Cameroun : gouvernance spectrale ou gouvernance d’un État spectacle ?

La grande muette bat le pavé, délie sa langue et exprime son ras-le-bol dans l’agora. Deux cents militaires de la Minusca, de retour de la République Centrafricaine, sont descendus, ce mercredi matin (9 septembre 2015), dans la rue de Yaoundé. Histoire de revendiquer le paiement de leurs émoluments. C’est l’objet de la marche pacifique, qui s’est déroulée pendant quelques heures, et dont l’itinéraire a eu pour point de chute le ministère délégué à la Présidence de la République chargé de la Défense (Mindef).

12002832_10207532293368190_5292597823929300255_nLes faits
« Nous avons passé 9 mois à combattre sans prime. Chaque jour, l’État nous promettait de régler nos primes. A la fin du mois d’août 2015, les instances officielles avaient dit qu’elles avaient viré notre argent. Mais, jusqu’à présent, nous n’avons rien perçu ». C’est avec un air austère et la mine patibulaire qu’un jeune soldat costaud ayant requis l’anonymat s’est exprimé pour décrier les conditions précaires et lamentables auxquelles ses congénères et lui sont en butte sur le champ d’honneur. Selon ses déclarations, l’Union Africaine (UA), qui avait passé le témoin à l’Organisation des Nations unies (ONU) relativement au traitement salarial de la soldatesque, avait viré les espèces sonnantes et trébuchantes. « Chaque soldat doit percevoir 750.000 Fcfa selon le protocole d’accord signé conjointement par le Cameroun et les Nations Unies », précise le soldat courroucé.

Ayant fait des investigations, des militaires se sont rendus compte que le montant de leurs émoluments avait été viré. A preuve, ajoute ce militaire fort renseigné, deux corps, à savoir la police et l’armée avaient été diligentés et mobilisés pour combattre l’insécurité transfrontalière et la pieuvre terroriste et islamiste Boko Haram. Mais, les frais de mission des fonctionnaires de la police ont dûment été réglés alors que ceux des militaires, jusqu’à ce matin, restent impayés. Toute chose ayant suscité le courroux de 200 militaires, qui exigent, illico presto, le règlement de 9 mois de primes non-restitués. Les Centrafricains et les Tchadiens, qui se tuent à la tâche sur le champ de bataille au même titre que les collatéraux camerounais, ont perçu leur dû.

Réaction officielle
Intervenu, cet après-midi, au sujet de la marche de protestation des militaires, Issa Tchiroma Bakary, ministre de la communication (Mincom) et porte-parole du gouvernement, parle plutôt de 8 mois d’impayés en termes de règlement salarial de cet appareil répressif de l’État. Sur instruction du Président de la République, il a été ordonné des mesures appropriées au rang desquelles figure la principale liée au déboursement de la somme de 6 milliards de Fcfa nécessaire au règlement de ces émoluments impayés jusqu’à ce jour.

Le(s) coupable(s)
Effectivement, un pays sérieux aurait sanctionné les responsables coupables d’indélicatesse. Il y a incontestablement, un gestionnaire impénitent ayant délibérément et insidieusement retardé le paiement de ce pécule des militaires. Il semble déjà sous bonne protection du gouvernement vu que le Mincom accuse sans rire, l’Union Africaine. Pourtant nous nous souvenons tous ici que ce même gouvernement avait réagi lors du premier mouvement d’humeur à Bangui pour dire qu’il venait d’effectuer les virements. Mais, il a fallu que la soldatesque batte le pavé ce jour pour faire dire au Mincom que ces émoluments ont été réglés immédiatement.

On constate bien qu’en pareille circonstance, le Mincom fait, visiblement et sournoisement, preuve de solidarité gouvernementale, en protégeant son collatéral, le Mindef et en indexant l’UA. Pourtant, des soldats rencontrés ce jour à Yaoundé font état de ce que l’UA avait viré les fonds liés à ces émoluments depuis belle lurette. Pourquoi les fonctionnaires de la police ont-ils perçu leur dû et pas les militaires ? Que monsieur le « porte-parole du gouvernement » cesse donc de duper le peuple. Des militaires savent bien que l’argent a été viré depuis, mais un carnassier a retardé le paiement. Lui seul sait pourquoi.

11986362_10207532295168235_246699152339171514_nL’injustice sociale
Une revendication, même justifiée, n’aurait jamais été tolérée par Yaoundé si elle avait pour organisateurs des enseignants, des journalistes, des pensionnaires, des étudiants, des avocats ou mêmes des médecins… Toute manifestation organisée par des citoyens sans tenue et sans fusils aurait provoquée une réponse violente du régime de Yaoundé. Pour préserver le pouvoir, le Palais d’Etoudi, l’Immeuble Étoile, le Palais de Verre et le Trésor national ont tout fait pour que le Porte-Parole Issa Tchiroma puisse annoncer la fin de la rébellion ouverte au régime de Yaoundé. Pour une fois Issa Tchiroma n’a pas parlé de grève illégale, sauvage, ou injustifiée… Si la honte pouvait tuer…

Combien de fois ce Mincom a-t-il fait une sortie pour les retraités comme c’était le cas aujourd’hui pour les soldats ? Il y a justement plusieurs catégories socioprofessionnelles qui réclament à l’État des sommes impayées. Il y a le cas de nos grands-parents et parents retraités et déflatés des sociétés d’État qui exigent, depuis des années, le paiement de leur pension et de leur dû. Mais ils sont très souvent molestés par ces mêmes éléments de la police et de l’armée qui, aujourd’hui, sont aussi en train de revendiquer. Et lorsque la soldatesque descend dans la rue, déroge-t-telle au serment de l’honneur et de la fidélité tant clamé par leur enseigne ? Le débat est, d’ores et déjà, relancé.

Au vue de cette analyse, il existe deux types de camerounais : ceux qui ont le droit de faire grève et marcher sur les artères de Yaoundé, sans crainte de perdre leur vie et ceux qui n’en ont pas.

L’embuscade
Devait-on attendre la marche pacifique à pas de géant de 200 militaires camerounais de la Minusca pour payer, ipso facto, leurs émoluments ? C’est justement l'(a)gouvernance qui fait sa perpétuation. Comme le dit le Mincom lui-même, ils ont été payés sur « très haute instruction du chef de l’État ». C’est un mode de fonctionnement qui sied bien au leader central à qui il semble plaire de ramener justement tout à lui. Pour rappel, le premier mouvement d’humeur de ces mêmes soldats a eu lieu à Bangui il y a quelques mois. Sans aucun véritable suivi, les responsables se contentent d’effets d’annonce pour taire les inquiétudes et rassurer quant à la maîtrise de la situation.

On affame sciemment jusqu’à l’agonie et ensuite on se sert de la grogne et des revendications pour jouer les bons samaritains « sous haute instruction… ». Cette façon de gouverner est caractéristique du haut degré de décadence psychopathologique institutionnelle. C’est-à-dire que même les besoins les plus fondamentaux sont instrumentalisés pour des motifs liés à la glorification du pouvoir central. Telle route est construite, tel hôpital est érigé, telle prime est payée grâce à la « magnanimité » du prince, du roi, du Nkunkuma, du Nnom Ngui, pardon, du Président de la République ou de sa femme, c’est selon. Nos impôts et nos taxes, et même l’État, tout ça n’existe pas ou plus. Seul, un suprême bienfaiteur s’occupe de ses enfants. C’est un phénomène politique assez pernicieux. Il s’agit de la personnification, de la sublimation de l’hyper puissance du Nnom Ngui qui, à tout moment, est glorifié et déifié par ses créatures, mieux par ses courtisans. « Sur hautes instructions » est d’ores et déjà la formule du gouvernement de « l’État spectacle » qui étale, au vu et au su de tous, son incurie, son inertie et ses scories structurelle, fonctionnelle et conjoncturelle. L’heure est grave !

Le système fonctionne mieux quand il fonctionne ainsi : simuler l’agonie pour se renouveler, se construire par les techniques de personnification. La preuve ? Personne ne sera puni… C’est ce qu’Achille Mbembe appelle « une gouvernance spectrale ». La prestidigitation et le tapage médiatique autour de la promptitude du chef de l’État est la caractéristique d’une gouvernance dont l’intention puérile est de susciter de l’émoi. Pour Serge Aimé Bikoï, c’est la « gouvernance spectacle ». L’embuscade ici est donc le fait que l’agonie du peuple est comme un guet-à-pend. La magnanimité du prince au secours de son peuple est saluée par des motions de soutien en guise de remerciements. C’est donc une occasion pour les laudateurs du régime de saluer et vanter l’efficacité du prince à répondre présent aux interpellations de son peuple.

Mais, il ne faut pas oublier que « quand le haut n’en peut plus, le bas n’en veut plus ». Pour qui sonnera donc le glas dans les prochaines années ? Question à un radis !

Tchakounté Kemayou
Ce texte a été rédigé avec la participation de : Serge Aimé Bikoi, Denis Patrick, Bangmo Narcis Ulrric, Jacob Serge Amvam, Georges Emmanuel Christian Tang, Ahmadou Ahidjo Ahmadou Ahidjo, Roef World’s Citizen et Joseph Olinga Ndoa

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tkcyves

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