Au Cameroun, on répond à une question par une autre

imagesLe français parlé au Cameroun a toujours été une curiosité à cause des connotations locales qu’il prend. Ces connotations proviennent des influences naturelles des langues locales ou nationales. Dans un contexte de pénétration d’une langue dite étrangère, les langues locales ont toujours eu des effets sur la façon dont la population s’exprime. Ces effets sont réciproques, c’est-à-dire qu’il n’y a pas seulement la langue étrangère qui subit, mais surtout les langues locales font aussi des frais des malformations sémantiques ou syntaxiques.

Il n’est pas question pour moi de débattre ici de la problématique des influences du parler dans un contexte de choc des langues. Les scientifiques et les linguistes ont beaucoup écrit sur cette problématique qu’il devient même très difficile d’imaginer une étude des influences autrement que le choc des langues. D’où peuvent donc provenir certaines influences sur une langue étrangère, le français en l’occurrence en dehors des chocs des langues ? Je me limiterai ici à présenter un aspect qui m’a toujours paru très particulier chez les Camerounais. Il n’existe pas une langue camerounaise où, dans le parler, on répondrait à une question en posant une autre. Il s’agit donc ici de mettre le doigt sur une habitude devenue presque normale et qui pourrait faire la particularité au Cameroun.

Sur le plan syntaxique et sémantique, poser une question pour répondre à une question est une façon d’exprimer une surprise positive. Pour le locuteur, c’est comme si la réponse paraissait une évidence et que celle-ci se trouvait dans la elle-question même. Pour mieux appréhender ce phénomène, je vous propose quelques explications contextuelles.

1—Question : Iras-tu en week-end à Kribi avec nous ? Réponse : Tu poses la réponse ?

Sur le plan sémantique, une réponse donnée ainsi ne signifie absolument rien. Cette réponse d’un allocutaire au locuteur est perçue d’abord comme une surprise, un étonnement. Cette façon de répondre signifie qu’on accepte l’invitation et que la question n’avait pas sa raison d’être. En français correct, la réponse devrait plutôt être : « Evidemment ! »

2— Question : Veux-tu venir prendre un pot ? Réponse : Est-ce que je fabrique ?

Comme pour le cas précédent, une réponse formulée ainsi n’a aucun sens. Au lieu de répondre « oui », l’allocutaire, pour marquer sa surprise demande s’il fabrique. Un étranger ne comprendrait pas qu’il s’agit de dire au locuteur qu’il accepte de venir boire parce que ce n’est pas lui qui fabrique. Comme pour dire que lorsqu’on offre une bière à un Camerounais, c’est une occasion de boire parce que ce n’est pas sûr qu’il aura encore une chance d’en boire. C’est le fabricant qui peut refuser une bière parce qu’il a la possibilité de boire tous les jours. Il faut donc en profiter au maximum. Il existe aussi une autre réponse qui est assez fréquente : « J’ai le moule ? »

3— Question : Chérie, te rends-tu seulement compte comment je t’aime ? Réponse : On mange ça ?

Pour ceux qui ont déjà vécu ce genre de relation amoureuse difficile, savent à quoi renvoie cette réponse lâchée en guise de réponse. C’est de cette façon que les relations amoureuses par intérêt sont vécues. Pour dire simple, au Cameroun, les filles ont l’habitude de considérer une relation amoureuse comme une situation de prise en charge. Une fille attend de l’homme qu’il la mette au petit soin, sinon l’amour n’aura pas sa raison d’être. Ce genre de réponse signifie que la fille s’impatiente déjà.

4— Question : As-tu faim ? Réponse : Oui non ?

Cette réponse peut paraitre bizarre et même contradictoire pour celui qui n’est pas habitué à l’entendre. Le mot « non » est ici considéré comme un adverbe, une interjection et exprime une surprise, un étonnement. Beaucoup penseront que la réponse ici est négative. Attention donc et pas penser au pire lorsqu’une pareille réponse vous a été donnée.

5— Question : S’il te plaît, peux-tu venir m’aider ? Réponse : C’est moi qui mets le pétrole dans ta lampe ?

Cette réponse est considérée comme un véritable tonnerre lancé à une locutrice. Les femmes qui ont l’habitude de décliner les invitations des dragueurs ont quelques fois reçu ce genre de bombe. Cette réponse donnée à une fille signifie tout simplement qu’elle devrait s’adresser à son copain à qui elle a ouvert grandement la porte. La métaphore « mettre le pétrole dans ta lampe » renvoie au pétrole (sperme) qu’on verse dans la lampe (vagin) pour permettre à celle-ci de continuer à briller. Quand un homme dit ça à une fille, ça veut dire que sa locutrice l’a poussé à bout.

6— Question : Tu as WhatsApp ? Réponse : Tu m’as offert l’Androïd ?

Cette réponse est généralement considérée comme une demande. Elle paraît évidente parce qu’on ne s’aurait demandé à quelqu’un ce qu’il n’a pas. Ce qui se cache derrière cette réponse c’est l’acceptation, pour une fille sollicitée, d’être courtisée par le locuteur. Cela ne signifie pas que le garçon n’achètera pas un téléphone Androïd à la fille une fois que celle-ci accepte de devenir sa copine. Certaines filles donnent cette réponse même si elles ont déjà un téléphone Androïd.

7— Question : Taxi, 200 F pour Dakar ? Réponses : Tu as le visa ?

Curieuse réponse n’est-ce pas ? En fait, dans la ville de Douala, certains quartiers portent le nom de certaines capitales africaines. C’est ainsi qu’on peut trouver les quartiers Dakar, Madagascar, Libreville, etc. Lorsque vous êtes positionné à une certaine distance qui vous amène à proposer un tarif inférieur à celui dit officiel (250 F), il vous arrivera de faire une proposition au chauffeur de taxi en lui posant la question « Stp 200 pour Dakar ? ». Au lieu de dire « dedans » ou de klaxonner en signe d’acceptation, il préfère ironiser : « Tu as le visa ? ». Quand vous entendez ça, ne perdez plus de temps, ouvrez la portière et entrez.

8— Question : Il paraît que Françoise a divorcé de Denis ? Réponse : Tu veux prendre dans ma bouche ?

Ce genre de réponse est à chaque fois mentionnée quand il s’agit de commérages. Il arrive souvent qu’une information qui n’honore pas les concernés court dans le quartier ou la ville. Si vous demandez à être informé et qu’on vous assène une réponse de ce genre, sachiez tout simplement que vous venez de cracher une vérité de polichinelle, ou alors sachez que la réponse est tout simplement affirmative. Cette façon de répondre marque la volonté de l’allocutaire de ne pas être celui par lequel l’info s’est répandue dans la rue. Vous l’avez bien compris, n’allez surtout pas dire que c’est lui qui vous a informé car sa réponse signifie « c’est vrai, mais fais comme si je ne t’avais rien dis oh ».

9— Question : Pourquoi me regardes-tu comme ça ? Réponse : Comment as-tu su que je te regardais si tu ne me regardais pas aussi ?

Généralement, ça fait partie des notes d’humour que deux personnes s’envoient réciproquement. Il est évident que si vous vous rendez compte qu’une personne est en train de vous regarder longuement, ou de vous observer, cela signifie que vous saviez qu’il vous regardait et par conséquent, vous le regardiez aussi. Si ça concerne deux personnes de même sexe, ce ne sont que des taquineries. Par contre, si les deux personnes sont de sexe opposé, alors il est fort probable que ça soit l’une ou l’un qui est en train de titiller.

10— Question : Il paraît qu’ici vous répondez par une question quand on vous pose une question ? Réponse : Qui vous a dit ça ?

Cerise sur le gâteau, j’ai prévu le meilleur pour la fin. C’est la bizarrerie la plus célèbre au Cameroun. Comme les Camerounais ont la fâcheuse habitude de répondre à une question par une autre question, une histoire rocambolesque est devenue comme un mythe. Personne ne peut démontrer la véracité de cette histoire. Il s’agit d’un journaliste étranger qui, ayant su qu’au Cameroun on répond à une question en posant une autre, veut vraiment se rassurer de l’authenticité de cette bizarrerie. Après son débarquement à l’aéroport de Douala, il croise une Camerounaise et lui pose la question suivante : « Bonjour, il paraît qu’ici au Cameroun vous répondez par une question quand on vous pose une question ? » Justement, elle répond sans pince rire : « Qui vous a dit ça ? ». Imaginez vous-même la suite.

Tchakounté Kémayou  

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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