Pourquoi la création des Etats-Unis d’Afrique fait-elle peur ? (1)

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Marcus Garvey

Depuis la vulgarisation d’Internet au Cameroun, il ne se passe plus une seconde sans que les partisans d’un mouvement kémite, ne se fassent entendre. Ce mouvement qui ne date pourtant pas d’aujourd’hui, commence à prendre de l’ampleur à travers des campagnes de vulgarisation très médiatisées dans les fora et les réseaux sociaux. Personne, à présent, ne peut nier avoir lu ou entendu un message d’un radicalisme avéré dont la teneur vise indubitablement la reconsidération et la valorisation d’une civilisation nègre authentiquement africaine longtemps bafouée pour des intérêts de l’Occident hégémonique.

Contexte

Le 26 avril 2015 s’est tenue à Paris la toute « 1ère convention européenne de la maison des Kémites Marcus Garvey ». Le thème retenu pour cette première rencontre qui était intitulée « L’Afrique est l’avenir du monde : genèse et actualité du projet des Etats-Unis d’Afrique dans la pensée visionnaire de Marcus Garvey » montre à suffisance qu’un ancien vent qui date des débuts du XXe siècle continue de souffler sur le continent. Il m’a semblé important de partager mon expérience des débats d’idées en mettant à votre disposition des problématiques de fond que soulève ce vieux nouveau mouvement philosophique afin de susciter davantage de nouvelles problématiques. Pour ce faire, ces prolégomènes sont le premier billet d’une série de débats mettant en exergues quelques-unes des positions des partisans de ce mouvement en face de ceux qui jusqu’ici les considèrent comme des extrémistes pour ne pas dire les partisans de l’extrême droite africaine, mieux, une doctrine raciste anti-Blanc. Commençons par la présentation de celui qui est considéré comme le prophète du mouvement kémite.

Qui est Marcus Garvey (1887-1940) ?

Né en 1887 dans un ghetto en Jamaïque, il est sans doute convenu de signaler que Marcus Garvey était un journaliste et activiste politique qui, de par son don oratoire, est vite devenu une voix qui compte pour le peuple noir dont il est issu. L’esclavage, l’apartheid et la colonisation sont des maux faisant partie de l’environnement de ce leader de la cause noire. Ces événements ont moulé sa personnalité. De nombreux voyages à travers le monde (Europe, Afrique et Amérique latine) lui ont permis d’avoir une idée claire des mauvaises conditions de vie des Noirs. C’est en à Londres que Garvey se frotte vraisemblablement à l’afro-centricité en rencontrant quelques intellectuels Africains avec qui il développera les fondements d’une conscience panafricaniste dont l’objectif était la création des Etats-Unis d’Afrique.

Un an après son arrivée aux Etats-Unis, en 1917 donc, il fonde l’Association universelle pour l’amélioration de la condition noire (United Negro Improvement Association, UNIA, toujours en activité). En fait, au moment où l’esclavage était aboli depuis 1848 et que les pays africains étaient encore sous le joug de la colonisation, Marcus Garvey trouvait que l’heure était venue, qu’il était légitime de rassembler tous les peuples noirs d’Afrique et les Afro-descendants éparpillés dans le monde entier sur un même territoire considéré comme la « Terre promise » : c’est le « sionisme africain ».

Cette idée a nourri d’espoir beaucoup d’anciens esclaves noirs qui, enfin, rêvaient de retrouver leur terre d’origine. Ça a été l’affluence au sein de L’Unia qui a eu, en un temps record plus de 11 millions de membres sans oublier le bras armé du mouvement qui comptait plus de 27 000 soldats pour une ambition de 500 000. En 1919, Garvey, toujours dans sa logique sioniste, crée, avec le soutien des richissimes noirs, la compagnie maritime Black Star Line dont les navires devraient accoster aux Antilles et aux États-Unis pour rapatrier des Noirs vers la Terre promise. D’ailleurs, c’est lors de la première BLACK PEOPLE’S CONVENTION tenue à NewYork, le 1er août 1920, soit le jour de la célébration du 80e anniversaire de l’abolition de l’esclavage aux Antilles britanniques, que l’Unia fera sa première démonstration de force avec à la clé plus de 4 millions de manifestants selon le FBI et 6 millions selon les leaders. C’est à travers ce gigantesque projet que Garvey s’est vu attribuer l’appellation de « The Black Moses », comme le Moïse de la Bible. D’un autre côté, les rastafaris le considère aussi comme leur prophète pour avoir prédit le couronnement d’un roi noir en Ethiopie du nom de Haïlé Sélassié Ier descendant direct du roi Salomon et de la reine de Saba.

Avant sa mort à Londres en 1940, Garvey, victime d’un complot fait de la prison après la banqueroute de la Black Star Line pour mauvaise gestion et détournement. Évidemment, sa mort ne mit pas un terme à cet ambitieux projet. Aujourd’hui, l’afrocentricité, considérée comme l’idéologie majeure de Garvey, fait l’objet d’une rude campagne du mouvement kémite pour continuer l’œuvre du prophète.

Qu’est-ce que l’afrocentricité ?

Le concept d’afro-centricité a été créé par Martin R. Delany qui pose les premiers jalons théoriques dans une revue qui n’a connu que deux numéros. Par la suite, le concept est repris par plusieurs chercheurs donc le plus célèbre est Molefi Kete Asante, actuellement Professeur au « Department of African American Studies » à Temple University, Philadelphia, Pennsylvania, USA.

Selon Molefi Kete Asante, dans son article intitulé « The Afrocentric Idea » (1987), en dehors de Martin R. Delany, ceux qui ont donné corps au concept de l’afrocentricité sont James Mona Georges, avec son ouvrage Stolen Légacy publié aux Etats-Unis en 1954 et Cheikh Anta Diop dans son ouvrage Nations nègres et culture publié la même année en France. Quelle coïncidence ! Dans ces deux ouvrages majeurs qui sont des références en matière du concept d’afrocentricité, les auteurs arrivent à la conclusion selon laquelle l’Afrique est le berceau de toutes les civilisations humaines. Les deux démontrent, avec  preuves à l’appui, que, tandis que les similitudes entre l’Egypte et les civilisations négro-africaines prouvaient que le peuple d’Egypte antique ou ancienne était noir comme tout le reste du continent africain (Cheikh Anta Diop), les similitudes entre l’Egypte et la civilisation grecque prouvaient par contre que la philosophie de l’Egypte antique ou ancienne avait été « volée » par les Grecs (James Mona Georges). Cette philosophie qu’on dit grecque et dont l’Occident se fait prévaloir la paternité a été donc « volée » à la civilisation négro-africaine.

C’est fort de ce constat que Molefi Kete Asante, dans son ouvrage Afrocentricity : The Theory of Social Change (1980) classé comme une référence en la matière, se voit investi d’une mission pour la continuité de l’œuvre de Marcus Garvey. Depuis la conceptualisation de l’afrocentricité (Martin R. Delany, James Mona Georges, Cheikh Anta Diop, Molefi Kete Asante, Ama Mazama et bien d’autres) le combat de Garvey commence à prendre un virage important pour sa matérialisation à travers des productions universitaires. La posture scientifique consiste donc ici en une rupture épistémologique radicale dans la production des savoirs tant théoriques que méthodologiques. Il s’agit de regarder, penser, analyser et d’agir en Africain, sous un autre prisme autre que celui de l’Occident considéré jadis à tort comme le chemin unique de la vérité. La pensée unique, puisque c’est d’elle qu’il s’agit ici, doit désormais être balayée d’un revers de la main pour ne considérer que des connaissances dont l’Afrique est dépositaires. Cette rupture épistémologique est justifiée pour la simple raison qu’en Afrique, les solutions proposées par les officines et les centres de recherches occidentales n’ont produit que des désastres. Sinon comment expliquer cette situation de pauvreté dans un continent pourtant riche en ressources ? Et c’est à juste titre que Raphaël Elono dans son ouvrage intitulé : La cosmogonie des beti be nanga alerte l’opinion en insistant sur cette rupture totale avec l’Occident en ces termes : « Ce n’est que dans sa propre histoire, sa propre culture, que l’on peut puiser des forces nécessaires pour affronter le monde tel qu’il est ».

En résumé, la kémitude (kamite signifie Ta Netcherou = Terre des Dieux qui fait de l’Afrique le centre du monde) est donc un mouvement philosophique, religieux et culturel ayant comme fondements idéologiques et théoriques l’afrocentricité et le panafricanisme dont les objectifs majeurs sont le retour aux sources et la création des Etats-Unis d’Afrique (EUA). Cette conceptualisation vise la réappropriation et la valorisation des richesses ancestrales négro-africaines longtemps bafouées par l’Occident hégémonique.

Toute cette abondante littérature sur la « kémitude » me rappelle celle de la négritude où l’identité littéraire négro-africaine à part entière était célébrée et revendiquée à travers des productions intellectuelles. A l’occasion, la critique la plus acerbe était résumée dans la question suivante : un tigre doit-il proclamer sa « tigritude » ? Pour les détracteurs, la réponse était évidente : Non. Car le tigre attrape tout simplement sa proie et la dévore. Voilà donc pourquoi, comme la négritude, la kémitude est considérée comme un mouvement réactionnaire doublé d’un acte de vengeance dans la mesure où les travaux des auteurs se réclamant de l’afrocentricité sont généralement considérés comme relevant d’un discours militant et d’une « réécriture engagée de l’histoire ». Sinon pourquoi les enfants africains n’iraient-ils pas investir, conquérir et voire « coloniser » les cercles de production des savoirs en Occident si tel est que la science est d’origine africaine ? C’est dans ce sens que Mary Lefkowitz s’est insurgé contre l’afrocentricité en la taxant d’afrocentrisme.

Qu’est-ce que l’afrocentrisme ?

L’afrocentrisme est un terme inventé par Mary Lefkowitz, sociologue américaine, d’origine européenne à travers un ouvrage intitulé Not out of Africa : How Afrocentrism Become an Excuse to Teach Myth as History, qui peut se traduire par : Pas hors d’Afrique : Comment l’afrocentrisme est devenu une excuse pour enseigner un mythe à la place de l’histoire. C’est une réponse au professeur Molefi Kete Asante sur sa notion d’afrocentricité.

Dans son livre, Mary Lefkowitz décrit l’afrocentrisme comme un racisme à rebours, c’est-à-dire un racisme des temps modernes des « Noirs » vis-à-vis des « Blancs », en réponse au racisme que les Africains ont subi des Européens (théories raciales européennes, esclavage, etc.). Elle prétend que l’Afrique n’a pas d’histoire et que l’afrocentricité qu’elle appelle afrocentrisme est un courant raciste inventé par les Noirs frustrés de n’avoir jamais eu d’histoire. Ils se sont inventé eux-mêmes une prétendue histoire sans preuve, sans recherche et sans fondement. Une histoire basée sur des mythes, des légendes et des faits qui n’ont jamais eu lieu, pour se donner de la consistance et se valoriser aux yeux des Blancs (qui ont tout créé) ainsi qu’aux yeux des autres peuples du monde.

Pour Mary Lefkowitz, ceux qui sont dans ce qu’elle appelle l’afrocentrisme sont des menteurs, car ils « mentent » en affirmant (sur la base des recherches et des preuves) que : 1-l’Afrique est le berceau de l’humanité et que l’homme est sorti d’Afrique pour peupler les 4 coins du monde. C’est cela d’abord le sens du titre de son livre : Not out of Africa (Pas hors d’Afrique) ; 2-les anciens Egyptiens étaient des Noirs issus des profondeurs du continent, et que la civilisation pharaonique était africaine.

Mary Lefkowitz vient ainsi d’ouvrir l’affront entre les Kémites et leurs détracteurs qui sont, de surcroît, des Africains eux-mêmes. Après avoir planté ainsi le décor, il sera question, dans le prochain billet, de situer les problématiques de l’afrocentricité et du panafricanisme dans le contexte de la mondialisation.

Idées et texte : Tchakounte Kemayou & Bonaventure Tchucham

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Yves Tchakounte
Camerounais, doctorant en sociologue, acteur associatif des droits de l'Homme, l'Humanitaire est ma principale activité. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion.

Une réflexion au sujet de « Pourquoi la création des Etats-Unis d’Afrique fait-elle peur ? (1) »

  1. Un joli récapitulatif de toute cette longue histoire.
    Garvey était un personnage tout à fait remarquable, l’un des penseurs les plus novateurs et audacieux de la condition noire, et africaine.
    Le panafricanisme est un projet politique fondamental, on devrait tendre vers ça, j’ai eu l’occasion de l’évoquer aussi.
    Du reste, la notion de kémite, kamite, ne devrait pas nous enfermer dans une espèce de pan-négrisme lyrique trop passéiste. Une vision que n’avait certainement pas quelqu’un Garvey ou un Cheikh Anta. Même s’il est normal et prévisible d’avoir plusieurs tendances et mouvances du courant.
    Bien à toi.

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