La tragédie de Monique fait le buzz et provoque un week-end noir à Douala

Onde de choc ce wee-end à la suite du spectacle déplorable survenu devant la maternité de l’hôpital Laquintinie de Douala. Alerté par un internaute, les camerounais ont sauté sur la Toile pour s’indigner et se mobiliser. Un exemple très marqué des effets des réseaux sociaux. Récit d’un week-end noir à Douala.10261951_10207576039615861_402021659708622074_n

Ce samedi 12 mars 2016, pendant que je prenais mon aise en « sifflant » doucement mes petites Guigui dans un bar d’un quartier chaud de Douala, je reçois un coup de fil dont le numéro est masqué. Comme d’habitude, de pense avoir à faire à un appel venant de l’étranger. Je me retire loin du vacarme pour recevoir mon hôte :

— Allô ! Dis-je sans coup férir.

— Il y a déjà les cannibales à Douala ?

Me rétorque une voix lointaine que j’avais tout de suite assimilée à une blague. Du coup, j’ai pensé à raccrocher. J’étais vraiment occupé avec ma petite Guigui et je ne voulais absolument pas avoir un dérangement à cet instant surtout. La voix reprend :

— Pardon arrête de boire. Va à l’hôpital Laquintinie prendre des nouvelles.

Convaincu alors que cette voix ne m’est pas étrangère, je retins mon souffle pour me rassurer que j’avais bien compris le message et je renchéris :

— Qu’y a-t-il à l’hôpital Laquintinie ?

Demandai-je. Il réplique en colère, persuadé que je n’était au courant de rien :

— Comme tu es dans ta petite Guigui tous les matins, midis et soirs sans repos, tu oublies carrément qu’il y a tes frères et tes sœurs qui meurent à côté de toi. Je suis à Paris, à plus de 6.000 km et c’est moi qui t’appelle pour t’informer que c’est grave à Laquintinie, à quelques centimètres de toi ? Va consulter ton profil facebook où je viens de te tagger.

Il raccroche. J’ai ressenti tout de suite sa colère pour avoir été déçu qu’il ne puisse pas compter sur moi pour des informations de première main.

Il était déjà 20 h 30 à ma montre. En me déconnectant de mon laptop depuis midi, j’étais loin d’imaginer ce que j’allais découvrir sur le fil d’actualité de mon profil. Évidemment, pour défaut de Smartphone, absence de la maison, laptop éteint, il m’était impossible de savoir que l’hôpital Laquintinie vivait ce que je peux appeler « la tragédie de Monique ».

L’acte fatal

Quelles scènes macabres ! Je n’ai pas pu retenir ma stupeur en voyant toutes ces images défilées sous mes yeux comme un film d’horreur. J’étais au bord du choc. À l’instant, je n’envisageais même pas encore l’ampleur de ce qui s’était passé. Quelques minutes après, juste avant minuit, je découvre alors l’effroi ; une vidéo où se trouve une dame qui est en train de charcuter le ventre d’une autre. Celle-ci est couchée sur le dos à même le sol à l’extérieur et à quelques millimètres d’une porte fermée du bâtiment nouvellement construit de la maternité de l’hôpital. Les cris, les hurlements et les pleurs qui fusaient de toute part m’ont coupé le souffle. La température monte d’un cran. Mes fils d’actualité de facebook et de twitter ne désemplissent pas. Du coup, les médecins et l’hôpital Laquintinie, en premier, sont mis sur le banc des accusés.

Le désespoir

Il ressort alors des commentaires, des récits et des témoignages des uns et des autres, aussi bien des observateurs avertis que de la famille de la défunte enceinte, que l’acte fatal a été décidé sous le coup du désespoir. C’est la nommée Rose Tacke alias « Coffi » qui s’est vue obligée d’ouvrir le ventre de leur protégée à l’aide d’une lame pour faire sortir les fœtus gémellaires. La première raison évoquée qui a conduit à cet acte que beaucoup qualifient de louable, a été le fait d’un refus catégorique des médecins de la maternité de l’hôpital, de les recevoir. Il était question, après qu’un médecin ait déclaré le décès de la dame, d’extraire les fœtus par césarienne avant d’amener le corps à la morgue, si tant qu’elle était déjà décédée.

La mobilisation

Ce récit est la version sommaire des faits que personne n’a encore reniés. Depuis ce samedi noir, les versions du récit qui tournaient autour de l’avant-scène de l’acte « inhumain » sont aussi diverses que confuses.

Manifestants à Douala

Manifestants à Douala

En tous les cas, c’est à partir de ce soir du samedi que je réalise la puissance des réseaux sociaux. Les médias classiques étaient presque absents, pour ne pas dire totalement. Dans la plupart des radios et télés locales, il n’existe qu’un service minimum, le week-end étant consacré au repos des journalistes. Grâce à facebook, twitter, Whatsapp et autres, la nouvelle a pris une telle vitesse de l’éclaire au point où il a suffi d’un mot d’ordre de rassemblement soit lancé pour mobiliser la foule en moins de 24 heures.

Manifestants à Paris

Manifestants à Paris

Dimanche, dans l’après-midi, la devanture de l’hôpital Laquintinie était noire de monde. Depuis un temps, on avait pris la mauvaise habitude d’appeler les accros des réseaux sociaux « la génération tête baissée » comme pour dire que les réseaux sociaux sont venus annihiler l’esprit révolutionnaire dont le Cameroun a besoin pour provoquer son « printemps arabe » et renverser le régime le plus totalitaire d’Afrique. La vitesse avec laquelle les informations sur cet événement ont été diffusées donne froid au dos. Ceux qui sont connectés à la maison, au bureau, au quartier, dans la rue et que sais-je encore, se sont rendu compte que le moment était venu de lever la tête. Les premiers à être surpris par l’ampleur de la situation, ce sont les forces de l’ordre et les autorités administrative en premier. Habituées qu’elles ont à interdire les manifestations publiques, elles ont appris à leur dépens qu’on ne peut pas contrôler un mouvement spontané.

Retour au calme ?

La police a donc eu maille à partir et, malgré tout, a procédé aux arrestations de quelques personnes : la « charcutière », le croque-mort de l’hôpital qui avait, semble-t-il, refusé de prendre le corps inerte d’une femme en couche, et quelques manifestants. Les voix ont continué à s’élever, l’opinion s’indignait, le ministre de la Santé Publique sort de sa réserve. Les médias classiques sortent de leur sommeil profond. Du coup, la tension monte et les avocats au Barreau du Cameroun entrent en scène. Grâce au collectif d’avocats conduit par Me Guy Olivier Moteng et constitué pour la défense de dame Rose Tacke et du croque-mort, la police vient, à l’heure où j’écris ce billet, de les relâcher pour qu’ils comparaissent libre.

Mobilisation au Canada

Mobilisation au Canada

Mais, au-delà de cette tragédie, il faut avouer que les hôpitaux camerounais se portent mal, très mai même. Si aucune solution n’est trouvée, les tragédies de ce genre ne cesseront de se reproduire. N’étant donc pas un cas isolé, pour comprendre ce qui est arrivé à la défunte Monique Koumatekel, il faut faire une véritable autopsie, à la manière d’un médecin bien sûr, de la situation réelle de nos hôpitaux en posant de vraies questions : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi les hôpitaux publics camerounais sont-ils inefficaces ?

Pour approfondir le débat, cliquez ici.

Tchakounté Kemayou

The following two tabs change content below.
Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

3 réflexions au sujet de « La tragédie de Monique fait le buzz et provoque un week-end noir à Douala »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *