Les leurres du lucre et du luxe de la brocante

Un petit tour dans les rues de Douala ne tromperait pas : la brocante rafle peut-être la vedette parmi les types de commerce qui marche le mieux. Il y a longtemps que cette activité n’était même pas connue dans nos rues. Il a suffi d’une petite évolution de la demande sur le marché pour qu’elle se développe.

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Le Cameroun connait, depuis les années 2000, un regain du commerce des biens et articles usés. En effet, la brocante est cette activité commerciale qui consiste à la vente d’objets usagers ou encore non utilisés et qui présentent déjà des défauts de non-respect des normes internationalement connues. Les articles qu’on rencontre dans le marché de la brocante sont aussi divers que variés. Tout est disponible : de l’habillement à la décoration d’intérieur, des meubles des salles de séjour aux ustensiles de cuisine. Les domaines comme l’informatique, l’électronique et l’électroménager font la pluie et le beau temps. Les articles et les appareils de sport, des jouets, des outils de métiers divers.

La brocante est une activité qui a fait son apparition au Cameroun à travers l’importation des véhicules européens et américains. Douala, étant la seule ville portuaire, en attendant l’ouverture du port de Kribi, a longtemps été considérée comme la porte d’entrée des véhicules importés d’occasion. La principale demande venait essentiellement des Camerounais eux-mêmes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir un véhicule neuf. Évidemment, c’est comme ça qu’à la longue, les véhicules d’occasion deviendront pour les pauvres.

Le moyen le plus sûr d’avoir une voiture d’occasion était de débarquer avec une belle 4X4 à l’issu d’un voyage professionnel ou d’affaires. D’autres sollicitaient un ami ou une connaissance installée en Europe. Avec le temps, les importateurs prennent l’habitude de bourrer le véhicule d’objets précieux. Mis en cause, la limitation des bagages par vol sans oublier le coût excessivement élevé des excédents. Désormais, les voyageurs n’avaient plus le choix que de mettre les bagages dans les voitures.

Ces voyageurs revenaient au Cameroun faire de belles affaires avec les articles importés. Ces articles avaient la particularité de présenter des caractéristiques de qualité très appréciables par la clientèle. Au fait, l’insatisfaction et le regret que les Camerounais ont après l’utilisation des produits locaux les ont poussés à aller voir ailleurs. Plus encore, le phénomène de migration ou l’exil des jeunes vers les pays européens et américains n’est pas venu faciliter les choses. Face au chômage ambiant, une certaine conscience collective a le sentiment (naïf ?) que la meilleure façon d’échapper à la pauvreté c’est d’envoyer les jeunes à l’extérieur se battre. Du coup, aller chez les Blancs est devenu le rêve des jeunes qui veulent réussir.

L’opulence, l’ostentatoire et l’extravagance sont exhibées au pays par ceux qui y sont allés. L’appât du lucre a donc pris de l’ampleur et tout le monde veut vivre le luxe de l’Occident même sans avoir eu la chance et l’occasion d’y aller. Seulement, pour bénéficier de ce luxe, il faut se rendre dans les magasins et supermarchés des grandes villes comme Douala et Yaoundé. Ces commerces n’étant pas accessibles à tout le monde à cause des prix exorbitants ne seront visités que par la bureaucratie bourgeoise. Impossible donc de s’offrir un luxe à ces prix. Le recours aux voyageurs devient important. Du coup, la commercialisation des articles importés devient un business florissant à nul autre pareil. Les magasins de brocante naissent tous d’un bout à chaque coin de la rue. Un peu comme les bars.

Ce qui est cependant ennuyeux dans ce genre d’activité commerciale, c’est son côté informel. Elle reste une activité qui est encore exercée comme une débrouillardise.

En fait, la défaillance du système économique à absorber une main d’œuvre en chômage a favorisé le laxisme du corps de ce métier. Cette analyse peut aussi être valable pour les métiers issus de ce système : Ben-Skin, Call-Box, etc. Ce sont des métiers qui ne sont pas trop exigeants quant à la maîtrise d’un certain nombre de technicités particulière. Les jeunes, sous le coup de l’exode rural, arrivent en ville en masse et se surprennent en train de conduire une moto avec une journée au plus d’apprentissages sommaires de manipulation du frein et de l’accélérateur.

L’observation des activités du commerce de la brocante m’a donc conduit la dangerosité de la commercialisation d’un article particulièrement nuisible et responsable, en grande partie, des accidents répétés sur nos axes routiers quoique défectueux : les pneus d’occasion.

Le caoutchouc six ans après n’est plus de qualité

En général, les pneus ont une durée de vie maximale de 6 ans. Ça veut dire, en d’autres termes, qu’un pneu neuf de 6 ans est hors d’usage. Depuis des lustres donc, les autorités camerounaises, si promptes à interdire les meetings de partis politiques ne daignent interdire la commercialisation de ces pneus d’occasion responsables des hécatombes sur nos routes.

Voici quelques caractéristiques suffisantes et pouvant permettre à chacun de faire une opération de contrôle ou de vérification :

Sur tous les pneus du monde, il y a la taille, le nom du fabricant et d’autres détails. Mais il y a également et surtout cette référence :
<< 237 >> qui signifie que le pneu a été fabriqué à la 23ème semaine de l’an 1997
<< 463 >> qui signifie que le pneu a été fabriqué à la 46ème semaine de l’an 1993
<< 1402 >> qui signifie que le pneu a été fabriqué à la 14ème semaine de l’an 2002

Ces références permettent de savoir quand a été fabriqué un pneu. Il est scandaleux de constater qu’il y en a en Occident qui utilisent un pneu jusqu’à l’usure, c’est-à-dire 6 ans. Et patatras, ces pneus sont donc importés au Cameroun. Imaginez-vous dans une bagnole avec ce genre de pneus ?

Comment réguler cette activité de vente de pneus d’occasion

Ainsi, des voitures transportant des vies humaines, des camions, transportant des produits de nos productions agricoles ou industrielles, roulent avec des pneus usagés et hors d’usage. L’importation des pneus d’occasion devrait être purement et simplement réduite à sa plus simple expression.

Pour la mise en place d’un secteur sain de commercialisation de pneus, il faut absolument interdire l’importation de ces pneus et convertir les opérateurs du secteur à choisir désormais les pneus neufs. Vous me direz certainement que je suis trop excessif et que la solution sera inopérante à cause de la corruption. Voici comment le ministre de transport pourrait procéder si jamais il optait pour l’interdiction :

— Inutile de prendre des arrêtés d’interdiction. Un projet de loi au parlement ayant pour objectif de mettre les taxes à l’importation des pneus neufs et pneus d’occasion à un tarif identique.

— Il ne faudra pas la sorcellerie pour le contrôle. Les importateurs de pneus d’occasion seront soumis à un contrôle SGS sur la date de fabrication des pneus à l’arrivée au port autonome de Douala

Ce mécanisme fiscal va simplement rendre l’importation de pneus d’occasion inopérante. Plus encore, le mécanisme de l’offre et de la demande rendra moins cher les pneus neufs. Et, de toutes les façons, la clientèle, je veux dire le citoyen, sera finalement le principal gagnant. Il aura ainsi un pneu pour au moins 5 années au lieu d’en acheter plusieurs par an. Avec cela, on ne va pas, par extraordinaire, supprimer les accidents sur nos routes. Mais si, on ferme les trous, on refait les traits et panneaux de signalisation et que tous les pneus sont de qualité il y aura à coup sûr une incidence sur le pourcentage des accidents sur nos routes. Ce sera aller dans le bon sens… vers les autres actions à mener.

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Haro à la mort de la brocante !

Dans la même lancée, pourquoi nous habillons-nous avec des habits usés alors qu’il est possible de ressusciter ces tailleurs chez qui papa nous traînait pour prendre les mesures et qui nous produisaient des culottes et des chemises de qualité ? Regardons avec quel doigté des chemises pagnes sont produites. Cela veut simplement dire qu’en prenant des mesures d’accompagnement on pourrait créer des emplois, des entreprises de prêts-à-porter. Et par de là booster les métiers connexes.

Il n’y a aucune fierté à se coucher sur des draps usagés. Il n’y a aucune dignité à porter un caleçon déjà porté. Tout cela pour une question de pouvoir d’achat. Si nous étions gouvernés, les mécanismes existants seraient simplement utilisés pour que l’industrie textile se lève, se révèle et devient aussi exportatrice et, pourquoi pas, expansionniste. On trouve dans plusieurs capitales du monde des habits faits à base des matières locales à des prix abordables. Pourquoi chez nous les produits locaux sont-ils un luxe alors qu’ils appartenaient aux pauvres auparavant ? Que faisons-nous donc avec le coton que nous produisons ?

Même les autorités s’y mettent ! 

Le luxe de la brocante n’est pas seulement une affaire de petit peuple. Même les autorités qui ont l’habitude recevoir des dons sont inondés par des objets de seconde main. Le ministre délégué chargé de la défense, Beti Assomo, a réceptionné ce jeudi 21 janvier dernier un don composé de « 11 véhicules tactiques P4, de leurs armes collectives et de leurs postes de transmissions, de 40 gilets pare-balles et d’autant de casques » des mains de Christine Robichon dans le cadre de leur mission de défense nationale.

Beaucoup d’opinion jugeait ces types d’appareil de seconde main, donc désuets. Du coup, il se dégage comme une sorte de ras-le-bol des aides reçues par les pays dits pauvres en provenance de l’Europe. Cette tendance à la consommation des objets usagers a laissé justement penser aux autorités des pays comme la France que tout ce doit être destiné à la poubelle peut être renvoyé en Afrique et au Cameroun. Les Camerounais creusent eux-mêmes leur propre tombe en considérant la brocante comme des objet de luxe et les moins chers. Le résultat peut donc être tout simplement catastrophique comme je l’ai expliqué plus haut en prenant l’exemple sur les pneus.

Comment peut-on concevoir la dignité d’un peuple quand celui-ci utilise des petites cuillères que d’autres ont jetées ? Comment pourrais-je offrir une peluche atteinte de calvitie à mon fils ? Et comment donc utiliser des verres, des tirs bouchons jetés sous d’autres cieux ? Bref, comment dans un pays producteur de bois en vient-on à consommer du bois, des meubles d’occasion ?

Bon week-end !

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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