Pourquoi l’argent est-il la priorité dans les hôpitaux au Cameroun ?

S’il y a une année qui a connu beaucoup de turbulences en scandales sanitaires au Cameroun, 2016 serait probablement celle qui, à coup sûr, raflerait la palme d’or. Pour nous limiter à trois cas les plus médiatisés des hôpitaux du pays, citons celui du médecin Hélène Ngo Kana à l’hôpital général de Douala en janvier, de Monique Koumatekel à l’hôpital Laquintinie de Douala en mars et de celui de la famille Nkimih à l’hôpital central de Yaoundé en mars également. Inutile de rappeler ici que chacun de ces cas avait un dénominateur commun : l’absence de liquidité au moment où les hôpitaux qui accueillent exigent ce qu’ils appellent dans leur jargon interne « la caution ».

Depuis la nuit des temps, pour dire simplement depuis la crise économique des année 1980, année de déliquescence de l’état de santé des hôpitaux, l’actualité camerounaise est de plus en plus dominée par des histoire sordides de décès mystérieux des compatriotes dont le pêché a été de venir à l’hôpital sans le moindre centime en poche. C’est à se demander ce que sont devenus ces centres de santé et hôpitaux si ce ne sont pas des lieux de commerce. Comme dans une boutique, un supermarché, le plan architectural des hôpitaux a été conçu pour accueillir les malades comme les commerçants accueillent leurs clients. Tenez par exemple : à chaque entrée d’un hôpital, qu’il soit public ou privé, après avoir traversé la loge du vigile qui vous remet un ticket d’entrée payant de 100Fcfa, il faut passer directement à la caisse pour payer les frais de consultation obligatoire. Contrairement aux centres commerciaux où le client prend un article avant de se diriger vers la caisse, ici c’est « payer avant d’être servi », sinon vous n’aurez pas accès au médecin pour une consultation, même si vous agonisez. Dans ce domaine, les hôpitaux ont donc damé le pion aux  centres commerciaux. Même les banques n’y voient que du feu.

L'entrée principal de l'hôpital général de Douala où se trouve le caissier

L’entrée principal de l’hôpital général de Douala où se trouve le caissier

Il existe pourtant des témoignages qui font état de ce que ces hôpitaux ne fonctionnaient pas comme ça à l’époque où feu le Président Ahidjo était au pouvoir. Même si les hôpitaux étaient payants, la priorité était réservée à la santé avant de réclamer l’argent. Pourquoi l’argent est-il devenu la priorité dans les hôpitaux pourtant considérés comme des lieux est où la logique du Serment d’Hippocrate doit primer ? Pourquoi le nerf de la guerre qu’est l’argent est-il plus important que la santé de la population que le médecin est sensé servir ? On peut même encore prolonger le questionnement pour aller plus loin : quel est ou quels sont les objectifs de l’Etat en laissant l’argent prendre le dessus sur les priorités que constitue le social ?

Les Camerounais disparaissent après avoir recouvré la guérison

Voilà la première réponse qu’on pourrait donner à ces interrogations. Une fois la guérison recouvrée, les malades trompent la vigilance des personnels et prennent la poudre d’escampette. Un malade, sachant qu’on ne va rien lui exiger à l’entrée de l’hospitalisation, donnera l’impression d’être crédible. C’est une situation difficile à vivre chez le personnel qui était débordé par des cas de fuites des malades au jour le jour. Des mesures draconiennes ont commencé a être prises pour limiter des dégâts des pertes subies par les hôpitaux. D’où l’instauration d’une caution avant toute prise en charge. Cette mesure est généralement prise et rigoureusement respectée pour les cas d’hospitalisation. La rigueur du respect de cette mesure est telle qu’il devient difficile aux personnels d’accorder, ne serait-ce qu’une dérogation pour des cas exceptionnels. Prenons l’exemple du cas patent d’Hélène Ngo Kana qui a eu la malchance de débarquer un week-end dans un hôpital public sans liquidité d’assurer sa caution malgré la garantie d’une carte d’assurance présentée par son époux. Le refus du personnel de l’accueillir immédiatement était dû au fait que l’assureur en question avait des démêlés financières avec l’institution hospitalière. Le temps de vérifier que les choses soient clarifiées, la malade agonisait et mort s’en suivait. Imaginons un peu le cas des personnes qui n’ont même pas la chance d’avoir une assurance maladie…

La rigueur dans l’application stricte du paiement de la caution avant toute prise en charge est de mise. Le non respect de cette règle entraînerait l’imputation de la facture au personnel en service au moment des faits si ce n’est un licenciement pur et simple. Qui du médecin ou de l’infirmier fera l’erreur de recevoir même un collègue, ami ou un membre de sa famille sans lui réclamer la caution exigible ? La preuve ? Hélène Ngo Kana était bel et bien médecin en service, elle aussi, dans un hôpital public où elle officiait juste quelque mois après sa sortie récente de la faculté de médecine. Elle a tout simplement été victime du système dont elle avait été le maillon de la courroie. Voyez-vous ? Même les médecins qui appliquent la règle en sont victimes eux aussi.

L’Etat ne subventionne plus suffisamment les hôpitaux

C’est une vérité de Lapalissade, les hôpitaux doivent vivre de leur propre fond. Il appartient donc à chaque hôpital d’organiser sa propre comptabilité et de se doter en matériel et surtout en consommables médicaux les plus élémentaires. Les experts en gouvernance ont l’habitude de dire que l’Etat est lent dans la réaction pour doter des hôpitaux d’un budget conséquent pourtant validé à l’assemblée nationale chaque fin d’année budgétaire. Comment peut-on expliquer le manque de réaction de l’Etat face à cette déliquescence de la santé de la population ? La réponse à cette question ne semble pas préoccuper les administrateurs des hôpitaux publics dont la priorité reste le fonctionnement de l’hôpital. Il ne faut pas attendre l’Etat, on ne va pas laisser les Camerounais mourir parce qu’il faut que l’Etat intervienne, nous allons faire comme on peut avec ce que nous avons, disent-ils. Très bon raisonnement, si l’on peut dire. Par contre, le hic c’est que, au lieu que l’Etat paie, c’est le malade qui doit payer. La preuve ? Le simple carnet de 500 ou de 1000Fcfa, c’est selon, le thermomètre de 500Fcfa, pour ne parler que de ces deux-là, auparavant gratuits, sont désormais payants avant toutes consultation. La paludisme dont le traitement est gratuit pour les enfants de moins de 5 ans ne l’est pas pour certains centres de santé où on demande aux pauvres parents un franc symbolique. Les équipements hospitaliers sont rarement dépannés pour ne pas dire jamais, quand ils sont en panne. La souffrance des personnes dialysées, pour ne citer que ce cas précis, est l’exemple le plus parlant des négligences, par l’Etat, de la santé des populations dont il a la charge. Preuve que cette santé n’est pas et n’a d’ailleurs jamais été sa priorité. C’est par exemple le même phénomène qui se passe dans nos écoles primaires pourtant gratuites. Les directeurs d’école encaisse l’argent des parents qui ne reçoivent pas en retour le reçu de paiement. Rien ne se cache plus. Tout se passe au nez et à la barbe des autorités pourtant sensées faire appliquer les prescriptions du président de la République. Elles seraient alors promptes à réagir si la population venait à se révolter.

Un salaire de catéchiste pour le personnel sanitaire

C’est un débat qui n’est plus considéré comme un tabou : un médecin mal payé, développera des stratégies de survie. Depuis les années 1990, années auxquelles le Cameroun a connu deux événements majeurs à savoir : la dévaluation du franc cfa en 1994 et la diminution à 67% les salaires à la fonction publique en 1993. Cela avait pour conséquence de réduire le train de vie des fonctionnaires habitués à un certain coût de la vie en fonction de leur statut social. Par exemple, comment expliquer qu’un médecin, après avoir passé un minimum de 5 ans (les généralistes) et 8 ans (les spécialistes) pour leur formation, se retrouvent en train de percevoir des salaire débrouillards ? Ces deux événements ont même amener certains experts à envisager une probable décadence des comportements plus particulièrement de la morale et de l’éthique dans les services publiques. Cela signifie que tout cela était donc prévisible.

L’une des stratégies mises en place par le personnel hospitalier est évidemment ce que j’ai relevé plus haut : payer avant d’être servi. Bien évidemment, étant donné que les médecins de service public sont des fonctionnaires, comment comprendre qu’ils exigent le respect de cette règle ? La réponse évidente ici serait que l’hôpital a besoin des fond pour son fonctionnement : administration, matériels, consommables, etc. Mais, ce que beaucoup semble oublier, et c’est le plus intéressant ici, c’est la perception des primes de travail. En fait, chaque médecin et infirmier perçoit une prime en complément de leur salaire. Je n’insinue pas qu’il est interdit aux médecins, en tant que travailleurs, de percevoir des primes. C’est un droit. Mais, ce qui est cynique, c’est que ces primes ne sont pas versé par leur employeurs qui est l’Etat. Ce sont des recettes des hôpitaux qui servent à verser les primes aux personnels sanitaires. Je tiens cette information d’une amie fraîchement sortie de la faculté de médecine et affecté dans un hôpital à Edéa qui m’avait révélé que le montant de sa prime avoinait presque son salaire. Ces primes sont finalement considérées comme un deuxième salaire pour combler compléter le salaire de misérable payé par l’Etat. C’est dire que les recettes réalisées par les hôpitaux publics représentent de véritables pactoles.

En conclusion, la malhonnêteté des malades, la démission de l’Etat et le salaire de catéchiste du personnel sanitaire représentent des maux, j’allais dire, des maladies dont souffrent nos hôpitaux. Même si tout le monde, le malade, l’Etat et les médecins, sont coupables de cette déliquescence, mais tous ne sont pas responsables pour autant. Sinon, comment expliquer l’absence criarde d’une assurance maladie universelle sensé résoudre, ne serait-ce que, les cas de prise en charge urgent ? Comment comprendre que certains pays Africains comme le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Ghana ont réussi à résoudre ce genre de problème de « caution » à travers l’assurance maladie universelle et pas le Cameroun qui ne manque pourtant ni de ressources humaines, ni de ressources financières ? On peut penser que l’Etat se complaît dans ce système qui, même s’il le sauve en complétant le salaire des médecins sous forme de primes, risque de devenir une bombe sociale s’il ne l’est pas encore. Le soulèvement de la population lors du décès de Monique Koumatekel est encore frais dans la mémoire. Le système est tellement ancré dans les habitudes à tel point qu’il devient même dangereux, pour les chercheurs et les journalistes, de faire des descentes dans les hôpitaux pour mener des enquêtes sur un abus que pourrait avoir subi un malade au risque de subir les foudre du personnel hospitalier.

Cet article a été rédigé dans de la campagne #SantéPourTous lancée par un groupe de blogueurs et blogueuses Camerounais(es) sur les problèmes de santé et du système sanitaire au Cameroun.

Vous pouvez consulter d’autres articles déjà publiés comme : « VIH SIDA : comment vivre longtemps avec le virus ? » de Thierry Didier Kuicheu, « Des hôpitaux camerounais sont des malades très mal soignés » de Fabrice Nouanga et le « VIH-SIDA : la nécessaire éducation » de Christian Cédric.

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Yves Tchakounte
Camerounais, doctorant en sociologue, acteur associatif des droits de l'Homme, l'Humanitaire est ma principale activité. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion.

7 réflexions au sujet de « Pourquoi l’argent est-il la priorité dans les hôpitaux au Cameroun ? »

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