18 mai 2013 : souvenir du plus beau bijou de ma vie

Il ne m’arrive jamais de parler de moi. Bien qu’une autobiographie soit un récit enrichissant, je l’évite toujours pour échapper à cette auto-glorification d’un genre un peu singulier. Mais, dans les circonstances, somme toute particulières, je dois m’exercer, pour une première fois à cet exercice un peu ennuyeux, mais nécessaire pour témoigner ma reconnaissance à ce qu’on pourrait appeler « amis », selon les terminologies du réseaux social Facebook qui ne fait pas seulement des malheureux, heureusement.

Ma présence sur le réseau social de Zuckerberg remonte en 2007, trois ans après la création de Facebook. Les années d’avant représentent cette époque où, je me souviens bien, la Toile était, pour moi, un passe temps. En fait, Internet était moins répandu dans les habitudes au Cameroun. A défaut de faire partie de la classe sociale des privilégiés pour avoir une connexion chez soi, les cybercafés étaient les lieux les plus privilégiés pour avoir un accès à Internet. Difficile donc, pour une personne à mobilité réduite et à revenu presqu’inexistant que je suis, d’être ponctuel sur la Toile.

A la remise solennelle
A la remise solennelle

Par un concours de circonstance, je trouve une occasion d’être connecté 24/24, de papoter, de discuter, de tchater, de cliquer à tout vent, bref de fouiller et de fouiner dans tous les coins et des recoins d’internet. Puis, je découvre subitement Facebook, le premier réseau social qui est devenu plus populaire qu’on n’eut jamais pu l’imaginer. C’était en octobre 2007. Aujourd’hui, voici presque 9 ans que je suis régulier sur la Toile, sans interruption. 9 ans pendant lesquels j’ai appris à découvrir les visages d’autres personnes, Camerounais ou non, résidant au Cameroun et surtout éparpillées à l’étranger, partout dans le monde. Un handicapé qui n’a pas de possibilités pour se déplacer, sortir et aller rencontrer des gens, faire des rencontres, se faire plaisir, trouvait alors une occasion de rencontrer des gens, discuter avec eux sans se déplacer. Parler d’autres choses totalement différentes des sites de rencontres matrimoniaux en vogue en ce moment, était quelque chose d’extraordinaire. C’était, pour moi, la meilleur découverte, la meilleure création ou encore la meilleure innovation technologique que l’Humanité ait connu.

Jean-Jacques Njoh Mbappé, le premier à s'installer dans ce magnifique fauteuil du scooter
Jean-Jacques Njoh Mbappé, le premier à s’installer dans ce magnifique fauteuil du scooter

Il y a eu, en 2010-2011, cette fameuse révolution Jasmine que la Tunisie traversait à la suite de l’immolation de Mohamed Bouazizi. J’ai vécu ce pan de l’histoire de la Tunisie comme si j’étais là, grâce à Facebook qui, d’ailleurs, est présenté comme l’outil qui a fait le malheur de Ben Ali. Du coup, j’ai compris que ce réseau était une puissance. Un moyen par lequel une action pouvait être impulsée. Donc, au-delà de la discussion et des partages, une communauté, malgré la distance de dispersion géographique de ses membres, pouvait agir sur la société, la changer. Que ça soit positivement ou négativement, mais la changer quand même. Facebook devient donc mon arme de combat, un outil comme beaucoup d’autres au service d’un idéal commun. D’où l’importance des groupes de discussions qui se créent et dont les noms à eux seuls donnent une idée exacte des objectifs visés par les uns et les autres.

Évidemment, en bon blagueur et « titilleur » que je suis, je me fais donc beaucoup d’amis sur le réseau social le plus populaire et certainement le plus puissant du monde. Le premier groupe Facebook qui m’a fasciné, c’est bien celui d’un ami qui est, par la suite, devenu un frère pour moi : Severino. « Culture et Traditions Bamiléké » (CTB) est ce forum dans lequel les Camerounais, originaires de la région de l’Ouest ou non, venaient partager leurs expériences sur les connaissances ancestrales du peuple Bamiléké. Le but de ce groupe est essentiellement éducatif. Du fait de la modernisation, présentée comme la source de la perte de la civilisation africaine, les pratiques héritées de la tradition tendaient à disparaître à cause du manque d’un vecteur de transmission. Les parents et les aînés qui devraient jouer ce rôle manquaient d’innovation face au développement des nouveaux outils de communication.

Un bijou encore authentique aujourd'hui
Un bijou encore authentique aujourd’hui

« Le Cameroun c’est le Cameroun » (LCCLC) de Mathieu Youbi fait son apparition en 2010-2011. Ce groupe, considéré comme le plus populaire, le plus référencé et le plus dynamique, fait déjà parler de lui. Sa force ? Il a réussi à aller au-delà de sa mission de discussion et de partages sur l’actualité politique, économique, sociale, culturelle et sportive du Cameroun et du monde. Il devient, au fur et à mesure, la plate-forme de rencontre, de discussion et de loisir, pour peu qu’on prenne la peine de regrouper des gens venus de tous les horizons. Cette communauté devient, pour moi, une autre façon d’exister. J’ai une de ces soifs de donner le sourire aux autres, de donner de l’espoir à ceux qui l’avaient perdu, bref, de partager la bonne humeur. Mon investissement dans les associations des personnes handicapées et celles des enfants orphelins et démunis trouve alors un prolongement dans une communauté issue de la Toile. Des sorties ont été initiées dans des orphelinats, des centres d’accueil pour enfants abandonnés et bien d’autres. Au-delà de ces événements, des occasions de retrouvailles fortuites, spontanées et organisées se présentaient toujours pour passer du réel au virtuel, du bon temps, quoi. Tant bien que mal, le forum a connu des expériences malheureuses aussi au fur et à mesure de l’évolution du temps, de la popularité du groupe. Grâce à la poigne de sont initiateur, il reste debout jusqu’à nos jour.

Beaucoup de groupes ont alors vu le jour à la suite de ces expériences. Le forum de Jeanne Nsoga, « On est ensemble », groupe secret, est probablement celui qui m’a le plus séduit. Ulrich Sas, un ami qui m’appelle toujours « Grand frère » sans que je ne sache pourquoi (pourtant, je suis visiblement son cadet), prend le taureau par les cornes et me dit un jour : « Grand frère, je souhaiterais engager une action en ta faveur. Tu as toujours eu le plaisir d’assister les autres. Qu’il pleuve ou qu’il neige, tu t’es toujours sacrifié, tant financièrement qu’humainement, pour donner le sourire aux autres. Je pense, faisant partie des nôtres, que tu dois aussi bénéficier de notre solidarité. Il en va de notre honneur car il faut être logique envers soi-même« . Quelle ne fut pas ma surprise ! J’étais donc surpris de savoir que que je pense plus aux autres qu’à moi-même. Pour Ulrich, ce n’était pas un défaut. Pour lui, il était tout simplement logique dans sa philosophie selon laquelle l’entraide commence par soi-même. Pour moi, la seule façon de vivre, c’est de donner la joie de vivre au autres et c’était ma satisfaction. Je n’hésitais pas répondre présent à tous les groupes de la Toile qui organisaient ces types de sorties.

« On est ensemble » a eu l’occasion d’accueillir cette proposition d’Ulrich pour l’achat d’un scooter électrique pour personnes à mobilité réduite avec beaucoup de gaieté et d’enthousiasme. Pour moi, ce projet me semblait trop osé par le coût et les tracasseries douanières auxquelles on ferait face. J’en doutais même, à la limite. J’étais loin de connaître la pugnacité et la détermination des dames de fer de ce forum : Jeanne Nsoga, Nicole Um, et bien d’autres que j’oublie, qui en avaient, malgré tout, fait un signe d’honneur. Ce projet, à travers cet engagement, était-il un défi par rapport aux autres fora concurrents, comme l’ont laissé entendre certains ? Aucunement. Ma longue amitié avec plusieurs Camerounais sur Facebook a sûrement été un déclic, un facteur de motivation pour un ami, un frère qu’ils côtoient virtuellement tous les jours pendant plusieurs années. Je n’avais jamais rencontré de près la plupart de ces « amis ». D’ailleurs, beaucoup d’autres fora m’ont interpellé pour avoir été silencieux sur mon état de besoin. C’est chacun qui voulait mettre la main à la pâte.

Quel plaisir!
Quel plaisir!

Un fundraising très actif, comme d’habitude, s’organise dès décembre 2012. Et comme je l’avais présagé depuis le début, dès l’arrivée du conteneur en provenance de la Chine, pays d’origine du scooter, les tracasseries administratives et douanières n’ont pas permis une exonération des frais de dédouanement. C’est finalement en mai que tout a été fait pour que je rentre finalement en possession de ce prestigieux bijou, certainement le plus précieux de ma vie, jusqu’aujourd’hui. La séparation avec ce bijou peut représenter un poignard dans mon cœur. Il est devenu mon pied pour de courtes distances dans les environs de Kotto et de Bonamoussadi. Les batteries, devenant de plus en plus faibles, ne résistent plus aux longues distances.

Bref, ce qui est important ici, c’est de vous dire que le 18 mai 2013 reste et restera encore comme le jour de mon premier et du plus beau souvenir de ma vie. Jusqu’à ce que je vois ce fameux scooter, je n’en croyais toujours pas malgré les assurances de Pa’a Bernard Williams Banag et de Nicole Um, que j’appelle affectueusement « maman » et avec qui j’ai gardé une familiarité presqu’indélébile. Sans oublier les actions incontournables de Valérie Saminou et de Jean Calvin Boumsong pour la logistique. C’était un samedi après-midi très pluvieux. Je ne pouvais pas louper cette occasion, malgré le mauvais temps. J’ai pris un taxi pour Bonantonné, un village en pleine centre de Deido. Tout le monde ou presque était déjà là et n’attendais que moi, l’heureux élu, en fait, la vedette, la star du jour. Après un cocktail bien aromatisé et accompagné de ma p’tite Guigui, le moment fatidique arrive, sous une pluie qui ne cessait de tomber. Dans l’empressement, la soif me vient de m’y installer. Je suis subitement pressé de déplacer ce joli scooter bordeau tant il est confortable. L’incontournable Jean-Jacques Njoh-Mbappé, le dernier à débarquer, fait des jaloux et s’y installe avant tout le monde, même avant moi. C’était le comble du bonheur. Après un signe d’au revoir et de remerciements, c’est le départ en trombe en direction de la maison, non sans faire des escales pour la bénédiction reçue de quelques amis.

Le tour de ville attire la curiosité des Camerounais de Douala, convaincus avoir vu une découverte. Il m’a donc semblé que j’étais la première et la seule personne handicapée à avoir un engin tout terrain, de ce type (scooter électrique) pourtant très économique et très pratique. Mais, le coût, très au-dessus du handicapé moyen, mettait hors-jeu tous mes pairs qui m’approchaient pour en avoir une idée. Ce n’est qu’à ce moment que j’ai constaté que c’était là une bénédiction. Elle ne pouvait pas se réaliser sans cette solidarité agissante des dizaines de personnes qu’il est impossible de les citer toutes ici. Le souvenir de quelques uns me vient néanmoins à l’esprit en plus de ceux que j’ai cités plus haut : Nader Tchapda, Charly Noah, Jean Calvin Boumsong, Tiani Franc, Marielle Patricia Nkendjuo, Prince Francis Yappi, Neh Poupina Lagrande, Pat Momo, sans oublier le plus camerounais des Ivoiriens Armand Iré, etc. Qu’il me soit permis ici de leur témoigner, une fois de plus, ma gratitude et ma reconnaissance pour cette solidarité aussi agissante que jamais.

Vivement, un autre projet !

Merci et « On est ensemble » !

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Benjamin Yobouet
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Remercions Dieu pour ce grand geste !