Quelles leçons tirer après une extradition en coulisse, par le Nigeria, des leaders anglophones camerounais ?

Le dernier rebondissement de la crise anglophone est connu : l’extradition du leader indépendantiste Sisiku Julius Ayuk Tabe et 46 personnes de son équipe à Yaoundé. Voici déjà seize mois que la crise anglophone occupe l’actualité au Cameroun. Seize mois au cours desquels l’actualité a bien sûr été nourrie par des coups de théâtre à n’en plus finir. Des arrestations par centaine, des morts de civils et des hommes en tenue par dizaine, et bien entendu, des villages entièrement rasés par l’armée. Maintenant, c’est l’extradition du leaders de la sécession anglophone qui suscite des coups de gueule.

Le déchaînement de certains Camerounais à la suite de l’extradition de Sisiku Juliu Ayuk Tabe montre combien cet événement était attendu à Yaoundé. Tandis que les uns maudissent cette arrestation, d’autres s’en délectent. Les commentaires vont dans tous les sens. Il y en même qui taxent les séparatistes de « terroristes » sans feindre de tomber sous le coup de la loi pour diffamation.

Pour rappel, c’est depuis le 5 janvier 2018, Sisiku Julius Ayuk Tabe et quelques membres de son équipe, sont arrêtés et détenus à Abuja. En tout cas, ils sont annoncés, par la presse nationale et internationale dans les locaux de la police. Curieusement, ni les autorités de Yaoundé, ni celles d’Abuja ne confirment cette arrestation. Les leaders anglophones sont donc supposés être en garde à vue sans qu’ils n’aient vu leurs avocats. Ils sont donc restés couper du monde depuis cette date jusqu’au 29 janvier 2018. C’est le dernier soubresaut d’une crise anglophone qui persiste depuis septembre 2016.

Dans la soirée du 29 janvier 2018, le gouvernement donne un point de presse pour confirmer cette extradition. Ceux qui jubilent ont toujours été les partisans de la force depuis le déclenchement de la crise. Pour eux, le « rouleau compresseur » qu’est l’État doublé de sa « riposte musclée » doivent rétablir l’ordre par tous les moyens. C’est d’ailleurs cette option qu’a choisi le gouvernement à la place d’un « dialogue inclusif » réclamé à cor et à cri par certains partis politiques et la société civile. A côté de ces réjouissances, les autres se content d’analyse la situation pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Panorama.

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Communique du ministre de la communication, Issa Tchiroma Bakary, annonçant l’extradition des leaders anglophones à Yaoundé. Crédit photo : Page Facebook du ministre Issa Tchiroma.

Ahmadou Ahidjo et la Guerre du Biafra

La première analyse de la situation après l’arrestation des leaders anglophone qui a attiré mon attention est celle de Bernard Williams Banag. Dans un forum Facebook, il montre justement la naïveté de Sisiku et de toute son équipe sur l’histoire du Cameroun. Pour ce Camerounais, si ces leaders anglophones avaient un petit moment imaginé que le Nigeria est redevable au Cameroun, compte tenu des vicissitudes de son histoire, ils auraient tout simplement éviter de choisir ce géant africain comme leur base. Le Cameroun, sous Amadou Ahidjo, avait soutenu le Nigeria sous Yakubu Gowon, à exterminer les leaders indépendantistes du Biafra. Voici en substance, un extrait de son argumentaire :

Ne jamais oublier que pendant la guerre du Biafra à la fin des années 1960, des compagnies pétrolières anglo-saxonnes comme Shell et BP vont soutenir la sécession en versant d’énormes sommes d’argent au Général Emeka Ojukwu, le sécessionniste et chef des rebelles qui avait décidé de créer l’État du Biafra avec Enugu comme capitale.

Si on ajoute que le Général de Gaulle ne portait pas dans son cœur le président Yakubu Gowon qui s’était ouvertement opposé aux essais nucléaires de la France, on pouvait considérer que la messe était dite. De Gaulle va même pousser les présidents Houphouet Boigny de la Côte d’Ivoire et Bongo du Gabon à soutenir et reconnaître officiellement le nouvel état du Biafra. Ils le feront sans en mesurer les conséquences et isoleront de fait le président Gowon dans ce conflit. Le président Hamani Diori du Niger est l’un des rares présidents africains à avoir apporté très tôt son soutien indéfectible à Yakubu Gowon mais son poids politique est faible dans la sous région.

Pour mettre fin à cette guerre du pétrole qui a déjà causé plusieurs centaines de milliers de morts et une crise humanitaire sans précédent dans la sous région, Ahmadou Ahidjo va appeler Hamani Diori pour lui signifier qu’il ne permettra jamais que le Cameroun et notre fameux « SO/NO » (ce sont les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest anglophones, ndlr) deviennent une base arrière des rebelles. Dans les faits, le président Ahmadou Ahidjo rencontrera secrètement le Général Gowon pour élaborer un plan et asphyxier la rébellion, malgré le soutien de la France aux rebelles et la puissance financière des compagnies pétrolières. Ahidjo confiera même à son ami Hamani Diori que le président Houphouet Boigny avait fait « sa plus grande erreur politique au Biafra ».

Le Nigeria, une république bananière

D’autres analyses, comme celles de Jean-Marc Soboth, vont au-delà de la méconnaissance de l’histoire en montrant plutôt la traîtrise dont le Nigeria s’est habituée. Pour ce journaliste, il ne faut pas être surpris de l’extradition des indépendantistes anglophones. Le Nigeria est un habitué des coups bas et des coups foireux. Ce pays n’a jamais œuvré pour l’intérêt des pays africains. Au contraire, il a soutenu, à défaut de participer, à la destruction de certains pays qu’il prend bien soin de citer. In fine, la conclusion de ce journaliste est une sentence sans appel : il ne faut pas faire confiance aux pays africains.

Ce n’est plus ce pays où les Yakubu Gowon résistèrent courageusement à la France et alliés en bénéficiant de l’entêtement d’un surprenant Ahmadou Ahidjo décidé à contrer la sécession du Biafra directement soutenue par le Général de Gaulle… Il y a si longtemps de cela. L’ex d’Aso-Rock Villa, Goodluck Jonathan Ebelle Azikiwe avait déjà montré les couleurs. Il fut la risée de ses homologues africains à Addis-Abeba sur la propension d’Abuja à être un bras séculier opiniâtre de l’impérialisme – de la France en l’occurrence – au sein de l’Union Africaine contre les autres « frères » Africains…

Abuja est, rappelons-le, l’un des principaux actionnaires/artisans de la destruction de la Libye par l’OTAN et des bombardements français en Côte d’Ivoire – résolutions 1973 et 1975 du Conseil de sécurité de l’ONU… Abuja avait extradé Taylor à la demande des Américains… Rien n’a changé avec Muhammadu Buhari dont la première visite officielle en Europe après son élection en avril 2015 fut justement à… Paris.

Après avoir promis, très officiellement, au patron du Haut Commissariat aux réfugiés, le Mozambicain Antonio José Canhandula, qu’on n’allait pas extrader le leadership séparatiste – ce dernier s’étant clairement dissocié de toutes les opérations armées à la frontière -, de même que les réfugiés et autres demandeurs d’asile, Abuja n’a pas respecté sa parole… La seule excuse valable à une telle volte-face devra être le fait d’avoir établi la preuve de l’implication de ce groupe dans la constellation armée à la frontière et dans la constitution des camps d’entraînement au Nigeria… Le contraire ne serait que traîtrise et affairisme de bas étage…

J’avais spécifié dans mon article au Club Mediapart que Abuja avait toujours aligné sa politique étrangère à l’égard des anciennes colonies françaises sur la réalité de leur dépendance à la France… Il suffit que la France s’entende avec les États-Unis, et Abuja s’exécute. On extrade même sans accords d’extradition… On l’a vu sur la Libye, la Côte d’Ivoire, le Libéria, et maintenant sur le Cameroun… Moralité: si vous voulez vous protéger du long bras de la France et de ses régimes compradores nègres, ne vous installez pas dans ces républiques bananières africaines…

L’extradition et immixtion de la France

A la suite de Jean-Marc Soboth, l’écrivain Patrice Nganang ne se limitera pas, comme beaucoup d’autres analystes, à la responsabilité du Nigeria. Après l’arrestation et de la détention des leaders, les débats ont été très tendus dans l’opinion. Petit à petit, les rumeurs sur la détention des leaders anglophones se dissipaient. Lorsque les premières informations sur leur extradition vers le Cameroun ont été diffusées par France 24 le 26 janvier 2018, la presse locale a pris le relais. Jusque-là, les doutes persistaient encore face au silence du gouvernement camerounais. Mais, l’opinion se posait quand même la question de savoir, pourquoi c’est un média français qui a été le premier à détenir l’info ?

La confirmation de l’extradition des leaders anglophones au Cameroun par le ministre de la communication, porte-parole du gouvernement, le 29 janvier 2018, suscite néanmoins des interrogations sur l’implication de la France. La question de l’écrivain Patrice Nganang, « Emmanuel Macron n’aime-t-il pas les Anglophones ? », est révélatrice sur l’opinion de certains analystes sur l’implication de la France. Ainsi, pour l’écrivain, tout devient clair que la France y est pour quelque chose dans cette extradition.

D’ailleurs, la démonstration de Jean-Marc Soboth ci-dessus, fait voire à l’évidence, que le Nigeria est un partenaire de la France pour des coups bas en Afrique. Le sort des leaders anglophones ne pouvait qu’être évidente.

« Emmanuel Macron n’aime-t-il pas les Anglophones ? »

Cette immixtion démontre à suffisance que la France a encore un faible pour les vieilles tyrannies africaines. Il n’y a qu’à voir la consolidation des relations entre la nouvelle France qu’incarne le jeune Président avec une vielle dictature de Paul Biya, 86 ans et 36 ans au pouvoir. Patrice Nganang trouve quand même incohérent ce type de relations diplomatiques entre un Macron, jeune, plus ouvert et un Biya vieillissant et anglophobe. L’immixtion de la France dans l’extradition des leaders indépendantistes au Cameroun aux mains du régime tyrannique de Yaoundé suffit-il donc pour conclure qu’Emmanuel Macron n’aime pas les Anglophones ?  C’est justement là, l’erreur fondamentale à ne pas commettre dans les analyses, selon Patrice Naganang qui affirme que

croire qu’Emmanuel Macron est anglophobe serait la pire des erreurs que les tacticiens politiques puissent commettre. Et je le dis encore, c’est la pire des erreurs, car ayant réfléchi à propos le plus profondément. Je crois en effet que la meilleure décision politique que j’aie prise après ma libération (l’écrivain Patrice Nganang avait été arrêté à Douala puis conduit nuitamment à Yaoundé à la police puis en détention préventive à la prison de Kondengui) était d’aller a Paris faire une blix médiatique. Ça m’a révélé une France fraiche, bien fraiche et prête à écouter avec un œil neuf. J’ai beaucoup aimé cela, et je crois c’était visible. La question se pose ainsi : quel intérêt Emmanuel Macron, premier président anglophone de France, a-t-il a supporter un fam (terme générique en langue locale, le Medumba’a, pour désigner un tyran) qui a plus du double de son age, est fondamentalement tribal, anglophobe et puis pire, lui arrive ensanglante et avec un génocide sur les mains ? Réponse : aucun.

S’il n’y a aucun intérêt pour Macron à soutenir le régime de Yaoundé, francophone anglophobe par essence, il devient donc évident et urgent de revoir, dès à présent, la configuration du « front diplomatique » en Afrique afin de donner à César ce qui est à César.

Il faut « repenser le front diplomatique » en Afrique

L’attitude surprenante du Nigeria laisse toujours les points d’interrogation sur la suprématie du front diplomatique français en Afrique. La question que Patrice Nganang se pose justement est celle de savoir : comment un pays africain, le plus peuplé, le plus puissant économiquement parlant, et issu de la fronde anglo-saxonne, peut-il se soumettre aux desiderata d’un petit pays comme le Cameroun ? Plus loin, comment un pays qui a tous les attributs d’une puissance (économie, armée, politique, langue anglaise) peut-il servir les intérêt d’une tyrannie, d’un système anglophobe ? Et c’est encore Patrice Nganang qui propose la reconstruction de ce qu’il appelle « le front diplomatique ». Pour lui, le front construit par De Gaule en 1940 doit laisser la place à la nouvelle donne que le Nigeria est censé incarné :

Si c’est vrai que les Anglophones réfugies au Nigeria ont été livres a Yaoundé, c’est que l’axe qui a été fonde par De Gaulle en septembre 1940, quand son lieutenant Leclerc est passé par le Nigeria, est entré au Cameroun, faisant tomber l’Afrique centrale, tient encore. Le Nigeria sert encore les intérêts de Yaoundé, et cela est extraordinaire, car il n’y a aucune raison à ça, aucune, les Anglophones (au Sud-Ouest et Nord-Ouest au Cameroun, ndlr) parlant anglais comme les Nigérians, le Nigeria étant la puissance de la sous-région. Depuis quand une puissance sert-elle les intérêts d’un petit pays ? Depuis quand l’anglais sert-elle les intérêts d’une langue minoritaire, le français ? 1940-2018, voila la longueur de cette ligne de fer qui doit absolument changer. Le front diplomatique de la bataille doit être repensé. A tout prix. A tout prix. A tout prix.

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Yves TCHAKOUNTE
Camerounais, doctorant, chercheur, sociologue, universitaire, chroniqueur et... blogueur. Le social, l'humanitaire, le volontariat, le bénévolat sont mes champs d'action. L'économique, le politique, le philosophique, le sociologique, bref, l'actualité du monde et de l'Afrique sont mes champs de réflexion. Vivons ensemble autrement!

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