ONG se sont fait remarquer par leur particularité. C’est le cas de l’ONG américaine Sightsavers.

Pour Sightsavers, par le canal de la « Plateforme Nationale des Organisations de Promotion de l’Inclusion des Personnes Handicapées du Cameroun », le moment est venu de miser sur une catégorie sociale presque oubliée : les personnes vivant avec un handicap. Ce qui fait la particularité de cette ONG, c’est qu’elle souhaite faire des personnes handicapées des acteurs de la vie démocratique, et ce à trois niveaux : il s’agit d’impliquer les personnes handicapées à la fois comme observateurs électoraux, comme électeurs, et comme candidats.

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. Un aveugle se fait aider pendant le vote à Yaoundé. Crédit photo : Sightsavers.

Sightsavers a joué un rôle prépondérant dans l’implication des personnes handicapées dans le processus électoral au Cameroun au cours de l’élection présidentielle (7 octobre 2018), Législatives et Municipales (9 février 2020). Son rôle a consisté à servir de facilitatrice en termes de formation (rôle d’un député, d’un conseiller municipal, et les techniques d’observation électorale). Elle a été d’un apport considérable dans l’organisation des campagnes électorales des candidats handicapés. Même si le bilan est jugé mitigé par beaucoup pour ce qui concerne le soutien des candidats handicapés, cet apport ne peut tout de même pas être oublié. Par contre, son bilan pour l’observation électorale est encourageant. Je vous livre ici quelques images rapportées par les observateurs électoraux handicapés recrutés pour la circonstance.

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Élections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. Une électrice et observatrice handicapée (malentendante) en train de voter à dans un bureau de vote à Yaoundé. Crédit photo : Sightsavers.

En tant qu’observateurs électoraux, les personnes handicapées sont allées sur le terrain en sillonnant les villes cibles comme Yaoundé, Douala, Garoua, Figuil, Yagoua, Maroua, Bertoua, Abong-Bang, Dschang, Bafoussam, Ngaoundéré, Meiganga, Ebolowa, Sangmélima, pour constater de leurs propres yeux les conditions environnementales et psychologiques auxquelles les personnes handicapées doivent faire face lors des scrutins au Cameroun. Et en tant qu’électeurs, elles ont, à travers leurs points de vue, exprimé leur ressenti et leur vécu face à ces conditions dont elles viennent de faire l’expérience sur le terrain après avoir accompli leur devoir de vote.

J’ai donc eu ce privilège d’être sélectionné, ainsi d’une quarantaine d’autres, comme observateur électoral pour les élections législatives et municipales du 9 février dernier. Pour la première fois, depuis que je me bats pour la promotion et le respect des droits des minorités, j’ai été confronté à l’immensité de la souffrance de cette catégorie sociale. J’ai moi-même vu et vécu les conditions dans lesquelles les personnes handicapées se battent pour exercer leurs droits de vote. Après avoir vécu cette expérience et reçu également quelques clichés de mes collègues, je ne me ferai pas l’injure de ne pas partager cela à l’attention du monde. Le Cameroun n’étant pas une exception en la matière, elle fait cependant partie de l’exception.

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. Les urnes dans un bureau de vote à Yaoundé. Crédit photo : Sightsavers.

Les obstacles liés à l’environnement

Les obstacles à l’accessibilité des personnes handicapées dans le cadre de l’expression de leurs droits de vote se présente sous deux formes liées à l’environnement physique et communicationnel d’une part et à leur ressenti d’autre part. Ces types d’obstacles environnementaux concernent généralement les conditions physiques d’accès d’une part au centre de vote, et d’autre part au bureau de vote.

L’entrée des centres de vote

Certains centres de vote sont particulièrement réputés d’être situés en retrait de la voie routière principale. La conséquence est que ces centres sont généralement difficile d’accès à cause des voies réputées pour leur particularité « accidentogènes ». Les voies d’accès sont parsemés d’embuches et de crevasses qui rendent impossibles la circulation des personnes possédant n’importe quel type de handicap : les fauteuils roulant, les béquilles, les cannes, etc. C’est véritablement un parcours de combattant que ces personnes mènent pour parcourir une distance qui va de la voie principale bitumée jusqu’à l’entrée du centre de vote. Si elles décident d’emprunter un taxi-moto pour ce parcours, cela impliquera inévitablement des frais supplémentaires de transport.

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. Une électrice et observatrice affrontant la traversée d’un caniveau à Yaoundé. Crédit photo : Sightsavers.

Le prochain obstacle à affronter est la distance qui sépare l’entrée du centre de vote jusqu’au bureau de vote. Généralement les centres de vote sont des établissements scolaires (écoles, collèges, lycées) et les bureaux de vote sont logés dans les salles de classes. La distance entre ces deux périphéries n’est pas une partie de plaisir pour des personnes handicapées moteur qui ne sont pas habituées à faire de longues distances à pieds.

L’entrée des bureaux de vote

Après avoir parcouru cette longue distance, variable selon les centres de vote, les personnes handicapées, électeurs, doivent affronter un autre obstacle qui est presque régulier dans tous les bureaux de vote : les escaliers. Il n’existe aucune rampe en dehors d’un seul que mes collègues ont heureusement aperçu dans un lycée à Douala. Les escaliers font office de mode d’accès, mais les difficultés rencontrées sont de degré différents. Tandis que pour les uns, on peut rencontrer des escaliers de deux à trois marches, pour les autres c’est plutôt au-delà d’une dizaine, voire d’une vingtaine de marches.

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. L’état de l’entrée d’un centre de vote à Douala. Crédit photo : Sightsavers.

Ce qui m’horripile cependant c’est que ces escaliers ne sont pas dotés de garde-fous. Conséquence, les personnes handicapées ne peuvent pas s’y aventurer seules sans avoir besoin d’un soutien quelconque au risque de trébucher au moindre faux-pas. Ce n’est d’ailleurs pas le seul défaut. Les escaliers présentent particulièrement des risques énormes de chutes pour la simple raison qu’ils ont été conçus avec légèreté. Les dimensions des marches et des contremarches sont variables aux normes non conformes. Généralement, ces dimensions sont supérieures aux normes internationales.  

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. Une électrice affrontant les escaliers pour se rendre à son bureau de vote à Douala. Crédit photo : Sightsavers.

A l’intérieur des bureaux de vote

Les bureaux de vote, qui sont généralement les salles de classe, ont la particularité d’être dans un état vétuste. Pour 80 à 90 % pour cas, ce sont des salles sans électricité, et avec des sols dégradés. La conséquence est qu’un isoloir placé en retrait dans un coin reculé de la salle, peut empêcher la lumière du jour d’y arriver et perturber la visibilité des électeurs. Le sol dégradé peut empêcher les fauteuils roulants et les aveugles de pouvoir circuler aisément.

La disposition des urnes est aussi discutable. Elles sont posées sur une table dont la hauteur ne permet pas aux personnes de petites tailles d’y introduire leur enveloppe. Des isoloirs couverts entièrement par un tissu pagne d’ELECAM (organe chargé de l’organisation des élections au Cameroun) du haut vers le bas dans les bureaux de vote est une mesure visant à garantir le secret des votes pour des personnes de petite taille et celles possédant un fauteuil roulant. Un isoloir couvert à moitié, du haut vers le milieu, comme ça a été le cas pour plusieurs bureaux de vote, ne peut pas mettre l’électeur à l’abri des regards.

La disposition des listes des électeurs, affichée à l’entrée de chaque bureau de vote, n’est pas à une hauteur convenable pour des personnes de petite taille et pour des personnes possédant un fauteuil roulant. Dans l’impossibilité de lire pour chercher son nom dans la liste, une personnes de petite taille est toujours obligée de faire venir une tierce personne pour l’aider à retrouver son nom.

Les toilettes et l’accès à l’eau

Tous les centres de vote comportent les toilettes heureusement bien aménagées en termes de propreté. Cependant, non seulement elles ne sont pas adaptées aux normes pour des personnes handicapées moteurs (défaut de pot de cuvette de WC), mais leur accès n’est pas aisé pour la simple raison qu’il y a des escaliers sans rampes et sans garde-fous. L’accès ici n’est d’ailleurs pas différent de ce qui a été décrit plus haut concernant les l’accès dans les bureaux de vote.

Des robinets fonctionnels également sont présents au sein des centres de vote. Comme les toilettes, ils sont situés à un coin du centre inaccessible aux personnes handicapées moteurs par la présence des escaliers sans rampes. Même s’il faut dire que ces lieux sont rarement utilisés par des personnes handicapées qui ne passent que quelques minutes pour voter et repartir sur le champ, il n’en demeure pas moins vrai que les toilettes et les point d’eau potable doivent être accessibles.

Je viens de décrire, dans les moindres détails possibles, ce que mes collègues et moi avons vécu comme expérience dans le cadre de l’exercice du droit de vote des personnes handicapées. Il s’agissait de montrer les conditions exécrables auxquelles nous sommes toujours confrontés.

Le ressenti des personnes handicapées

Le ressenti sur le vécu venant des personnes handicapées ayant participé au vote se mesure en deux phases : le regard de la personne handicapée par les autres et les conditions d’accueil.

Le regard des autres sur la personne handicapée

Comme d’habitude, le regard des autres sur la personne handicapée est le même que celui observé dans la vie courante : mitigé. On remarque toujours une certaine gêne dans certains visages lorsqu’il faut céder le passage à une personne handicapée. La priorité de passage dévolue aux personnes handicapées pour le vote n’a pas toujours été compréhensible même s’il n’y avait pas eu de riposte. Les explications du personnel d’ELECAM chargé de l’accueil des électeurs en difficulté ont été nécessaires pour amener les autres électeurs à comprendre l’importance de cette priorité.

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. L’état du sol dans un bureau de vote à Douala. Crédit photo : Sightsavers.

Le processus de vote concernant les électeurs handicapés prend assez de temps parce que ce sont des personnes qui ont besoin d’une attention particulière. Cette attention rend certains un peu jaloux qui vocifèrent à voix basse. Cette situation peut paraître anodine, mais psychologiquement, elle est, à la longue déstabilisatrice.

Les conditions d’accueil

Les conditions d’accueil réservées aux personnes handicapées et aux électeurs en général sont particulièrement au-dessus de la moyenne. Dans tous les centres de vote, quelques personnels d’ELECAM étaient chargés de l’accueil, de l’orientation et de l’explication de la procédure de vote. Leur priorité était particulièrement de s’occuper des électeurs ayant des difficultés quelconques : personnes handicapées, personnes de troisième âge, femmes enceintes ou personnes présentant une difficulté spécifique.

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. Les bulletins de vote dans un bureau de vote à Yaoundé. Crédit photo : Sightsavers.

La présence de ce personnel avait donc pour avantage de combler ce déficit de panneaux signalétiques, de panneaux d’explication du processus de vote, de signes handicap, des notices et des affiches. Les seules affiches présentes étaient des noms des bureaux de vote devant chaque entrée des bureaux de vote. Cette assistance des personnes handicapées était assurée tout au long du processus de vote jusqu’à la fin.

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Elections législatives et municipales au Cameroun le 9 février 2020. Un isoloir non conforme pour les personnes handicapées dans un bureau de vote à Yaoundé. Crédit photo : Sightsavers.

Cependant, ne faut-il pas mettre en place des conditions adéquates pour rendre les personnes handicapées autonomes malgré la présence du personnel d’accueil ? Cette question de l’autonomie des personnes handicapées est justement au centre des problématiques dans l’amélioration des conditions liées à l’intégration socioprofessionnelle de cette couche sociale. Pourquoi les personnes handicapées doivent toujours avoir recours à une aide alors qu’il est possible d’améliorer le cadre afin de le rendre accessible et de faire de ces handicapés des personnes autonomes ? Dans mon rapport d’audit, deux solutions m’ont semblé répondre à ces questions.

Recommandations d’amélioration

Il s’agit ici de donner quelques détails sur les précautions à prendre concernant le respect des droits des personnes handicapées dans le cadre des élections au Cameroun. Ces précautions sont présentées sur la forme de deux recommandations. Chacune d’elle est une solution à part entière. Autrement dit, les deux ne sont pas conciliables :

La première recommandation consiste à identifier les électeurs handicapés à partir de leur carte électorale : cela permettra à ELECAM de connaitre à l’avance les bureaux de vote où sont inscrits les personnes handicapées afin de prévoir leurs conditions d’accès et de vote en fonction du type de handicap précis. Cette recommandation a le défaut d’être trop exigeante et contraignante en matière de logistique et de budget à consacrer pour adapter les différents centres de vote aux normes requises.

A défaut de cela, il est également possible de créer un centre de vote par zone avec un maximum de 50 à 100 électeurs handicapés pour un bureau de vote de 300 à 500 inscrits. Le premier objectif ici est de faciliter l’aménagement d’un centre en le dotant des infrastructures aux normes internationales. Le deuxième objectif est de concentrer les moyens dans quelques centres de vote choisis à cet effet. Le problème posé par cette recommandation sera qu’elle pourrait éloigner le centre de vote choisi des domiciles des personnes handicapées par zone. Cela va nécessiter, pour certaines personnes, des moyens supplémentaires de transport. Mais, une solution de transport urbain gratuit ne peut-elle pas être envisagée ?

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Auteur

tkcyves

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