L’Afrique et l’Euro 2016 : les Bleus de toutes les controverses

L’heure du bilan a sonné. Il a fallu attendre que les esprits se calment avant de parler de ce qui a été au centre des polémiques sur toutes les lèvres au Cameroun durant l’Euro 2016. Comme tout événement sportif, cette compétition a nourri les débats qui ont, plus ou moins, failli tourner au vinaigre lors de vives discussions. La passion ayant dominé tous les sujets, seuls les arguments purement sportifs ont cédé le flanc à l’émotion. Le sujet à polémique de cette Euro 2016 tournait autour de la « multiracialité ».

La curiosité des uns et des autres était fixée sur les footballeurs Africains qui avaient décidé de « boycotter » l’équipe nationale de leur pays d’origine pour le pays d’adoption. Les langues se sont délier et à l’occasion, on n’avait plus besoin de sonder les cœurs pour savoir le pays le plus haï par les supporters camerounais.

Le ton a d’abord été donné par des médias en ligne qui faisaient la polémique sur le décompte (Jeune Afrique, La Gazette du Fennec, Rfi Sport, Football 365) des joueurs d’origines africaines qui ont choisi de jouer dans l’équipe du pays d’accueil. Tantôt 35, tantôt 40, tantôt 43 joueurs africains retenus dans les équipes nationales des pays européens. Mais prenons 43, l’effectif le plus élevé et qui est publié par le site Rfi : la France rafle le plus gros lot avec 10 joueurs africains, suivi de la Belgique avec 9 joueurs. Par contre, le pays africain qui fournit le plus gros contingent est la RDC avec 9 joueurs, suivi du Cap Vert avec 5 joueurs. Au-delà de la différence des effectifs, ces informations peuvent avoir un sens bien spécifique et qui, certainement, a un objectif précis. Mais, lequel alors ? Les Africains ne savaient-ils pas que certaines équipes nationales européennes avaient, en son sein, des footballeurs d’origine africaine ? L’information ainsi diffusée avait-elle pour objectif de donner le chiffre (exact ?) des footballeurs africains qui jouent pour les pays européens ? Quel effet les journalistes attendaient-ils de ces révélations ?

Lors du match France-Allemagne

Lors du match France-Allemagne

Ma curiosité ici a été celle de savoir ce que pensent les supporters camerounais de cette « multi-racialité » ? Il m’a suffi tout simplement d’observer où vont les faveurs de ces supporters pendant la compétition. Et rassurez-vous, cette observation a été aussi enrichissante que surprenante.

A priori, en dehors du fait que tel ou tel pays était le super favori, le pays qui avait les joueurs d’origine africaine avaient le soutien des Camerounais, aussi bien des supporters s’exprimant sur la Toile que dans la rue. Mathématiquement donc, c’est la France qui devrait être l’équipe qui remporterait plus d’estime, comme je l’ai constaté pour la Belgique, l’Allemagne ou l’Angleterre. Mais, contrairement aux attentes, la France, qui compte le plus gros lot d’immigrés, aura été au centre des polémiques. Elle a fait l’objet de beaucoup d’attention de la part des Camerounais dont les motivations de leurs invectives contre les Bleus sont diverses et multiformes. Observons un peu leur comportement à chaque action du match France-Allemagne.

Le pénalty  

Pour cette demie finale disputée le jeudi 07 juillet 2016, les langues se sont déliées et à l’occasion, on a vu les Camerounais se déchaîner contre un pays pour des raisons diverses et les réseaux sociaux ont particulièrement été le théâtre de toutes ces manifestations de la colère. Ce qui est de plus en plus intriguant, c’est ce moment fort palpitant de la main du défenseur Allemand Bastian Schweinsteiger en pleine surface de réparation qui a fait jaser la Toile. Ce penalty accordé par l’arbitre Italien est diversement apprécié.

Quelques malins, niant le fait (intervention de la main du défenseur allemand) au début, se sont rebiffés par la suite après avoir été convaincus par des ralentis et des captures d’écran de prises de vue diffusées dans les réseaux sociaux. Mais cela n’a pas empêché la fourbe des téméraires. Du coup, l’argument selon lequel l’arbitre aurait refusé un penalty à l’Allemagne à quelques 21ème minutes de la première mi-temps à la suite d’une faute de Pogba sur Kroos leur est revenu subitement à l’esprit. Les Bleus, étant dominé sous tous les plans avec, à la clé, une possession de balle de plus de 70% pour la Mannschaft, ont eu besoin d’un secours pour les galvaniser et les sortir de leur camp, où ils s’étaient retranchés pour la défense collective. « L’arbitre a sauvé la France » hurlent et scandent ces supporters dont l’objectif dans cet Euro 2016 est et reste l’humiliation de la France. Ils le hurlent d’un air moqueur, comme pour dire que les Bleus ne pouvaient espérer mieux qu’une faveur de l’arbitrage.

L’arbitrage

Parlons donc de cet arbitrage qui a fait aussi beaucoup de remous. L’argument pour justifier la défaite allemande est cette décision d’octroyer l’arbitrage de ce match fatidique à un Italien. Ce qui fait problème ici, c’est l’état psychologique d’un Nicola Rizzoli encore affecté par l’élimination de la Squadre Azzurra par la Mannschaft au quart de finale aux tirs aux buts après prolongation. Et je me suis dit, comment ne pas imaginer, en ce moment précis de la compétition, le parti pris de Rizzoli ? Je ne sais pas comment les arbitres sont choisis pour diriger les matchs à ce niveau de la compétition. Mais, quand même ! Pour éviter des critiques, toutes les confédérations confondues – l’Uefa n’est pas ici la seule interpellée – devraient éliminer a priori, les arbitres ayant la nationalité des équipes encore en lice au niveau des huitièmes ou au pire des quarts de finale. Cela éviterait des invectives à connotation corruptive qui ont déjà assez ébranlé le monde footballistique et l’instance faîtière (Fifa) ces derniers temps. Ce petit détail n’a pas échappé aux ennemis des Bleus. Ils ont juré, après le penalty à la 45ème +2 minute de la première mi-temps, finalement transformés par le jeune « immigré devenu roi », Griezmann (de mère Portugaise), de voir la France crucifiée par les Champions du monde.

L’absence des blessés

A côté de ces arguments, il y a surtout ceux qui arguent que l’Allemagne a manqué ses joueurs les plus féroces pour avoir signé forfait à cause des blessures. On peut citer ici le défenseur Mats Hummels, considéré comme le bourreau des Bleus lors du Mondial 2014, l’attaquant Mario Gomez, sans oublier Sami Khedira. Pour les ennemis, la France a tout simplement été chanceuse. Nulle était leur absence, ces Bleus auraient, narguent-ils, eu simplement chaud. A côté de ces absences, il y a le fait que la France joue à domicile, donc qu’elle soit pays organisateur. Cet argument n’est pas brandi au hasard. Beaucoup imaginent que les pays organisateurs ont toujours eu les faveurs des confédérations sur certains aspects de la compétition. Je ne peux pas dire grand-chose ici du fait de n’avoir jamais été dans les secrets des couloirs. Mais, tout porte à croire que, pour ne pas sortir le pays organisateur en début de la compétition, on a souvent eu l’impression, oui je dis bien l’impression, que le tirage au sort donne une large possibilité à ces pays organisateurs de bien se situer pour remporter le trophée final.

La malchance

Comment ne pas aussi mentionner ces tirs non cadrés par les Allemands qui ont failli faire mouche ? Ils ont manqué de peu de créer, à sept ou six reprises, la surprise avec ces tirs cadrés dont 2 ont été rejetés par la barre transversale. Cet argument m’a fait le plus marrer parce que ces 7 tirs ratés ont justement eu lieu le 7 juillet que certains considéraient comme une coïncidence malheureusement orchestrée par les marabouts des joueurs Africains. La légende dit qu’en Afrique, lorsque vous entreprenez quelque chose sans succès, surtout si vous avez eu à faire plusieurs tentatives, alors, c’est comme si un oncle ou une tante qui ne souhaite pas votre bonheur est en train de vous « attacher » au village. Cet argument m’a complètement mis au sol, à tel point que je me suis même demandé à quoi sert une compétition si on ne peut pas profiter des faiblesses de son adversaire ? Si les Allemands ne se sont pas rendus compte qu’on les a attachés au village, ce n’est pas la faute à la France, voyons ! Celle-ci ne pourra que profiter de cet « attachement » pour mieux dévorer la proie non ? Voilà !

La « multiracialité »

Ce match de la demi-finale, plus que la finale, a été le plus illustratif de la manifestation d’un comportement anti-Français. Depuis le 10 juin que cette compétition d’Euro 2016 a commencé, on pourrait imaginer la haine anti-française se dessiner dans les choix des favoris. Pour ceux qui considèrent que ce pays des Gaulois n’a pas encore fini de « payer » pour les affres de la colonisation, c’était le moment idoine pour se déchaîner contre un pays ayant encore « des relents colonialistes », disent-ils. Cette position transparaît dans presque toutes les opinions ici et là, donnant parfois l’impression évidente d’une haine viscérale. Pendant un mois durant lequel l’Euro 2016 était d’actualité, la France était vouée aux gémonies : vilipendée, décriée, humiliée et que sais-je encore ?

A chaque rencontre des Bleus, les Camerounais affichaient déjà leur position qui, au départ, pouvait être perçue comme une blague. Ce match contre l’Allemagne était tellement attendu par ces supporters qui avaient juré une sortie humiliante face au champion du monde, super favori. La désillusion était totale chez les anti-Français à la fin du match à tel point que pour la finale contre le Portugal de Ronaldo, personne ne pouvait prendre le risque de vilipender ouvertement la France.

Les Camerounais contre la France et non contre les Bleus

Les critiques des supporters camerounais étaient donc guidées par l’héritage historique donc la France fut et continue d’être le maître du jeu politique. Pour ceux qui ne me comprendraient pas, il faut aller chercher dans l’histoire pour, justement, comprendre les péripéties du vocable de « tirailleurs Sénégalais ». Je n’entrerai pas trop dans les détails puisque cette histoire est déjà vieille comme le monde. C’est que cette « multi-racialité », dont la France se vante d’être un exemple en Europe, en dehors du football en particulier et du sport en général, n’est qu’une illusion. La plupart estime encore que la France garde et a toujours gardé ses relents coloniaux et colonialistes d’antan. Considérant que le sport et la musique fait partie de « l’émotion nègre » – dixit Senghor – pour qui ces ennemis de la France n’ont aucun estime, la France est toujours responsable de pratiques de discriminations raciales qui ne dit pas son nom. Je tiens ces propos de certains universitaires de culture francophone qui ont fini par quitter la France, pour ceux qui y étaient, ou d’immigrer dans les pays anglo-saxons comme les Etats-Unis où leur compétence est plus que respectée. Pour cette raison et bien d’autres que je ne citerais pas ici, il serait dangereux, voire illogique de soutenir une équipe pompeusement dite « multi-raciale » qui fait pourtant le bonheur de plus d’une dizaine de footballeurs immigrés Africains.

Ce type d’argument « multi-racial » est le plus véhément et plus récurrent. Mais, surtout le plus contradictoire de ces ennemis de la France. Un coup, ils estiment que la France a triché pour arriver en finale parce qu’elle a corrompu l’arbitre qui a octroyé un « faux penalty », corrompu l’Uefa pour avoir manigancé un tirage de poule qui donnerait plus de chance à la France. Par conséquent, la France n’a réussi que par la complicité de l’Uefa. D’un autre coup, ces ennemis arguent que c’est grâce aux immigrés que la France gagne. Alors, je veux bien comprendre : si la France gagne parce qu’elle triche, cela veut tout simplement dire que les immigrés africains sont des « mouilleurs », comme on dit chez moi au Cameroun pour parler d’un sportif incompétent. De qui se moque-t-on finalement ?

Les Camerounais contre les Bleus mais pas contre la France

Bien sûr qu’il y avait aussi des Camerounais de l’autre bord qui ne supportaient pas l’équipe française comme l’autre camp, mais leur émotion était d’origine différente. Les Camerounais ici ont tout simplement mal au cœur, oui, mal au cœur de voir ces jeunes talents ressortissants de leur pays respectif offrir leurs compétences ailleurs. Mal au cœur de voir les Matuidi, Pogba, Umtiti, Sissoko, Mangala, Evra et j’en passe, cracher sur les propositions de leur pays respectif pour se donner à la France et à tous les autres pays Européens. Ici, on pense plutôt à un manque de patriotisme de ceux-là qui devraient, grâce à leur compétence, apporter leur soutien à leur pays d’origine, pays africains qui souffre d’un déficit, qui ressemble, comme le Bénin, à un « désert de compétences ».

C’est une hypocrisie bien démesurée pour la simple raison que beaucoup d’Africains rêvent d’aller en Occident. Ceux qui y sont déjà, rêvent d’une double nationalité pour des raisons plus ou moins personnelles. Et ainsi, beaucoup y travaillent en offrant leurs compétences (scientifique, technologique, littéraire, artistique) à leur pays d’accueil, où ils paient des impôts. Pourquoi refuser cette opportunité aux autres, les footballeurs ? Ce comportement des Africains ne reflète pas seulement de la pure hypocrisie, mais de la jalousie la plus abjecte. Mais, ne faut-il pas, finalement, reprocher à ceux qui sont chargés de gérer les affaires en Afrique de toujours pousser nos talents dans les bras des autres ?

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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