Il n’est jamais trop tard…

Un journal français, « Le Canard enchaîné », pour ne pas le nommé, a publié le 22 avril dernier des extraits d’un rapport parlementaire consacré exclusivement aux relations France-Afrique et coécrit par les députés Philippe Baumel du PS et son collègue Jean-Claude Guibal de l’UMP. Les commentaires sur ce rapport tenu en secret par la Présidente de la Commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée Nationale française, Élisabeth Guigou, sont forts curieux. Ils confirment, avec satisfaction, ce que l’opinion pensait déjà de l’origine dictatoriale et tyrannique des régimes politiques en Afrique francophone.

11156228_1055777247783126_479938603306075362_nLe contexte

Les révélations du journal français montrent que le contenu du rapport pourrait impliquer la France en la tenant pour responsable, ne serait que partielle, de toutes ces préjudices précoloniales, coloniales et postcoloniales qu’ont subies et que continuent de subir les pays d’Afrique francophone. Ce rapport me rappelle comment l’opinion avait été secouée, en 2011, après la sortie de l’ouvrage intitulé « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique 1948-1971 » du trio Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa. Cette année-là, l’opinion internationale apprenait, pour la n nièmes fois, de la plume des chercheurs français et camerounais, que les mains de la France étaient entachées du sang des martyrs camerounais. Cette responsabilité de la France sur l’histoire macabre, surtout en ces temps de commémoration des massacres du peuple arménien (entre 1915 et 1917) est d’actualité. La reconnaissance du massacre des Arméniens comme un « génocide » par les Etas comme l’Italie, le Vatican, la Russie et surtout la France n’est pas un épiphénomène.

En fait, certains leaders de la société civile des pays subsahariens qui ont connu la colonisation française, généralement l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale, ne cessent de mettre sur la table la question de la reconnaissance, par la France et quelques anciennes colonies, des exactions coloniales et postcoloniales subies par les peuples africains. L’exemple camerounais le plus parlant est celui de la reconnaissance du « génocide » qui a vu mourir plus de 400.000 (selon le pilote Max Bardet) ou encore plus de 500.000 (selon Martin Ebele-Tobbo, fonctionnaire aux Nations unies) camerounais tués au Napalm dans les régions Bamiléké et Bassa. Plus grave, comme l’écrivent Deltombe, Domergue et Tatsitsa (p. 24-25), Jean Lamberton, acteur central des opérations dans l’Ouest, affirme que l’insurrection en pays Bamiléké « a été châtiée en 1958 » et que « la région a été dépeuplée à 50 % ». En tous les cas, les chiffres sont suffisamment graves pour faire monter la grenadine.

Pourquoi la publication de ce rapport ferait-il si mal à la France ?

Au vu de ce triste pan de son histoire, le « partenaire historique » de l’Afrique et du Cameroun en particulier, selon les termes de ces parlementaires pour désigner la France, est au centre des intrigues dans la gestion du pouvoir politique des pays africains. Elle joue donc un très grand rôle, historiquement parlant, dans la décrépitude des régimes politique africains depuis les indépendances. Les objectifs de ces massacres français sont clairs : ne pas lâcher les ex colonies au risque de perdre tout contrôle.

Ce rappel historique suffit à lui seul pour montrer à quel point la publication attendue du rapport parlementaire français devait faire des vagues dans l’opinion internationale sur la responsabilité que la France doit désormais assumer pour des crimes perpétrés dans ses anciennes colonies afin de toujours garder un contrôle absolu après les indépendances. Pour les auteurs du rapport de 200 pages dont le titre n’a pas encore été trouvé, les régimes politiques des pays de l’Afrique francophone sont généralement d’origine douteuse du fait de l’absence de compromis issu d’un consensus et d’une volonté populaire. Le Cameroun est pris en exemple ici et est désigné comme, selon leur propre expression, « un régime né de la répression ». Cette affirmation tient lieu d’une période historique du Cameroun dont la France serait la pierre angulaire. Tenez.

Toujours en référence à l’histoire, le Cameroun a été tour à tour dirigé par André Marie Mbida, ensuite le pouvoir est passé dans les mains d’Amadou Ahidjo qui lui, a passé la main au tyran actuel Paul Biya qui, sexagénaire, tient des mains de maître le pouvoir depuis le 06 novembre 1982. Les circonstances de l’accession au pouvoir par ces illustres personnages sont connues par tous : aucun d’eux n’est entré au palais présidentiel à l’issu d’un processus sanctionné par une consultation populaire. Paris avait toujours été soupçonné d’implication pour imposer un chef d’Etat aux pays africains. Aujourd’hui, le journal français « Le Canard enchaîné » nous révèle juste ce qui était jadis considéré comme un secret de polichinelle, à savoir que le régime de Paul Biya est « un régime illégitime » qui est « né de la répression ». Je peux comprendre Élisabeth Guigou qui dit ne pas vouloir « fragiliser » la France en critiquant sa politique étrangère. Elle sait très bien de quoi elle parle car elle n’ignore pas que c’est grâce à cette « répression » que toutes les richesses africaines se trouvent entre les mains de la France. Car comment comprendre que ces informations pourraient-elles « fragiliser » la France si ce n’est pas qu’elles vont couper nos ancêtres gaulois de ses mamelles nourricières ?

L’on comprend donc pourquoi Elisabeth Guigou a bloqué la publication de ce rapport. Ce fait est loin de surprendre les Africains les plus avertis et les mieux préparés. Le moment viendra où il sera temps de mettre sur la table les dossiers brûlants de la France avec ses ex colonies.

Quelles leçons tirées de la sortie du « Le Canard enchaîné » ?

Après les Juifs, nous assistons aujourd’hui à la reconnaissance, par certains Etats, du génocide Arménien dont la commémoration de son centenaire a fait l’actualité toute la semaine qui s’achève. Cette sortie du « Le Canard enchaîné » remet donc au goût du jour ces relations mafieuses que les ex colons tentent de dissimuler pour distraire l’opinion.

La première leçon serait le début de la prise de conscience de certains pays occidentaux qui commencent à reconnaître les mauvais traitements infligé aux autres peuples considéré jadis comme non civilisés. Ainsi, des commémorations du génocide arménien reconnu par tous ces pays considérés comme des anciens colons en Afrique est un pas non négligeable pour accélérer la reconnaissance des autres génocides tant décriés par l’opinion africaine qui revendique, pour certains, une réparation de quelques formes que ce soit.

La deuxième leçon concerne le peuple Africains lui-même. Il est nécessaire, pour lui, de prendre désormais conscience des enjeux des faits historiques. Il est temps de se les approprier pour que justice soit faite aux victimes. La reconnaissance des crimes subis par leurs ancêtres et leurs leaders ne peut aucunement relever des faits anecdotiques comme le pensent certains qui n’hésiteraient pas à occulter ces faits pour des raisons non avouées ou qui relèveraient d’une ignorance totale de son histoire.

11149421_10152844426442689_8844757250231311481_n

© inconnu. Génocide des Héreros en Namibie par les Allemands entre 1904 et 1908. C´est aussi en Namibie que le premier Camp de Concentration allemand fût contruit.

La troisième leçon est la conséquence de la deuxième. Cette prise de conscience ne pourrait avoir de sens que si elle est accompagnée de la nécessité de rétablir les faits et ne plus permettre à quiconque de tronquer l’histoire comme l’a fait le Pape François en étalant sa mauvaise foi et sa malhonnêteté. Le 12 avril dernier, à l’ouverture d’une messe à la mémoire des Arméniens concélébrée avec le patriarche arménien Nerses Bedros XIX Tarmouni, et en présence du président du pays, Serzh Sargsyan, le Pape François, s’est exprimé en ces termes, rapportés par Libération :

Au siècle dernier, notre famille humaine a traversé trois tragédies massives et sans précédent. La première, qui est largement considérée comme « le premier génocide du XXe siècle » a frappé votre peuple arménien. Les deux autres ont été ceux perpétrés par le nazisme et par le stalinisme. Et plus récemment d’autres exterminations de masse, comme celles au Cambodge, au Rwanda, au Burundi, en Bosnie.

Il faut le dire ici pour rétablir un fait historique indéniable, le premier génocide du 20ème siècle de l’ère chrétienne n´est pas celui des Arméniens (1915-1917), mais plutôt celui des Hereros (1904-1908) en Namibie. Voilà un exemple qui peut mener beaucoup de naïf en bateau si la vigilance n’est pas de mise. La restitution des faits historiques avec clarté est un devoir permanent que chacun doit prendre au sérieux car les mensonges du Pape sont loin d’être des faits anodins.

La quatrième leçon repose sur l’attitude insensée de la Turquie qui n’a pas, jusqu’ici, reconnu ce génocide en arguant que ce n’était qu’une guerre civile dont les victimes se trouvaient tant du côté Arménien que Turc. Pire, à la suite de la reconnaissance du génocide arménien par le Pape François, la Turquie a, selon le même journal Libération, immédiatement « rappelé son ambassadeur au Vatican pour « consultation » » et a « convoqué le représentant du Vatican à Ankara afin qu’il s’explique sur la position du pape François ». Le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu, dans un communiqué, a qualifié les propos du Pape François de « partiaux » et d’« inappropriés ». Cette position de la Turquie n’est pas surprenante compte tenu du fait que ce sont des comportements qu’adoptent généralement des Etats impliqués directement dans les massacres de par le monde. La France, particulièrement pour les massacres perpétrés au Cameroun et reconnus par la plupart des chercheurs, en est un exemple indéniable.

Enfin, la cinquième leçon est cette satisfaction de savoir que le peuple Français, à travers leurs élus parlementaires, commencent à reconnaître, à demi-mot, que leur pays entretient des relations mafieuses avec les États africains dictatoriaux. Ce n’est qu’un secret de polichinelle, disais-je, puisque cela se savait déjà depuis belle lurette. Heureux donc qu’un rapport parlementaire vienne maintenant le confirmer. Si ce n’est qu’aujourd’hui que les Français découvrent « l’illégitimité » du Président Paul Biya bi Mvondo et des autres sbires qu’ils installent en Afrique, ne dit-on pas, Mieux vaut tard que jamais… ou encore, il n’est jamais trop tard pour bien faire… Eh bien, exploitons donc cette transformation historique d’a-bon-point heureuse.

Ça vient, ça vient…

Tchakounté Kemayou

The following two tabs change content below.
Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

Une réflexion au sujet de « Il n’est jamais trop tard… »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *