Qu’est ce qui bloque le renouvellement de la classe politique au Cameroun ?

La classe politique au Cameroun est vieille de plus 60 ans. Une classe politique désigne un ensemble de personnes de la même génération. La plupart des gouvernants sont issus de la génération qui a pris le pouvoir depuis l’indépendance de la République du Cameroun en 1960. L’exemple le plus visible est Paul Biya, le président de la République. Diplômé de de l’Institut des hautes études d’outre-mer, il commence sa carrière en tant que fonctionnaire. Sa carrière politique commence donc véritablement en octobre 1962. C’est l’année où il fut nommé par le feu Amadou Ahidjo comme « Chargé de missions » à la présidence de la république. Paul Biya avait alors 29 ans quand il entre, pour la première fois, au gouvernement.

Après avoir occupé une dizaine de poste dans le gouvernement, c’est en novembre 1982 que Paul Biya prête serment comme président de la République du Cameroun. Il avait alors 49 ans. Aujourd’hui, après 34 ans de pouvoir sans partage et sans limite, Paul Biya ne compte pas abandonner le pouvoir de si tôt. Ses laudateurs disent de lui qu’il est jeune, fort et lucide. Ils n’oublient pas aussi de dire qu’il est beau. Comme lui, on peut citer encore de nombreux barrons du pouvoir politique de sa génération. Force est de constater que les jeunes n’ont jamais été les bienvenus dans les arcanes du pouvoir. Les raisons ? Vous vous en doutez bien : c’est la conservation du pouvoir.

Paul Biya du temps de sa jeunesse, aujourd'hui un vieux routier de la classe politique

Le jeune Paul Biya très tôt introduit dans la classe politique par le poste de chargé de mission à la Présidence de la République/Matango Club

Cette conservation n’est possible qu’à travers le verrouillage du système pour empêcher l’émergence de classes nouvelles. D’un autre côté, c’est la « reproduction sociale« , selon la théorie bourdieusienne, qui gouverne ces principes d’accès au système. Ces principes sont, pour la plupart, gouvernés par des règles généralement subjectives. Quels sont ces mécanismes structurels mis en place pour empêcher cette émergence de la classe politique ?

L’accès à la classe politique des gouvernants par des mécanismes du système politique néocolonial

Théoriquement, on pourrait situer la période de la création de l’administration camerounaise le 15 avril 1957. C’est la date à laquelle le Cameroun acquiert son autonomie interne à travers un décret de la France. André-Marie Mbida, premier ministre, peut alors former son gouvernement le 16 mai 1957. Le 10 mai 2057, il démissionne et son adjoint, Amadou Ahidjo, vice-premier ministre, le remplace. Il forme son gouvernement le 20 février 1958. Lorsque Ahidjo devient président de la république le 1er janvier 1960, il nomme Charles Assale comme premier le 14 mai 1960. Ce sont des cheminement qui montrent bien la période de la création de l’administration camerounaise.

Ces nominations ont été l’oeuvre du Haut Commissaire français Pierre MESSMER. Cela démontre que la classe politique camerounaise a été formée par cooptation. Quelques cicatrices de la colonisation étaient encore présentes puisque ces hommes choisis par la France, sont issus de l’ARCAM, de l’ATCAM et de l’ALCAM. On a donc mis de côté les leaders qui se battaient pour l’indépendance pour prendre curieusement ceux ceux qui étaient contre. La raison simple qu’on peut donner à ce choix c’est que la métropole faisait confiance aux leaders dociles et serviables.

La mission principale de ces hauts dirigeants n’aura donc rien à voir avec le développement. Ce qui est important, c’est la traque et la répression. Ainsi, toutes velléités contestataires seront réprimées. Cette configuration de la classe politique par cooptation va créer une classe de privilégiés qui considère qu’elle sert la métropole qui les protège et les protégera.  Cet esprit de cooptation, de réseautage persiste encore jusqu’à nos jours. Même la présence des élections n’y a rien changé.

L’accès à la classe politique des gouvernants par les mécanismes du système politique électoral

Avec la présence des élections, on aurait pu penser que cette stratégie de cooptation pourrait prendre fin. Avec le retour du multipartisme en 1990, toutes les espoir étaient fondés pour voir enfin la déchéance d’un système croulant sous le poids de la vieillesse. En 1992, a eu lieu la première élection présidentielle sous l’ère du multipartisme. Election la plus mobilisatrice, elle a vu la victoire de Paul Biya (40%) contestée par son challenger historique John Fru Ndi (36%). Cette élection survenait à peine dans un contexte de villes mortes vécues par la population camerounais pendant plusieurs semaines. Le charisme de l’opposant anglophone qui faisait l’unanimité à l’époque commençait à prendre des rides.

Tout comme John Fru Ndi et son parti politique, le SDF, l’opposition toute entière voyait ses scores électorales dégringolés. Cette chute s’observait année après année malgré les dénonciations de fraudes massives. L’entrée à l’Assemblée Nationale de quelques leaders de l’opposition va quand même permettre la modification de la loi. Des organes d’observation, de contrôle et d’organisation des élections fût créés. C’est ainsi qu’on a eu ONEL (2000) et Elecam (2006).  Malgré cela, la bataille a continué jusqu’à la mise en place d’un code électoral en 2012.

Toutes ces batailles visent un objectif majeur : la crédibilité des élections. Cette crédibilité est la résultante d’un code électoral qui garantissent les règles équitables. Pour être fiable et crédible, le code électoral doit respecter certaines normes universelles relevant aussi du bon sens. Ces normes sont longtemps exigées par les partis politiques de l’opposition. Elles sont considérées comme des règles d’équité et d’égalité donnant à tous les candidats les mêmes chances de réussite. Ce sont des règles objectives qui ne prennent pas en compte des prédispositions personnelles et subjectives.

Quelques éléments du code électoral constitués comme blocage à l’émergence d’un nouvelle classe politique

Parmi les normes exigées par les partis de l’opposition, il y a entre autres, les bulletins uniques, le vote biométrique, les procès verbaux de tous les scrutateurs faisant foi et bien sûr, les élections à deux tours.

Les bulletins uniques

L’exigence des bulletins uniques avait été, et l’est encore, une stratégie pour éviter le bourrage des urnes. Celui-ci consiste à un remplissage de l’urne par les bulletins d’un candidat. Ces unes sont mises subrepticement hors des bureaux de vote. Les scrutateurs du candidat susceptible de perdre les élections se livrent à cette pratique. Elle n’est possible que grâce au concours des forces de l’ordre.

Comment les bulletins uniques viendront-ils résoudre les pratiques de bourrage des urnes. Il n’existera qu’un seul bulletin pour tous les candidats au lieu d’un bulletin pour chaque candidat. En d’autres termes, l’électeur aura un bulletin sur lequel est inscrit le nom du candidat. Il n’aura qu’à cocher le nom du choisi dans la liste des candidats qui lui sont proposés. Il est aussi important de préciser l’important de l’économie des coûts des charges. La commission électorale n’aura qu’à imprimer une seule carte à la foi, au lieu d’une carte par candidat.

Le vote biométrique

A la création de la commission électorale (ELECAM) en 2006, il était convenu que l’organisation des élections devait changer. L’un des changements notables était le vote biométrique selon la technologie développée par Coppernic. Beaucoup de pays africains, comme le voisin Nigéria en 2015, ont déjà eu à expérimenter cette technologie. Au Cameroun, le processus du vote biométrique aux élections s’arrête seulement au niveau des inscriptions sur les listes électorales. Il n’existe pas encore de terminaux dans les bureaux de vote. Pourquoi ce processus ne se limite-t-il qu’au niveau des inscriptions ? That is the question.

Les procès verbaux

Les procès verbaux sont dressés par le collège de scrutateurs des partis politiques. Parmi eux, on peut aussi compter un représentant de la commission électoral (Elecam). Le procès verbal est un formulaire où sont dressés les résultats de chaque bureau de vote. Il est signé par les représentant de tous les partis concernés, sans oublier le représentant d’Elecam. Chacun d’eux possède un exemplaire uniforme. En cas de litige, seul le procès verbal du représentant d’Elecam fait foi. Ce que condamnent évidemment les partis politiques de l’opposition.

Le scrutin à deux tours

L’élection à deux tours a toujours été un enjeux politique. Les barrons du pouvoir considèrent que l’acceptation de cette clause tant revendiquée par l’opposition programmera leur mort politique. Ce type d’élection a pour avantage de tisser des alliances au second tour. Autrement dit, le second tour pourrait rallier des forces de changement pour le candidat de l’opposition en position favorable. La question qu’on se pose est celle de savoir comment l’opposition pourrait-elle gagner en situation de fraude massive ? La peur d’une surprise désagréable peut expliquer cette fébrilité.

La proclamation des résultats

Le renouvellement de la classe politique est aussi difficile à travers le processus de déclaration des résultats. En effet, dans les systèmes électoraux fiables, les résultats sont compilés pour être programmés dans les minutes qui suivent. Les gouvernants ont toujours tendance à mettre le système de communication en cause. Système qui empêche et la production des résultats dans les deux heures qui suivent la fermeture des bureaux de vote. Les experts ont pourtant formels : au 21ème siècle, tout est réuni pour proclamer les résultats avant 24 heures.

L’équilibre régional comme mécanisme d’insertion professionnelle dans les fonctions publiques et para-publiques

Le mécanisme d’insertion professionnelle est aussi identique au réseautage. Il est également identique au mode de recrutement de la classe politique. La différence qui réside entre la classe politique et l’insertion professionnelle, c’est le fait de la rendre officielle. Ce qui est mis en exergue ici c’est la « reproduction sociale » comme cité plus haut. C’est un mécanisme fondé sur le recrutement par filiation. Il est pratique pour garantir la conservation des pouvoirs par des groupes claniques ou ethniques. C’est donc la transmission d’un patrimoine d’une génération à l’autre. Si Bourdieu parle du patrimoine familiale, peut-on extrapoler cette analyse sur le cas du Cameroun ?

Quelques personnes de la génération des années pré et post indépendance sont même encore au pouvoir. Ici, le patrimoine est essentiellement politique. Comment l’insertion professionnelle conférera-elle à l’individu d’une génération d’hériter du pouvoir politique ? Les gouvernants ont mis en place un mécanisme appelé « équilibre régional ». Elle consiste à recruter le personnel de la fonction publique et des entreprises publiques et para-publiques des candidats en fonction de leur origine ethnique.

Ainsi, des quotas sont attribués aux dix régions du pays. Le décret N° 82/407 du 7 septembre 1982 donne le pouvoir au ministre de la fonction publique de définir les quotas par région. Ces quotas sont contenus exactement dans l’article 2 de l’arrêté N° 10467 du 4 octobre 1982. Il a été actualisé le 20 août 1992. L’arrêté du premier ministre N° 2000/696/Pm du 13 septembre 2000 vient davantage le renforcer.

Des élections équitables sont-elles alors la seule voie possible pour renouveler le personnel politique camerounais ?

En filigrane, cette question renvoie à une autre : les partis politiques doivent-ils, malgré tout, aller aux élections ? Une autre question qui fait l’objet de polémique chez les analystes est celle de savoir si une loi électorale doit ou non être le résultat d’un rapport de force. Beaucoup répondront, sans hésiter, par l’affirmative. L’argument avancé ici est celle d’affirmer mordicus qu’il est possible à l’opposition de gagner, même avec un mauvais code électoral. Pour cela, il ne suffit pas de participer simplement au vote, il faut trouver des stratégies pour contourner les défaillances de la loi. C’est justement là où réside le challenge pour les échéances de 2018.

A ce niveau encore, les positions sont divisées. Il y en a qui pensent justement que le moment est venu de renouveler l’expérience foireuse de la coalition de 2004. C’est l’année à laquelle l’opposition avait tenté de faire une coalition des partis politiques. Le retrait du SDF (Social Democratic Front) a été vécu comme une douche froide. Ce parti, le leader de l’opposition depuis toujours, voit d’un mauvais œil une coalition construite sans l’avoir désigné comme capitaine du bateau. Cette position du SDF de 2004 n’a pas changé jusqu’aujourd’hui. Ses cadres estiment qu’en tant que parti politique de l’opposition de premier rang, John Fru Ndi doit conduire la coalition.

Alors, comment démontrer qu’une fausse équation mathématique peut donner un bon résultat ? Si tel est le cas, il ne faut donc pas être surpris de voir les candidats déchus des élections crier à la fraude. C’est d’ailleurs l’un des sport favori pour les perdants.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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