Le musellement de la langue anglaise dans les médias camerounais : médiocrité ou ségrégation linguistique ?

Un nouveau-né dans l’univers médiatique camerounais : Canal 2 English !

Beaucoup de téléspectateurs ne la connaissent pas encore. Soit.

Moi, je l’ai découvert cette semaine grâce à mon câbleur. Je ne sais pas exactement depuis quand cette chaîne réservée uniquement à la langue anglaise est née, mais j’avoue que ça m’a beaucoup réjoui. Savez-vous pourquoi ?

Les anglophones sont depuis longtemps restés en retrait dans nos médias. Il suffit de passer toute une journée devant votre petit écran (je sais que beaucoup d’entre vous ont même déjà de grands écrans plasma. Passons), vous constaterez que les chaînes les plus populaires comme Canal 2 International, Équinoxe TV, STV, RTM TV, et même la CRTV, et vous constaterez la rareté des émissions en anglais. Les anglophones souffrent tellement de ce que je peux appeler la ségrégation médiatique à tel point que je me demande si ce sont les francophones qui les mettent en quarantaine ou encore si nos frères anglophones sont incapables de créer eux-mêmes des émissions. Un coup d’œil des effectifs en personnel dans ces chaines montre que pour 3 ou 7 francophones il y a 1 anglophone. Là, le problème de sous-effectif peut avoir son pesant d’or. Mais alors ?

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Je me souviens encore, quand j’étais au lycée, qu’il existait STV1 et STV2. La première chaîne était consacrée à la langue anglaise et la seconde à la langue française. À cette époque-là, chaque téléspectateur choisissait la chaîne en fonction de la langue qu’il maîtrise le plus. J’avais aimé ça jusqu’à ce que le Groupe Spectrum Television, propriétaire de ces deux chaînes, décide, j’ignore pourquoi, de fermer la chaîne STV1. Aujourd’hui, les téléspectateurs n’ont droit, à la place, que d’une chaîne musicale : Boom TV. J’aimerai bien comprendre le sens de cette décision du patron de ce groupe, d’origine anglophone, de fermer la seule et unique chaîne de télévision anglophone et de privilégier la chaîne francophone en la transformant en chaîne bilingue. Actuellement, STV2 est devenue STV, chaîne bilingue, donc.

Dans le secteur de la radio, nous observons les mêmes scénarios à la seule différence qu’il existe plus de chaînes communautaires diffusant en langue locale ou nationale ou maternelle, pour ne pas dire en patois. Mais, pour ce qui concerne les chaînes de radio d’envergure nationale, il n’a jamais existé une chaîne véritablement anglophone au Cameroun.

En faisant un tour dans la presse écrite, le phénomène devient aussi différent. Elle est liée au fait que l’investissement dans la presse écrite est moins contraignant, j’ose croire. Il existe suffisamment des tabloïds d’expression anglophone au Cameroun bien qu’il soit en nombre réduit. Compréhensible, puisque démographiquement parlant, les francophones sont plus nombreux. Ici, le tableau est plus reluisant que celui de la télévision et de la radio. Mais, ce qui me choque par contre, c’est que les journaux papier qui diffusaient auparavant en deux éditions (édition francophone et édition anglophone) ont subitement supprimé l’édition anglophone pour, soit créer l’édition bilingue (Cameroon Tribune, journal à capitaux publics), soit encore la supprimer carrément (Le Messager, journal à capitaux privés appartenant au journaliste Pius Njawé, de regrette mémoire).

En bon observateur de la situation, il est sans aucun doute évident de constater que ce sont les moyens financiers qui faisaient défaut. La question qui se pose alors est la suivante : en quoi la langue anglaise est-elle improductive dans le secteur médiatique au Cameroun ? La réponse qui surgit rapidement est celle-ci : parce que les plus gros consommateurs des médias sont des francophones compte tenu de leur poids démographique. Cette réponse me semble vraiment insuffisante. Si je peux comprendre la fermeture de STV1, la suppression des journaux d’expression anglophone tels que Cameroon Tribune et Le Messager parce que les annonceurs évitaient d’y aller, je ne peux pas, par contre, comprendre la rareté des émissions de langue anglaise dans nos radios comme dans nos télévisions. C’est surprenant qu’à Équinoxe TV et Radio Équinoxe, par exemple, il n’existe aucune émission de langue anglaise sauf les journaux parlés et télévisés. C’est à se demander à quoi servent donc les journalistes anglophones qui inondent nos chaînes. Pourtant, il existait Top Story, une émission très courue et qui a subitement disparu des programmes sans qu’on ne sache les raisons. Et ce n’est qu’à partir du 1er août dernier que par surprise, j’ai regardé une émission nouvellement créée en faveur de la nouvelle grille des programmes à Équinoxe TV.

Le Groupe Télé Plus, par contre, avec ses chaînes Canal 2 International, Canal 2 Infos, Canal 2 Musique et Canal 2 Movies, s’illustre aussi par ce que j’ose appeler la ségrégation linguistique médiatique même s’il fait la différence par l’existence de quelques émissions en langue anglaise : deux, de surcroît. Mais, après combien de temps ?

Sous un autre angle, j’aimerais aborder la question de la répartition des postes entre personnel anglophone et francophone. Le tableau reste de plus encore que ce que le constat fait précédemment. En début septembre 2015, la chaîne d’État CRTV (Cameroon Radio and Television) a procédé aux nominations de son personnel. Il s’avère donc que sur une centaine de nominations, les journalistes anglophones n’occupent aucun poste dans la rédaction centrale s’ils ne sont pas des adjoints. Cette position d’éternels subalternes accordée aux anglophones est aussi observée dans les médias à capitaux privés. Il n’est jamais arrivé à un anglophone d’occuper un poste de responsabilités. Jamais. Comment peut-on expliquer le choix exclusif d’un journaliste d’expression française comme patron de la rédaction de la télévision nationale depuis sa création en 1985 ? Je veux juste comprendre le fondement rationnel de ce choix qui semble ne causer aucun problème à quiconque ? Dans toutes les entreprises de médias publics ou privés camerounais, les anglophones ont toujours été et seront encore pour longtemps des éternels seconds.

téléchargementComme je le disais au début, je me suis réjoui de constater que le groupe Télé Plus s’était enrichi d’un nouveau bébé : Canal 2 English. Voilà donc une nouvelle chaîne qui viendra changer complètement l’environnement médiatique au Cameroun. Contrairement à ce que vous pouvez imaginer, cette nouvelle m’a plutôt laissé songeur. Malgré tout, ça m’a quand même réveillé de très mauvais souvenirs. Je peux encore comprendre que le patron du Groupe Spectrum Television ferme la chaîne anglophone (STV1) par souci de rentabilité. Mais, de là à faire un dumping des émissions d’expression francophone sur la langue anglophone sont inacceptables pour un patron anglophone. C’est même une curiosité à la camerounaise. Le terme ségrégation n’est même pas assez fort pour désigner ce dumping. Sinon, comment expliquer qu’une chaîne bilingue ne diffuse, en 24 heures, aucune émission de langue anglaise. C’est toujours à cause des sponsors ?

Si vous voulez mon avis, il est tout aussi simple : les anglophones sont victimes d’un ségrégationnisme insidieux. Qu’est-ce que cela veut dire ? Les journalistes anglophones travaillant dans ces chaînes ne sont recrutés que pour faire des reportages et la présentation de journaux parlés et/ou télévisés. Ils ne sont pas recrutés pour répondre à la philosophie d’une grille de programme spécifique comme ça se fait chez les francophones. En général, les journalistes francophones, étant les plus nombreux, envahissent le contenu des programmes et le peu d’anglophones existant se voit en retrait et se contente donc uniquement à la production des journaux quotidiens.

Comme quoi, même si le poids démographique et une certaine donne économique peuvent tout expliquer, cela ne saurait tout justifier.

Qui écoute quelque part ?

Tchakounté Kemayou

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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