Cameroun : pourquoi les marches blanches du MRC font-elles peur ? (2/2)

Dans la première partie de ce billet, j’expliquais quelques démarches dans la compréhension des « marches blanches ». Ces manifestations initiées par le MRC de Maurice Kamto (actuellement en prison à Yaoundé) se veulent pacifiques. Elles ont été initiées justement à la suite de la présidentielle entachée d’irrégularités. Au-delà de la revendication de la « victoire volée » de Maurice Kamto, candidat d’une coalition de l’opposition, son objectif est de mobiliser le peuple camerounais autour d’un idéal : la justice. Elle commence donc par le rétablissement de Maurice Kamto dans ses droits. Malheureusement, les « marches blanches » sont considérées par les détracteurs du MRC comme des actes de vandalisme d’origine tribale. D’où la « tribalisation » du débat politique au Cameroun. De quoi s’agit-il?

 

Bamiléké et Bulu à couteau tiré

Cependant, depuis cette présidentielle, un climat malsain entaché de la « tribalisation » du débat politique, et qui a toujours existé, revient en surface. Un climat sociopolitique tendu et « tribalisé » qui consiste à prendre pour cible la population, le peuple d’une région particulière. La méthode est simple : accuser, indexer une personne, un leader d’un parti précis, d’agir, d’avoir pour ambition politique de prendre le pouvoir au nom de son groupe ethnie en particulier. Ce qui ressemblerait à un délit par le simple fait que les autres groupes ethniques se sentiraient à l’écart d’une lutte qui a l’ambition d’être nationale, rassembleuse de toutes les tendances tribales et culturelles confondues.

Les Bamiléké, puisqu’il s’agit d’eux, peuples originaires de la région de l’Ouest Cameroun où est originaire Maurice, est pris pour cible par les thuriféraires du pouvoir de Yaoundé. Les Bulu, peuple de la région du Sud Cameroun, où est originaire Paul Biya, 86 ans, au pouvoir depuis 1982, se sentent indexés et acculés par des accusations sur la gestion chaotique du pays durant 37 ans. Pour s’en défendre, ils se noient évidemment dans cette accusation en ciblant les Bamiléké de vouloir s’accaparer du pouvoir sous le prétexte que c’est à leur tour d’en jouir. Les militants et les partisans du MRC et originaires de plusieurs régions du pays s’en défendent.

Ces accusations réciproques laissent penser que les deux leaders, Paul Biya et Maurice Kamto, instrumentalisent la tribu pour se donner bonne conscience. C’est de bonne guerre, si l’on peut le dire. Mais, ce qui est fondamental ici et qui trahi Paul Biya, c’est la répression utilisée comme méthode de gouvernance et des gestions des activités à caractère purement politiques de ses adversaires. Anéantissement, sabotage et stigmatisation des mouvements politiques est son lot quotidien. C’est une méthode semblable à la Gestapo dont le but est d’empêcher toutes velléité d’engagement politique citoyens et émergents. Pire encore, elle a atteint le niveau de la traque au faciès dont les Bamiléké sont les cibles.

En fait, le parti de Paul Biya, le RDPC et ses pourfendeurs, mobilisent la fibre tribale en indexant les Bamiléké pour s’acheter des faveurs de l’opinion nationale. C’est dans ce contexte de « tribalisation » que les les marches blanches sont considérés par le pouvoir de Yaoundé comme une marche révolutionnaire initiée par les Bamiléké dont le but est de renverser le pouvoir politique tenu par les Bulu.

Pourquoi le MRC ne lâchera pas 

Le MRC et ses alliés organiseront-ils toujours les marches blanches malgré tout ? C’est une évidence que les manifestations vont continuer si les leaders et les manifestants restent toujours emprisonnés. Même si leur libération n’est pas la seule revendications des marches blanches, il n’en demeure pas moins vrai qu’elle galvanise plus les militants et sympathisants. Le pouvoir de Yaoundé ne s’aurait embastillé plus de 500 personnes, constituées non seulement de leaders mais des manifestants, surtout des non manifestants appréhendés au hasard dans les rues, et s’attendre à une accalmie. Ces arrestations constituent surtout un objet de motivation. Inutile et impossible donc d’imaginer les militants et sympathisants observer une trêve voire être habités par un quelconque découragement.

En dehors du « Holt-Up Electoral », d’autres revendications se sont greffées à la liste à savoir : l’appel au dialogue pour la résolution de ce qu’on appelle aujourd’hui « la crise anglophone » avec à la clé une guerre civile dans les régions d’expression anglaise (Nord-Ouest et Sud-Ouest), l’adoption d’un code électoral consensuel, l’exigence d’une enquête et des sanctions à la suite du retrait de l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun pour scandale dans la gestion des infrastructures, etc. Au finish, nous assistons maintenant aux revendications de divers ordres et qui ne se limitent pas au Holt-Up.

Mais, l’objectif de Maurice Kamto et de ses alliés (susciter l’adhésion), bien qu’il soit partagé et source de motivation pour beaucoup, n’est pas encore suffisant pour des raisons évidente de la peur de la répression policière. Une solidarité collective (autour du parti et autour des bonnes volontés comme celles de la BAS et de JSK) s’organise autour des prisonniers pour les soutenir (repas quotidien, santé et frais d’avocats, etc.). On voit là, à dessein, une stratégie pour rassembler tous les camerounais et leur redonner confiance. L’organisation de cette solidarité pour les manifestants et leaders incarcérés suffit à dissiper cette peur qui habite ceux qui hésitent encore pour se mettre aux pas des marches blanches. Le MRC et ses alliés se sont bien préparés pour affronter la répression. Cependant, la peur n’est pas le seul challenge. Le MRC et Maurice Kamto subissent, depuis la création du parti, une sorte de fatwa et de stigmatisation tribale.

Marches blanches : marches des Bamiléké ?

Le RDPC, parti au pouvoir, nourrit dans l’opinion, depuis plus de 5 ans, des idées de déstabilisation par une ethnie. Ainsi, après la présidentielle, les marches blanches sont considérées par certains non pas seulement comme une stratégie de déstabilisation du pouvoir de Paul Biya, mais comme un complot de groupe ethnique Bamiléké contre le groupes ethnique Bulu au pouvoir. Les marches blanches prennent donc une connotation ethnique et tribale. Nous avons vécu ces scénarios pendant la présidentielle.

Cette tendance à la tribalisation de la campagne électorale a d’ailleurs fait l’objet de vives polémiques. Les origines ethniques de Maurice Kamto, candidat de la coalition autour du MRC, sont devenues des arguments de campagne. La déstabilisation du pouvoir Bulu par les élites Bamiléké a été brandi pour susciter l’émotion des électeurs et l’amener à pointer un doigt accusateur au candidat du MRC. Il n’en fallait pas moins pour que les Bamiléké deviennent la cible. Et ils l’ont été, et ils continuent de l’être à la faveur de ces marches blanches.

Ce constat est évident à l’observation des origines ethniques des manifestants arrêtés les 26 janvier, 1er et 8 juin 2019. Même si l’on peut considérer que les villes en mouvement ont une grande proportion de la population Bamiléké, il faut également préciser que les manifestants arrêtés à Bertoua le 8 juin et à Maroua le 26 janvier ont curieusement été libérés quelques heures après. Pour quelles raisons ont-ils été libérés ? La réponse semble évidente. Quelques observateurs essaient déjà d’assimiler la stigmatisation Bamiléké et celle vécue par les populations des deux régions d’expression anglaise (Nord-Ouest et Sud-Ouets). En plus de ces deux régions anglophones, ça fera en plus une région, celle de l’Ouest Bamiléké qu’il faut ajouter ajouter à la liste des groupes ethniques qui subissent des représailles du fait de leur appartenance ethnique.

Déstabilisation du pouvoir par les Bamiléké

Les partisans du parti au pouvoir de Yaoundé sont formels : Maurice Kamto est une figure manœuvrière de l’élite Bamiléké qui estime que, après les régions du nord (1960-1982) et les régions du centre-sud (1982 à nos jours) c’est à son tour de gouverner. Par conséquent, l’échec à la présidentielle a été très mal digéré et la voie la plus facile d’arriver au pouvoir c’est de susciter la réaction de la communauté internationale. La guerre qui a lieu en ce moment dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest vient tout simplement renforcer cette conviction sur la volonté du MRC de voir intervenir la communauté internationale sur la situation sociopolitique. La remise en cause des résultats de la présidentielle placerait Paul Biya en mauvaise posture. D’où l’idée de la déstabilisation du pouvoir détenu par Paul Biya, originaire du Sud, de l’ethnie Bulu hanterait les esprits des pourfendeurs.

A travers les marches blanches, les Bamiléké chercheraient donc des raccourcis pour arracher le pouvoir. La guerre civile et les marches blanches sont distillées dans l’opinion par le pouvoir de Yaoundé comme des stratégies de déstabilisation par les groupes ethniques des régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de l’Ouest.

A titre d’illustration pour démontrer la thèse de la déstabilisation : toutes initiatives de décrispation des deux crises restent vaines. On peut citer entre autres : le dialogue dite inclusif (les exemples de la conférence du Cardinal Christian Tumi et de celui du débat parlement réclamé par le SDF à l’assemblée nationale restent évident), la libération des prisonniers politiques arrêtés dans le cadres de la crise anglophone et des marches blanches, etc.

Aujourd’hui, la tension est de plus en plus lourde sur la situation sociopolitique du pays. Nous en sommes déjà à imaginer un positionnement des Bamiléké dans une logique de défense comme cela a été le cas dans les régions dites anglophones.

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