Le leadership du SDF mis à mal à la veille de la présidentielle d’octobre 2018 au Cameroun

Commencé le 22 février, la 9ème Convention (congrès) du SDF (Social Democratic Front), s’est achevée le 24 février 2018. En sessions ordinaire et extraordinaire cumulées, le congrès du principal parti de l’opposition au Cameroun n’a pas fait que des choux gras. Pour cause, le SDF, harcelé par des remous socio-politiques, continue d’être sous la sellette de ses détracteurs.

Les élections internes au SDF, le plébiscite de Joshua Osih lors de la primaire, le retrait de son leader historique de la course à la présidentielle, le contexte de crise socio-politique que traversent les deux régions considérées comme son fief historique, confronte le parti aux critiques les plus acerbes. Cette situation un peu inhabituelle, fait dire à beaucoup d’analystes que le parti risque de subir des coups aux prochaines échéances électorales. Malgré tout, même l’observateur le plus averti doit se méfier de livrer le SDF à la vindicte populaire.

Deux faits majeurs constituent pour moi des indicateurs d’analyse. Ils peuvent juste nous aider à scruter l’avenir du SDF. Le premier, c’est le résultat de la primaire au sein du parti. C’est l’objet du président billet. Le second, concerne justement la crise socio-politique dominée par le sécessionnisme des régions anglophones. Cette problématique sera traitée dans le second billet. La question centrale ici est la suivante :  à quoi va servir la participation du SDF aux élections dans un contexte sécessionniste ? Tout compte fait, les positions et les décisions du SDF face à cette crise dite anglophone place le parti dans une situation inconfortable.

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Photo officielle de Joshua Osih, candidat du SDF à la présidentielle d’octobre 2018 au Cameroun. Crédit photo : SDF

Des remous externes au SDF pour planter le décor

Pour rappel, le Cameroun traverse une crise socio-politique profonde qui décime, depuis octobre 2016, les deux régions anglophones. En proie aux revendications sécessionnistes, les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest sont actuellement entrées dans la phase de la guérilla. Le nombre de victimes, civils comme militaires, devient pratiquement inquiétant de jour en jour. Des accalmies par moment sont observées. Malgré les assurances des autorités, toute villégiature de ce côté s’avère toujours périlleuse.

Un congrès à problèmes

L’organisation du congrès du SDF à Bamenda n’a pas fini de susciter des controverses et parfois des attaques ad hominem. D’abord, à la veille de l’ouverture du congrès, il y a eu des rumeurs sur des menaces venant des sécessionnistes. Les congressistes commençaient déjà de s’inquiéter. Mais, la réaction immédiate du leader historique, le Chairman Ni John Fru Ndi, a heureusement calmer les esprits. Ensuite, il y eu la polémique sur la location de la salle. Prévu initialement à la salle de l’église presbytérienne de Ntamulung à Bamenda, le congrès s’est finalement tenu au palais des congrès de la même ville.

Ce palais des congrès est une sorte d’auditorium appartenant au parti au pouvoir. La photo-portrait officielle de Paul Biya, président de la République et président du RDPC (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais) trône au dessus de la salle. C’était comme une mise en scène, un peu semblable à celle du Christ sur la crois dans une cathédrale et qui ne finissait pas de nourrir les gorges chaudes. Enfin, il y a eu, comme invités d’honneur, des membres influents du RDPC qui ont pris place au présidium. Pour certains observateurs, ce dernier détail est considéré comme une erreur de communication.

Des questions sans réponses

Ces invectives contre le SDF n’empêche tout de même pas à un observateur de s’interroger. Quelle est la pertinence ou l’opportunité d’un tel congrès qui risque visiblement de laisser des plumes au parti ? Comment tenir un congrès ordinaire et extraordinaire, dans un contexte séparatiste, dont le point culminant devrait être l’investiture d’un candidat à la présidentielle ? Pour dire ça autrement, comment expliquer qu’un parti donc le fief se trouve dans la zone sécessionniste, se prépare à participer aux élections organisées par un régime qui réprime les sécessionnistes ?

Il faut préciser ici que le SDF, depuis le début de la crise anglophone, propose le fédéralisme comme solution. La réaction du régime de Yaoundé ne s’est pas fait attendre. La répression comme arme pour anéantir les partisans du fédéralisme a a cédé le flanc au radicalisme. Du coup, les Anglophone ont pris fait et cause des discours sécessionnistes même s’ils sont marginaux.

L’organisation de la primaire : coup de semonce pour le SDF ?

L’instance exécutive du parti, le NEC (National Executive Comity), qui s’est réunie le 09 février 2018 avait eu comme résolution majeure l’organisation de la 9ème convention du parti pour les 22, 23 et 24 février 2018. Il est question de faire d’une pierre deux coups : tenir en même temps le congrès ordinaire et extraordinaire. Ordinaire pour élire les membres statutaires du parti arrivés en fin de mandat ; extraordinaire pour choisir le candidat du parti à l’élection présidentielle d’octobre 2018.

L’organisation de la primaire marque l’accord de principe du SDF quant à sa participation aux élections présidentielle, législatives et municipales. A priori, on aurait penser que cette situation de crise devrait amener le parti à revoir sa position en choisissant par exemple le boycott. Cette stratégie de boycott qui reste quand même discutable serait logique car cela s’expliquerait ici par la volonté affichée de Paul Biya et son parti de maintenir le statu-quo sur la crise anglophone. Cette participation du SDF aux élections malgré l’issu probable de son échec ferait passer le parti sous les fourches caudines des électeurs. Ce qui lui ferait aussi perdre son leadership.

Une position de leadership bien assumée

A la suite de la présidentielle d’octobre 2011, des législatives, sénatoriales et municipales de 2013, le SDF se positionne alors comme le deuxième parti après le RDPC. Ces scores font du SDF, urbi et orbi, le parti qui tient le leadership dans l’opposition camerounaise. Cette position du leadership donne à ce parti un poids incontournable dans toute solution d’alternance.

C’est la raison pour laquelle tous les regards sont rivés sur lui. Pas donc surprenant de savoir que la désignation du candidat du parti à la présidentielle au cours d’une primaire soit le point focal. Cela faisait depuis quelques mois que les observateurs les plus avertis attendaient quand même un signal fort.

Du coup, le plébiscite de Joshua Osih, est présenté comme la montagne qui avait accouché d’une souris. C’est que le bateau du parti semble prendre de l’eau. Ce que les militants contestent évidemment et assurent que le candidat du parti est à la mesure des enjeux cruciaux de l’heure.

Les origines suisses du candidat Joshua Osih

Mais, ce qui a donc marqué plus l’opinion et ravivé les polémiques, c’est sans doute les origines suisses collées au dos de Joshua Osih. Réélu 1er vice-président du SDF, plébiscité et investi par le parti pour la présidentielle d’octobre 2018, Joshua Osih, en peu de temps, devient la bête noire à abattre. Il est honni pour ses origines métis du fait d’avoir une parenté suisse. Compte tenu du fait que la loi camerounaise interdit la double nationalité, il lui est donc reproché d’en avoir une. Il faut signaler tout de même qu’il est actuellement député élu en 2013 et sa double nationalité n’avait pas été évoquée. Joshua Osih était resté pourtant, jusque-là, incognito dans les frasques politiques.

Toutes ces intriques et bien d’autres sont mis au-devant de la scène au moment où le climat sur l’insécurité prend le pas sur l’actualité institutionnelle et les faits divers. Ce climat d’insécurité est tel qu’il pourrait compromettre le bon déroulement de l’élection présidentielle. Pourquoi Joshua Osih serait-il considéré comme l’homme à abattre alors que toute la classe politique de l’opposition, soif d’alternance, devrait avoir comme pour seul adversaire, Paul Biya ?

Et l’histoire retiendra que…

…le SDF a connu pire que ça. Le SDF n’est donc pas à son premier lynchage public comme on le voit avec les critiques de la candidature de Joshua Osih.

Quelque temps avant la présidentielle du 10 octobre 2004, il y a eu deux fronts dans l’opposition. La première et la plus célèbre est celui conduit par le SDF de John Fru Ndi et l’UDC d’Amadou Ndam Njoya. Ce premier front s’appelait la « Coalition Nationale pour la reconstruction et la réconciliation » (CNRR). Le deuxième est celui que conduisaient Jean Jacque Ekindi, Samuel Mack-Kit et Mboua Massok respectivement leaders du Mouvement progressiste (MP), de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) et du Parti Social pour la Libération du Peuple Camerounais. A la surprise général, le CNRR a éclaté en deux lorsque le comité chargé de choisir le candidat unique de la coalition a préféré Amadou Ndam Njoya à John Fru Ndi.

Le SDF, s’estimant leader de l’opposition n’a pas pu supporter cet affront qui le mettait à l’écart de la course du fauteuil présidentiel. John Fru Ndi décide de claquer la porte de la coalition et se faire investir par son parti à Bamenda au cours d’un congrès. Les résultats à la présidentielle d’octobre 2004 ont surpris les détracteurs la débâcle du parti. John Fru Ndi s’en est sorti avec 17,40%, loin de son suivant immédiat Amadou Ndam Njoya qui enregistre 4,48%. C’est tout dire.

Pour cette présidentielle d’octobre 2018, d’aucun ont même déjà pensé que la crise anglophone pourrait constituer un coup de grâce. La crise anglophone serait alors une bonne opportunité pour ce parti qui cherche à sortir de sa léthargie ?

A suivre…


Quelques références pour compléter vos lectures
  • Hadji Omar Diop (2006), Partis politiques et processus de transition démocratique en Afrique noire : recherches sur les enjeux juridiques et sociologiques du multipartisme dans quelques pays de l’espace francophone, Publibook, Paris.
  • Pierre Flambeau Ngayap (2000), L’opposition au Cameroun. Les années de braise, Études africaines, Paris.
  • J. H. Tingueu Sepo (1990), Multipartisme et démocratie au Cameroun. Les grandes occasions manquées pour l’alternance, L’Harmattan, Paris.
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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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