Pourquoi le fédéralisme fait-il l’actualité au Cameroun depuis plusieurs mois ? A la faveur de la crise socio-politique qui secoue les deux régions Anglophones (Nord-ouest et Sud-ouest), la forme actuel de l’Etat camerounais est remise en cause. Pourquoi ? Parce que, depuis la suppression du fédéralisme en 1972, les populations de l’ex-Cameroun Occidental, l’un des deux Etats fédérés, s’estiment marginalisées.

Cette population d’expression anglaise estime, en fait, que l’institutionnalisation de l’Etat unitaire, à la place du fédéralisme, ne leur est pas favorable. Depuis cette suppression du fédéralisme, et peut-être même bien avant, cette marginalisation tant décriée s’accentue. Comment en est-on arrivé là?

L'honorable Wirba, député du SDF en meeting au marché de Bamenda. Fédéralisme comme solution.
L’honorable Joseph Wirba député du SDF en plein meeting au marché à Bamenda. Le fédéralisme reste le point de mire

Petit rappel historique pour comprendre la naissance de la partition du Cameroun (Français et Britannique)

Le Cameroun, comme Etat moderne, est une création allemande qui a commencé en 1884, date de la signature du traité garmano-douala, et s’est achevé en 1916. Ce « Kamerun » Allemand a une superficie de 540.766 km². C’est presque la même superficie que celle de la grande Allemagne. Les Allemands sont restés pendant 32 ans. Ils quittent donc le « Kamerun » après leur défaite à la fin de la « Première Guerre mondiale ». Le territoire est alors cédé à deux colons par la Société des Nations (SDN) et l’Organisation des Nations Unies (ONU) respectivement sous mandat (1916-1945) et sous tutelle (1945-1960) française. Pareil pour la Grande Bretagne qui a reçu le mandat de la SDN de 1922 en 1945 et la tutelle de l’ONU de 1945 à 1961.

Carte Cameroun
Carte Cameroun. Crédit : Wikicommons.

C’est donc pendant les 44 ans (France) et 39 ans (Britannique) de gestion que ce territoire jadis uni s’est brisé en deux pour donner naissance à ce qu’on a appelé, à partir de la constitution fédérale de 1961, le Cameroun Occidental (ancien territoire britannique) et le Cameroun Oriental (ancien territoire Français). Après l’indépendance du Cameroun Français le 1er janvier 1960, le président de la « République du Cameroun » Amadou Ahidjo rencontre John Ngu Foncha du Cameroun Britannique à Foumban pour la signature d’un accord qui fera des deux territoires un seul Etat. C’est la naissance de la « République fédérale du Cameroun » avec deux états fédérés institué par la constitution du 1er septembre 1961. Et ce n’est qu’un mois plus tard, le 1er octobre 1961, que le Cameroun Britannique proclamera son indépendance. Le 20 mai 1972, 11 ans après, le plébiscite du référendum organisé par Amadou Ahidjo supprimera le fédéralisme pour l’instauration d’un « Etat unitaire ». D’où la naissance de la « République unie du Cameroun ». Cet acte, depuis lors, est considéré par les leaders et la population du territoire Britannique dit Anglophones comme un coup d’Etat constitutionnel. Et la marginalisation de la cette minorité linguistique est juste la goutte d’eau de trop.

De frustrations en frustrations, cette marginalisation crée de vives tensions au sein de la population. Ainsi, deux tendances voient le jour : les partisans du fédéralisme pour les modérés et les partisans de la sécession pour les radicaux. La grève des avocats et des enseignants déclenchée depuis octobre 2016 devenait donc une aubaine pour chacune des deux tendances. En fait, le fédéralisme est présenté comme un système dont l’avantage est la prise en compte de la spécificité anglo-saxonne de l’ex-Cameroun occidental dans les secteurs de la justice et de l’éducation, pour ne citer que ces deux secteurs. Ce que ne permettait aucunement l’Etat dit unitaire prôné à partir de 1972.

C’est ce retour à l’Etat fédéral et les velléités sécessionnistes qui sont actuellement la pomme de discorde entre les leaders Anglophones initiateurs de la grève et les autorités. Aujourd’hui, cette problématique sur le fédéralisme a radicalisé les positions dans l’opinion. Il existe alors le camp des Anglophones et de leurs sympathisants Francophones, partisans du fédéralisme d’une part et les partisans de la sécession d’autre part. Dans le camp des Francophones par contre, les positions sont plus complexes. C’est ce dernier camp qui fait l’objet de mon développement ci-dessous. Mais, commençons par situer le débat.

Provinces du Cameroun.
Crédit : Wikicommons.

Le Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC) face à la tyrannie répressive

La ville morte, appelée « ghost town« , conséquence d’une grève mal gérée par les pouvoirs publics, a obligé ceux-ci à se mettre sur la table de négociation. En face, les leaders Anglophones (enseignants et avocats), pilotes du mouvement de désobéissance civile, résistent à toutes compromissions. C’est à la suite des négociations entre les autorités et ces leaders réunis autour de Cameroon Anglophone Civil Society Consortium (CACSC) que l’option du fédéralisme a été posé sur la table. C’était l’une des conditions de l’apaisement et de la poursuite du dialogue. Ainsi, des revendications corporatistes du départ, nous en sommes aujourd’hui aux revendications politiques. Pour des raisons évidentes, comme la tyrannie s’accommode mal avec les exigences du fédéralisme, les autorités ont décidé de mettre fin au dialogue.

Cette interruption du dialogue accentue la tension et le climat dans ces deux régions anglophones. Les leaders et la population qui s’est joint petit à petit au mouvement de grève, n’entendent pas céder aux intimidations. Les positions se radicalisent. La reprise des cours dans les écoles et universités devient de plus en plus hypothétiques et les autorités craignent le pire. Les deux régions étant paralysées à cause de l’arrêt total des activités économiques et sociales, les autorités ont alors choisi de passer par la force. Interdiction du CACSC, arrestation des leaders et procès pour « actes de terrorisme, hostilité contre la patrie, sécession, révolution, insurrection » comme entre autres chef d’accusation, meublent l’actualité depuis janvier 2017.

Les critiques qui fusent pour condamner l’utilisation de la force publique contre les leaders Anglophones deviennent de plus en plus acerbes. De l’autre côté, des arguments sont développés pour montrer la mauvaise foi de ces leaders et par conséquent, justifier l’utilisation de cette force. Parmi ces arguments, deux, que j’appellerai anti-fédéralistes, ont retenu mon attention. Ils soutiennent que le fédéralisme est utilisé comme cache-sexe pour des desseins inavoués. Ils font l’objet d’une opposition tenace des partisans du fédéralisme soutenant la cause anglophone.

Ce que cache le fédéralisme de 1961 (à deux Etats fédérés) : convoitise du pouvoir politique

La première opinion à ce débat est soutenue par Christian Ntimbane Bomo. C’est un avocat camerounais de la diaspora. Il fait une sortie dans un groupe populaire de Facebook (Le Cameroun C’est Le Cameroun) à la suite du passage à la force que les autorités ont opté pour mettre fin au « ghost town ». Pour lui, le retour au fédéralisme à 2 états fédérés, le modèle institué par la Constitution du 1er septembre 1961, est un leurre. La véritable intention des leaders Anglophones est la prise du pouvoir politique. Autrement dit, c’est la succession de Paul Biya qui est leur agenda caché. Voici en substance, ses arguments :

A la lecture de la constitution du 1er septembre 1961 dont les revendicateurs du fédéralisme demandent le retour, on voit que dans le schéma actuel, le vice-président de la République doit absolument émaner des régions anglophones du Cameroun qui forment un Etat fédéré qui sera différent de l’Etat fédéré auquel émane le Président Biya. C’est pourquoi les contestataires anglophones ne veulent pas d’un fédéralisme à 10 états, mais à 2 états pour être sûr qu’un des leurs succédera au Président Biya. Si ce sont 10 Etats, le vice-président peut-être choisi dans un autre Etat car l’article 9 de la constitution de 1961 dit que le Président de la République fédéral et le vice-président ne peuvent être originaire du même Etat. Si le Président est francophone alors le vice-président est anglophone et vice-versa. Ne pas adopter le fédéralisme sur la base de la constitution de 1961 fera échouer le plan, d’où le refus catégorique de la proposition du fédéralisme à 10 Etats. Il y a une seule chose qui justifie au fond tout ce tapage sur le fédéralisme : c’est l’alternance au sommet de l’Etat.

Le simple fait de s’agripper sur le fédéralisme calqué sur le modèle de 1961 est la preuve suffisante que la contestation anglophone n’est pas loin d’être un coup d’Etat constitutionnel. Ces arguments ont pour objectifs de démonter les mécanismes mafieuses d’une main noire et invisible qui tirerait les ficelles de la grève. La radicalisation des leaders Anglophones difficilement manipulables à souhait, rend stupéfait certains observateurs. Les plus durs partageant cette opinion vont jusqu’à taxer les leaders Anglophones des sécessionnistes ou séparatistes.

La grève et la revendication du fédéralisme comme « fabrication d’une insurrection séparatiste »

Le plus célèbre des partisans de cette accusation d’indépendantiste est le politologue Mathias Eric Owona Nguini, enseignant à l’Université de Yaoundé II à Soa, un banlieue de la capitale. Pour lui, les leaders Anglophones utilisent la grève pour des objectifs inavoués et sont par conséquents disqualifiés pour mener un dialogue franc et sincère avec les autorités. Voici une diatribe publié dans sa page Facebook et qui inonde, depuis plusieurs semaines, les réseaux sociaux. De nombreuses publications, comme cette diatribe, relatent quelques faits considérés comme éléments de preuve de la mauvaise foi des leaders Anglophones :

Le Consortium usait de la Grève Générale et de la Revendication du Fédéralisme comme des Moyens de Fabrication d’une Insurrection Séparatiste. Quelques éléments le démontrent :1-Exiger que ce ne soit que les Camerounais Ressortissants des Régions dites Anglophones que les Partisans Découverts ou Masques de l’Ethno-Nationalisme Anglophone appellent Ambazonia ou Southern Cameroons, (Radicaux,,) ou West Cameroon (Modérés) qui participent à un Referendum Constitutionnel sur la Forme de l’État Camerounais, c’est après avoir réveillé le « Problème Anglophone », créer un « Problème Francophone » car comme leurs Compatriotes Anglophones, ceux-ci sont des Citoyens Camerounais que l’on ne peut écarter d’un éventuel Référendum sur la Forme de l’État du Cameroun. 2-Certains des Leaders du Consortium tels que Wilfrid Tassang se vantaient de démontrer par les Opérations « Villes Mortes » que c’était eux du Consortium qui contrôlaient mieux « leur Pays » (le Southern Cameroons) et non ceux qu’ils appellent avec dédain et parti-pris caricatural la « République du Cameroun », montrant que leur Conception est Séparatiste » car ils ne considèrent pas que ce qu’ils appellent alors par Calcul Tactique leur Pays, fasse partie du Cameroun 3-Les Idéologues de ce Mouvement ont une Conception Ethno-Nationaliste de l’Anglophonie qui considère que les Personnes de Culture et d’Expression Anglophones mais venant des Régions dites Francophones, ne sont pas à leurs Yeux des Anglophones, ce qui montre que ce qui est leur Visée Véritable et Déterminante n’est pas la Défense de la Culture Anglo-Saxonne mais la Promotion Rusée d’un État à Vocation Souveraine dans un Délai Rapide même si tactiquement, cela pourrait commencer par un Etat Fédéré correspondant au Territoire du Southern Cameroons. 4-Une Conception Ethno-Nationaliste de l’Anglophonie rend impraticable un Fédéralisme Francophone-Anglophone sur une Longue Durée car les Idéologues Haineux de l’Anglophonie Identitaire ont créé la Figure Fictive du Francophone construit sans ménagement comme Ennemi Absolu, minant la Viabilité de cette Formule du Fédéralisme à 2, j’ai dit du Fédéralisme à 2.

Il devient alors évident que les leaders Anglophones, loin de n’avoir que des partisans, de plus en plus majoritaires, tant de la partie Anglophone que Francophone, doivent affronter non seulement les autorités, hostiles à l’option du fédéralisme, mais surtout des intellectuels Francophones. La précision qu’il faut faire ici est que, contrairement à Christian Ntimbane Bomo, Mathias Eric Owona Nguini n’est pas formellement opposé au fédéralisme. Comme l’enseignant le dit lui-même, c’est la « propension Ethno-nationale et l’inclination souverainiste » des leaders Anglophones qui sont à combattre. Ces intellectuels Francophones se livrent, depuis le déclenchement de cette crise, à la diabolisation de la lutte. Cette position de l’enseignant sur la question anglophone est embêtante. Au lieu de contribuer à la structuration et la construction du fédéralisme qu’il défend, sape plutôt les efforts pour une révolution constitutionnelle. Ces intellectuels Francophones se livrent, depuis le déclenchement de cette crise, à la diabolisation de la lutte.

La force est-elle la solution à la crise Anglophone ?

Ces deux positions précédentes, même si elles ne le formulent pas expressément, donnent raison à la force publique, autrement dit, à la répression et à l’arrestation des leaders Anglophones qui risquent la peine de mort. Car, considéré ces leaders comme des personnes de mauvaise foi, c’est aussi justifier le sort qui leur est réservé aujourd’hui au tribunal militaire. Le procès intenté contre eux, notamment les 27 parmi les 61 personnes déjà arrêtées, a été renvoyé au 23 mars lors de la 1ère journée qui a eu lieu ce lundi 13 février 2017 au tribunal militaire de Yaoundé. C’est en substance les informations rendues publique ce mercredi 15 février 2017 lors de la conférence de presse de Issa Tchiroma, ministre de la communication et porte-parole du gouvernement :

Au titre de cette intervention de la Justice, 82 personnes ont été interpellées, et 21 par la suite remises en liberté à la date d’aujourdhui. Parmi les 61 personnes toujours en détention, 31 sont en instance de jugement devant la juridiction compétente, à savoir le Tribunal Militaire de Yaoundé. Il est à noter que parmi les personnes en instance de jugement, lune d’elle est poursuivie libre. Pour ce qui est du procès qui s’est ouvert au Tribunal Militaire de Yaoundé le 13 février dernier, 27 personnes sont concernées par ladite procédure parmi lesquelles les nommés NKONGHO Felix AGBOR BALLA et FONTEM AFORTEKAA NEBA, leaders du Cameroon Anglophone Civil Society Consortium, en abrégé CACSC, dont l’existence avait auparavant été frappée de nullité.

La déstabilisation de la souveraineté de l’Etat est le point d’ancrage des arguments des anti-fédéralistes. Après avoir exposé ces deux arguments, il ne fait l’ombre d’aucun doute que les leaders Anglophones sont à la solde des forces exogènes. Pour les tenants de cet argument, il n’est pas question d’user de subterfuges pour accéder à la magistrature suprême. Seul le suffrage électoral est la voie moralement acceptable.

La situation de crise qui perdure n’est cependant pas loin de se terminer. Pendant que le « ghost town » bat son plein, les autorités de Yaoundé comptent sur la force publique pour venir à bout de cette crise. A ce niveau également, les avis divergents se manifestent sur les portes de sortie. Pendant que les uns optent pour le fédéralisme, qu’importe le nombre d’états fédérés, les uns militent pour la décentralisation. Cette dernière, instituée pourtant par la constitution de 1996, n’est toujours pas appliquée 21 ans après. Il ne faut, cependant, pas oublier que la solution de la sécession, critiquée et rejetée par la majorité, a été mise en branle par certains leaders jadis modérés. Que nous réserve alors l’avenir ? Ces trois solutions de sortie de crise feront donc l’objet de notre prochain billet.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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