Dialogue national : pourquoi Biya est le problème ?

Dans un discours de 30 minutes à la nation, le 10 septembre 2019, Paul Biya annonce la tenue d’un « Grand dialogue national » prévu du 30 septembre au 4 octobre 2019. Le dialogue est désormais considéré comme solution à la guerre d’indépendance qui paralyse les deux régions Anglophones, Nord-Ouest et Sud-Ouest. Mais, le 30 novembre 2017, dans un bref discours de quelques secondes. Paul Biya avait fait le choix de la répression armée pour « mettre hors d’état de nuire ces criminels » malgré des appels au dialogue proposé par la communauté nationale et internationale. 22 mois après, ce qui était considéré comme une simple crise Anglophone est aujourd’hui devenue une guérilla. Les groupes armés, constitués des « Amba-Boys », que Biya appelle « criminels », imposent le respect à une faction de l’armée camerounaise, le BIR, que Médiaprt considère comme une « milice tribale » à la solde de Biya. En mai 2019, une ONG faisait le bilan de 1850 morts, sans oublier les 530.000 déplacés internes du côté des régions Francophones du pays et les 40.000 réfugiés du côté du Nigéria. Aucun chiffre sur les déplacés internes qui ont plutôt choisi le chemin de la forêt où ils mènent une vie difficile.

Paul Biya, à travers ce discours, vient d’avouer implicitement l’échec de la guerre comme solution. Et les débats, qui ont lieu au Cameroun à la suite de ce discours, tournent autour de la sincérité du dialogue compte tenue de certains éléments sociopolitiques et juridiques liés au contexte : premièrement, l’arrestation au Nigéria et la condamnation à la peine capitale par le Tribunal militaire de Yaoundé du leader Anglophone Sissiku Ayuk Tabe (et son équipe), président de la république fédérale d’Ambazonie ; deuxièmement, l’arrestation et l’emprisonnement de Maurice Kamto (et ses militants) à la suite des manifestations où il revendiquait sa victoire volée à la présidentielle d’octobre 2018 ; enfin troisièmement, il ne faut pas oublier que les dialogues avec Biya sont jonchés d’antécédents historiques pleins d’échecs.

La question reste donc celle de savoir si ce dialogue dont l’objectif est de mettre fin à la guerre sera possible dans un tel contexte ? La réponse fatidique est NON. Pourquoi ? Parce que le problème camerounais c’est Biya lui-même.

Pour vous le démontrer, je vous invite à la lecture d’une conversation (discussion) tenue entre un ami et moi dans un lieu privé. Henry, c’est de lui qu’il s’agit, est un biyaïste, fervent défenseur du régime. Ici au Cameroun, les biyaïstes ont un néologisme évocateur : Sardinards. Ceux-ci sont opposés aux Tontinards qui s’illustrent, quant à eux, par leur opposition au régime. Ce qui va suivre est une discussion qui refait l’histoire et démontre justement les multiples contradictions qui entourent ce dialogue et qui démontrent également que le Cameroun ne sortira pas de cette avec Biya : c’est lui le problème.

Henry – Je dis hein Tchak (c’est mon petit nom d’enfance), pourquoi les opposants, et plus particulièrement les Tontinards, se plaignent toujours alors que Biya a annoncé l’organisation du dialogue qu’ils exigeaient depuis longtemps ?

Moi – Parce que le temps du dialogue est déjà dépassé.

Henry – Non. 22 mois après c’est long, je l’avoue. Mais, mieux vaut tard que jamais.

Moi – Cette maxime n’a plus de place ici, parce que les rapports de force ne sont plus les mêmes. Elles ont changé. Elles ne sont plus comme il y a 22 mois.

Henry – Comment ? Tu oublies que c’est le BIR qui contrôle la situation ? Tu ignores qu’aucun groupe armé ne peut défier l’Etat ?

Moi – Tu rêves. Lorsque Biya, de retour d’Abidjan le 31 novembre 2017, avait choisi l’option de la force dans un bref discours à l’aéroport de Nsimalen, les Tontinards lui avaient bien dit que la guerre n’est pas la solution. Il croyait neutraliser les Amba-Boys en une semaine avec son BIR. En ce moment-là, il était en position de force. Vrai ou faux ?

Henry – Vrai. Mais, la situation n’a pas changé. Il est toujours en position de force.

Moi – Ne joue pas au malin. Lorsque ce même Biya revient 22 mois après, exactement le 10 septembre 2019 annoncer, non plus dans un bref discours, mais dans un long discours de 30 minutes l’organisation d’un « grand dialogue national« , cela veut dire donc qu’il n’est plus en position de force. En français facile, cela veut dire qu’il a échoué.

Henry – Non, toi-même tu sais que l’armée camerounaise envoyée en région anglophone est celle de seconde zone. L’armée camerounaise est capable d’écraser ces groupes armés en quelques jours si elle veut. Elle peut même utiliser l’artillerie lourde si elle veut.

Moi – Et pourquoi ne franchit-elle pas le pas ?

Henry – Parce qu’elle ne veut pas faire trop de dégâts.

Moi – Non, c’est parce qu’elle est hantée par la défaite morale. Le BIR commence à avoir mauvaise presse au niveau de l’opinion nationale et internationale à cause de ses multiples exactions sur le terrain. La défaite d’une armée est d’abord morale.

Henry – Faux. C’est parce que Biya a la pression de la communauté internationale qui exige le dialogue. Sinon il continuerait la guerre et massacrer les Amba-Boys. Biya accepte le dialogue pour montrer sa sincérité et pour montrer à cette communauté internationale que les Ambazoniens sont de mauvaise foi et ne viendront pas à ce dialogue.

Moi – Comme c’est malin ! Et il croit savoir s’y prendre !

Henry – Ok, comme vous ne voulez plus le dialogue, que voulez-vous finalement ?

Moi – Soit un peu intelligent. Lorsque quelqu’un, du haut de ses responsabilités de chef de l’État, qui, à cause d’une mauvaise décision prise par lui-même, a essuyé une défaite face à la résolution d’une crise, la seule solution qui reste sur la table, c’est la démission. Les grands hommes d’État sont des hommes d’honneur. La démission est un acte de courage et non de faiblesse ou de lâcheté. S’il ne démissionne pas, ça veut dire qu’il nous cache quelque chose, un plan machiavélique.

Henry – Et quel est donc ce plan machiavélique ?

Moi – Le génocide.

Henry – Le génocide ? Comment ça ?

Moi – Il veut mourir au pouvoir pour échapper à la CPI.

Henry – Vraiment, Tchak, donc c’est là tu voulais en venir ? Tu es décidément incorrigible. Arrête tes jérémiades. Le Cameroun n’a pas signé le Traité des statuts de Rome.

Moi – Tu ne sais pas que Omar El-Béchir a de sérieux soucis à se faire en ce moment ? Il suffit que Biya ne soit plus au pouvoir pour que la CPI lance la chasse aux génocidaires. Tu verras.

Henry – Fermons ce chapitre du génocide nonsense. Mais, je vais vous donner un conseil, à vous les Tontinards là : Allez au dialogue et profitez pour faire votre révolution.

Moi – Zéro dialogue. Ça va sauf qu’échouer. Dans une situation de guerre où deux camps s’affrontent à armes égales, le dialogue doit au moins respecter deux conditions : le choix d’un médiateur et le choix d’un lieu qui doivent faire l’objet de consensus entre les deux parties. Une partie en conflit et qui, paradoxalement est en position de faiblesse, ne peut annoncer le dialogue et imposer les participants, les thèmes, l’arbitre, bref les termes de référence. Souviens-toi du dialogue entre le Consortium et le gouvernement. A l’époque, les Anglophones n’avaient pas encore pris les armes et les Amba-Boys n’existaient pas encore. Ce dialogue de Dion Ngute ne sera donc pas différent de celui-là. Ça ressemble à un piège. Les Amba-Boys qui sont maintenant en position de force vont désormais dicter leur loi et obliger le tyran à négocier à défaut de démissionner.

Henry – Et comment vont-ils y parvenir s’ils ne viennent pas au dialogue pour s’imposer et contraindre Biya à la démission ?

Moi – Ils n’ont pas besoin d’aller au dialogue pour imposer une démission ou une négociation à Biya. Il suffit que le dialogue échoue et ne mette pas fin à la guerre pour laquelle il a été convoqué, à la suite de laquelle, même la communauté internationale se fera l’obligation d’intervenir. Biya va continuer de jouer  au dilatoire. Mais, il semble oublier que ce dialogue risque d’être sa propre tombe qu’il est en train de creuser lui-même.

Henry – Ne fatiguez pas les gens. Biya ne négociera avec personne. Il a gagné l’élection présidentielle. Un point un trait. Ne cherchez pas le pouvoir par la force. C’est à travers les urnes et non les armes ou la communauté internationale qu’on devient président. Maintenant vous compter sur les Amba-Boys et les Blancs pour prendre le pouvoir comme Ouattara l’a fait en Côte d’Ivoire ? Halte à l’ingérence. Le Cameroun n’est pas la Côte d’Ivoire.

Moi – Avant le 10 septembre 2019, c’était la même ritournelle chez vous les Sardinards : « On ne dialogue pas avec les sécessionnistes » ou encore « On va dialoguer avec qui ? ». La fin du mois n’est plus loin. C’est dans quelques jours. La seule curiosité que j’attends, c’est de voir qui seront les participants. L’histoire va leur demander des comptes en cas d’échec de ce dialogue si celui-ci ne met pas fin à la guerre. L’enjeu qui se joue dans ce dialogue c’est qu’un éventuel échec ne sera pas seulement attribué à Biya. Tous ceux qui vont y participer vont aussi porter la responsabilité de cet échec. Quand on connait la fourberie de Biya, il est fort probable que ce dialogue soit un copier-coller du dialogue avec le Consortium de décembre 2016.

Henry – Pourquoi tu insistes toujours sur ce fameux dialogue avec le Consortium Anglophone ?

Moi – Je savais que ce dialogue t’avait échappé. Beaucoup de Camerounais l’ont même déjà oublié. La crise Anglophone avait commencé avec des revendications corporatistes des avocats et les enseignants. Dans le cadre des discussions avec le gouvernement pour trouver une solution à la crise, ils se sont constitués en Consortium. Le dialogue a tourné au fiasco parce que les leaders Anglophones du Consortium, principalement l’avocat Felix Agbor Balla et l’enseignant Fondem Neba, restaient camper sur leur position. L’une de leurs revendications majeures c’était le retour au fédéralisme. Le gouvernement qui refusait de céder à cette pression estimait que le Consortium est allé plus loin en empiétant le champ du politique au lieu de s’en tenir aux revendications corporatistes. Le durcissement du ton des deux camps a eu comme conséquences, la dissolution du Consortium et l’emprisonnement des leaders Anglophones.

Henry – ça va. Je connais toute cette histoire. Tu as même oublié qu’ils ont été libérés. Mais ce que je ne comprends justement pas, c’est leur insistance sur le retour au fédéralisme alors que le gouvernement avait cédé à toutes leurs caprices.

Moi – Les leaders Anglophones, plus particulièrement les enseignants, en avaient marre puisqu’ils n’étaient pas à leur première expérience avec le ministre de l’enseignement supérieur, Fame Ndongo. Ils ont donc estimé que le fédéralisme les détacherait du pouvoir central, du jacobinisme, qui est un grand mal pour ce pays. Avec le fédéralisme, les problèmes des enseignants seront gérés par les élus locaux.

Henry – Il ne faut pas comparer ce « Grand dialogue national » à celui qui avait eu lieu avec le Consortium. Souviens-toi de la Tripartite. C’est elle qui a accouché la Constitution actuelle qui est une vraie révolution. Ne l’ignore pas.

Moi – La Tripartite dont tu parles a comme résultat la constitution qui a institué la décentralisation et la limitation du mandat présidentiel. Ces deux innovations étaient les principales révolutions constitutionnelles. Elles sont aujourd’hui des contes de fées. Et pourtant, Biya ne serait plus là aujourd’hui si ces deux résolutions de la Tripartite avaient été respectées.

Henry – Non, n’exagère pas. Pour la levée de la limitation de mandat, c’était par un vote à l’Assemblée nationale en janvier 2008. Biya n’y est pour rien. C’est le peuple, à travers les députés, qui avait décidé. Ne commence pas à m’énerver en mentant sur l’histoire. Restitue la vérité, sinon cette discussion ne vaudrait plus la peine.

Moi – Tu oublies certainement que ce même peuple à qui tu attribues la volonté et l’initiative de la levée de la limitation du mandat présidentiel était dans la rue en février 2008 ? Tu oublies certainement que le BIR, cette faction de l’armée, a tué en trois jours plus de 100 jeunes qui, mains nues, manifestaient à Douala contre la levée de la limitation de mandat présidentiel ?

Henry – Faux. Encore un mensonge. C’était des jeunes qui manifestaient contre la vie chère. Et il n’y avait que 40 morts de sources officielle. L’armée a tiré parce que les jeunes vandalisaient les boutiques et magasins. Décidément, ça ne vaut même plus la peine de discuter avec toi. Tu es un malhonnête, Tchak. Voilà pourquoi je vous déteste, vous les Tontinards. Vous voulez gouverner avec le mensonge. Vraiment, je suis déçu.

Moi – « Il n’y avait que 40 morts » ! Dis-tu ? Pour toi c’est minable, n’est-ce pas ? En plus l’armée tue les Camerounais qui cassent les boutiques au lieu de les appréhender ?

Henry – Je n’ai pas dit ça. Ne déforme pas ma pensée. Je restitue seulement la vérité, bien que je regrette les morts, parce que ce sont nos frères Camerounais. Apprend à être sérieux pour une fois.

Moi – Je comprends ta gêne. Une armée qui tire à bout portant sur une population qui manifeste à mains nues est une « milice tribale » au service d’un homme qui veut conserver le pouvoir. Je ne discute même pas sur cette vérité-là.

Henry – C’est vrai. Mais les Anglophones n’avaient pas besoin de prendre les armes pour faire des revendications.

Moi – C’est la légitime défense ! Tu veux qu’ils se fassent massacrer comme en 2008 ? En plus, les Anglophones ont juste compris et ont tiré les leçons des villes mortes, de la Tripartite de 1991, des manifestations de février 2008 et du dialogue avec le Consortium. La leçon c’est celle-ci : Biya ne comprend que le langage de la force. Si les Francophones étaient des gens politiquement prêts, les manifestations de février 2008 auraient pris une autre allure que celle que nous avons connue là. Le non-respect des résolutions de la Tripartite de 1991 a entraîné les morts de février 2008 et continue d’entraîner les morts dans les deux régions anglophones aujourd’hui. Si on avait respecté les résolutions de cette Tripartite, Biya ne serait plus président de la république depuis la présidentielle de 2011 puisqu’il avait déjà fait deux mandats de sept ans chacun après la promulgation de la constitution en 1996 issue de la Tripartite de 1991. Il a fallu qu’il utilise l’assemblée nationale où son parti politique (RDPC) était majoritaire, et continue de l’être d’ailleurs, pour lever la limitation de mandat afin de se représenter une fois de plus à la présidentielle de 2011. Voilà pourquoi Biya est le problème.

Henry – Je suis d’accord avec toi que 23 ans après la constitution de 1996, qui limitait le mandat présidentiel à 7 ans renouvelable une fois et qui instaurait la décentralisation, c’est exagéré. Ce non-respect de ces deux résolutions de la Tripartite est la cause immédiate de la guerre au NOSO. Mais je reste formel, les Anglophones n’avaient à prendre les armes pour leurs revendications. Voici donc une chance qui vous est donnée de rectifier les erreurs de la Tripartite. Allez au dialogue pour déloger Biya comme gagner par les urnes vous dépasse. C’est plus simple noon ?

Moi – Ce que tu viens de dire confirme que tu as bien compris le problème. Mais ta dernière phrase confirme également que tu es de mauvaise foi. Je peux maintenant prendre congé de toi pour aller au club Guigui habituelle.

Henry – Donc tu m’abandonnes comme ça et tu pars boire seul ? Chez les Tontinards on ne partage pas ? C’est quelle tontine ça ?

Moi – Non. Chez les Tontinards on ne « partage » pas comme si c’était la sardine. On tontine, c’est à dire qu’on cotise avant de partager. Chacun mange et boit à la sueur de son front. Je bois avec toi que tu as cotisé combien ? Va au Biyalogue, pardon, au Dialogue de Biya. Il y aura le partage de sardine là-bas. CHOUAGNE.

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