Détention des manifestants à Yaoundé : le mauvais cœur des autorités judiciaires et pénitentiaires

Depuis leur arrestation les 26 et 28 janvier 2019, le leader du MRC, ses alliés politiques, ses militants et manifestants vivent un calvaire pendant leur détention. Du refus du matériel de couchage au refus de l’alimentation, ils ont chaque fois affaire à un nouveau challenge qui les met en confrontation soit avec les autorités judiciaires, soit avec le personnel pénitentiaire.

Au lendemain du jour où les avocats ont retrouvé les différents lieux de détention, les militants, sympathisants et Camerounais de tout bord se sont mobilisé. Des équipes d’assistance se sont formées : financière, matérielle, juridique…

La première assistance a été celle de la mobilisation de fonds aux prisonniers. En plus du trésorier adjoint (il faut préciser le trésorier principal fait partie des leaders incarcérés), il existe également des fundraising organisés à travers le monde et la diaspora. Mais jusqu’à aujourd’hui, la mobilisation, bien qu’existante, n’a pas encore atteint le seuil critique.


La première déconvenue est venue de l’équipe constituée pour assistance matérielle. Il faut préciser qu’en dehors de l’assistance judiciaire, la principale nécessité pour les prisonniers au Cameroun reste le matériel de couchage et l’alimentation. Les leaders du MRC l’ont très vite compris et cela reste leur principal challenge de tous les jours.

Un stock de plus d’une centaine de matelas  a été apporté pour aider les détenus à avoir un coin où dormir. Mais à peine l’opinion se félicitait de cette réussite que la nouvelle est tombée comme un couperet : quelques geôliers ont détourné certains matelas. Pourquoi ? Les raisons invoquées par les geôliers sont le fait que c’est le personnels pénitencier qui gère la distribution des dons et décident eux-mêmes à qui les octroyer. Ils invoquent la raison selon laquelle il y a des prisonniers plus nécessiteux que les autres.


L’autre challenge auquel le MRC a à faire face, c’est l’alimentation des détenus. Il a donc été convenu de livrer chaque jour deux repas : un petit-déjeuner le matin et un déjeuner dans l’après-midi. Après avoir fait cet exercice pendant quelques semaines, le régisseur de la prison central, Medjo Freddy, refuse curieusement de réceptionner le repas le 27 février non sans menacer l’équipe chargée d’acheminer les repas réservés aux détenus.

C’est ainsi durant quelques jours, ils ont été privé de leur repas jusqu’à ce que, par un coup de baguette magique, le même régisseur revienne sur ses pas. Même les sommations des avocats n’ont rien changé à la situation. Que s’est-il passé pour le régisseur change subitement ? Certains arguent que c’est sûrement le décès de son épouse survenu entre temps qui a radouci son noir cœur.

J’aimerais vous parler de détenus particuliers. Il s’agit des blessés que la police a décidé, sur ordre de je-ne-sais-qui, de jeter dans les véhicules pour les conduire à Yaoundé après les avoir sorti de force des hôpitaux où ils étaient internés pour des soins.

Le cas de Pierre Gaëtan Ngankam me semble être le plus préoccupant. Il est connu de tous les internautes à partir d’une vidéo devenue virale. Il a reçu plus d’une balle à l’arrière de la jambe gauche par un policier qui le suivait alors qu’il s’avançait sous ses ordres. La démesure et la disproportionnalité dans la réaction des policiers à Douala est à souligner ici. Comment comprendre l’utilisation des armes (à balles blanches ou à balles réelles, peu importe) face aux manifestants à mains nues ?

Enlevé de l’hôpital où il suivait ses soins le 28 janvier, il se retrouve à Yaoundé. Vous êtes sans ignorer le peu de sérieux que le services pénitenciers au Cameroun réservent aux détenus. Le militant du MRC voit chaque jour la blessure de sa jambe pourrir et ne sais pas à quel saint se vouer. Pierre Gaëtan reste sans soins jusqu’ici.


Le 12 février 2019, le collège des avocats a fait savoir, à travers un communiqué, que les détenus n’avaient droit à aucune visite, ni de leurs familles respectives, ni de leurs avocats, encore moins de leurs connaissances pour leur apporter un quelconque soutien. Le communiqué signé du vice-président du MRC, Maître Simh, faisant partie du collège d’avocats, stipule que « leurs clients actuellement détenus au Commandement Central dans les maisons de détentions du Groupement Mobile d’Intervention (GMI) de Soa, au Secrétariat d’État Défense (SED) et au Groupement Spécial d’Opérations (GSO) sont privés du droit et interdits formellement de tout accès à leur droit le plus élémentaire, celui de la visite et d’assistance de leurs avocats en violation de l’article 122 al. 3 du Code de Procédure Pénale ».

C’est fait à dessein pour préparer l’opinion de ce qui aura lieu comme procès inique. Il ne serait question de refuser aux détenus, quels qu’ils soient, de s’entretenir avec ne serait-ce que leurs avocats. Cette situation a été perçue comme un défi des autorités. Il s’agit de rendre difficile la situation du leader Maurice Kamto et des siens.


Lors de l’une des nombreuses conférences de presse tenue par le MRC à son siège à Yaoundé, le porte-parole de Maurice Kamto et des avocats, font des révélations stupéfiantes. Selon Olivier Bibou Nissack, les détenus sont soumis à des traitements corporels inhumains où les scènes étaient même filmées. Il déclare notamment que : « Pendant la phase de leur garde à vue, les militants du MRC étaient détenus de façon mixte. Lorsque les gens voulaient uriner ou alors faire des selles, on leur demandait de le faire au milieu de leurs camarades ».


Le 5 mars 2019, après de moult tractations entre le tribunal militaire et Maurice Kamto, le magistrat en charge du dossier affirme être compétent. En fait, le leader du MRC affirmait mordicus l’incompétence du tribunal militaire pour le juger, lui et ses codétenus. Maurice Kamto pense que le tribunal d’exception qu’est le tribunal militaire n’est pas réservé aux civils. Interviennent alors des échanges épiques entre les magistrats militaires et le professeur de droit Maurice Kamto lors d’un entretien. La conclusion des magistrats sera sans appel : le tribunal militaire est compétent pour les manifestants du 26 janvier. La demande de Maurice Kamto qui exigeait une décision écrite et formelle pour prendre acte de la compétence du tribunal militaire a été également rejetée.

Après avoir confirmé leur compétence, les magistrats militaires devaient également prendre une décision sur la demande de Maurice Kamto de comparaître libre, lui et ses compagnons. C’est le 7 mars 2019 que les magistrats ont rendu la décision qui rejette cette demande du leader du MRC. Est-il besoin de commenter cette décision ? Quels étaient les motifs de ce refus ? Impossible de le savoir.


Nous assistons même, pour certains détenus, à des cas d’agressions et d’arnaques de la part de certains prisonniers. Les cas particuliers de Roger Dafem (agressé le 9 mars) et de Serge Yemba (agressé le 7 mars) sont édifiants. Ils ont été, avec certains de leurs camarades, envoyés dans les cellules où se trouvent les prisonniers accusés de banditisme à main armée. Ils subissent depuis peu des harcèlements et des rackets à n’en plus finir. La rançon de 15 000 Franc CFA est exigée pour éviter le lynchage.

J’aimerais vous parler de ce cas très inquiétant qui m’a semblé douteux au départ. C’est l’empoisonnement des détenus révélé par un journaliste le 18 février dernier. Le journaliste Rémy Ngono révèle sur sa page Facebook que Mme Kamto est venue le dimanche 17 février avec le repas de son mari comme elle le fait d’habitude. Mais, ce jour-là, au moment où les gardes prisonniers apportaient le repas aux leader et ses codétenus, c’était « une nourriture qui pétillait comme des bulles de champagne et pétaradant comme un volcan en ébullition », écrit le journaliste qui met en cause l’administration de la prison centrale de Nkondengui à Yaoundé.

Sincèrement, j’ai douté de cette version au début pour la simple raison que cette pratique faisait partie du passé. Comment peut-on oser empoisonner tous les détenus du 26 et 28 janvier sous de fallacieux prétexte de « rébellion » et de « terrorisme », comment peut-on empoisonner ses propres citoyens parce qu’ils sont opposants ?

J’étais loin d’imaginer ce cynisme et cette barbarie issue de l’époque nazie. Mais c’était avant les propos très controversés du délégué au ministre de la justice à la télévision nationale CRTV.


L’ambassadeur d’Israël à Yaoundé s’est insurgé contre les propos de Dieu Momo selon lesquels les Juifs ont connu l’holocauste par « arrogance ». Il a même dit : « En Allemagne, il y avait un peuple qui était très riche, qui avait tous les leviers économiques. […] Ils étaient d’une arrogance telle que le peuple allemand se sentait un peu frustré, puis un jour est venu au pouvoir un certain Hilter qui a mis ces populations dans les chambres à gaz. » Il fait ensuite allusion au peuple Bamiléké, associé à l’opposition, qu’il compare malicieusement au peuple Juif en Israël.

Ce qui est paradoxalement malsain, c’est la tournure que prend le communiqué de René Emmanuel Sadi, ministre de la communication, réagissant à la suite du communiqué de l’ambassade d’Israël. Le ministre ne désavoue pas Jean de Dieu Momo, mais présente juste des excuses à Israël pour des propos malveillants. C’est au journaliste Boris Bertolt de conclure à la suite du communiqué du ministre : « A aucun moment le gouvernement ne dénonce les propos de Momo contre les Bamileke. Or Momo a utilisé le parallèle de l’Holocauste pour justifier l’éventualité d’un génocide Bamileke. C’est simplement effrayant ce que ces gens sont en train de faire. En français facile : au Cameroun on ne doit pas soutenir un génocide des juifs, mais on peut soutenir un génocide des Bamileke. » C’est tout dire !

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