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Péripéties de la coalition de l’opposition camerounaise de 1992 à 2025 (1/5)

La coalition des leaders des partis politiques de l’opposition refait surface au Cameroun. Depuis la démission du gouvernement et la déclaration de candidature de deux ministres de l’opposition, cette option est remise sur la table. Ce qui choque le plus l’opinion c’est justement ce sentiment d’inachevé. Depuis 1992, ce sont les mêmes scénarios avec pratiquement les mêmes acteurs. Les leaders politiques semblent s’entendre pour répéter les mêmes scénarios chaque année électorale. Mais que dit le peuple dans tout ça ?

Cette série comprend cinq articles qui font le tour de la question concernant les difficultés que rencontre l’opposition pour renverser la dictature depuis le discours de La Baule. Nous diffuserons un article au fur et à mesure. Cette série va donc s’achever au cours du mois d’août prochain.

Malgré les échecs, pourquoi l’idée de la coalition resurgit-elle ?

L’actualité camerounaise est dominée depuis le début de l’année par l’élection présidentielle d’octobre prochain. Mais ce qui défraie le plus la chronique c’est la démission du gouvernement des ministres de l’emploi et de la formation professionnelle Issa Tchiroma Bakary le 23 juin 2025 et de Bello Bouba Maigari, qui a souhaité garder le silence sur la date. Après sa démission, dans une longue lettre de profession de foi au Camerounais le 25 juin 2025, Issa Tchiroma a déclaré sa candidature à la présidentielle du 12 octobre 2025. De son côté, Bello Bouba Maigari, ministre d’État chargé du tourisme et des loisirs, a reçu l’investiture après une rencontre du comité central de son parti le 28 juin 2025.

Tous les deux candidats sont présidents de leur politique respectif à savoir, le Front pour le Salut National du Cameroun (FSNC) et l’Union Nationale pour la Démocratie et le Progrès (UNDP). Issa Tchiroma commence sa carrière politique en 1992 comme ministre du transport. Quant à Bello Bouba, il commence en 1982 comme premier ministre. Avant que ces deux hommes politiques démissionnaires du gouvernement ne fassent la une des journaux, les rumeurs couraient déjà sur leur probable démission et/ou candidature à la présidentielle. Leur démission, suivit de l’annonce de leurs candidatures, marque leur entrée dans l’opposition. Ils ont commencé à nouer des discussions avec des autres leaders de l’opposition. L’idée d’une probable coalition commence à germer avec ces anciens dinosaures de la politique camerounaise.

Cette série d’articles est une sorte de rétrospective de la coalition de l’opposition camerounaise de 1992 à 2025. C’est une sorte d’anthologie qui revient sur des bribes ou des points saillants de la longue marche de la coalition des leaders des partis politiques de l’opposition. L’intérêt ici est de juger le bien-fondé d’une coalition à partir des démarches et des stratégies mises en place par des acteurs. C’est le passage obligatoire pour parvenir à avoir un candidat idéal. Ce candidat doit donc être issu d’un consensus et porteur d’aspiration commune dont la légitimité populaire ne souffre d’aucune contestation. Depuis le retour au multipartisme en 1990, Paul Biya a toujours remporté la présidentielle. Le 12 octobre 2025, il sera à sa 8e mandature après 43 ans de pouvoir absolu. Pourquoi tant d’échecs de l’opposition et que peut-on espérer d’elle le 12 octobre prochain ?

Le retour au multipartisme après 24 ans d’interdiction

Pour comprendre l’histoire de la coalition des leaders des partis politiques de l’opposition, il est nécessaire de donner un aperçu des événements des années 1990-1991. En effet, le Cameroun traverse une période de crise sociopolitique marquée par des mouvements de contestations généralisées à la suite du discours de la Baule-Escoublac du 20 juin 1990. Des velléités de liberté prennent corps et obligent un retour au multipartisme tant redouté depuis la gouvernance de l’ancien régime d’Ahmadou Ahidjo depuis 1960. Depuis le retour au multipartisme et l’organisation des élections pluralistes, l’opposition institutionnelle est à la recherche des voix et moyens pour renverser la dictature néocoloniale héritée par Paul Biya depuis 1982.

L’une des expériences de la coalition des leaders des partis politiques de l’opposition la plus réussie est celle d’octobre 1992. L’instauration du régime du parti unique intervient en 1966 par Ahmadou Ahidjo, ancien président de la République. Et l’Union Nationale Camerounaise (UNC) devient ainsi le parti unique. Dans un contexte nourri par le discours de La Baule, Paul Biya promulgue la loi 90/056 du 19 décembre 1990 et réinstaure le multipartisme. Comme une trainée de poudre, plusieurs partis politiques naissent à la volée.

En dehors de l’UNC créé en 1958 qui est par ailleurs devenu le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) en 1985, d’autres voient le jour. Nous pouvons citer entre autres l’Union des Populations du Cameroun (UPC) créé en 1948 et qui reviens et légalisé en 1991 ; le Social Democratic Front (SDF) en 1990 ; l’Union Démocratique du Cameroun (UDC) créé en 1991 ; l’Union Nationale pour la Démocratie et le Progrès (UNDP) créé en 1991 et le Mouvement pour la Défense de la République (MDR) créé en 1991.

La trahison du MDR après les législatives de 1992

Ce retour au multipartisme a entraîné la création de plus de 300 partis politique à ce jour. Au-delà de la multiplicité de ces formations politiques, il se pose quand même la question de leur légitimité ou de leur ancrage territorial et populaire. A peine créés, ces partis politiques sont appelés à affronter le choix des électeurs à partir de 1992. Depuis 1990, le SDF s’illustre particulièrement par ses sorties très courues à travers tout le territoire national. Son leader John Fru Ndi, charismatique, construit sa popularité grâce à sa proximité humaine et son programme de rupture.

Malgré cette jeunesse, les partis politiques doivent affronter le poids lourd qu’est le RDPC. A cette époque, le Cameroun vient de traverser une période de crise sociopolitique avec les manifestations de villes mortes. Le Cameroun est ainsi paralysé par les mouvements sociopolitiques évoqués plus haut. Le SDF exige une certaine clarification du jeu démocratique avant la tenue des élections pluralistes. Face au refus du pouvoir, le SDF boycotte les premières consultations électorales qui ont eu lieu le 1er mars 1992. C’était alors des législatives et municipales.

A l’Assemblée nationale, sur les 180 sièges, le RDPC, parti au pouvoir n’a obtenu que 88. Ce qui fait des partis politiques de l’opposition la majorité avec ses 92 sièges (UNDP 68, UPC 18 et MDR 6). Pour éviter de perdre l’affront, le RDPC sollicite le MDR pour former un groupe parlementaire. L’opposition perd ainsi les 6 sièges du MDR se retrouve donc minoritaire avec 86 sièges.

La victoire revendiquée de l’Union Pour le Changement de 1992

Lors de la présidentielle du 11 octobre 1992, le SDF décide néanmoins de revenir sur sa décision. La nécessité de former un bloc populaire pour affronter le candidat du RDPC se fait sentir. Les manifestations des villes mortes qui ont endeuillé plusieurs familles ont tout de même permis de découvrir le charismatique John Fru Ndi qui faisait presque l’unanimité dans l’opinion. Un mouvement de coalition des forces de l’opposition appelé Union pour le Changement (UPC) est créé. Il est composé des partis politiques et de la société civile.

De par sa popularité légendaire, John Fru Ndi fut donc le choix consensuel de tous pour conduire la candidature de l’UPC en octobre 1992. Les principaux poids lourds qui n’ont pas adhéré au mouvement furent les leaders de l’UNDP, Bello Bouba et de l’UDC, Adamou Ndam Njoya. Il faut préciser que le choix de Fru Ndi était unanime pour une simple raison : il est le leader politique le plus populaire, le choix du peuple, le leader de l’opposition dont la cote de popularité était en pole position compte tenu de l’opinion qui lui était nettement favorable.

Les résultats de cette présidentielle du 11 octobre 1992, sont contestés par l’ensemble de la classe politique camerounaise. Ils ont confirmé cette position du leadership de John Fru Ndi. Le candidat du SDF, candidat de l’UPC, qui a obtenu 35,97% contre 39,98% pour Paul Biya. Les analystes postulent par hypothèse que si les autres candidats de l’opposition tels que Bello Bouba et Adamou Ndam Njoya avaient renoncé à leur candidature en faveur de Fru Ndi pour affronter Paul Biya, le score obtenu par Fru Ndi aurait été meilleur et aurait également garanti certainement la victoire de l’opposition. D’autres hypothèses, révélées par certains acteurs (Albert Dzongang, par exemple) qui étaient au cœur du système, postulent la thèse de la machinerie politique pour la défaite de Fru Ndi.

Le jeu trouble de Bello Bouba dans le boycott de 1997

Les présidentielles du 12 octobre 1997 se passeront sans la participation du SDF qui a choisi une fois de plus de boycotter les élections. On note également l’absence de la candidature de Bello Bouba, l’autre poids lourd de l’opposition. En fait, Bello Bouba a choisi une coalition avec le RDPC, parti au pouvoir. Entre les deux partis, il existe une alliance appelée « Plateforme gouvernementale » signée après le scrutin en novembre 1997. On comprend donc aisément l’absence de Bello Bouba à cette présidentielle de 1997. L’opinion sera donc fixée sur le sort de l’UNDP pour les prochaines échéances électorales.

Le boycott du SDF à cette élection se fait ressentir. Avec un score de 92,57% des voix, Paul Biya est largement réélu pour la quatrième fois. La curiosité ici reste de savoir les raisons du boycott du SDF à cette élection. Tout porte à croire que John Fru Ndi a joué le jeu de Bello Bouba. Le leader de l’UNDP s’insurge contre l’organisation approximative des élections. Bello Bouba et Fru Ndi acceptent de boycotter la présidentielle.

La coalition qui devrait en principe avoir lieu a été ainsi vouée à l’échec. Bello Bouba en fin limier avait conçu son plan de boycott avec la complicité de Paul Biya. Le pouvoir avait peur de revivre l’épisode du 11 octobre 1992 où l’écart qui le séparait de l’opposant était de 4 points seulement. Bello Bouba a ainsi joué un jeu important dans la consolidation de la victoire du Paul Biya en incitant Fru Ndi à commettre l’erreur fatale. La signature de l’alliance entre le RDPC et l’UNDP est donc la conséquence de cette éclatante victoire de Paul Biya et la récompense à son ami Bello Bouba qui bénéficie de l’entrée au gouvernement jusqu’à sa démission de 2025.

Après cette montée fulgurante des années 1990, les années 2000 ont également connu des partis de poids louds. Nous pouvons citer entre autres le Parti Camerounais pour la Réconciliations Nationale (PCRN) créé en 2003 ; le Front du Salut National Camerounais (FSNC) créé en 2007 ; le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) créé en 2012. À suivre dans le prochain Article.

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Auteur·e

tkcyves